LE VIPER ARO
de ses doigts calleux, l'agite en Tair en poussant une sorte de hurlement sourd, Firrite, la mord, et, quand elle dresse contre lui sa tète, il la rejette violemment sur le sol ; puis, sifflant de nouveau, il rentre dans le tombeau, où elle le suit. C'était un spectacle analogue à celui qu'offrent encore en Egypte les descendants des Psylles.
Alors Christian, pour éviter les questions que le paysan s'apprêtait à lui faire, se mit lui-même à interroger, et le vipcraro, sans se faire prier, lui raconta son histoire.
(( Je suis un pauvre cultivateur, dit-il, né tout près d'Aquila. Un jour, je fus arrêté et conduit en prison ; un vaurien, qui me devait quelques piastres, m'avait dénoncé comme ayant mal parlé des prêtres. Au bout de trois mois on m'amène devant mes juges : « Tu as insulté le clergé », me déclare l'un d'eux. Ce n'était pas vrai, je ne l'aurais pas fait alors. Je demande à voir celui qui m'accuse ; on me répond : « C'est inutile », et je suis condamné à un an de réclusion. J'étais indigné, enragé; il y avait de quoi. Votre Excellence en conviendra, et, si un frère de l'œuvre des prisons ne m'avait si bien parlé de la Madone, je ne serais pas sorti de mon bouge pour rester les
bras croisés ; mais, afin d'être plus sûr de moi, je vends mon champ et j'arrive à Rome. Là, j'établis un petit commerce dans le Monti et j'épouse une brave iille et belle! vous savez, encore plus belle qu'une Transtevérine. Elle ne l'était que trop : un Monsignor la remarque en passant, ou plutôt elle lui est indiquée par son damné de cameriere qui venait souvent causer dans ma boutique et que je traitais avec amitié. Per Bacco! 'fâurais mieux fait de lui ouvrir le ventre ! Un jour, il m'apprend que, grâce à la protection de Monsig-nor, j'ai obtenu un petit emploi à dix milles de la ville; mon commerce n'allait pas fort; je fus heureux, bien heureux, d'avoir du pain assuré pour ma femme et notre enfant. Mais il fallait se dépêcher, s'en aller vite : le cameriere, le satané cameriere , l'exigeait au nom de son maître. Je pars donc avant Jacinta, lui recommandant de ne pas venir me rejoindre sans remercier notre bienfaiteur. Elle y va toute joyeuse, toute reconnaissante. Monsignor la reçoit bien, parle de moi avec intérêt, assure que j'aurai sous peu une meilleure place. Jacinta devait être bien belle ; quand elle est contente, elle vous a des yeux qui brillent comme des étoiles ! elle
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se met à genoux, baise la main de Monsignor; il la relève, la fait asseoir à ses cotés, lui répète qu'il me veut beaucoup de bien et demande à Jacinta si elle ne lui veut pas du bien aussi. Elle ne comprend pas et dit : « Oui, Monsignor. » Il l'embrasse... Surprise, elle se tait, ne songeant qu'à sortir doucement, car elle sait qu'on ne fâche pas un homme comme ça ; mais il la retient et veut l'embrasser encore; alors Jacinta entre en colère, le repousse rudement et s'enfuit; il la poursuit furieux...
(( Le lendemain, Jacinta est emmenée dans un couvent où l'on garde les mauvaises créatures.
« Pour moi, installé là-bas, j'attendais, je m'inquiétais ; si bien que, n'y pouvant plus tenir, je confie notre garçon à un voisin et je retourne à Rome. Persuadé que Monsignor seul pourra me donner des nouvelles, je cours à sa porte; là je retrouve ce brigand de camei^iere ; son prélat venait de le chasser. Espérant que je me chargerais de sa vengeance, il me fait le récit de tout, de tout!
<( Plus que jamais je voulais voir de près le Monsignor : couché sur le trottoir devant son palais^ j'y reste là toute une nuit et toute
une journée encore. Il sort enfin, je le suis, il entre dans une méchante maison, monte un escalier obscur, je monte derrière lui et, vite, le serrant à FétouiFer contre la muraille, je lui fais jurer de délivrer ma femme ; il le jure, le jure par Ja Madone et glisse quatre écus dans ma poche ! Je le crois, imbécile que j'étais! Quelques heures plus tard, trois sbires avaient découvert mon taudis 5 cette fois je tenais un couteau: celui qui parut le premier s'en souvient encore, les autres se sauvent; moi, je saute par la fenêtre, m'accroche à la gouttière et dégringole au fond d'un jardin d'où je gagne la ruelle voisine, puis la campagne; mais j'étais ruiné. N'osant retourner ni au village, ni à Rome, je me réfugie à la Macchia^ Souvent je faisais peur à ces nigauds deforestïeri que je rencontrais sur les routes; ceux-là ne me refusaient pas les baioques. Des bergers qui vont vendre leurs fromages Piaiia Barberini sont parvenus à savoir que Jacinta, toujours au couvent, est tombée malade. A présent je veux à tout prix rentrer en ville; pour cela, je guette une nuit bien sombre; celle-ci est encore trop belle...