EFFORTS DE CHRISTIAN VERS LA FOI
MONSIGNOR LUBINI
Christian, plus affligé que jamais de son exil, semblait cependant moins révolté; s'efforçant de se laisser aller au cours ordinaire de la vie, il s'était, comme nous Tavons dit, rapproché d'anciens camarades d'Université fort négligés par lui durant les premiers mois de son séjour à Rome. La plupart de ces jeunes gens, peintres, sculpteurs ou archéologues, pour fêter le retour d'un infidèle, l'entraînèrent dans des courses agréables et studieuses aux environs de la ville. Touché de ce cordial accueil, si Christian ne partageait pas l'entrain, la gaieté de ses compatriotes, il se gardait bien d'en gêner l'expression.
De son côté^ la comtesse, espérant donner un but utile à ses journées^ s'enquérait de toutes les œuvres pieuses, de toutes les associations bienfaisantes; ces circonstances lui valurent des relations nouvelles; elle connut ainsi la princesse ZalikofF, dame russe dont la jeunesse avait été ce qu'on appelle, poliment^ orageuse; elle était à présent lancée dans la plus haute dévotion, amie intime de quelques prélats , et plus d'un cardinal ne parlait d'elle qu'avec édification. Convertir était sa passion; dès qu'elle eiit appris que la baronne de Wédel était protestante, elle jura de la faire entrer dans le giron de l'Eglise.
Rien n'est aussi respectable qu'une conversion sincère, surtout quand elle est accompagnée de sacrifices; chaque jour Rome en voit de nobles exemples : des hommes , qui possédaient en Angleterre de magnifiques prébendes, ont renoncé à leurs richesses pour obéir à leur foi; des femmes ont accepté résolument l'anathème qu'a prononcé sur elles un fanatisme de famille... On ne saurait entourer de trop de vénération ces triomphes de la conscience sur l'intérêt. Malheureusement il y a partout des gens pour qui le prosélytisme est une véritable manie;
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ils sont à la poursuite des âmes comme le chasseur à la poursuite du gibier- Tamourpropre, qui prend tant de déguisements, adopte parfois celui-là ; on compte avec un certain orgueil ses conquêtes spirituelles; si le besoin d'expier quelques erreurs de jeunesse vient se joindre à cette ardeur de propagande, on se flatte de racheter, par la conversion du prochain, les années pendant lesquelles on a différé la sienne, et puis, ces entreprises deviennent une affaire, font une situation; c'est un peu de la diplomatie, un peu de la conspiration. Les femmes, qui sont exclues de ces deux carrières politiques et qui excellent dans les qualités qu'elles exigent, ne peuvent résister à la tentation.
M'"*" Zalikoff était ime de ces missionnaires de salon qui ont l'art de faire intervenir les questions les plus graves au milieu des conversations légères du monde, en profitant adroitement de toutes les ouvertures pour pénétrer dans la place. Elle commença par gagner le cœur de la comtesse en lui faisant connaître des misères intéressantes et en lui témoignant, avec la vivacité séduisante des femmes de son pays, ime sympathie qui ressemblait à de l'amitié.
M"^ de Wédel possédait l'ardeur naturelle aux converties; mais, ayant été elle-même victime de Fintolérance en Suède, elle avait pris rhorreur de la controverse. Son esprit droit et ferme se révoltait contre de petites pratiques, de puériles croyances indignes de la majesté de la religion.
Persuadée que la dévotion, souvent aveugle, de M^"^ ZalikofF était sincère, Lina la laissait parler prédictions, extases, miracles même.
C'étaient surtout les conversions éclatantes opérées par elle qui étaient le thème favori de la princesse ; sur ce sujet, elle ne tarissait pas. M""^ de Wédel savait où tendaient ces insinuations et, jalouse de la tranquillité de sa tante, elle s'appliquait à écarter les entretiens délicats, ce qui n'était pas toujours facile, entre les provocations d'une catholique exaltée et les saillies d'une rigide protestante.
La fête de saint Antoine et le compagnon que lui a donné la légende ne pouvaient échapper aux épigrammes de cette dernière : les gens de la campagne amènent ce jour-là, pour recevoir la bénédiction du saint, des troupeaux de bœufs, de moutons et de ces
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quadrupèdes dont le nom n'est poétique que dans ÏOJj'ssce, Tout le monde va faire bénir les chevaux de sa voiture; on voit venir en grande pompe ceux de la poste, les mules du pape et les écuries des princes romains. La haridelle qui traîne un simple iiacre ou la plus modeste caratella porte des panaches, est ornée de fleurs, de rubans et de pompons de diverses couleurs. Un prêtre, debout sous la jolie porte cintrée de l'église de Saint- Antoine, dit une courte prière et bénit, d'un signe de croix fait avec le goupillon, les animaux qui s'arrêtent à quelques pas de lui ; un enfant de chœur vient chercher l'offrande de ceux qui les conduisent \
Les exercices publics du collège de la Propagande n'excitaient pas moins la verve critique de la maligne tante : les jeunes gens qui se destinent aux missions se font entendre, l'un après l'autre, en différents idio-
I. Ce spectacle rappelle un bas-relief antique représentant un sujet analogue ; on voit, sur ce bas-relief, un paysan amener une vache à un prêtre debout devant une chapelle, tenant un goupillon, et, par une conception assez naïve du sculpteur, l'animal boit dans le vase où est contenue l'eau lustrale dont on doit l'asperger; rien n'y manque, pas même l'offrande du paysan, laquelle consiste en une oie.
mes; ils viennent sur Festrade prononcer, avec un accent souvent burlesque^ des paroles inintelligibles aux spectateurs, car on ne peut dire aux auditeurs.
(( Cette exhibition polyglotte me choque, disait la baronne; je ne puis juger de la pureté du copte, de Farménien, du chinois que parlent ces messieurs ; mais leur suédois est médiocre et ceux qui prétendent s'exprimer en français m^ont paru venir en droite ligne de Genève ou de Marseille; quant au syriaque mis en musique, il rappelle les concerts que donnent les chats de gouttière, et le Tamoul chanté a eu le même succès que le Tamoul déclamé. »
La comtesse souffrait d'entendre attaquer par le côté plaisant une institution si belle. Elle trouvait digne d'admiration cet hommage rendu à Celui qui a dit que son nom serait célébré dans toutes les langues de la terre. Elle se sentait émue en voyant ces jeunes hommes, de patries diverses et lointaines, se préparer à évangéliser le monde au prix de leur sang.
La baronne, poussée à bout par des raisons qui avaient l'inconvénient d'être bonnes, s'en prit à ce mot Propagande et, s'emportant
contre les gens dont la rage est de convertir leur prochain, quand ils feraient bien mieux de s'amender eux-mêmes , il lui arriva de dire : « Sans ce besoin de troubler les autres dans leurs croyances, on n'eût pas fait de toi une catholique; on ne t'aurait pas enseigné une religion qui t'oblige à damner ta tante ; tu serais, comme moi, une bonne luthérienne; nous prierions ensemble; il n'y aurait pas un Père Géronimo pour te confesser, pour te diriger; un capucin n'aurait pas tes confidences et ne prendrait pas sur toi plus d'empire que celle qui t'aime comme sa fille! »
Un regard de tendre reproche arrêta subitement ce long discours; les deux femmes s'embrassèrent; la baronne s'accusa d'être une acariâtre entêtée, mais n'en conserva pas moins son antipathie pour cette manie de convertir, incommode en général et intolérable chez M""" ZalikofFen particulier.
Pendant que les journées de ces dames se passaient ainsi , Christian parcourait les églises, que la piété de la comtesse avait pour lui consacrées; à chacune d'elles est attaché, soit un souvenir historique, soit une légende. A Saint-Grégoire, il vit la chaise épiscopale du saint et la table où il donnait à
souper, en mémoire de la Cène, à douze mendiants \ Il se plaisait à regarder les degrés d'une espèce d'amphithéâtre où le fondateur de Tordre de l'Oratoire, saint Philippe de Néri, enseignait les enfants. Bien des tombeaux de papes rappelaient les plus hautes vertus et d'importants services rendus à la civilisation, aux lettres, aux arts- mais il cherchait inutilement celui du plus illustre représentant de la papauté, de Grégoire Vil, qui gouvernait la chrétienté, déposait les empereurs, tout en subissant les violences de Branca Leone 5 ce grand homme qui mourait dans l'exil en disant : « Je meurs parce que j'ai aimé la justice. » Sa tombe manque à Rome ; il faut l'aller chercher à Païenne, d'où il semble répéter comme Scipion : « Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os! »
Christian s'intéressait au monument de Nicolas V, cet homme qui, né dans la position modeste de précepteur, avait été, par sa science, élevé jusqu'à la papauté; à celui de Pie II, ingénieux auteur d'un roman latin, qui devait terminer sa carrière en prêchant la
I. La légende dit qu'un jour le pontife étonné compta treize convives à cette table; un ange était venu s'asseoir au milieu d'eux.
croisade contre les Turcs. Il éprouva un sentiment de respect en passant devant Timag-e de Pie \'Il, aussi grand dans la captivité par sa force d'àme que le despote qu'il avait sacré se montra petit par ses folles rigueurs.
D'autres tombeaux rappellent des souvenirs moins chrétiens : l'ambitieux et avide Boniface VIII; Innocent VIII, pensionné par Bajazet pour être le geôlier du malheureux prince Zizime; AlexandreVI, dont la mémoire, sagement enfoncée avec sa statue dans les cryptes de Saint-Pierre, reparaît dans les salles merveilleuses de Fappartement Borgia, où le Pinturicchio a représenté cet indigne souverain et, sous les traits de la Vierge, sa maîtresse, la Vanozza; Paul 11, qui persécutait les gens de lettres soupçonnés de paganisme, les punissait d'un crime imaginaire par Texil ou la mort et faisait donner la question au docte historien des papes, à Platina; Clément VIII, qui livra à la torture et qui iit exécuter une jeune tille de quinze ans, la Cenci, à laquelle on eût peut-être pardonné d'avoir tué un père qui voulait la déshonorer, si les neveux du saint-père n'eussent convoité les biens des Cenci!
Quand à Thistoire succédait la légende^
Christian, auprès de M""" de Wédel, avait écouté plus d'une fois avec complaisance des récits poétiques et merveilleux; aujourd'hui, loin d'une chère présence, son âme, froissée par la douleur, s'était refermée aux sentiments indulgents et doux ; les invraisemblances ridicules et superstitieuses l'impatientaient, l'irritaient. Avouons pourtant, en dépit de la sévérité de notre amoureux désolé, que la lég-ende, dans sa forme naïve et gracieuse, oflre presque toujours un symbole populaire d'une vérité ou d'une vertu chrétienne qui rappelle la miséricorde divine.
Christian ne se lassait pas de la grande impression qu'il recevait à Saint-Pierre. 11 oubliait les détails, trop souvent médiocres, et il se pénétrait de ce qu'il avait entendu dire à M°'' de Wédel : a Que l'immensité convient au temple du Dieu infini. »
Il revoyait successivement la sombre et splendide église d'Ara-Cœli^; la jolie basilique de Saint-Marc avec ses porphyres nuancés ;
I. A cette église se rattache encore une légende : la sibylle aurait prédit à Auguste, au faîte de sa puissance, préparée par le meurtre et conservée par la ruse, l'avènement de la force morale qui devait ravir à ses successeurs l'empire usurpé du monde.
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rimposante église de Sainte-Marie /;/ Franstevère;le temple de la Fortune virile, devenu l'église de Sainte-iMarie-l'Égyptienne; celle où le culte rendu à deux médecins arabes, saint Corne et saint Damien , remplace le culte de ces chefs de brigands : Romulus et Rémus.
Dans les monuments qu'on a le plus gâtés en les modernisant, il reste presque toujours l'antique arrangement des colonnes ou un ambon ^ byzantin, même une mosaïque des premiers siècles : c'était assez pour que Christian retournât en esprit jusqu'à ces âges reculés dont il semblait chercher de temps en temps à partager la foi ; il s'indignait du mauvais goût qui avait mutilé ou voilé la physionomie des édifices; il eiit volontiers déchiré les oripeaux qui, chaque jour de fête, cachent les marbres précieux, détruisent l'effet des peintures, et les chiffons dont on affuble les plus belles statues de la Renaissance; il ne pouvait pas pardonner à ceux qui, au xviii" siècle, ont enfoui sous d'énormes piliers les vieilles colonnes de Saint-Jean-de-Latran,
I. Chaire élevée dans l'église, placée entre la nef et le chœur.
comme pour dérober au jour les titres antiques du catholicisme dégénéré. Les églises, bâties depuis la £n de la Renaissance, lui paraissaient, malgré la splendeur de leurs matériaux (volés aux monuments romains), sans beauté d'art et sans caractère religieux.
Le but secret de toutes les courses de Christian, de ses recherches, de ses méditations, était M"'"' de Wédel; une idée Tobsédait chaque jour davantage : « Si je me rapprochais d'elle par une croyance commune dans les choses invisibles, par une même espérance au delà du tombeau?... » Des raisonnements théologiques ne pouvaient satisfaire son esprit, car il n'avait jamais compris que, là ou la raison ne sait atteindre, elle puisse affirmer- mais il désirait être convaincu, et, ce que des arguments dogmatiques étaient impuissants à lui démontrer, il se sentait plus disposé à le recevoir de la tradition si l'histoire n'y était pas contraire.
Les lectures qu'il entreprit sur le christianisme et sur l'Eglise catholique le conduisirent naturellement dans les bibliothèques, particulièrement à la Minerve; il avait travaillé là, quelquefois, à côté d'un élégant monsignor; des politesses s'étaient échangées
entre lui et cet ecclésiastique; un jour, comme il se levait brusquement après un de ces moments de contemplation fixe et de distraction inconsciente qui venaient trop souvent interrompre ses études, le prélat mit une certaine coquetterie à le retenir par l'attrait de sa conversation; avec une extrême courtoisie, il lui donna plusieurs renseignements, indiqua différents ouvrages oii étaient traités les sujets qui semblaient Tintéresser. A la Minerve, pas plus qu'au Vatican, on ne les livrait à personne, parce qu'ils étaient à Tin dex. Monsignor Lubini avait, ainsi que les membres du clergé romain, la permission de transporter ces livres chez lui ; sans les prêter, il pourrait expliquer et montrer à Christian des passages curieux; le jeune homme promit d'aller voir monsignor Lubini le lendemain matin.
Monsignor Lubini était un homme d'une quarantaine d'années; il devait son titre à une charge domestique auprès du pape. Zélé convertisseur, comme la dame russe, mais plus mesuré, plus habile, moins prodigue de ses efforts, les réservant pour des incrédules de choix. Il avait observé Christian depuis plusieurs semaines, remarqué la nature de ses
travaux, ses fréquents accès de rêverie; grâce au commentaire du bibliothécaire, il savait que cet étranger était riche et Norvégien. Sa fortune en faisait un personnage important, etmonsignor Lubini n'avait jamais converti de Norvégien ! Déjà le prélat se comparait intérieurement à saint Auschaire allant évangéliser les nations Scandinaves et se voyait marchant sur les traces de ce missionnaire du x^ siècle, sans quitter sa douce et oisive vie de Rome.
A peine sorti de la bibliothèque, Christian avait éprouvé une certaine contrariété de rengagement qu'il venait de prendre; mais, le rendez-vous accepté, il était trop poli pour y manquer. Il arriva donc chez monsignor assez mécontent de se trouver là et résolu à se maintenir sur une défensive tout italienne; son caractère franc et ouvert se prêtait mal à une telle diplomatie, et puis monsignor Lubini était si obligeant, si empressé, il avait un air de si parfaite bonhomie ! et celle-ci n'était pas jouée, car, chez les Romains, elle se mêle parfois à Textrême finesse et à Fesprit d'intrigue. Au bout d'un quart d'heure de conversation sur quelques pages tirées des volumes du prélat et choisies
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par lui avec à-propos, le candide enfant du Nord en avait dit assez pour que Tadroit convertisseur eût deviné qu^m autre sentiment que rintérét théologique l'invitait à ses recherches. Monsignor se g'arda d'effaroucher ce commencement de confidence involontaire; il cessa bientôt de parler controverse^ causa en homme du monde de Rome, de la société qu'elle réunissait cet hiver-là, et, parmi les noms des étrangères, arrivées depuis trois ou quatre mois, jeta ceux de la baronne et de la comtesse de Wédel. Le trouble de Christian ne passa pas inaperçu ; son interlocuteur savait ce qu'il voulait savoir. La princesse ZalikofFs'était vantée à lui de ses tentatives de conversion sur la baronne ; monsignor assura qu'il avait entendu faire le plus grand éloge de la tante et de la nièce, et qu'il allait bientôt leur être présenté. Ces louanges banales, venant d'un indifférent, froissaient la susceptibilité de Christian; mais se rapprocher de quelqu'un qui rencontrerait la comtesse et parlerait d'elle!... une si douce perspective était irrésistible. Dès ce moment, il prit goût au dignitaire de l'Eglise, le trouva fort aimable, ce qu'il était en effet^ et promit une seconde visite.
En quittant Christian^ le prélat alla chez M™" ZalikofF, qui lui avoua sa déconvenue auprès de la baronne ; monsignor sourit malicieusement et fut très content d'apprendre que la douairière de Wédel voulait bien le recevoir; il s'agissait donc de paraître devant elle^ non comme un apôtre cherchant à faire des prosélytes, mais comme im homme distingué, de fort bonnes manières, propre à donner Fidée de ce personnage, curieux pour une protestante, qui s'appelle un prélat romain.