‹ Chrétiens illustres au XIXe siècleChapitre 9 sur 44 · DO M BO CO · texte numérisé non relu

DO M BO CO

Que les athées et les impie ;andalisent, que le railleui s'en moquent, ces faits extraordinaires D'en sont pas moin authentiques; qu'ils les expliquent autremenl 'il peuvent. C'est là du surnaturel, <>n il n'j en a pas. Mais parier du ui nature] à ces hommes là, c'est égrener des perles (;i pure perte 1 1 >.

Dom Bosco n'était pas éloquent; il n'avait rien de ce qui charme et séduit la Foule. Son aspect était vulgaire, sa parole embarrassée; de petits yeux perçants, mais le plus souvent voilés :

— J'y vois mieux en ne regardant pas, disait-il.

Mais il avait cette grande fortune que donnent une âme maîtresse d'elle-même et une ardente passion inspirée par la charité.

11 demandait avec douceur, mais avec insistance, on l'a vu, niais point pour lui-même :

— 11 me le faut, disait-il ; le boulanger attend et ne veut plus me faire crédit ; demain mes enfants n'auront rien à manger.

Qui pouvait lui refuser dans ces conditions? Tout le monde donnait, depuis les plus humbles jusqu'au puissant ministre Rattazzi, jusqu'à Victor-Emmanuel.

Dans le peuple, voire dans les classes élevées de la société, on appelait souvent Dom Bosco pour bénir et guérir par sa bénédiction un enfant mourant. Le saint prêtre résistait d'ordinaire à ces appels, disant que Dieu seul et les médecins quelquefois avaient le pouvoir de guérir ; mais, en fin de compte, si l'on insistait il cédait, parce que sa visite profitait, en définitive, si ce n'est au malade, du moins aux enfants qu'il avait recueillis.

Au début de sa carrière, Dom Bosco fit un autre genre de

(1) Ce qu'un proverbe chinois dit en termes spirituels : jouer du luth aux oreilles d'un duc.

34 LITTÉRATEUl W.WTS ET ARTISTES

merveille, celui-là prodigieux et incontestable. Il venait de prêcher une retraite aux jeunes prisonniers de Turin. Les fruits avaient été abondants : tous les enfants s'étaient convertis. Pour les récompenser! l'apôtre vénéré leur promit une promenade dans la compagne, avec collation dans le parc du palais royal de Stupinigi. Il va trouver le directeur de la prison, qui traite d'insensé un tel projet et refuse net. Le prêtre va droit au ministre Rattazzi :

— Mais, dit celui-ci, je vous donnerai alors deux cents gendarmes.

— Je n'en veux aucun, reprend Bosco, et je réponds de tous à moi seul.

On le laissa faire, tant cet homme extraordinaire inspirait déjà une confiance sans bornes.

Au jour dit, il partit avec les jeunes détenus, sans gardien, sans gendarmes, les emmena au château royal, les catéchisa, les fit manger et s'amuser, et le soir, il les ramenait tous en rangs à la prison. Pas un ne manquait, aucun dégât ne fut commis par eux.

Telle était l'influence que Bosco exerçait autour de lui, que, sur les huit cents enfants qu'il élevait dans sa maison principale, aucun ne fut jamais puni par lui et ne résista un instant : son ascendant était irrésistible, et tous ces enfants se seraient fait tuer pour le défendre.

Les hommes ne lui résistaient pas plus que les enfants. Dom Bosco rentrait souvent à la nuit de ses courses de charité à la maison du Valdocco, et l'on savait qu'il revenait parfois les poches bien garnies. Un soir, attardé en des chemins difficiles, Dom Bosco rencontre un homme qui l'arrête :

— La bourse ou la vie ! s'écrie le voleur.

— La vie n'appartient qu'à Dieu, tu n'as pas le droit de la prendre; la bourse, la voilà, et tu n'y trouveras pas quatre sous.... Mais je te connais, je t'ai vu autrefois à la prison de Turin.

— Quoi î I >< • ri i Bo co ! répond le voleur ; pardon, je ne vou avais pas reconnu.

— Cela n'excuse pas ta conduite, reprend l'homme de Dieu. Comme tu tiens peu tes promi ible I M

enoux.

El Bosco s'asseoit sur une borne, fait mettre ù genoux le malandrin dans la boue, le confesse, l«i renvoie repentanl continue sa route, après avoir embrassé l<i vieux pécheur. Ce dernier fui placé honorablement : il fut dans la suite un bon larron, bon père de famille, honnête et laborjeuw*.

La vie de Dom Bosco courut ainsi [>!u<î<inrs (ois Ses oingi Un jour, il reçut un coup de fusil tiré d'une fenêtre, cfti bienfaits parfois lui créaient des rnnoinis.

— Tout de même, dit-il, si la Sainte Vierge ne m'avait protégé, j'y étais. \ ^

Plus tard, il eut dans sa chambre îa 4sile d'un assassin, auquel il déroba son revolver, déchargea l'arme et le conduisit dans la rue. Une nuiï d'hiver, il est appelé dans un repaire de brigands pour un malade. Attaqué dans l'obscurité, il se défend et pare les coups de bâton en protégeant habilement sa tète avec une chaise.

Tantôt Dom Bosco échappe, grâce à son sang-froid, aux attaques des malfaiteurs; tantôt son chien, // Griggio, le délivre d'une autre attaque en étranglant un assassin qui essayait de tuer son maître.

Mais le vénérable père des malheureux avait paru si extraordinaire dès le début, qu'il fut persécuté par ceux qui devaient le soutenir et l'encourager. A l'origine, épouvantée des entreprises créées par ce prêtre sans ressources et des charges assumées par lui, une partie du clergé de Turin s'émut et le considéra comme fou.

On avait décidé de l'enfermer dans un hospice d'aliénés, et une voiture, amenée par deux ecclésiastiques, devait l'y conduire. Mais Dom Bosco avait connu leur dessein, et ayant fait

monter les deux prêtres dans la voiture avant lui, il referma ta portière et cria :

— Foaette, cocher; vite à l'asile!

Et les deux prêtres furent enfermés quelque temps.

Dom Bosco, au mois de mais 1883, était venu à Paris faire connaître ses œuvres et quêter pour elles. Dès que sa présence fut connue dans la capitale, elle prit les proportions d'un événement.

Or un soir, un vieillard à l'air pensif, au maintien digne et noble, mais un peu sombre et hautain, demanda, sans se nommer, à voir Dom Bosco. On le conduisit dans un salon : il attendit trois heures. Enfin, son tour venu, il entre, salue poliment l'humble prêtre, et fait à brûle-pourpoint une profession d'incrédulité, surtout aux miracles.

— Je n'ajoute aucune foi, dit-il, aux miracles que certains vont proclamant.

Dom Bosco, étonné, non déconcerté, ne chercha pas à le connaître ; il ne discuta point. Il se contenta d'enfoncer dans son Ame, comme une sonde, doucement, adroitement, une série de questions. Deux de ces questions surtout embarrassèrent visiblement l'inconnu et le troublèrent un peu.

Le saint homme dirigea la conversation de manière à demander à son visiteur :

— Mais enfin, qu'admettez- vous en fait de vie future ?

Ce qu'il admettait! Il ne le savait pas. Peut-être depuis longtemps n'y avait-il point songé. Il répondit :

— Ne perdons pas de temps à traiter cette question : je parlerai de la vie future quand je me trouverai dans le futur.

Dom Bosco ne sembla point remarquer ce qu'il y avait de cassant et de sans gêne dans cette réponse, et continua tranquillement à sonder son homme. Quand il eut bien lu dans l'âme de son interlocuteur ce qu'il voulait y lire, il posa résolument cette dernière question :

i m i \ i no f ■ o

— si vous êtes ainsi, qu'espérei-voua donc ' Bientôt le présenl n<i irons appartient pins. Le futnr, voua ne voulez pas qu'on vous en parle. Quelle est donc votre e pôi an

A cette demande, l'inconnu, qui jusque là avait tenu le fronl haut et regardé le saint en face, baissa la tête, et au lien de répondre, il sembla réfléchir. Car, s'il s'.'-i.iii i n'avoir

plus de foi, jamais il n'avait pu se résigner à n'avoir plus d'espérance. Son espérance n'était qu'un songe. Il fallait réveiller le songeur, semblable à un homme qui s'éveille et qui cherche à saisir la réalité de ce que sou rêve lui a montré.

Le prêtre le hissa quelques instants pensif; puis, voyant qu'il l'avait touché :

— Il vous faut penser à l'avenir suprême. Vous avez devant vous un peu de vie encore : si vous en profitez pour rentrer dans l<* sein de l'Église <it implorer la miséricorde de Dieu, vous serez sauvé et sauvé pour toujours ; dans le cas contraire, vous mourrez en incrédule, en réprouvé.

Et l'inconnu de répondre :

— Je sais que de tous mes amis, très avancés en fait de philosophie, aucun n'a jamais résolu le problème : ou l'éternité malheureuse ou le néant.

Puis il ajouta :

— Je veux méditer sur ce que vous venez de me dire, et, si vous le permettez, je reviendrai vous voir.

Ce visiteur qui d'abord avait voulu se cacher, tenait maintenant à se faire connaître. Il serra la main du saint prêtre, et, en le quittant, remit sa carte.

L'inconnu étant sorti, Dom Bosco prit la carte et lut: Victor Hugo.

Quelques jours après, à la même heure, Victor Hugo revenait, et, abordant le saint homme, il lui prit les mains et dit :

— Je ne suis plus le personnage de l'autre jour; je vous a» fait une mauvaise plaisanterie en me présentant comme un

incrédule. .!<' suis Victor Hugo, et je vous prie de vouloir bien être mon ami dévoué. Je crois à l'immortalité de l'âme, je crois en Dieu, et j'espère bien mourir entre les bras d'un prêtre catholique qui puisse recommander mon âme au Créateur.

On sait que deux ans après cette entrevue, dans ce même mois de mai au milieu duquel il avait manifesté à Dom Bosco son espoir de mourir entre les bras d'un prêtre catholique, Victor Hugo fut atteint de la maladie qui l'emporta.

Dans la soirée du 22 mai. il paraissait devant Dieu, niais -ans avoir vu le prêtre, que ses parents et ses faux amis avait repoussé du lit du mourant, en refusant la visite de l'Archevêque de Paris.

Pauvre grand poète, que ne s'est-il plus tôt jeté aux genoux de Dom Bosco pour lui demander l'absolution, alors que la grâce l'en pressait ! L'Église eut accueilli le prodigue, elle aurait compté une victoire de plus.

Un mot encore sur Dom Bosco : c'était bien un autre Vincent de Paul que cet homme extraordinaire, et ses œuvres lui survivront toujours, parce qu'elles sont le produit de ce qui est le fond même de la religion catholique : la charité de Jésus- Christ (1).

(1) La vie et l'œuvre de Dom Bosco rappellent la vie et l'œuvre semblable, mais moins développée, d'un autre vénérable prêtre de ce temps, le P. Joseph, si connu et si aimé dans la ville de Lyon. Un trait de la vie de ce dernier peut parfaitement s'appliquer à Dom Bosco.

Le P. Joseph voyageait un jour en chemin de fer, pour ses courses apostoliques. Assis à sa place, il vit bientôt monter un gros monsieur, qui, à sa vue, se mit sans tarder à vomir contre le clergé tout ce qu'il avait lu dans les plus mauvaises feuilles. Cependant, le bon religieux récitait son bréviaire, sans s'émouvoir davantage.

Exaspéré sans doute par cette attitude calme, le corpulent personnage attaque le célibat ecclésiastique. Visant ensuite directement l'impassible religieux, il l'apostrophe ainsi: « Pourquoi ne vous mariez- vous pas? » — Parce que je n'en ai pas envie. Et depuis quand marie-t-on les gens malgré eux ? Toutefois, monsieur, puisque vous m'avez posé une question, j'en ferai une autre à mon tour : pourquoi voulez vous que je me marie ? — Pourquoi ? parbleu, rien de plus simple : pour avoir des enfants. — Des enfants ! eh bien ! ce n'est pas simple du tout, j'en ai assez sur les bras. — Comment vous avez des enfants. — Oui, monsieur, beaucoup. — Combien donc ? — Cent. — Vous avez cent enfants ! — Comme je vous le dis.

Ce disant, le religieux présenta au monsieur une carte indiquant sa qualité

BOUCHET | Loi i I

IWI Ml I II.

(INI :. - i

« Il rift fat pli u

.son défi] la btto la mojan

beaacoap. •

Le 1 \ mars 1890, une foule nombreuse el recueillie pressait autour du cercueil «l'un membre de la Conférence de Saint-Vincent de Paul : la tristesse élail sur tous les visa el bien des larmes coulaient. Cependant les restes mortels que suivait cette multitude n'étaient point ceux «l'un riche, «l'un grand du monde. Dans ce cercueil reposait le corps «l'un père de famille, qu'une vie de travail, d'intelligence, de mœurs pures avaient élevé de la pauvreté à une modeste aisance. Des pauvres, ses protégés, formaient comme une garde d'honneur.

de directeur d'orphelinat, Jamais an homme ne fut plus décontenancé que le peu pol i voyageur. Il reprit timidement: « Je vois, ce sont des orphelins: mais avec quoi les nourrissez- vous? — Avec le produit de mes sueurs et l'aumône de ceux qui ont du cœur. Comprenez vous que si j'étais marie il me faudrait renoncer a ce rude métier pour ne m'occuper que de ma famille? et que ces enfants, qui n'ont en ce monde ni parents, ni foyer, seraient perdus ? — C'est vrai, ce que vous faites là est bien beau. »

Puis, le monsieur prit son porte-monnaie et remit au directeur de l'orphelinat une pièce de vingt francs, en lui disant : « Permettez, que je contribue a votre œuvre. » Le Père accepta avec reconnaissance, et, serrant la main de son bienfaiteur, il lui dit avec son meilleur sourire :•« Voyez-vous, cher monsieur, vous vous faites plus mauvais que vous n'êtes. Vous n'avez que deux torts : le premier, c'est de ne lire que les mauvais journaux, les mauvais livres ; et vous savez ? qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son.

» Le second c'est de ne pas assez hanter les prêtres. Vous apprendriez que le cœur du prêtre, c'est Jésus-Christ, aimant tous les hommes par le cœur d'un homme. Or, aimer, c'est donner sa bourse et se donner soi-même; si j'étais marié, je ne donnerais ni l'un ni l'autre. Supprimez le célibat, il n'y a plus de prêtres, plus de religion, plus de charité »

Le dénouement de cette courte histoire nous fait souvenir d'un autre trait qui s'est passé dans une ville de bains de mer, en Vendée Une petite Sœur des pauvres tendait la main pour ses vieillards dans un hôtel. Un étranger farouche crache dans la main qui demandait l'aumône : « Merci, monsieur, cela c'est pour moi ; mais, pour mes pauvres maintenant. »

Et l'impie désarmé ouvre son porte-monnaie, en tire une pièce de cinq francs et la donne à l'humble et douce victime de sa haine impie.

i<> r JTTÉRATEUR8 j SAVANTS ET ARTI8TES

Pourquoi cette manifestation si sympathique? ces lignes le diront. Rien de plus humble que l'origine de Louis Bouchet. L'aîné

de sept enfants, il était issu de parents ouvriers et pauvres mais sincèrement chrétiens, qui surent, dans la peine et le travail, élever une famille nombreuse, gardienne vigilante de l'honneur et de la probité, si méconnue aujourd'hui dans certains milieux. On peut juger que l'aisance ne régnait pas dans cette famille, et que la jeunesse de Louis Bouchet ne fut pas réjouie de ces douceurs dont la tendresse des parents ne manque pas d'entourer ordinairement les enfants. Et pourtant, avant de mourir, le jeune homme dont nous parlons se rappelait avec délices le véritable bonheur qu'il avait goûté dans l'obscurité et la pauvreté de ses premières années.

Quel était donc le charme dont elles avaient été environnées? C'est qu'il avait vu régner dans sa famille l'ordre, l'économie, la charité qui savent partager avec de plus pauvres, la foi qui agrandit et ennoblit la plus humble position, la piété qui procure les seules vraies douceurs, le travail et l'étude enfin qui, en exerçant le corps et l'esprit, font connaître de suaves et pures jouissances inconnues aux âmes énervées par la richesse et l'oisiveté.

La jeunesse de Louis Bouchet nous offre le spectacle d'une de ces luttes difficiles, laborieux prélude d'une vie, qui, pour être devenue plus heureuse, ne resta pas moins pure et sans reproche. 11 convenait que celui qui devait arrachera la matière d'importants secrets fût digne de pénétrer ces mystères naturels.

Dès l'âge de neuf ans, la nécessité l'oblige à travailler pour seconder les efforts du père de famille et subvenir aux besoins de tous. Doué d'une intelligence peu commune et d'une rare énergie de volonté, il sut se créer, en peu d'années, une position exceptionnellement honorable et avantageuse. Sans avoir jamais fait d'apprentissage il devient un ouvrier horloger consommé clans son art.

Page 1