‹ Christian, ou, L'année romaineChapitre 22 sur 53 · PEUVENT JOUIR A ROME · texte numérisé non relu

PEUVENT JOUIR A ROME

Monsignor Liibini plut beaucoup à la baronne : nourrie dans les préjugés du luthéranisme suédois, le plus intolérant de tous, elle ne croyait pas qu'un dignitaire de FEglise pût être autre chose qu'un ignorant et un fanatique ; elle trouva un homme ayant cette sérénité que donne au clergé romain l'habitude d'un pouvoir qui, alors, n'avait pas été ouvertement contesté. Sans manquer à ce qu'il devait à son costume, il n'affectait pas un rigorisme absolu* il savait bon nombre d'anecdotes, non pas scandaleuses, mais mondaines; il les racontait avec cet esprit italien si agréable, constamment naturel et mêlé

d'imagination. En Italie, le trait est presque toujours une image.

Le prélat, déterminé à surprendre encore un secret, renouvela, vis-à-vis M"'' de Wédel, l'épreuve tentée avec succès auprès de Christian , nomma M. Olassen dans la conversation , vanta son amabilité, ses goûts artistiques et scientifiques... En l'écoutant, la comtesse avait rougi ; il n'en fallait pas davantage pour faire supposer au monsignor que la passion du théologien était partagée. Envisageant la sympathie et les tendresses au point de vue positif, le seul que comprennent les hommes du Midi, il crut à un attachement coupable et se promit, dans l'intérêt de l'Église, et aussi en vue de sa propre gloire, de sauver deux âmes en les éloignant l'une de l'autre.

Pour les Italiens, la distraction par les objets extérieurs est une nécessité impérieuse.

L'existence retirée que menait Christian semblait au prélat une chose malsaine, favorable à l'exaltation et faite pour scandaliser les gens. 11 l'engageait donc à paraître dans le monde, à suivre les théâtres, à prendre part aux divertissements de son âge, causant de cela avec une vivacité et une verve qui étonnaient le jeune homme.

« Que faites -VOUS de vos soirées? » lui répétait ce prêtre romain, habitué à rencontrer les étrangers, particulièrement les Français, épouvantés de ce problème difficile à résoudre. De ses soirées ! Christian n'était pas embarrassé. 11 allait au Forum, vide et muet, regarder ce qu'il avait regardé cent fois : les temples et les arcs de triomphe se dressant sur un ciel étoile, les astres se couchant sur le Palatin aux clartés tranquilles de la lune; il allait voir au mont Quirinal Tobélisque pardessus les silhouettes des deux statues héroïques entre lesquelles il s'élève. A la porte du Peuple, c'était le jet de granit du grand monument de Séthos et de Ramsès qu'il apercevait encadré de rampes et de balustrades.

Si la nuit devenait plus noire, Christian trouvait encore du charme à parcourir la ville silencieuse, à découvrir sur son chemin les grands fantômes de la colonne Trajane, de la colonne Antonine et de la fontaine de Trévi; il aimait à entendre dans une rue, qu'on dirait inhabitée, la voix fraîche d'un jeune homme qui rentre en chantant, le roulement lointain d'une voiture, ou les sons d'une guitare sortant d^un vieux palais tout enveloppé de ténèbres. Ces promenades,

i.î8 CHRISTIAN.

il les préférait aux fadeurs de la conversation, à Tennui d'entendre parler du prochain mariage d'un prince romain^ d'une altesse allemande, du début d'une danseuse, ou de la promotion d'un camérier du pape. Il n'était pas souvent tenté d'aller au spectacle, pour voir profaner le mausolée d'Auguste par la traduction d'un mélodrame français joué en plein air, ou estropier en italien M. Scribe, qui ne peut être bien compris qu'à Paris; il prenait sa place à l'Opéra, quand on représentait les œuvres de Rossini, de Paisiello et de Cimarosa. Les Italiens ne s'étaient pas encore lassés de la mélodie, ils ne l'avaient pas sacrifiée absolument aux savantes combinaisons d'instruments de quelques auteurs modernes. En ce pays, le goût de la musique, qui est très vif, est aussi très capricieux, très exclusif, on pourrait ajouter successif-, c'est une inconstance passionnée, un enthousiasme ardent qui a toujours besoin de nouveautés. La vogue d'un maître passée, à peine sait-on s'il a existé; nous avons entendti dire (à un très jeune homme, il est vrai) : « Dans l'ancien temps, il y avait Beethoven, Mozart, Cimarosa, Rossini et Donizetti. » En 1824, les Italiens n'étaient pas si oublieux de leur

gloire, ni si inconséquents dans leurs admirations.

Si Christian eût aimé les visites, l'usage d'aller les faire au théâtre, dans les loges, l'en aurait dégoiité ; cette mode lui semblait le meilleur moyen de gâter la musique par la causerie, et la causerie par la musique.

Au commencement de son séjour à Rome, le seul spectacle qui lui plût était celui des marionnettes, Biun^attini ^ petits acteurs de bois dont les gestes, grâce à Tart qui les fait mouvoir, sont si naturels, que, par Teffet du cadre proportionné à leur exiguïté, ils paraissent vite aussi grands et presque aussi réels que des acteurs véritables.

On s'égayait alors du fameux Cassandrino, le type du bourgeois romain, avec sa poltronnerie, sa bonhomie, sa malice; mais Christian n'était plus d'humeur à rire des la:{yi frondeurs de Cassandrino.

Venir dans la ville éternelle pour jouir de la société, c'est courir grand risque d'être déçu; deux ou trois familles aristocratiques ouvrent, une fois par semaine, des salons magnifiques, clubs élégants, où se réunissent de nobles hôtes; on y salue rarement ses

amis, bien plus souvent un grand nombre de fâcheux par excellence, malheureusement inconnus à Molière. Ces fâcheux sont ordinairement des touristes peu satisfaits de ce qui existe ailleurs que chez eux.

Un voyageur qui vient pour la première fois à Rome doit regarder un moment ces raouts monotones; mais quand on a vu de temps en temps défiler devant soi les épaules des princesses et les nez des princes, leurs époux, on trouve que ce plaisir n'est pas intarissable; dans ce monde dont on n^est pas et dont on n'a nulle envie d'être, on se lasse vite de former le parterre qui l'examine danser, comme faisaient en France, sous Fancien régime , ces bourgeois admis à contempler les bals de la cour et qu'on appelait les bayeux.

Au milieu de ces réceptions brillantes, un danger réel vous poursuit; c'est l'occasion de faire de nouvelles connaissances, car on y a la rage de vous présenter; ceux qui n'attendent de ces présentations ni intimité ni plaisir s'en tiennent à un échange de cartes portées par des domestiques : pauvre résultat pour tant de peines.

Il y a bien peu de maisons où l'on puisse.

ainsi qu'à Paris, jouir tous les soirs d'une aimable conversation autour de la table à thé ; pas de ces petits dîners charmants où une maîtresse de maison, gracieuse et spirituelle, invite quelques personnes enchantées de se rencontrer. Les grands seigneurs romains ont des commensaux, savants, gens de lettres, abbés, qui viennent partager leurs repas de chaque jour, et sont là dans une attitude légèrement inférieure, mais rien qui établisse le commerce facile et digne de l'esprit et du rang, du talent et de la richesse, des situations et des célébrités, commerce qui donne tant de prix et de piquant au petit nombre de salons qui subsistent encore chez nous.

Ce qui vaut la peine d'être aperçu à Rome, c'est la société ecclésiastique; celle-là, du moins, a un caractère particulier et une certaine importance de fait; l'accès en est difficile.

Christian eut la bonne fortune d'assister à un concert donné par une belle dame polonaise à plusieurs cardinaux et à un cercle choisi, composé surtout de prélats et d'abbés. Cette soirée, qui n'avait rien de la banalité ordinaire, lui laissa un souvenir très vif.

En entrant chez la comtesse, il avait été frappé de l'aspect qu^ofîraient ces grands appartements de couleurs un peu sombres, discrètement éclairés ; on s'y introduisait sans fracas, en saluant tout bas; ces personnages noirs glissaient d'une pièce à l'autre, se formaient en groupes, dans lesquels ils causaient à demi-voix, riaient à petit bruit ou bien se tenaient çà et là isolés et silencieux.

Les cardinaux montraient envers les femmes une courtoisie pleine de condescendance et de réserve; les femmes envers les cardinaux, une déférence dans laquelle la retenue se mêlait à l'empressement, et qui ressemblait au genre d'égards qu'on leur rendait à elles-mêmes.

Les princes de FEglise recevaient ces hommages avec une dignité paisible et souriante; il y avait comme une sourdine à l'esprit et à l'âme.

La belle dame polonaise allait à travers ce monde, aux allures mesurées, avec une charmante impétuosité qui en faisait encore mieux ressortir l'attitude posée et prudente. Pour achever les contrastes^ ces vastes pièces où se pressaient des ecclésiastiques étaient remplies de fleurs, et des abbés de la chapelle

papale chantaient tour à tour des morceaux de musique sacrée pour édifier et des duos boutîés pour amuser Leurs Eminences.

11 y a à Rome des fêtes qui sont uniques en Europe, par la grandeiu* des palais où l'on danse et l'assemblage des beautés de tous les pays qu'on peut y admirer. Dans ces galeries magnifiques, où mille bougies éclairent les tableaux et les fresques des maîtres, on voit paraître, au temps du carnaval, les femmes en reines, en princesses du moyen âge, en paysannes suisses, en contadine d'Albano; c'est un spectacle merveilleux, mais ce n^est qu'un spectacle.

A cô-té de la société indigène, il se forme parmi les étrangers une société qui oftre plus ou moins de ressources, selon le hasard de l'hiver.

C'est une loterie dans laquelle il y a presque toujours de bons numéros.

Jamais la saison ne se passe sans qu'on ait remarqué plus d'un personnage important par le rôle qu'il a joué, par ses écrits, par ses actes, et qu'on est bien aise d'avoir connu. Un des grands attraits de Rome, c'est la présence des artistes; ils en sont, en quelque sorte, les vrais habitants; partis de tous les

coins de l'univers, ils viennent chercher là ce qui s^y trouve, Taiment pour son charme et la comprennent, vivent avec ses monuments et de sa lumière..

Pour celui qui veut bien connaître ce lieu unique, rencontrer des admirations intelligentes et sympathiques, il n^y a rien de mieux à faire qu'à s'adjoindre à une colonie d'artistes. Quel vif intérêt on éprouve en s'attachant à un jeune homme dont le talent existe déjà, et qui un jour sera célèbre, à voir de près ces nobles âmes, qui, dans une position modeste, ont senti l'aiguillon de la gloire et que la gloire attend !

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