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CHAPITRE XXII

Christian, enivré de tendresse et de poésie, était rentré chez lui, le jour de sa dernière promenade, plus agité que jamais.

« Pourquoi, se répétait-il, me faire attendre la félicité suprême ? Pourquoi Lina n'estelle pas à moi ? Un seul mot, un seul acte me sépare du bonheur 5 ce mot, je veux le prononcer ; cet acte, je veux Taccomplir. — (( Ah ! c'est le père Géronimo qu'il faut

toucher, convaincre; ma première visite

sera pour lui ! »

En effet, le lendemain, de grand matin, il descendait les degrés de son escalier, quand le facteur le salua au passage et lui remit une lettre.

L'écriture était celle de la baronne* Qu'allait-il apprendre? Une mauvaise nouvelle sans

doute! Christian trembla et ses doigts nerveux froissaient le papier sans l'ouvrir. Il se décide pourtant et lit dans ce billet, plein d'affectueuses expressions, qu'une religieuse suédoise, la plus ancienne amie de la comtesse, atteinte d'une fièvre grave dans le monastère de Frascati, réclame sa chère Lina.

(( Elle n'est pas malade, s'écrie-t-il ; mais elle part! Elle n'a plus le droit de me quitter: sa présence me fait vivre !

(( Que vais-je devenir? »

Un instant cloué à la même place, il hésite sur le chemin qu'il va prendre ; ira-t-il d'abord via Fratina, puis à Frascati? ou bien est-ce au couvent du père Géronimo qu'il faut courir ?

Ce dernier parti l'emporte et bientôt un coup de sonnette strident retentit à la grille des religieux.

Un moine essoufflé, tout ému, paraît au guichet :

(i Jésus, Maria! qu'y a-t-il, Eccellenza ? Un trépassé, la communion? — Nous voilà, vite, vite

— Pardon, pardon, interrompit le jeune homme; je demande, j'ai besoin de voir le père Géronimo.

— Ah! rit le capucin, d'un geste expressif, n'est-ce que cela? Le père Géronimo est en tournée depuis hier par ordre supérieur. »

Là-dessus le guichet se referme.

« Lui aussi parti ! lui aussi m'abandonne ! tout m'accable ! »

Et, obéissant à cet instinct machinal de mouvement qui nous domine aux heures d'excitation morale, il se met à traverser les rues au hasard.

Encore une fois le pauvre amoureux accuse la religion d'être la cause unique de ses malheurs ; tout ce qui rappelle le catholicisme lui devient insupportable. Les moines et les prêtres qu'il coudoie lui semblent porter l'empreinte de la stupidité et du fanatisme ; les cantilènes monotones des mendiants l'exaspèrent ; il repousse violemment un humble frère qui présente une image sainte en demandant quelques baïocchi : les moindres incidents provoquent sa colère.

Cependant, passant devant une église où M™^ de Wédel avait souvent prié, Christian y entre, espérant retrouver du calme en ce lieu.

Une femme, agenouillée au pied de la rigure d'un saint, parlait à haute voix avec

beaucoup de vivacité. Cet exemple de la dévotion grossière du peuple italien n'était pas le premier qui Teùt frappé ^ .

Désappointé^ il se disposait à sortir quand le discours suivant Tarréte :

« Quoi I criait la dévote, transportée de fureur, montrant le poing à Timage ; quoi ! ne t'ai-je pas apporté l'huile et la cire? et toi, tu n'as rien fait pour moi ! » — Un torrent d'injures accompagnait cette interpellation.

Christian, impatienté, scandalisé, apercevant un abbé à l'autre extrémité de la chapelle, croit devoir lui signaler l'inconvenance d'une pareille scène.

« Que voulez-vous? dit le bonhomme, cette femme est en colère ; qui n'est en colère une fois dans sa vie? Elle a tort {ci viiol pa^t'ej^a);

I. Déjà l'auteur de ce livre avait entendu une certaine vieille demander à saint Pierre de payer ses dettes en lui donnant son adresse : « La veuve une telle, via Serpeniino, n<* 19, au troisième. » A Naples, une autre femme, agenouillée devant une statue de la Vierge, lui adressait énergiquement cette prière d'un ton très élevé : « Madona miayjate occire mio marito, perche tanto cheviva,la mia povera fîlia non trovera mai un sorte! Ah! bonne sainte Vierge, faites mourir mon mari le plus tôt possible, car, tant qu'il vivra, ma pauvre fille ne trouvera jamais un sort, une bonne chance, une position. »

mais on doit convenir aussi que le saint

il y a bien quelque chose à dire C'est un

grand saint; la femme a tort mais enfin,

il est sûr qu'elle a donné bien des flacons pour la lampe de son autel, bien des livres de bougie à brûler devant son portrait, et le

saint c'est un grand saint — mais il n'a

rien fait pour elle ! »

Christian restait ébahi. Son interlocuteur, jugeant qu'il comprenait les torts du saint, ajoute confidentiellement :

« Cette femme est en colère aujourd'hui ; qui n'est en colère une fois dans sa vie? Mais demain, elle ne sera plus en colère ; elle apportera l'huile, la cire, autre chose encore; cette chapelle sera bien éclairée, cela attirera le concours des fidèles et grandira la réputation du saint. D'ailleiu's, cette femme a la foi ; elle n'accuserait pas le saint si elle n'avait confiance en lui.

— Quelle foi ! répond Christian ; acheter une assistance surnaturelle avec quelques livres d'huile et de bougie devant un méchant tableau !

— Notre tableau est très beau et notre saint est un grand saint, interrompt le prêtre courroucé. Signor, laissez-moi en paix, allez à vos

affaires; vous n'êtes qu'un hérétique!» Et il lui tourne le dos.

Christian, dégoiité, indigné, rentre chez lui. Presque au même instant, on lui annonce monsignor Lubini.

Rien ne s'ignore à Rome ; le bruit de la conversion prochaine du jeune Norvégien s'était vite répandu dans le cercle de la société des dévots. L'intrigant prélat, craignant que ses petites calomnies, adressées à M""' de Wédel, au sujet de M. Olassen, n'eussent transpiré, s'était prudemment tenu à l'écart ; mais, aujourd'hui, l'abjuration se faisait attendre ; le public s'impatientait de ces retards, monsignor conclut que la victoire de la comtesse était incertaine et qu'il fallait lui venir en aide. Il se présentait donc à Christian pour porter le dernier coup.

(( Eh bien, mon cher monsieur Olassen, vous voilà incessamment des nôtres, dit Lubini, en se laissant tomber avec mollesse sur une poltrona et en regardant avec complaisance ses bas violets. J'étais bien sûr que vous en viendriez là : un homme aussi distingué d'esprit et de manières ne pouvait pas demeurer protestant ; cette hérésie, damnable en ce monde et dans l'autre, respire la pédanterie

et, selon l'expression française, est de jour en jour plus démodée.

— Alonsignor, vous ne voulez pas dire que la religion soit une affaire de mode et de bon goût ?

— Non, sans doute ; la religion, c'est la vérité môme révélée par Dieu et enseignée par son Eglise, TEglise romaine ; mais, en ce moment, on ne saurait nier que ce sont les classes comme il faut, l'aristocratie, qui donnent l'exemple. J'ai été à Paris et je me suis convaincu que les salons cités pour l'élégance et la richesse étaient aussi ceux qui pensaient aussi bien en religion qu'en politique. Le voltairianisme et le libéralisme ne sont plus reçus. En Angleterre, on apprend à chaque instant qu'un lord, appartenant à une des plus grandes familles, vient de faire amende honorable pour rentrer dans l'Eglise, qui est ancienne, de bonne maison, si j'ose ainsi parler, qui a ses titres de noblesse et des aïeux.

— Cette raison ne saurait pas plus agir sur monsignor Lubini que sur moi, interrompit Christian avec une fierté un peu dédaigneuse.

— Vous voulez dire que nous ne sommes

a44 CHRISTIAN.

ni Tim ni Taiitre d'extraction illustre ? Pour vous, je n'en sais rien ; — quant à ma généalogie, vous pourriez n'être pas très bien informé ; mais, ajouta le prélat, en reprenant son meilleur sourire, car il sentait combien un mouvement de vanité serait hors de propos, vous êtes riche et bien élevé, je suis prélat; nous appartenons tous deux à cette partie de la société qu'en tout pays on nomme la bonne compagnie ; ce monde-là doit être catholique, car c'est le catholicisme qui maintient la société sur ses bases, établit parmi les hommes la hiérarchie par la soumission qu'il enseigne, réprime et condamne le goût de la liberté née de l'orgueil.

— Je ne crois pas, reprit Christian, que FEglise romaine soit nécessairement contraire à la liberté ; elle a quelquefois combattu pour elle ; Alexandre III a été le chef de la ligue lombarde contre Frédéric Barberousse ; l'Eglise a souvent réclamé et défendu son indépendance contre les rois et les empereurs.

— Ces temps-là sont passés, monsieur; l'Église est aujourd'hui l'alliée de tous les pouvoirs.

— Oui, oui, même du pouvoir hérétique

LE FAUX CATHOLICISME. a<$

qiii opprime Tlrlande, môme du pouvoir schismatiquc qui martyrise la Pologne !

— Oh ! mon sieur Olassen, permettez-moi de vous le dire, voilà des propos de jeune homme ; oui, rÉghse est avec tous les pouvoirs, parce qu'ils sont tous indispensables pour comprimer l'esprit du siècle, et savez-vous un autre moyen de mettre votre fortune à l'abri des chances des révolutions que la religion?

— J'entends, dit Christian • vous faites de Dieu un commissaire de police et un gendarme ! »

Ces reproches étonnaient et déconcertaient fort le monsignor ; la conversion du Norvégien ne lui paraissait pas très avancée.

Chaque mot du prélat blessait Christian au vif; il cherchait à cacher son irritation, quand la princesse ZalikofF, sans se laisser annoncer, ouvre impétueusement la porte ; un jeune homme très bien mis, d'une tournure irréprochable la suit. « Je savais trouver ici monsignor, et c'est pour cela que je viens très indiscrètement chez, vous, monsieur, dit la dame russe. Voici M. de Virmont, une des plus récentes et des plus éclatantes conquêtes de l'Eglise, l'auteur des Considérations sur

Vimpiété philosophique. Quel style! c'est du Chateaubriand perfectionné, et pour la hardiesse de la pensée, M. de Maistre était timide en comparaison!...

« En arrivant à Rome, M. de Virmont, dis-je, a désiré vous voir- car lui aussi est un converti. Vous vous entendrez, j'en suis sûre, parfaitement. »

Pendant que la princesse débitait avec volubilité ces paroles étourdies, M. de Virmont se tenait en observation, comme un connaisseur qui examine une médaille pour juger si elle est de bon aloi.

Voulant savoir tout d'abord à quoi s'en tenir sur la conversion qu'il venait vérifier : a Monsieur, dit-il, permettez-moi de vous féliciter, puisque vous êtes prêt à abjurer vos anciennes erreurs. On vous dit éclairé et honnête homme ; pouviez-vous y persister plus longtemps ? »

Christian gardait le silence; le néophyte continua, en jouant avec ses gants jaunes :

« Il est évident, n'est-ce pas? qu'on ne peut être vertueux si l'on n'est catholique ; car, si l'on ne se soumet à une autorité supérieure, si, comme les protestants et les philosophes, on se fait juge de ce qui est vrai ou faux,

on ne saurait avoir pour principe d'action que son caprice; alors, il y a autant de morales que d'individus ; Tindividualisme, c'est le scepticisme, et le scepticisme, c'est le néant!

— L'Église romaine a toujours reconnu, ce me semble, que la raison pouvait conduire rhomme aux vérités de la morale et de la religion naturelles; dit Christian.

— La raison qui n'est pas éclairée par la foi est radicalement impuissante; ce sont les plus grandes intelligences qui ont proclamé le plus haut le néant de l'intelligence : Pascal, AL de Maistre et ce nouvel écrivain catholique, l'éloquent abbé de Lamennais, qui sera, je le garantis, une colonne inébranlable de l'Église.

— Tous les catholiques n'ont pas parlé ainsi, reprit Christian.

— En remontant plus haut, dans les temps où les croyances étaient fortes et l'Eglise puissante, l'Eglise a pu moins s'effrayer d'un ennemi alors peu dangereux; mais aujourd'hui que la raison se dresse, arrogante, et nous insulte, il n'y a pas de transaction possible avec elle. On nous accuse de méconnaître les droits de la raison ; foulons aux

pieds ces droits usurpés; à ceux qui nous reprochent de la méconnaître, répondons comme ces braves Croisés de Montfort, exterminant les hérétiques : Dieu saura bien retrouver les siens. »

Christian perdait patience : « Monsieur, dit-il, ceci me paraît révoltant! Placez la foi au-dessus de la raison, soit! Je sens assez Tinsuffisance de la mienne pour m^incliner avec bonheur devant une lumière supérieure dès qu^elle aura brillé à mes yeux ; mais souffrez que je le dise — la violence de votre langag-e excusera ma franchise — il est insensé de mépriser et de nier la raison, c'est outrager le plus admirable don de Dieu, qui est la raison suprême! Vous voulez étouffer toute liberté d'esprit.

— Oh! pour ce qui est de la liberté sous toutes ses formes, vous dites vrai, monsieur, se hâta de répondre M. de Virmont; oui, nous voulons en £nir avec elle et nous nous en glorifions : Satan fut le premier insurgé ; une manière de libéral qui faisait de l'opposition dans le ciel et que Dieu foudroya. Milton, tout arien qu'il était, ne s'y est pas trompé et en a fait un rebelle qui parle très bien, aussi bien que pas un des orateurs de

la gauche : il ncn est pas moins dans Tenfer où il attend ses successeurs.

(( La liberté, c'est l'orgueil, un orgueil diabolique; il faut que TÉglise Técrase!

— Et cependant, reprit Christian avec un accent ironique, cette liberté que vous maudissez et qui m'est chère, en France vous la revendiquez pour vos petits séminaires et pour vos écoles!

— Quand le siècle est incrédule et le gouvernement athée, il faut bien faire arme de tout, même de la liberté, pour le triomphe de la vérité; mais, quand la vérité aura triomphé, les catholiques ne seront pas si niais que de laisser tourner contre elle les instruments qu'ils demandent aujourd'hui à employer contre l'erreur.

— Vous calomniez les catholiques ; j'en sais qui réclament loyalement un droit que je crois juste de leur accorder.

— Ah! oui! les catholiques libéraux, du progrès, qui veulent mettre, disent-ils, la religion en harmonie avec l'esprit du temps; comme si l'esprit du temps n'était pas l'ennemi naturel et formidable de la religion !

« Donnez la liberté de raisonner, et vous

verrez ce que la foi deviendra-, qu'on puisse discuter la vérité des prophéties et des miracles, on établira que les prophéties ou sont trop vagues pour y rien voir, ou, quand elles sont plus précises, qu'elles ont été faites après coup, et que les miracles de la Bible ne sont pas plus véridiques que ceux de Tite- Live.

— Mais, monsieur, si c'est là où le raisonnement conduit, avouez que c'est fâcheux pour la Bible et pour les miracles.

— Du tout, monsieur, ce n'est fâcheux que pour le raisonnement : l'Eglise a-t-elle raisonné avec les Albigeois? l'Église a-t-elle discuté avec ceux que jugeait l'Inquisition? Elle les a envoyés au bûcher! A-t-elle discuté avec les protestants le jour de la Saint- Barthélémy, ce glorieux jour que renient lâchement en France des catholiques dégénérés ? ))

A ces odieuses paroles, qui associaient la religion d'amour et le Dieu de bonté aux plus grandes férocités de l'histoire, Christian se sentit près d'éclater; mais l'image de M'"" de Wédel flottait devant ses yeux et semblait lui demander grâce pour ces sanglantes horreurs. Faisant donc un grand effort pour

LE FAUX CATHOLICISME. 2Si

terminer un entretien dont Teffet sur luimême Tépouvantait :

(( Laissons, dit-il, ces souvenirs du moyen âge; heureusement, monsieur, TEglise ne se croit plus obligée à de telles sévérités.

— C'est ce qui vous trompe; vous n'avez peut-être pas lu le Moniteur de ce matin? La loi du sacrilège a passé! Oui, monsieiu-, tout homme qui profanera ce que révère notre religion sera pimi de la peine du parricide. »

Christian frémit : « J'ai entendu parler de ce projet de loi; mais je ne croirai jamais qu'il soit adopté aujourd'hui par des Chambres françaises.

Eh bien, monsieur, cette monstruosité

est un fait accompli, et si un juif veut porter une seconde fois la main sur le Christ, si un protestant s'avise de montrer son mépris pour le dogme de la présence réelle, si un philosophe manque de respect à l'hostie; bien que ce juif, ce protestant, ce philosophe soient d'innocentes victimes d'une erreur involontaire, on leur mettra une chemise rouge sur le corps, un voile noir sur la tête; on les fera monter pieds nus dans un tombereau et, après leur avoir fait faire

2Sa CHRISTIAN.

amende honorable à genoux, on les conduira sur réchafaud où on leur coupera, d'abord le poignet, puis la tète. Voilà ce que vient de décréter en l'an de grâce 1825, dans le pays de Voltaire, un gouvernement dont le principe est la liberté appelée constitutionnelle. Ma foi, je ne regrette rien du moyen âge ; Tesprit de l'Inquisition n'est pas aussi mort que vous voulez bien le proclamer.

— Monsieur, répondit Christian hors de lui, tant pis pour le siècle et pour vous, tant pis pour le catholicisme, au nom et à la glorification duquel on vient de rendre une pareille loi. On ne l'appliquera pas, je le sais : les dix-huit siècles de civilisation que le christianisme a donnés au monde se soulèveraient si l'on osait le tenter.

— C'est ce que nous verrons ; qu'on essaye de braver l'Eglise !

— Vous en donneriez envie, monsieur, s'écria Christian que la fureur emportait. »

Monsignor Lubini et M"'' ZalikofF, qui s'étaient levés, échangèrent un signe d'intelligence. M. de Virmont se contenta de dire avec un amer sang-froid et un rire moqueur : « Voilà, monsieur, d'étranges paroles pour un catholique. »

La voix, le rire de ce provocateur acharné rendirent Christian fou et, s'oubHant encore une fois, il ajouta : « Si vous êtes vraiment un cathoHque, monsieur, je ne le serai jamais!... »

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