‹ Christian, ou, L'année romaineChapitre 39 sur 53 · ET LE SAMEDI SAINT · texte numérisé non relu

ET LE SAMEDI SAINT

La comtesse suivait sérieusement sa retraite au couvent des Visitandines.

La plupart des dames étrangères ou romaines qui se trouvaient avec elle obéissaient en pareille circonstance à Pusage, sinon à la mode.

Dans cette maison très confortablement installée, on prend chaque jour trois bons repas, on y entend quatre sermons bien faits.

Pour la comtesse de Wédel, ces exercices de piété étaient autre chose qu'une démarche de convenance : en tout temps, elle y eut cherché un vrai recueillement; cette fois, elle y apportait un grand combat intérieur, car

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elle sentait qu'il fallait épouser Christian ou s'en séparer.

S'en séparer était un sacrifice au-dessus de ses forces.

De son côté, le jeune homme, sous l'empire d'émotions non moins profondes, entra dans la semaine sainte déterminé à en suivre toutes les cérémonies. .......

Le dimanche des Rameaux s'appelle à Rome le dimanche des palmes. En eiîet, ce sont des rameaux de palmiers que le saintpère distribue. Malheureusement, ces palmes ne sont plus les feuilles verdoyantes que l'antiquité plaçait dans la main de l'athlète vainqueur et que, pour cette raison, les premiers chrétiens représentaient sur la tombe des martyrs : sèches et jaunies, soigneusement enroulées, elles ressemblent à un jouet d'enfant.

Les solennités de la semaine sainte ne commencent réellement que le mercredi. La veille, Christian alla visiter le couvent de Sainte-Françoise Romaine, ouvert seulement à cette époque de l'année.

Le couvent de Sainte-Françoise n'est pas au Forum près de son ég-lise, mais dans une

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rue voisine du Capitole, au pied de la roche Tarpéienne. Françoise avait d'abord attiré des pauvres chez son père, en face, de Tautre coté du Tibre; cette hospitaHté ne suffisant phis à sa charité, elle fonda Tordre des Oblates, humbles servantes vouées à soigner les malheureux et à panser leurs plaies. Celles-ci sont remplacées aujourd'hui par des filles qui appartiennent à l'aristocratie, ne font point de vœux et peuvent quitter le cloître pour se marier; leurs cellules sont des cellules de princesses; elles se promènent en un vaste préau rempli d'orangers, où elles s'amusent à dessiner des compartiments avec des morceaux de faïence coloriée. On ne voit là rien d'austère ; l'église elle-même, dans le fond de laquelle brille un autel étincelant d'or, paré de candélabres magnifiques, semble trop riche ; ce qui se rapporte à la sainte touche davantage. Sous un toit, supporté par des solives vermoulues, se trouve un petit réduit converti en oratoire. Des peintures fort anciennes, qu'on a eu le bon goût de conserver, représentent la sainte, accomphssant des actes de dévotion et de charité.

L'un de ces naïfs tableaux la montre âge-

nouillée au milieu d'un ruisseau, ravie et en extase, ne sentant pas Teau qui rapproche et l'envahit.

Le mercredi saint, Christian, dans la chapelle Sixtine, assista aux ténèbres. Il entendit les lamentations de Jérémie mises en musique par Palestrina : ce chant s'élève et s'abaisse tour à tour; à chaque reprise, il recommence avec une extrême douceur; puis, montant toujours, il se prolonge et se répand ainsi qu'un gémissement mélodieux qui enchante l'oreille et serre le cœur.

Ce même jour, à l'hôpital de la Trinité, des cardinaux, de nobles Romains, de notables bourgeois, vêtus d'un costume ad hoc, baignent les pieds des pèlerins, tandis que de belles dames en tabliers et en cornettes en font autant aux pauvres pèlerines. Devant ce spectacle à efîet, il faut songer aux charités secrètes et constantes de la princesse Doria et à cette autre incomparable princesse Borghèse, ange de beauté et de bonté, dont le nom chéri des malheureux devait, après sa mort, devenir légendaire. Quelques gens du peuple racontent encore aujourd'hui qu'on l'a vue sortir de son tombeau pour venir donner à une mendiante priant, à Sainte-

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Marie-Majeure, ranneaii placé au doigt de son cadavre.

Le jeudi saint, le pape à Saint-Pierre lave et bais^ les pieds de douze prêtres en mémoire des apôtres, admirable et naïve leçon des trois grandes vertus chrétiennes : la charité, Ihumilité et la pureté.

Christian se sentait ému à la vue du saintpère, qu'on appelle le vicaire de Jésus-Christ, mais qui s'appelle aussi le serviteur des serviteurs de Dieu, renouvelant à Rome dans la plus magnifique église catholique du monde, ce qui eut lieu, il y a dix-huit cents ans, dans rhum.ble salle du cénacle de Jérusalem.

Les douze prêtres servis par le pontife sous la loge vaticane représentent les pauvres que le Christ prescrit de nourrir et tous les chrétiens auxquels il déclare se donner dans le sacrement de Feucharistie.

Le vendredi saint, jour de deuil solennel, est consacré par Timmolation de celui qui, (( Dieu ou homme, pensait Christian, a voulu mourir pour le salut de Thumanité ».

L'Eglise ne se refuse pas à donner une forme dramatique à la récitation des dernières scènes de la vie de Jésus. Trois diacres chantent les différentes parties de la pas-

sion selon saint Jean ; le premier est l'historien^ le second remplit le rôle du Christ, le troisième celui des personnages qui Tentourent ; les chantres figurent le peijple et sont comme le chœur de cet émouvant récit qu'on peut oser appeler la plus belle des tragédies, car il n'y en eut jamais dont le sujet fut plus tragique et le style d'une plus subhme simplicité.

L'âme obsédée de ces divins souvenirs, Christian erra dans Rome, allant d'une église à l'autre, retrouvant partout de saintes images voilées, des autels dépouillés et déserts.

A l'heure dite, revenu à la chapelle Sixtine, il entendit enfin le Miser^ere d'Allegri. C'est ici qu'il fut atteint par tout ce que la religion catholique a de puissant et de formidable. Comme les lamentations de Palestrina, c'est encore un gémissement, mais navrant, désolé. Ces voix de métal, d'une vibration si pénétrante, deviennent presque douloureuses quand elles expriment la suprême détresse de l'âme.

Par moments, une psalmodie grave interrompt les notes aiguës et répond par de mâles accents aux sons plaintifs, semblant

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