III. — Sens caché des Evangiles
Une certaine école attribue au christianisme en général, et aux Evangiles en particulier, un sens allégorique et caché. Certains penseurs et philosophes vont même jusqu'à nier l'existence de Jésus ; ils voient en lui, dans ses paroles, dans les faits de sa vie, une idée philosophique, une abstraction, à laquelle on donna un corps pour satisfaire la tradition qui annonçait un sauveur, un messie au peuple juif.
D'après eux, l'histoire de Jésus ne serait
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qu'un drame poétique, représentant la naissance, la mort, la résurrection de l'idée libératrice au sein du peuple hébreu asservi, ou bien une série de figures imaginées pour rendre sensible aux masses le côté pratique et social du christianisme, l'union des types divin et humain en un modèle de perfection offert à l'admiration des hommes.
Si on acceptait cette thèse, les Évangiles devraient être considérés comme des inventions, des fables. Le puissant mouvement du chris'tianisme aurait eu pour point de départ une imposture. Il y a là une exagération évidente. Si la vie de Jésus n'est qu'une fiction, comment a-t-elle pu être acceptée par ses contemporains d'abord, puis par une longue suite de générations?
Quels seraient donc les véritables fondateurs du christianisme? Les apôtres ? Ils étaient incapables de telles conceptions. A l'exception de Paul, qui trouva une doctrine déjà formée, leur insuffisance est notoire. La personnalité éminente de Jésus se détache avec vigueur sur le fond de médiocrité de ses disciples. La moindre comparaison fait ressortir l'impossibilité d'une telle hypothèse.
On a pu distinguer dans les Évangiles les additions des chrétiens juifs ; elles décèlent clai-
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rement leur origine et forment un contraste frappant avec les paroles et la doctrine de Jésus (i). Il en résulte un fait évident, c'est que des auteurs, imbus à ce point, de vues étroites et superstitieuses, étaient incapables d'inventer une personnalité, une doctrine, une vie, une mort comme celles du Christ.
Dans ce monde juif, sombre et exclusif, où régnaient Tégoïsme et la haine, la doctrine de fraternité et d'amour ne pouvait émaner que i d'une intelligence hors de pair.
Si les Ecritures n'étaient dans leur ensemble qu'un échafaudage d'allégories, une œuvre d'imagination, la doctrine de Jésus n'aurait pu se maintenir à travers les siècles au milieu des courants divers qui ont agité la société chrétienne. Construction sans base, elle se serait désagrégée, écroulée sous le souffle des temps. Elle est debout cependant et domaine les siècles malgré les altérations subies, malgré tout ce que les hommes ont fait pour la défigurer, pour la noyer sous les flots d'une interprétation erronée.
La croyance à un mythe n'eût pas suffi à inspirer aux premiers chrétiens l'esprit de sacrifice, l'héroïsme en face de la mort ; elle ne leur
(1) Voir notes complémentaires, n»» 2 et 3.
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aurait pas fourni les moyens de fonder unereligion qui dure depuis vingt siècles. La vérité seule peut défier les âges et conserver sa force, sa morale, sa grandeur, malgré les efforts de la sape qui cherche à la ruiner. Jésus est bien la pierre angulaire du christianisme, l'âme de la révélation nouvelle. Il en fait toute l'originalité.
D'ailleurs, les témoignages historiques de l'existence de Jésus, quoique en petit nombre^ ne font pas absolument défaut.
Suétone, dans l'histoire des premiers Césars, parle du supplice de « Christus ». Tacite et lui mentionnent l'existence de la secte chrétienne chez les Juifs avant la prise de Jérusalem par Titus.
Le Talmud parle de la mort de Jésus sur la croix, et tous les rabbins Israélites reconnaissent la haute valeur de ce témoignage (i)..
Au besoin, l'Evangile suffirait seul à nous fournir la preuve morale de l'existence et de la haute mission du Christ. Si nombre de faits apocryphes y ont été introduits après coup, si les superstitions juives s'y retrouvent sous la forme de récits fantaisistes et de théories surannées, il y subsiste deux choses qui n'ont pa
(1) Voir les Déicides, par Cahen, membre du Consistoire Israélite.
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être inventées et qui portent en elles-mêmes un imposant caractère d'authenticité : c'est le drame sublime du Calvaire, c'est la douce et profonde doctrine de Jésus.
Cette doctrine était simple et claire dans ses principes essentiels; elle s'adressait à la foulcy surtout aux humbles et aux déshérités. Tout, en elle, était fait pour toucher les cœurs, pour porter les âmes à l'enthousiasme, en éclairant, en fortifiant les consciences. Elle renferme cependant les traces d'un enseignement secret. Jésus parle souvent par paraboles. Sa pensée, si lumineuse d'ordinaire, se noie parfois dans une demi-obscurité. On n'aperçoit plus alors que les contours vagues d'une grande idée dissimulée sous le symbole.
C'est ce qu'il explique lui-même par ces paroles, lorsque, citant haïe (ch. vi, 9), il ajoute :
« Je leur parle par des similitudes, parce qu'il vous « est donné de connaître les mystères du royaume « des cieux, mais cela ne leur est point donné. » {Matth., xni, 10 et 11.)
11 est évident qu'il y avait deux doctrines dans le christianisme primitif : celle destinée au vulgaire et présentée sous des formes accessibles à tous, et une doctrine cachée, réservée aux disciples et aux initiés. C'est ce qui existait d'ail-
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leurs dans toutes les philosophies et religions de l'antiquité (i).
La preuve de l'existence de cet enseignement secret se trouve dans les paroles déjà citées et dans celles qui suivent. A la suite de la parabole du semeur, contenue dans les trois évangiles synoptiques, les disciples demandent à Jésus le sens de cette parabole, et celui-ci leur répond :
« Il vous est donné de connaître le mystère du « royaume de Dieu; mais pour ceux qui sont de de- « hors, tout se traite par des paraboles;
« De sorte qu'en voyant, ils voient et n'aper- « çoivent point ; et qu'en entendant, ils entendent « et ne comprennent point. » {Marc^ iv, ii et 12; Luc, vm, 10.)
Saint Paul le confirme dans sa première Epître aux Corinthiens, chapitre ni, lorsqu'il distingue le langage à tenir à des hommes c/zarnels ou à des hommes spirituels^ c'est-à-dire à des profanes ou à des initiés.
L'initiation était graduelle, sans doute. Ceux qui la recevaient étaient oints et, après avoir reçu l'onction, entraient dans la communion des saints. C'est ce qui rend compréhensibles ces paroles de Jean :
(1) Voir moQ ouvrage Après la mort, pp. 100 {édition de 1909).
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« Vous avez reçu l'onction de la part du saint, et « vous connaissez toutes choses. Je vous ai donc « écrit, non comme à des gens qui ne connaissent « pas la vérité, mais comme à des personnes qui la « connaissent. » (r"® Épitre de saint Jean, ch. ii,
A l'époque de sa controverse avec Celse, Origène défendit le christianisme avec énergie. Dans sa chaleureuse apologie, il parle souvent des enseigiiements secrets de la religion nouvelle. Celse ayant reproché à celle-ci son caractère mystérieux, Origène réfute ces critiques en lui prouvant que si, sur certains points spéciaux, les Initiés seuls recevaient un enseignement complet, d'autre part, la doctrine chrétienne, dans son sens général, était mise à la portée de tous. Et la preuve en est, dit-il, que le monde entier, ou peu s'en faut, est plus au courant de cette doctrine que des opinions favorites des philosophes. Ce double système d'enseignement, continue-t-il en substance, est d'ailleurs usité dans toutes les écoles. Pourquoi en faire un reproche à la seule doctrine chrétienne? Les nombreux Mystères, partout célébrés en Grèce et dans d'autres pays, ne sont-ils pas reconnus par tous?
(1) Voir aussi note complémentaire, n° 4.
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Le fondateur du christianisme ne séparait pas ridée religieuse de son application sociale. Le (( royaume descieux» était pour lui cette société parfaite des esprits dont il voulait réaliser l'image sur la terre. Mais il devait se heurter aux intérêts établis et susciter autour de lui mille obstacles, mille dangers. De là une nouvelle raison de cacher sous le mythe, le miracle, la parabole, ce qui, dans sa doctrine, allait choquer les idées régnantes et menacer les institutions politiques ou religieuses.
Les obscurités de l'Évangile sont donc calculées, intentionnelles. Les vérités supérieures s'y cachent sous des voiles symboliques. On y enseigne à l'homme ce qui lui est nécessaire pour se conduire moralement dans la pratique de la vie ; mais le sens profond, le sens philosophique de la doctrine, est réservé au petit nombre.
En cela consistait la « communion des saints » , la communion des pensées élevées, des hautes et pures aspirations. Cette communion dura peu. Les passions terrestres, les ambitions, les égoïsmes Teurent bientôt détruite. La politique s'introduisit dans le sacerdoce. Les évêques, d'humbles adeptes, de modestes « surveillants » qu'ils étaient à l'origine, devinrent puissants et autoritaires. La théocratie se constitua ; elle trouva intérêt à mettre la lumière sous le bois-
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seau, et la lumière s'éteignit. La pensée profonde disparut. Les symboles matériels, seuls, restèrent. Cette obscurité rendait plus facile le gouvernement des foules. On préféra laisser les masses plongées dans l'ignorance, plutôt que de les élever vers les hauteurs intellectuelles. Les mystères chrétiens ne furent plus expliqués aux gens d'église. On poursuivit même comme hérétiques les penseurs, les chercheurs sincères qui s'efforçaient de ressaisir les vérités perdues. La nuit se fit de plus en plus épaisse sur le monde, après la dissolution de l'empire romain. La croyance à Satan et à l'enfer prit une place prépondérante dans la foi chrétienne. Au lieu de la religion de l'amour prêchée par Jésus, on eut la religion de la peur.
L'invasion des barbares avait contribué puissamment à faire naître cet état de choses. Elle ramena la société à l'état d'enfance, car les envahisseurs, au point de vue de la raison,, n'étaient que des enfants. Du sein des vastes steppes et des forêts profondes, le monde barbare se ruait sur la civilisation. Toutes ces multitudes ignorantes et grossières, que le christianisme amena à lui, causèrent dans le monde païen en décadence, et dans le milieu nouveau où elles pénétraient, un abaissement intellectuel.
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Le christianisme réussit à les dompter, à les soumettre, mais à son propre détriment. L'idéal divin se voila ; le culte devint matériel. Pour frapper l'imagination des foules, on revint à des pratiques idolâtres, dignes des premiers âges de l'humanité. Afin de dominer ces âmes et de les conduire par la crainte ou par l'espérance, on combina des dogmes étranges. Il ne fut plus question de réaliser dans le monde ce règne de Dieu et de sa justice, qui avait été l'idéal des premiers chrétiens. Puis, l'annonce de la fm du monde et du jugement dernier, pris à la lettre, les préoccupations du salut individuel, exploitées par les prêtres, mille causes détournèrent le christianisme de sa véritable voie et noyèrent la pensée de Jésus sous un flot de superstitions.
Mais, à côté de ces maux, il faut rappeler les services rendus par l'Église à la cause de l'humanité. Sans sa hiérarchie et sa forte organisation, sans la papauté qui opposa le pouvoir de l'idée, quoique obscurcie et dénaturée, à la puissance du glaive, on peut se demander ce que serait devenue la vie morale, la conscience de rhumanité. Au milieu de ces siècles de violence et de ténèbres, la foi chrétienne anima les peuples barbares d'une ardeur nouvelle, qui les poussa à des œuvres généreuse^, comme les
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croisades, la fondation de la chevalerie, la création des arts du moyen âge. Dans le silence et l'obscurité des cloîtres, la pensée trouva un refuge. La vie morale, grâce aux institutions chrétiennes, ne s'éteignit pas, malgré les mœurs brutales de Tépoque. Ce sont là des services dont il faut tenir compte à l'Eglise, quels que soient les moyens dont elle s'est servie pour s'assurer l'empire des âmes.
En résumé, la doctrine du grand crucifié, dans ses formes populaires, voulait la conquête de la vie éternelle par le sacrifice du présent. Religion du salut, de l'élévation de l'âme par la domination de la matière, elle constituait une réaction nécessaire contre le polythéisme grec et romain, plein de vie, de poésie, de lumière, mais qui n'était plus alors qu'un foyer de sensualisme et de corruption. Le christianisme devenait une étape indispensable dans la marche de l'humanité, dont la destinée est de s'élever sans cesse de croyances en croyances, de conceptions en conceptions, vers des synthèses toujours plus larges et plus fécondes.
Avec ses douze siècles de douleurs et de ténèbres, le christianisme n'a pas été une ère de bonheur pour la race humaine ; mais le but de la vie terrestre n'est pas le bonheur, c'est l'élévation par le travail, par l'étude et la souffrance ;
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c'est l'éducation de l'âme, en un mot, et la voie douloureuse mène plus sûrement à la perfection que celle des jouissances.
Le christianisme représente donc une phase de l'histoire de l'humanité qui a été profitable pour celle-ci; elle n'eût pas été capable de réaliser les œuvres sociales qui assureront son avenir, si elle ne s'était imprégnée de la pensée et de la morale évangéliques.
L'Eglise s'est rendue coupable, cependant, en travaillant à prolonger indéfiniment l'état d'ignorance de la société. Après avoir nourri et protégé l'enfant, elle a voulu le maintenir en état de soumission et de servitude intellectuelle. Elle n'a sauvé la conscience que pour mieux l'opprimer.
L'Eglise romaine n'a pas su conserver le flambeau divin dont elle était dépositaire, et, par un châtiment d'en haut ou plutôt par un juste retour des choses, la nuit qu'elle voulait pour les autres s'est faite en elle-même. Elle n'a pas cessé de faire obstacle au développement des sciences et de la philosophie, jusqu'à proscrire, du haut de la chaire de saint Pierre, « le progrès — cette loi éternelle, — le libéralisme et la civilisation moderne » (article 80 du Syllabus).
Aussi c'est en dehors d'elle, si c'est même
LA DOCTRINE SECRÈTE
contre elle, à partir d'une certaine heure de l'histoire, que s'est réalisé tout le mouvement, toute révolution de l'esprit humain. Il a fallu des siècles d'efforts pour dissiper l'obscurité qui pesait sur le monde au sortir du moyen âge. Il fallut la Renaissance des lettres, la Réforme religieuse du seizième siècle, la philosophie, toutes les conquêtes de la science qui préparaient le terrain à la révélation nouvelle, à ces voix d'outre-tombe qui viennent, par milliers et sur tous les points de la terre, rappeler les hommes aux purs enseignements du Christ, rétablir sa doctrine, rendre compréhensibles pour tous les vérités supérieures, ensevelies sous l'ombre des temps.