II. — Authenticité des Évangiles
Dans les temps reculés, bien avant la venue de Jésus, la parole des prophètes, comme un rayon voilé de la vérité, préparait les hommes aux enseignements plus profonds de l'Évangile.
Mais, déjà travesti par la version des Septante, l'Ancien Testament ne donnait plus, dans
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les derniers siècles avant le Christ, qu'une vague intuition des vérités supérieures (i).
<( Les vérités éternelles, qui sont les pensée» de Dieu », — nous dit une Individualité éminente de l'espace, — » ont été communiquées^ « au monde à toutes les époques, apportées dans- « tous les milieux, mises à la portée des intel- « ligences avec une paternelle bonté. Mais « l'homme les a souvent méconnues. Dédaigneux (( des principes enseignés, emporté par ses pas- (( sions, il a passé de tout temps près de grande» « choses sans les voir. Cette insouciance du « beau moral, cause de décadence et de corrup- {( tion, pousserait les nations à leur perte, si la « main de Fadversité et les grandes commo- « tions de Phistoire, en secouant profondé- (( ment les âmes, ne les ramenaient vers ces. (( vérités. »
Jésus vint, esprit puissant, missionnaire divin, médium inspiré. Il vint, s'incarnant parmi les humbles, afin de donner à tous l'exemple d'une vie simple et cependant pleine de grandeur, vie d'abnégation et de sacrifice, qui devait laisser sur la terre des traces ineffaçables.
La grande figure de Jésus dépasse toutes les^
(1 Voir note complémentaire, n» 1, à la fin du volume^
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conceptions de la pensée. C'est pourquoi elle n'a pu être créée par l'imagination. Dans cette âme, d'une sérénité céleste, on ne voit aucune tache, aucune ombre. Toutes les perfections se fondent en elle avec une harmonie si parfaite, qu'elle nous apparaît comme l'idéal réalisé.
Sa doctrine, toute d'amour et de lumière, s'adresse surtout aux pauvres et aux affligés, à ces femmes, à ces hommes du peuple courbés vers la terre, à ces intelligences écrasées sous le poids de la matière et qui attendent, dans l'épreuve et la souffrance, la parole de vie qui doit les consoler et les réchauffer.
Et cette parole, elle leur est donnée avec une si pénétrante douceur, elle exprime une foi si communicative, qu'elle chasse tous leurs doutes et les entraîne sur les pas du Christ.
Ce que Jésus appelait prêcher aux simples « l'évangile du royaume des cieux », c'était mettre à la portée de tous la connaissance de rimmortalité et du Père commun, du Père dont on entend la voix dans la paix du cœur, dans le calme de la conscience.
Peu à peu cette doctrine, transmise verbalement dans les premiers temps du christianisme, s'altère et se complique, sous l'influence des courants contraires qui agitent la société chrétienne.
Les apôtres, choisis par Jésus pour continuer sa mission, avaient bien su le comprendre; ils avaient reçu l'impulsion de sa volonté et de sa foi. Mais leurs connaissances étaient restreintes, et ils ne purent que conserver pieusement, par la mémoire du cœur, les traditions, les pensées morales et le désir de régénération qu'il avait déposés en eux.
Dans leur course à travers le monde, les apôtres se bornent donc à créer, de ville en ville, des groupes de chrétiens, à qui ils révèlent les principes essentiels, puis, hâtivement, vont porter la « bonne nouvelle » à d'autres contrées.
Les Evangiles, écrits au milieu des convulsions qui marquent l'agonie du monde juif, puis sous rinfluence des discussions qui signalent les premiers t mps du christianisme, se ressentent des passions, des préjugés de l'époque et du trouble des esprits. Chaque groupe de fidèles, chaque communauté a ses évangiles qui diffèrent plus ou moins des autres (i). De grandes querelles dogmatiques agitent le monde chrétien et provoquent des troubles sanglants dans l'Empire, jusqu'à ce que Théodose, en donnant la suprématie à la papauté, impose l'opinion del'évêque de Rome à la chrétienté. Dès lors la pensée,
(1) Voir note complémentaire, n" 3.
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trop féconde créatrice de systèmes divers, sera comprimée.
Afin de mettre un terme à ces divergences de vue, au moment même où plusieurs conciles viennent de discuter sur la nature de Jésus, les uns admettant, les autres rejetant sa divinité, le pape Damase confie à saint Jérôme, en 384, la mission de rédiger une traduction latine de l'Ancien et du Nouveau Testament. Cette traduction devra, désormais, être seule considérée comme orthodoxe et deviendra la règle des doctrines de l'Eglise ; c'est elle qui porte le nom de Vulgaie.
Ce travail soulevait de grandes difficultés. Saint Jérôme se trouvait, ainsi qu'il le dit luimême, en présence d'autant d'exemplaires que de copies. Cette variété infinie des textes l'obligeait à un choix et à des remaniements profonds. C'est ce que, effrayé des responsabilités encourues, il expose dans les préfaces de son œuvre, préfaces réunies en un livre célèbre. Voici, par exemple, celle qu'il adresse au pape Damase, en tête de sa traduction latine des Evangiles :
« D'an ancien ouvrage, vous m'obligez à en « faire un nouveau. Vous voulez que je me place « en quelque sorte comme arbitre entre les « exemplaires des Ecritures^ qui sont dispersés
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« dans tout le monde., e/, comme ils diffèrent « entre eux^que je dislingue ceux qui sont d^ac- « cord avec le véritable texte grec. C'est là un « pieux labeur, mais cest aussi une périlleuse « hardiesse de la part de celui qui doit être jugé « par tous, de juger lui-même les autres, de « vouloir changer la langue d'un vieillard et de « ramener à l'enfance le monde déjà vieux.
« Quel est, en effet, le savant et même Vigno- « rant, qui, lorsqu'il aura en main un exem- « plaire [nouveau), après l'avoir parcouru seule- « ment une fois, vogant qu'il est en désaccord « avec celui qu'il est habitué à lire, ne se mette « aussitôt à pousser des cris, prétendant que je « suis un sacrilège, un faussaire, parce que « j'aurai osé ajouter, changer, corriger quelque « chose dans les livres anciens ? (Me clainitans « esse sacrilegum qui audeam aliquid in veteri- « bus libris addere, mutare, corrigere [i].)
« Un double motif me console de cette accu- (( sation. Le premier, c'est que vous, qui êtes le « souverain pontife, m'ordonnez de le faire; le « second, c'est que la vérité ne saurait exister dans « des choses qui diffèrent, alors même qu'elles au- « raient pour elles l'approbation des méchants. »
(1) L'œuvre de saint Jérôme fut, en effet, dès son vivant, l'objet des plus vives critiques ; des polémiques injurieuses furent échangées entre lui et ses détracteurs.
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Saint Jérôme termine ainsi :
(( Cette courte préface s'applique seulement « aux quatre Evangiles^ dont l'ordre est le sui- « vant : Matthieu^ Marc, Luc, Jean. Après avoir a comparé un certain nombre d'exemplaires « grecs, mais des anciens, qui ne s'éloignent pas « beaucoup de la version italique, nous les « avons combinés de telle manière (ita calamo « temperavimus) que, corrigeant seulement ce « qui nous paraissait altérer le sens, nous avons « maintenu le reste tel quil était. » (Œuvres de saint Jérôme, édition des Bénédictins, 1698, t, I, col. 1425.)
Ainsi, c'est d'après une première traduction de l'hébreu en grec, pour les copies portant les noms de Marc et de Matthieu; c'est, à un point de vue plus général, d'après de nombreux textes dont chaque copie diffère des autres {tôt sunt enim exemplaria quot codices), que se constitue la Vulgate, traduction corrigée, augmentée, modifiée, comme Tavoue l'auteur, de manuscrits anciens.
Cette traduction officielle, qui devait être définitive dans la pensée de celui qui en avait ordonné l'exécution, fut cependant remaniée ellemême à différentes époques par Pordre des pontifes romains. Ce qui avait paru bon de l'an 386 à l'an i586, ce qui avait été approuvé en l'an
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1546 parle concile oecuménique de Trente, fut déclaré insuffisant et erroné par Sixte-Quint en 1590. Une nouvelle revision fut faite par ses ordres; l'édition qui en résulta et qui portait son nom fut elle-même modifiée par Clément VIII. C'est l'édition, en usage aujourd'hui, d'après laquelle ont été faites les traductions françaises des livres canoniques, soumis à tant de remaniements à travers les siècles.
Cependant, malgré toutes ces vicissitudes, nous n'hésitons pas à admettre l'authenticité des Evangiles dans leurs textes primitifs. La parole du Christ y éclate avec puissance; tout doute s'évanouit sous le rayonnement de sa personnalité sublime. Sous le sens altéré ou caché, on voit poindre la force de Tidée première. La main du grand semeur s'y révèle; dans la profondeur de ces enseignements, unie à la beauté morale et à l'amour, on sent l'œuvre d'un envoyé céleste.
Mais, à côté de cette main puissante, la faible main de l'homme s'est glissée dans ces pages, y introduisant des conceptions débiles, mal reliées aux pensées premières et, à côté des envolées de l'âme, provoquant l'incrédulité.
Si les Evangiles sont acceptables sur bien des points, il convient d'en soumettre l'ensemble au contrôle de la raison. Toutes les paroles, tous
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les faits qui y sont consignés ne sauraient être attribués au Christ.
A travers les temps qui séparent la mort de Jésus de la rédaction définitive des Évangiles, bien des pensées sublimes ont été oubliées, bien des faits contestables acceptés comme réels, bien des préceptes, mal interprétés, ont dénaturé l'enseignement primitif. Pour les besoins d'une cause, les plus belles, les plus fortes branches de cet arbre de vie ont été élaguées. On a étouffé avant leur éclosion les principes fortifiants qui eussent amené les peuples à la vraie croyance, celle qu'ils cherchent encore aujourd'hui.
La pensée du Christ subsiste dans l'enseignement de PEglise et dans les textes sacrés, mais elle s'y trouve mélangée de vues ultérieures, d'éléments divers, introduits par les papes et les conciles, dont le but était d'assurer, de fortifier, de rendre inébranlable l'autorité de l'Eglise. C'est là l'objectif poursuivi à travers les siècles, la pensée qui a inspiré tous les remaniements apportés aux documents primitifs. Malgré tout, ce qui reste dans l'Eglise d'esprit évangélique, vraiment chrétien, a suffi pour engendrer des œuvres admirables, œuvres de charité qui ont fait la gloire des églises chrétiennes et qui jurent de se trouver associées à tant d'entreprises ambitieuses, inspirées par l'amour
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de la domination et des biens matériels.
Un grand travail serait nécessaire pour séparer la véritable pensée du Christ des éléments étrangers contenus dans les Évangiles; travail possible, quoique ardu, pour les inspirés que guide une intuition sûre, mais labeur impossible pour ceux que leurs propres facultés seules dirigent dans ce dédale, où les fictions se mêlent aux réalités, le profane au sacré, la vérité à l'èrreur.
Dans tous les siècles, certains hommes, poussés par une force supérieure, se sont consacrés à cette tâche, cherchant à dégager la pensée suprême des ombres accumulées autour d'elle.
Soutenus, éclairés par cette étincelle divine qui ne brille que d'une façon intermittente pour les hommes, mais dont le foyer ne s'éteint jamais, ils ont affronté toutes les accusations, tous les supplices, pour affirmer ce qu'ils pensaient être la vérité. Tels furent les apôtres de la Réforme. Ils sont morts à la peine, et, du seia de l'espace, ils soutiennent encore et inspirent ceux qui luttent pour l'émancipation des âmes. Grâce à tant d'eff'orts, la nuit commence à se dissiper ; Taurore d'une révélation plus puissante a lui.
C'est à l'aide des lumières apportées par cette
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nouvelle révélation, à la fois scientifique et philosophique, déjà répandue dans le monde entier sous le nom de spiritisme ou spiritualisme moderne, que nous chercherons à dégager la doctrine de Jésus des obscurités dont l'a enveloppée le travail des siècles. Nous arriverons ainsi à conclure que celte doctrine et celle des Esprits sont identiques, que le spiritisme est simplement le retour au christianisme primitif sous des formes plus précises, avec un cortège imposant de preuves expérimentales, qui rendra impossible tout accaparement ultérieur, tout retour des causes qui ont dénaturé la pensée du Christ.