‹ Chrétiens illustres au XIXe siècleChapitre 35 sur 44 · M I I II I · texte numérisé non relu

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mais c'est surtout par l'observation el la réflexion incessante qu'il avait constitué le fonds de

Esprit lent et méditatif, MilloLsera, sa vie entière, un simple paysan, père de famille, nature sédentaire, vivant au milieu de la campagne et en prenanl le goût. Voué au travail par tempérament et par nécessité, su carrière se pa lans le calme et le labeur pénible. Rien des excitation , des , ni me du tumulte des villes. Nul épisode, rien de brillant, rien d'inattendu, ni combats ardus, si ce n'est contre la gêne matérielle (1).

Loyal, droit, religieux, accueillant et d'une simplicité antique qui avait sa grandeur, il vécut en père de famille qui ne peut perdre de vue son foyer domestique, et qui a borné son horizon au travail et à l'affection des siens.

Malgré sa nombreuse famille, ses travaux pénibles et l'absence de succès dans son art, comme on le verra, Millet n'a jamais eu de révolte contre l'état de choses qui devait nécessairement le conduire, malgré ses constants efforts, à laisser sa famille dans un état précaire; mais la foi religieuse le soutenait, et il sut faire de ses enfants des chrétiens comme il l'était lui-même. Dans sa maison, l'Ecriture-Sainte se lisait en famille, car Millet s'était dit que la parole de Dieu doit armer les cœurs dans la lutte pour la vie, et que Dieu ayant coutume de bénir les familles nombreuses, lui, pauvre travailleur, providence de ses enfants, ne devait pas désespérer de la bonté divine. Son espoir n'a pas été déçu. Toutefois il y eut dans la vie de ce laborieux des heures de tristesse, bien capables de le pousser au découragement ; car sans cesse il fallait travailler pour vivre et faire vivre sa famille, et après avoir travaillé, il fallait vendre. Mais à qui? et à quel prix? Souvent pour un prix dérisoire. C'est ainsi que YAngehts, acheté dernièrement près de 600,000 francs, fut donné par le peintre pour un prix ridicule, 1800 francs. Ne fallait-il

(I) Il eut quatorze enfants, neuf lui restaient au moment de sa mort.

pas empêcher ces êtres si chers de mourir de faim? Écoutons

I s récit d'un <lcs enfants de l'artiste, M. François Millet :

« J'étais bien jeune alors, j'avais huit ans à peine; je me souviens de cet Angélus dont on parle tant aujourd'hui. Mon père ne parvenait pas à vendre son tableau. 11 avait beau le montrer, personne ne le voulait. Un jour, cependant, un amateur américain lui fit une offre. Mon père accepta, heureux de trouver quelque argent, et le lendemain, il reçut une lettre de ce monsieur, lui disant que, réflexion faite, il n'achetait pas le tableau, ne le trouvant pas assez grand pour le prix (1). Enfin, grâce à M. Semier, mon père vendit le tableau 1800 fr. je crois, à M. Alfred Feydeau, Ah! si vous aviez entendu notre père parler de ce tableau! 11 paraît qu'on fit à M. Feydeau les plus violents reproches de l'avoir acheté, et la critique fut bien sévère pour le talent de celui qu'on proclame aujourd'hui le premier peintre français. Figurez-vous qu'on trouvait les paysages et les paysans de mon père révolutionnaires. Un écrivain dont les décisions faisaient autorité à cette époque, disait que « derrière les tableaux de Millet on sentait se dresser la guillotine. »

M. Feydeau ne garda Y Angélus que quelques années; en 1870, il le vendit 3,000 francs à M. Pierre Blanc. Cette toile changea de mains et de propriétaires en atteignant successivement les prix de 5,000 fr., 38,000 fr., 160,000 fr. Enfin, en 1889, avait lieu, à Paris, la vente de M. Secrétan, possesseur de cet incomparable tableau. Arrive le tour de YÂngelus.

II y a dans la foule des amateurs et du public un mouvement d'émotion. Tout le monde se lève pour apercevoir la toile fameuse ; puis on entend un bruit confus d'exclamations. Vraiment, il y a comme de la poudre en l'air. On sent que la bataille sera rude. Me Chevalier met YAngelus aux enchères à 250,000 francs. Une salve d'applaudissements lui répond. On monte aussitôt à 400,000 francs, puis à 450,000. Le

(1) VAngelus mesure 0,54 de hauteur sur 0,65 de largeur.

public palpite. A chaque surenchère de M. i> i Petit, les

applaudissements éclatent, car son adversaire repn une

association d'Amérique. Puis 500,000 fr. M* Chevalier la tomber son marteau. V Angélus e I a Ijugé à H. Petit, applaudissements sur toute la li ;ne. Enfin, dans le silence qui succède, l'Américain me! une surenchère. Cris, pr< dénégations. Il y a un moment de véritable surexcitation, comme on n'en voit guère qu'au Grand- Prix.

Cependant M6 Chevalier se demande s'il n'a pas prononcé l'adjudication trop précipitamment, et la vente recommence. Enfin, à 553,000. francs, M. Petit obtinl VÀngelus, qui restera à la France.

Les applaudissements redoublent. On entoure M. Antonin Proust, car la toile précieuse devient la propriété de l'État : on lui serre les mains, on le félicite, on l'embrasserait volontiers. Pauvre Millet! s'il eût été là! Mais non, il a toute la peine, il ne connaîtra pas la gloire de son vivant.

« La carrière de Millet comme peintre, a écrit Charles Yriarte, comprend trente années de sa vie ; c'est vers 1844 (pie son nom fut remarqué pour la première fois dans les expositions. Né à Gréville, dans la Manche, il avait suivi d'abord les leçons de Monchel, puis était venu à Paris dans l'atelier de Paul Delaroche. En peu d'années, sa personnalité se dégagea tout-à-fait des essais, toujours un peu confus, des premiers moments. Il est curieux de voir, à trente ans de distance, les toiles historiques peintes par Millet. L'OEdipe détaché de l'arbre et les Juifs à Babylone indiquent une habileté d'exécution que l'artiste s'empressa d'oublier bien vite et pour laquelle il n'eut plus que du mépris. »

Mais à côté du peintre des paysans et des champs qui se révèle dès 1849, et qui commence à écrire les premières pages de son œuvre, il y a un ensemble de toiles signées de 4848 jusqu'à 1858, qui toutes ont le même aspect, sont conçues

dans le même esprit et ont les mêmes qualités et le même het. Ce sont celles-là qu'on pourrait plus justement considérer comme constituant une manière qui lui est propre. Ces toiles sont nombreuses. On y trouve des Baigneuses sur des fonds de verdure, des Dénicheurs, des Idylles rustiques et des scènes de la vie champêtre. Quelques-uns de ces épisodes ne sont pas sans grâce, et font déjà pressentir l'artiste qui, plus tard, fera de la ligne générale de son tableau sa plus grande préoccupation. L'exécution de ces toiles est très habile, peu poussée, et la tonalité en est généralement agréable. 11 faut ajouter, pour être sincère, qu'un certain public abandonna les œuvres de Millet justement à partir de ce jour où il renonçait à cette facile production, dictée sans doute par les nécessités qui assiègent un artiste chargé de famille, et qui doit compter avec les besoins de la vie.

Cette gêne matérielle avait d'abord poussé l'artiste dans une voie funeste à sa conscience et à ses talents. Pour allécher le public et écouler plus aisément, pensait-il, ses œuvres, son pinceau avait trempé dans le réalisme : il n'était que temps de le détourner de ces productions malsaines.

Millet a raconté lui-même qu'un jour, s'étant arrêté à la vitrine d'un marchand de tableaux, et apercevant au hasard une de ses premières œuvres, il entendit un passant faire à son voisin d'un air de mépris cette réflexion :

— Ça c'est de Millet, ce peintre qui a fait des nudités.

Une telle réflexion le frappa. Là où il ne voyait qu'une vente facile et utile aux siens, un passant banal voyait peutêtre une spéculation licencieuse. Millet rougit, et en véritable honnête homme, ce chrétien qu'un soupçon ne pouvait effleurer, jugeant alors l'effet pernicieux de ses toiles, renonça à tout jamais à peindre les sujets demandés en ce genre (1).

(1) Les artistes ne sont pas d'ordinaire les seuls coupables : le public l'est souvent plus qu'eux. C'est lui qui pousse les peintres au dévergondage et au sensualisme. Carpeaux lui-même fut engagé dans cette voie. La première esquisse de son groupe de la Danse demandée pour l'Opéra était convenable,

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