L'OCTOBRE A ROME. 4I
pour compléter rillusion, paissent des vaches aux cornes menaçantes qui fixent sur les promeneurs un regard étonné et farouche. Cet air méchant n^est pas toujours trompeur, et celui qui décrit ici la villa Borghèse a failli y être tué par une de ces vaches, un jour de mardi gras; danger réel, mais ridicule, dénouement qui eût fait une sotte figure dans répitaphe d'un auteur de roman.
La dernière course vient d'être terminée; Christian, curieux de voir de près une jeune femme qu'il avait remarquée de loin, hâtait le pas, lorsque des cris s'élèvent de toutes parts : c'est une bande de malfaiteurs qui se précipite au centre de la foule et produit un véritable effroi. A Rome, on se croit sans cesse à la veille de quelque manifestation révolutionnaire, car le mécontentement y règne toujours et la vive imagination des Italiens leur fait vite soupçonner le péril. C'est peut-être pour cela qu'en ce pays où, comme ailleurs, on a du courage, la peur s'éprouve et s'avoue si facilement. Sous l'empire de cette peur, les gens, affolés, ballottés, se pressent, se heurtent et s'étouffent. Entraîné par le flot, Christian se trouve justement derrière la comtesse de Wédel (car c'était elle qu'il cherchait à atteindre), au moment où l'un des filous s'apprêtait à lui dérober sa montre. Le plomb dont la canne du Norvégien est armée s'abat sur la tète du bandit; le désordre redouble; la baronne épouvantée glisse à terre au risque d'être écrasée; Christian la relève et, profitant d'un jour qui se
fait à travers la mêlée, il soutient les deux femmes éperdues et gagne avec elles un talus hors de la bagarre.
La pauvre tante reprend ses sens et peut bientôt marcher jusqu'à sa voiture. Les voyant en sûreté, accompagnées d'un domestique de place, Olassen, sans vouloir accepter de remerciements, salue et disparaît.
La panique calmée, notre voyageur demeure dans les allées désertes à écouter le murmure des fontaines, le roucoulement des pigeons ramiers, à contempler les splendeurs du soleil couchant : il ne quitte le parc qu'à la tombée du jour.
On sortait alors par une porte donnant sur le chemin qui longe les murs de Rome là où est le rnuro torto, ce pan de muraille qui s'est incliné et reste miraculeusement suspendu depuis le vf siècle. A cette époque, croyant en effet à un miracle, on négligeait de fortifier contre les Gètes ces fragments de remparts, persuadé que saint Pierre, qui jusquelà avait arrêté leur chute, saurait encore les défendre.
Le promeneur suivait ce chemin solitaire, rêvant à son aventure, étonné de l'émotion que lui inspirait encore la rencontre qu'il venait de faire. Comme il passait devant une de ces voûtes de soutènement,
L'OCTOBRE A ROME. 4j
débris des substructions de la villa des Domitius, un homme se jette sur lui un couteau à la main; la lame, dirigée vers la poitrine, pénètre dans le côté; le sang jaillit, Christian tombe!... Heureusement, le roulement d'une voiture effraye l'assassin qui se sauve.
Recueilli par des Français, le blessé est ramené à son hôtel.
L'auteur de cette tentative n'était autre que le voleur de montres, un Romain pardonne rarement un coup reçu, quelque mérité qu'il soit.
L'é\énement tit grand bruit parmi les membres de la colonie étrangère; les dames de Wédel en furent informées des premières. A la reconnaissance qu'elles ressentaient toutes deux pour le jeune homme qui les avait secourues, se joignait maintenant un sentiment d'intérêt et d'inquiétude extrême. Chaque jour, la tante et la nièce allèrent chercher des nouvelles à la porte du malade ; la baronne voulut absolument parler au médecin; celui-ci ne tarda point à la rassurer et lui apprit que M. Christian Olassen appartenait à une des familles les plus honorables de Drontheim.
Dés qu'il fut guéri, Christian se présenta chez ]y[mes jg Wédel.
On l'accueillit comme un sauveur.
En pays lointain, une sympathie naturelle rapproche bien vite des compatriotes les uns des autres; aussi Christian et M'"^^' de Wédel ont-ils bientôt fait connaissance, et c'est ensemble qu'ils vont commencer leurs excursions à Rome et aux environs.