CHAPITRE IV
A Rome, il y a comme un cycle de solennités religieuses et de fêtes populaires qui se succèdent presque sans interruption et donnent à toutes les époques de l'année une physionomie distincte. C'est un drame dont les scènes diverses s'enchaînent et se remplacent de manière à occuper toujours les yeux et l'imagination. Nulle part on ne rencontre au même degré ce genre d'intérêt qui ôte à l'existence toute monotonie.
7'elle était la vie des anciens Romains, ainsi que nous la montrent leur calendrier et les Fastes d'Ovide. Chaque saison, chaque mois, chaque semaine, presque chaque jour, on attend ou l'on voit quelque cérémonie appropriée au temps ; c'est, je pense, ce qui aide le peuple romain à supporter sa triste
condition. Mal gouverné, mal administré, misérable et mécontent, il tomberait dans le désespoir s'il n'avait ces distractions incessantes et variées qui lui font prendre patience : panem et circenses (du pain et des spectacles). Il trouve toujours du pain à la porte des couvents, des spectacles dans les églises et dans les rues.
Souvent la suite de ces représentations perpétuelles offre des contrastes scéniques, analogues à ceux qui réveillent l'attention au théâtre. Après les réjouissances bachiques d'octobre, le mois de novembre commence par les fêtes de la mort.
Le temps semblait s'être mis en harmonie avec ces fêtes lugubres. Le ciel radieux s'était caché sous des nuages sombres qu'un vent violent faisait courir ; le siroco apportait ces brumes chaudes et rougeâtres qui rappellent la poussière du désert soulevée par le kamsin ; des bouffées intermittentes secouaient les cimes à demi jaunies des arbres et traînaient par intervalles des tourbillons de feuilles mortes.
Rome avait changé d'aspect : au lieu d'étin celer au soleil, elle montrait ses toits bruns et ses dômes gris ; les montagnes, re-
vêtues naguère d'une suave lumière, paraissaient maintenant noirâtres et comme poudreuses. Une pluie abondante tombait, non pas continue, mais en averses soudaines et fréquentes. Ce temps est nommé en Bretagne le coup de vent des trépassés.
On sait combien, dans les régions du nord, le culte de ceux qui ne sont plus tient de place chez ceux qui survivent; c'était pour obéir à ce sentiment pieux que nos trois voyageurs avaient commencé leurs visites aux églises et aux cimetières ; ils se sentaient d'autant plus disposés à s'associer à des pèlerinages funèbres, qui ont lieu à Rome vers la Toussaint, que tous trois avaient perdu des personnes aimées. La fête des morts est malheureusement la fête de tout le monde ; qui n'a, hélas ! dans ce jour de deuil universel, un deuil particulier à célébrer!
La visite au campo santo di San Spirito les attrista : c'est une cour pavée, sans arbres, sans gazon, sans consolation ni poésie d'aucune sorte ^ Le campo santo de Saint-Lau-
I. Quelques-unes seulement des pierres plates qui bouchent les re'ceptacles des cadavres portent une inscription. Deux de ces inscriptions disent que d'un côté gisent les frères, de l'autre les sœurs de la confrérie du
rent n^est pas ainsi fermé de tous côtés par de hauts murs; c'est un vaste et libre espace, d'où le regard s'étend sur la campagne et s'arrête seulement aux montagnes d'Albano et de Tivoli, qui forment là une étincelante barrière d'azur.
Quand les trois étrangers arrivèrent à ce cimetière, un soleil resplendissant Finondait de lumière. Un prêtre, debout, psalmodiait des prières ; en face de lui, un acolyte tenait une croix d'or; à ses côtés, d'autres brûlaient de l'encens; çà et là dispersés, des hommes et des femmes étaient agenouillés ; parmi celles-ci, on voyait les jeunes orfanelle, portant des vêtements noirs et des voiles blancs, pauvres enfants qu'on a soin de pro-
Saint-Esprit; une troisième indique les gouffres où reposent les jeunes orphelines élevées dans un établissement qui dépend de l'hôpital; une quatrième ne contient que ces mots : Pro pauperibus, afin sans doute de bien constater que les pauvres ne sont que là et de rassurer contre leur contact l'imagination des vivants qui seront un jour plongés dans les fosses voisines, en tout, du reste, semblables à celles-ci. Au cimetière de Saint-Laurent-horsles-murs, la disposition générale est pareille ; c'est la même promiscuité des cadavres. On se demande comment un tel système a pu être adopté par un peuple qui a sous les yeux les catacombes, où chaque mort a son lit creusé dans le tuf, pour y dormir solitaire jusqu'au grand réveil !
LES FÊTtS DE LA MORT. SS
mener fréquemment dans les rues de Rome pour qu'elles fassent la conquête d'un mari ! Elles se retirèrent sur deux iiles et s'en allèrent, chantant à demi-voix des psaumes, le long- de la route abandonnée. Là, du moins, il y avait quelque chose pour l'âme ; un tel spectacle était plus éloquent que ne le fut, il faut l'avouer, le discours d'im capucin prêchant dans la petite chapelle. Son sermon cependant contenait des pensées touchantes : « Le corps du plus pauvre devient, disait-il, grâce à la religion, un objet saint : quand il nous est amené à l'église, nous nous découvrons et nous agenouillons devant lui. » Mais à ce moment, où il exprimait avec un accent vraiment pénétré le sentiment religieux du respect envers les morts, il vit entrer trois personnes qu'il supposa être des Anglais, c'est-à-dire des hérétiques. Le moine, jugeant l'occasion bonne, se mit à reprocher aux protestants, non seulement de ne pas admettre le purgatoire (ce qui était son droit), mais encore de ne pas croire à la vie future. Il leur opposa les catholiques en désignant ceux-ci par le nom de chrétiens, comme si les sectes dissidentes étaient composées de matérialistes ou de musulmans.
La prédication populaire, en Italie, est célèbre par ses excentricités. La familiarité y est souvent poussée très loin, surtout dans les colloques, véritables scènes de comédie : deux prêtres, assis en chaire, causent ensemble : Fun, sous le nom de V Ignorante j, joue un personnage dont les objections, toujours réfutées par Tautre, les aveux ingénus, ont le privilège de faire rire beaucoup Fauditoire. Un jour, à Sainte-Marie in Trastevere, Vignorante disait devant nous qu'il s'arrangeait pour ne jamais entendre la messe entière ; « J'y mène mon garçon, puis je le laisse là ; je vais me divertir, et je reviens le chercher à la bénédiction.
— Bien, reprenait son interlocuteur, et quand on t'invite à dîner, sors-tu au commencement du repas pour ne rentrer qu'au dessert? n
Ce sans-façon dans le langage, caractère primitif de Fhomélie chrétienne, vaut mieux, je pense, que les discours prétentieux dans lesquels, parfois, nos curés de village, en France, foudroient le xviu® siècle en s'adressant à des paysans qui ne savent pas lire et à des paysannes qui croient avoir entendu le panégyrique de saint Voltaire ou de saint
Rousseau. Quelquefois, à Rome, les prédicateurs en font autant, et nous n'oublierons jamais cet excellent Père parlant pompeusement, au Colisée, contre les plaisirs du monde et les séductions de la mollesse, à douze polissons déguenillés, qui à eux tous n'avaient pas une chemise en bon état.
Pour effacer l'impression un peu irritante du sermon, Christian proposa de visiter Tintérieur de la basilique qui s'élève, avec son portique de vieilles colonnes et la tour carrée de son clocher, au milieu d\ine solitude. En entrant, ils trouvèrent un sarcophage antique, servant actuellement de tombeau à un cardinal; ce sarcophage, décoré, à la partie supérieure, d'un bas-relief, représente la course d'un char attelé de deux chevaux ; on voit partir ce char au début, arriver au milieu et s'abattre au bout de la carrière. Plus bas, le mort presse la main de son épouse en signe d'adieu 5 auprès de lui sont les Muses et une Renommée. Dans tout cela, il n'y a que des images de la vie, de sa fin, de ses affections, de ses poursuites, d'un léger souvenir dans la mémoire des hommes; mais rien n'annonce cette promesse d'immortalité que, parmi des controverses peu
éclairées, contenait la prédication du pauvre capucin.
On avait beaucoup vanté aux nouveaux venus les representaiioni qui ont lieu dans les cimetières. Ce sont des scènes dont les figurines en cire, groupées avec un certain art de composition, rappellent trop les belles dames qui, à Paris, excitent ladmiration derrière les vitres des coiffeurs.
Pendant Toctave des morts, les capucins ouw QntlQwr camp o santo qu'ils ont si étrangement orné et enjolivé. Avec des restes humains, ils tracent sur les murs et les voûtes, de souples festons, de flexibles arabesques. Des crânes, suspendus par des chaînes formées de vertèbres, remplacent les lampes et les lustres ; les os servent à construire des espèces de grottes d'où sortent, tantôt une tête de mort, tantôt un visage encapuchonné qui conserve encore sa peau racornie. Là, im moine lit son bréviaire ou médite; ici un autre est à genoux en prière • quelques-uns bêchent le jardin.
Ces ornementations, horribles et burlesques, offensèrent nos voyageurs comme une profanation.
(( Les gens du midi, disait Christian, ne
savent pas traiter avec la mort. Comme faisaient les païens et même plus qu'eux, ils en écartent l'idée à tout prix, car la famille n'accompagne point les convois funèbres.
Souvent on fuit la maison où un parent expire, comme si le décédé était pour les chrétiens, ainsi que pour les anciens, un objet funeste dont la vue fût une souillure. Quand ils restent vis-à-vis de la mort, ils lui ôtent toute sa grandeur, en font une représentation et un jouet.
— C'est du paganisme égyptien ! disait la baronne.
— Ne jugeons pas par cette malheureuse exception, reprenait la comtesse ; rÉghse entoure, au contraire, le défunt de touchantes cérémonies. »
Ils revenaient, se promenant sur le Pincio vers l'heure de VAve Maria, quand la foule des oisifs le quittent après avoir posé les uns devant les autres. C'est le moment où le soleil, se couchant sur Rome, derrière la coupole de Saint-Pierre, donne un spectacle qui, apparemment, ne vaut pas la peine d'être regardé.
L'âme attristée par le bruit des cloches qui, selon l'expression du Dante, « semblent
6o CHRISTIAN.
pleurer le jour qui meurt »;, émus d\me même pensée, ils s'affligeaient encore de cette absence du sentiment vraiment religieux, de ces colifichets grotesques étalés chez les capucins.
(( Quelle différence, dit Christian, entre ce que nous venons de voir et les cimetières presque riants de la Scandinavie et de l'Allemagne ! Dans mon pays, d'assez humbles familles possèdent un coin de terre destiné aux absents chéris • elles viennent au pied des arbres qu'elles ont plantés, parmi les fleurs qu'elles arrosent, s'asseoir et souvent passer de longues heures dans ce lieu consacré. Ces pieuses visites sont comme un entretien avec ceux que l'on croit sentir encore tout près de soi. Ici, j'ai remarqué de pauvres vieilles femmes aller, revenir, en murmurant des prières à côté de chacune des pierres qui indiquent une sépulture commune, pour être sûres d'avoir passé, hélas! sans le savoir, près de celui dont elles ne reconnaissaient pas le dernier asile. »
La comtesse était pénétrée de mélancolie:
(( Si je devais mourir à Rome, dit-elle, je
voudrais qu'on me déposât sous un simple
marbre, dans quelque chapelle de la Vierge ;
LES FKTES DE LA MORT. 6i
point de portrait, d'épitaphe, de statue; mais mon nom, mon âge et ces deux mots : /;/ face. Et vous, monsieur Christian, attachezvous autant de prix que moi à ce culte des tombeaux? avez-vous, sur ce point, quelque préférence d'imagination ?
— Je vous avouerai, madame, que ce qui se passe à Rome m'attire peu. Il est un champ de repos, au bout du monde, dans ma pauvre Drontheim, près de la vieille cathédrale délabrée, où il me semble que je me trouverais bien.
— Y avez-vous quelque souvenir, quelque monument cher et douloureux? demanda la comtesse avec un intérêt timide.
— Assez, assez, interrompit vivement la baronne • laissez, de grâce, cette lugubre conversation. Vous êtes deux enfants, qui n'aurez de longtemps rien à faire avec les tombeaux. G^est moi que tout ceci regarde, et pourtant, malgré mes soixante-cinq ans, je déclare ne pas vouloir encore m'occuper de cette affaire-là. >>