L'ARRIVEE A ROME. 3J
naient au vent trais de la nuit, les broussailles débordant de partout, la forte végétation des ruines parmi lesquelles poussaient alors jusqu'à des arbres : on n'avait pas encore imaginé de nettoyer le Colisée, presque entièrement dépouillé aujourd'hui de son manteau de lierre et de lianes. (11 y a de jolis messieurs qui le trouvent infiniment plus propre ainsi !)
Arrivé près de l'extrémité opposée à celle par laquelle il était entré, Christian prit à gauche et s'enfonça sous les voûtes posées sur des piliers massifs qui soutiennent de ce coté les trois étages de l'amphithéâtre; tantôt la blancheur éclatante de la lune illuminait les cintres robustes; tantôt un mur noir encadrait comme une salle ténébreuse; souvent ce mur, ouvert par le temps, laissait apercevoir des formes fantastiques, des arcades, des colonnes brisées , ressemblant à des spectres; tout cela se mêlait d'une manière étrange et composait des tableaux nocturnes extraordinaires.
Enfin, Christian monta dans les galeries, ayant obtenu à grand'peine et à prix d'argent que le custode le dispensât de ses renseignements historiques et des effets calculés de sa torche, cachée ou montrée aux bons endroits ;
il atteignit seul le sommet du monument et vit à ses pieds le gouffre dans toute sa profondeur. Il demeura là longtemps assis sur un bout de pilier, regardant, écoutant le cri des chouettes.
Tout à coup, un sentiment douloureux se ût jour au milieu de son émerveillement : (( Oui, cela est grand, dit-il; mais cela est triste ! Ce n'est plus un monument des vertus romaines et des beaux temps de la liberté ! Ici on ne trouve d'autres souvenirs que ceux de la férocité et de la tyrannie; quand il était intact, ce Colosseiwt, avec ses marbres, ses colonnes, ses voiles de pourpre, ses statues qui décoraient chaque arcade, ce n'était ni un temple pour la prière, ni un édifice consacré à la gloire : c'était une boucherie!... S'il rappelle un triomphe, c'est la sanglante prise de Jérusalem et les barbaries de Titus; il doit son nom au colosse de Néron; on ignore celui de l'architecte qui l'a construit et on sait encore moins tous ceux des milliers d'esclaves qui élevèrent ces blocs les uns sur les autres!
Le Colisée est le type de toutes les œuvres du despotisme; leur grandeur est pleine de misères et la vraie grandeur, la grandeur
L'ARRIVEE A ROME. JS
morale de Thomme n'y paraît pas. Chaque esclave apporte forcément sa pierre à un édifice sans intérêt pour lui, ouvrage de tous, qui n'est celui de personne ; que cela s'appelle pyramide, amphithéâtre, ou conquête ou g-ouvernement, nul de ceux qui y concourent ne peut s'en enorgueillir, car sa volonté ne compte pas dans le résultat. Tamerlan faisait élever des montagnes de têtes pour former un monument à sa gloire, de même qu'un despote entasse les efforts humains pour construire la pyramide au haut de laquelle il assied sa renommée. Je ne puis voir dans toutes ces choses qu'un magnifique témoignage de honte et de servitude 5 dans le Colisée, une image de l'esclavage glorifiant le despotisme, image superbe à contempler; mais sur laquelle il est triste de méditer!