L'ARRIVEE A ROME
Le i'^'' octobre 1824, vers cinq heures du soir, deux voitures s'arrêtaient à la Porte du Peuple. Quelques paoli donnés au douanier, qui s'était présenté d'abord d'un air assez rébarbatif, permirent bientôt aux postillons d'entrer dans la ville éternelle.
La première de ces voitures était une calèche , dans laquelle se trouvaient deux femmes, l'une âgée, Tautre jeune. Celle-ci était belle, non de la beauté ardente et vive
du midi, mais de la beauté intelligente et pensive du nord ; le regard de ses grands yeux bleu foncé était limpide et profond ; le nez d^une pureté exquise; des cheveux noirs, longs et soyeux, relevés par derrière, laissaient voir l'attache d'un col dont la grâce charmante semblait ne pouvoir appartenir qu'à l'adolescence -, sur ses lèvres errait un sourire doux et fin; sa taille svelte et souple se penchait naturellement comme pour chercher un appui.
Sur tout cet ensemble d'une incomparable élégance, se répandait un mystérieux attrait, une nuance de mélancolie, qui attiraient et causaient une certaine émotion à l'observateur délicat.
Telle était la comtesse de Wédel, Suédoise d'une naissance distinguée, que les médecins envoyaient passer un hiver en Italie pour y rétablir sa santé , fort ébranlée par des épreuves de tout genre. Sa compagne la contemplait avec une affection maternelle qui cachait un peu d'inquiétude. C'était la tante de son mari, la baronne de Wédel, dont la pensée unique était la satisfaction de sentir sa chère Lin a arrivée au terme d'un voyage très fatigant.
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Dans la seconde voiture il y avait un jeune homme, Christian Olassen, iils d'un riche banquier de Drontheim. Il s'impatientait du retard que hii imposaient les formalités intéressées de la douane et maudissait poiu' la centième fois, cette fois sans beaucoup de raison, les vexations que les gouvernements italiens, celui du pape en particidier, font subir aux voyageurs.
Mettant la tête à la portière, les yeux du Norvégien tombèrent sur ces mots gravés au-dessus de la Porte du Peuple : Felici faits toque ingressii, « A Fheureuse entrée ! )> inscrits là pour célébrer Feutrée de la reine de Suède, Christine. Ces mots paraissent un souhait de bon augure adressé à tous ceux qui arrivent.
En lisant cette inscription, Christian sourit amèrement comme un homme accoutumé à se défier des promesses et des espérances. Il se fit conduire à Thôtel d'Allemagne, tandis que les deux dames allaient chercher, via Fi^atiiia, un appartement, bien exposé au soleil, que la baronne avait fait retenir d'avance.
A peine le voyageur eut-il dîné que, pour échapper à une conversation de table d'hôte.
il se mit à errer dans les rues que la lune éclairait.
Au Corso , qui n^avait alors ni gaz ni asphalte, se promenaient indolemment quelques familles romaines encore moins nombreuses qu^en été, parce qu^octobre est le mois de la villégiature. Il marchait au hasard dans la ville inconnue ; le hasard est souvent un cicérone bon à suivre qui vous conduit de surprise en surprise et qui a le grand mérite de ne vous rien expliquer.
Christian, comme bien d'autres, avait déjà vu les principaux monuments de Rome dans des tableaux ou des gravures; avant de la connaître il la reconnaissait.
Ce qu'il n'avait pas pressenti, c'étaient les petites rues noires et tortueuses que nous décrivent Cicéron et Martial. Il se perdait dans ce dédale qu'éclairaient de loin en loin quelques pâles réverbères , ou la lampe suspendue près d'une Madone ornée de fleurs.
Le premier objet qui l'arrêta fut la fontaine de Trévi, œuvre gigantesque et bizarre de l'école de Bernini. Là, on voit des statues, des rochers, des feuillages en pierre, le rococo et le chaos tout ensemble, une nappe d'eau
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magnifique coulant paisiblement et au-dessus, comme un torrent qui s'échappe d'un palais. Au clair de lune, l'aspect disparate de cette composition étrange s'effaçait et n'en laissait voir que le grandiose.
La colossale statue de Neptime, se détachant dans Tombre, avait l'air de s'avancer fièrement hors de sa niche noire, comme le blanc fantôme d'un géant; l'immense rumeur de l'eau qui se précipite s'élevait majestueuse dans le silence universel.
En présence de cette fontaine maniérée, mais d'un grand effet (la manière ne détruit pas toujours la grandeur), Olassen pensa à ses cascades de la Norvège qui, sans art et sans nom, tombent solitaires à travers les sapins, et où l'on ne trouve ni faux rochers, ni feuillages en pierre, ni Tritons, ni Neptune sortant par les fenêtres d'un palais.
Il passa devant le noble portique du Panthéon, vit la masse crénelée du palais de l'ambassade de Venise, la basilique et la colonne Trajane. Si, pour la première fois, Christian eût regardé ces monuments à la lumière du jour, quand leurs détails mieux aperçus lui auraient rappelé davantage des images déjà connues, quand la foule, avec
tous les incidents de la vie vulgaire, se serait interposée entre eux et lui, ces monuments lui eussent apparu moins nouveaux et moins beaux. A cette heure ils étaient isolés du présent et n'avaient autour d'eux que les siècles.
Allant à Taventure, livré à une rêverie qu'accompagnait sans la distraire ce murmure des fontaines qui, à Rome, s'élève de toutes les places publiques et sort de chaque maison, il arriva au Forum.
Débouchant par la rue Bonella, Christian découvrit tout à coup à sa droite les colonnes des temples étagées sur la pente du Capitole, la voie triomphale qui monte à travers ces colonnes, l'arc de Septime Sévère, dont la nuit eflaçait les médiocres sculptures et ne laissait voir que la forme imposante. Vis-à-vis, les touffes d'arbres du mont Palatin étendaient leurs rideaux sombres. La colonne de Phocas se voyait solitaire. Plus loin, trois belles colonnes, dont les antiquaires n'ont pas encore bien déterminé les noms ^, étaient frappées en plein par la lune dont la splendeur dessinait avec netteté les entablements dans