PROMENADES DANS LES VILLAS
Le printemps, ce phénix si rare, i^ara avis in terris, est quelquefois très doux à Rome; quand les pluies d'avril ne remplissent pas Tintermédiaire rapide qui sépare l'hiver de Tété, on y goûte quelques jours d'une incomparable suavité.
Le ciel est d'un bleu tendre, plus aimable aux yeux et plus cher aux peintres que le bleu foncé et cru de juillet. Une teinte blanchâtre borne les horizons à demi enveloppés d'une transparente vapeur, qui rend les angles des montagnes moins brillants et les contours moins arrêtés. Cet instant est délicieux. Les étrangers, qui arrivent ordinairement après un bel automne et partent avant que les
aa8 CHRISTIAN.
feuilles poussent, n'ont pas Tidée du charme de ce climat.
Nos fiancés recommencèrent leurs promenades par une visite aux catacombes de Sainte-Calixte, hors de la porte Saint-Sébastien.
Christian professait une sympathie particulière pour les martyrs. Ses sentiments politiques, animés de Texaltation généreuse de ce temps, lui inspiraient un vif enthousiasme pour tout ce qui était résistance à la tyrannie, et aucune n'a été plus héroïque et plus pure que celle de ces hommes, de ces femmes, de ces jeunes filles, refusant d'encenser des idoles et, la plus honteuse de toutes, la statue de l'empereur : en mourant pour la foi, ils mouraient pour la liberté.
Un jeune Italien, qui devait faire une révolution durable dans la science des antiquités chrétiennes, M. de Rossi*, voulut les accom-
I. Jusqu'à M. J.-B. de Rossi, on ne connaissait guère des catacombes que des petites chapelles souterraines et que les corridors étroits bordés d'une rangée uniforme de sépultures toutes pareilles et placées les unes au-dessus des autres comme des tiroirs. C'était le cimetière primitif, vénérable à ce titre, mais ne contenant en général que des martyrs obscurs et des fidèles ; il restait à découvrir la partie importante et historique de la cata-
LEPRINTEMPSAROME. aap
pagner à Sainte-Calixte : » Je vais vous conduire, dit-il, par la route que prenaient les pèlerins qui venaient visiterles tombeaux des saints célèbres, quand le christianisme eut cessé d'être perséciué ; placés dans ime crypte centrale de la catacombe,ces tombeaux s'élevaient au milieu de la foule des sépidtures, ainsi que l'église de Saint-Paul hors les murs
combe, celle où étaient les cryptes centrales, le lieu principal du culte, les plus grands travaux d'art où devaient se trouver les tombeaux des papes et des saints illustres. Cette découverte capitale, on la doit à M. de Rossi et il y a été conduit par une idée qu'on peut appeler une idée de génie. Cette portion des catacombes était presque complètement inexplorée parce qu'elle était la plus encombrée de débris ; M. de Rossi comprit le premier qu'elle devait être aujourd'hui la plus encombrée parce qu'elle fut dans l'origine la plus éclairée; parce que là devaient se trouver de grandes ouvertures destinées à donner de la lumière au lieu qui était surtout fréquenté par les fidèles après que la catacombe avait été livrée au culte public par la paix de l'Église.
Les plus heureux résultats sont sortis de cette vue féconde : dans la seule catacombe de Sainte-Calixte, M. de Rossi a trouvé les tombeaux de plusieurs papes du i*^*" et du III" siècle et celui de sainte Cécile. Guidé par une critique sûre dans l'emploi d'une méthode rigoureuse appliquée pour la première fois aux catacombes, faisant servir à ses investigations l'étude des inscriptions, des textes imprimés ou manuscrits, des monuments païens, M. de Rossi a jeté la lumière la plus nouvelle sur la topographie des catacombes et a créé leur histoire.
a30 CHRISTIAN.
s'élève, avec ses tombes historiques, parmi des tombes sans gloire. »
La comtesse et Christian, tenant à la main une petite bougie, marchèrent en avant ; la baronne les suivait, assez touchée de ce qui Tentourait. Qui pourrait ne pas l'être? Elle se permettait bien quelques questions un peu insidieuses sur Tâge des inscriptions, sur les symboles païens, associés parfois dans les peintures ou sur les bas-reliefs aux représentations chrétiennes; mais elle avait affaire, dans M. de Rossi, à Fépigraphie chrétienne en personne et à une érudition aussi nette qu'impartiale.
Lina s'arrêtait avec complaisance devant les peintures symboliques dont le sens semblait pouvoir se rapporter à la conversion de Christian : Lazare, ressuscité par son divin ami; l'eau jaillissant du rocher sous la verge de Moïse; la brebis égarée que le bon Pasteur rapporte sur ses épaules... Et lui, il retrouvait Lina dans ces signes, répétés mille fois sur les dalles funéraires : la barque secourable, Tancre de salut, la colombe qui rapporte Tolivier de paix...
En suivant le chemin des pèlerins, dont on voyait les noms écrits sur les murs avec de
LE PRINTEMPS A ROME. 2 j i
courtes prières, leur aimable et sûr guide signala quelques-unes de ces inscriptions , toutes de la même main , commençant à rentrée du cimetière et finissant à l'extrémité de cette partie du souterrain. Une seule pensée, im seul vœu se reproduisait là avec quelques variantes : « Soplu^onia vivat in Deo; Sophronia^ vives in Deo, Sophronia en Dieu; Sophronia, tu vivras en Dieu. »
Ces derniers mots exprimaient un redoublement de dévotion et de tendresse et comme un élan plus assuré de confiance. Quelle était cette Sophronie, constant objet de la piété et de l'amour de ce pèlerin inconnu? Sans doute une épouse aimée et perdue, mais non perdue à jamais!
Christian et la comtesse avaient oublié le printemps sous la terre; ils le retrouvèrent au milieu de la campagne romaine, à l'endroit charmant qu^on a nommé, à tort sans doute, mais par une inspiration aimable, la vallée de la nymphe Egérie.
Jamais lieu enchanté ne mérita mieux ce doux nom. Imaginez un petit vallon formé par des collines dont les ondulations gracieuses se marient à la courbe que dessine le vallon lui-même , des pentes , tantôt
abruptes, tantôt presque insensibles, où le regard se promène attiré par leurs méandres, un bois de chênes verts, qui semble ]e reste d'un bois sacré , car il est tout près d'un temple servant aujourd'hui d'église. Au delà, quelques tombeaux en briques, ornés encore de frontons et de piliers d'un travail très fin, se détachent sur la verdure nouvelle. Partout des fleurs pressées et rayonnantes sur l'herbe épaisse, les unes toutes blanches, les autres parées des teintes les plus vives comme des couleurs préparées sur la palette d'un coloriste; et de ces fleurs, de ces herbes émanent des parfums pénétrants qui viennent embaumer un air délicieux et caressant.
La Nj^mphce , construite dans l'intérieur d'un petit rocher, est dominée par des arbustes entrelacés de lianes qui retombent et couronnent l'entrée de la grotte. Une statue, couchée au-dessus de la source, semble le génie familier de l'endroit, dormant au murmure des eaux.
Cette retraite invite au plus paisible repos, aux plus intimes entretiens. La faible barrière de colHnes qui entoure le vallon suffît à le séparer des humains.
LE PRINTEMPS A ROME. 2jj
La promenade qui suivit celle de la Njmphée ramena nos amoureux à la villa Médicis, la meilleure des villas de Rome peut-être pour les habitudes de chaque jour. Ils y venaient, en voisins, marcher entre ses murs de buis et sous ses voûtes vertes qui offrent contre le vent et le soleil un si charmant abri.
De temps en temps, ils s^arrètaient devant la façade du Casin.ob. sont encastrés des basreliefs qui forment une suite de tableaux en marbre.
Tandis que la baronne examinait curieusement là chaque bas-relief, chaque débris de colonne et chaque fragment d'inscription, remarquant le goût très vif qu^avait la Renaissance pour les restes de l'antiquité, Christian etM"^ de Wédel allaient se reposer sous les pins de la villa Pamphili, ou se dirigeaient vers la villa Albani. Celle-ci n'est, à vrai dire, qu'une avenue droite et large entre des lauriers taillés; mais il y règne un air de solitude, de mystérieux silence qui dispose rame aux rêveuses tendresses; la vue des montagnes est si parfaitement ménagée, si gracieusement coupée par le feuillage noir de quelques cyprès ; le Casin, orné de statues
2j4 CHRISTIAN.
antiques, tourne si amoureusement vers le soleil son portique inondé de lumière, qu^on ne peut plus s'arracher de ce lieu. Dans une des salles de la villa, remplie de sculptures célèbres, est un bas-relief représentant Orphée et Eurydice. Les deux époux vont se quitter : Eurydice pose la main sur Tépaule d'Orphée; Orphée écarte un peu le voile de sa compag-ne pour la contempler une dernière fois; celle-ci attache sur lui un si profond regard d'adieu que l'effet le plus pénétrant est produit par la composition la plus simple, et le plus émouvant pathétique, par Tœuvre la plus tranquille.
Christian et la comtesse, d'un mouvement instinctif, se rapprochèrent l'un de l'autre ; le sentiment d'une séparation qu'ils ne croyaient pas possible les avait saisis malgré eux.
Le lendemain, ils étaient à la villa Volkonska, dont l'intérieur est aussi pauvre que celui de la villa Albani est somptueux ; mais, ici, les jardins emprimtent im attrait particulier à un mélange de ruines et de verdure. L'aspect en est à la fois abandonné, riant et mélancolique. Les arceaux de l'aqueduc de Néron courent à travers le parc ; des