LES FÊTES DE PAQUES
Le jour de Pâques, rien n'est plus imposant que rentrée du pape à Saint-Pierre; porté sur sa sedïa, dominant tous les fronts, il s'avance lentement, pontife bénissant et aussi pontife-roi. Alors les choristes entonnent à pleine voix le Tu es Petriis : (c Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise. »
Plusieurs phases de Toffice sont d'une majesté frappante : quand le pape se lève et prie debout devant son trône, enveloppé de sa robe traînante; qu'il s'agenouille, baise l'autel en brûlant l'encens ; qu'il se rend au pupitre, chante l'Evangile, adore l'hostie après l'avoir consacrée en l'élevant vers le peuple, tandis que les trompettes retentissent au fond de la basihque ; que les brillants gardes nobles
€t les suisses mettent un g^enou en terre et présentent les armes.
Pour des catholiques convaincus , ces pompes religieuses, les plus grandes qu'aient pu concevoir les hommes, sont édifiantes ; pour Christian, qui avait moins besoin de spectacles que d'émotions profondes, l'heure solennelle de cette grande journée devait être celle de la bénédiction universelle. A cette heure, la place Saint-Pierre se remplit; la foule, immobile et muette d'attente, se compose principalement d'hommes et de femmes de la campagne romaine ou de la Sabine; les voiles blancs et rouges des paysannes bariolent la surface inclinée de ce piédestal humain. Ces populations rustiques, dans leurs grossiers vêtements, plaisent mieux que les belles ladies ennuyées, s'apprètant à lorgner celui qu'elles appellent le grand Lama des papistes.
Au moment où les grosses cloches de Saint- Pierre s'ébranlent, il se fait un mouvement parmi les cardinaux qui garnissent le balcon pontifical ; la croix d'or se montre la première ; les princes de l'Eglise se reculent et l'on voit paraître, sous sa radieuse tiare d'or, la blanche figure du souverain, comme enlevée dans les
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airs. De larges éventails de plumes, déployés derrière lui, pareils à ceux qui se trouvent sur les bas-reliefs égyptiens dans le cortège des Pharaons, donnent à la scène je ne sais quelle grandeur orientale; c'est une vision extraordinaire.
Au sein d'un silence indescriptible, une voix sonore prononce en latin la formule de bénédiction j qui se termine ainsi : u Que le Seigneur puissant et miséricordieux vous accorde pardon, absolution et rémission de tous vos péchés; le temps de faire une vraie et fructueuse pénitence, un cœur toujours contrit, amendement de vie, grâce et consolation du Saint-Esprit et persévérance finale dans la pratique des bonnes œuvres. »
A cette minute suprême, les deux mains étendues vers le ciel, le pape se lève, se tourne successivement de trois côtés pour atteindre toute l'assistance de la grâce qu'il va répandre sur elle, fait trois fois, en se penchant un peu avec une ineffable majesté, le signe de la croix et dit : « Que la bénédiction de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, descende sur vous et s'y repose toujours ! Amen ! »
« Amen ! » répondent à la fois les trente mille personnes qui se relèvent bénies pen-
dant que le saint-père, de son trône aérien regardant toujours le peuple, se retire lentement et rentre dans les ténèbres.
Le soir, étrangers et Romains reviennent admirer la façade de Saint-Pierre magnifiquement illuminée.
Le tocco frappait justement au moment où Christian et les dames de Wédel arrivaient ensemble.
Des feux, plus vifs que ceux qui dessinaient déjà gracieusement l'architecture de Féglise, brillèrent, courant ça et là sur les entablements, le long des colonnes, à travers les compartiments du dôme, et atteignirent la croix.
En quelques minutes, par une éclatante métamorphose , une nouvelle illumination complète la première 5 la coupole tout entière semble une mitre immense semée de mille diamants étincelants
Le lundi de Pâques, Christian était de bonne heure dans la cellule du père Géronimo :
(( Venez au jardin, dit celui-ci, j'ai à vous parler; nous serons sûrs de n'être pas interrompus. »
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Ce jardin de moines aurait fort étonné Voltaire : des allées bien sablées et proprement tenues; de petits carrés de terrain, cultivés avec un soin coquet, dont quelques-uns étaient consacrés aux plantes aromatiques d'une senteur délicate. Les blanches colonnes d'un portique le long desquelles s'enroulaient des jasmins et des clématites remplaçaient le mur de clôture ; les restes d'un monument funéraire, où se voyaient sculptées en basreliefs les trois Grâces, formaient la margelle d'un puits 5 tel était Taspect qu'offrait la promenade du monastère.
Christian suivit le père sous un berceau de lilas bourgeonnants, s'assit à côté de lui sur un fragment de marbre antique et tous deux causèrent intimement
Sans écouter leurs conlidences, allons retrouver la baronne et sa nièce, qui, elles aussi, jouissent des fleurs printanières dans le cloître de Saint-Jean de Latran.
Par exception, les femmes peuvent entrer là; aucun religieux n'y demeure. C'est un lieu pieux et charmant, une sorte de musée chrétien. Divers monuments, qui se rapportent à l'histoire et à la légende du christianisme, y sont rassemblés ; le portique qua-
drilatéral est soutenu par des colonnes torses, différentes d'âge et de forme, à travers lesquelles on voit un jardin délicieux.
Le père et Christian parurent : la comtesse venait de cueillir deux roses; en rougissant, elle en offrit une à son fiancé et mit Tautre à sa ceinture.
Très émus, les jeunes gens gardaient le silence : « Mes enfants, dit le moine, si Dieu achève son ouvrage, vous serez des époux chrétiens... Que la bénédiction d'un vieux prêtre tombe sur vous; allez en paix et prions... »
Parlant ainsi, il entra dans la basilique accompagné de ses amis. Le soleil couchant lançait, par les croisées de l'abside tendues de voiles rouges, des rayons horizontaux qui empourpraient la grande tète nimbée du Christ et Tor étincelant de la mosaïque. La figure du Sauveur, mieux éclairée que jamais, était saisissante.
Lina et Christian, quittant le sanctuaire, s'avancèrent sur le perron, en face de la plus belle vue de Rome; ils regardèrent ensemble l'espace désert qui s'étend de Saint-Jean de Latran à Sainte-Croix de Jérusalem. Au bout de cet espace s'élève, isolée et triste, la tour
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de Sainte-Croix; à gauche, les constructions brisées de Néron se dessinent parmi les riches verdures de la villa Volkonska; au-dessus d'elles, un pin magnifique dresse la tête; à droite, les montagnes d'Albano arrondissent leurs sommets, demi-voilés de vapeurs bleuâtres ; en face, les pentes dentelées et neigeuses de la Sabine apparaissent derrière la grande ligne d'aqueducs.
Les fêtes de Pâques se terminent par la girandole; les premières fusées partent ordinairement du château Saint-Ange.
Tous les feux d'artifice se ressemblent : ceux de Rome ne diffèrent des autres que parce qu'ils sont liés à une fête religieuse et par le luxe de détonations d'artillerie qu'on y prodigue ; il faut bien brûler sa poudre à quelque chose.
Les gerbes, épanouies dans les airs, retombent en pluie colorée ou en grappes de grains d'or ; la fumée se traîne en nuages rouges ; les serpents lumineux montent en sifflant et vomissent de blanches étoiles qui se reflètent dans les eaux noires du Tibre.
De temps en temps, on voit apparaître la masse obscure du mausolée d'Adrien au milieu des splendeurs nocturnes de la ville de
Rome éclairée tout à coup par des lueurs flamboyantes.
Enfin le bouquet, comparable à l'éruption d'un volcan, étincelle et fait resplendir un moment le ciel et la terre.
Mais ce moment, comme toujours, est aussi court que brillant, et soudain tout rentre dans r ombre.
Une mélancolie involontaire saisit les deux cœurs heureux : au jour le plus radieux pouvait donc succéder la nuit la plus noire!...