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VI. — Altération du Christianisme

Les Dogmes.

Gomme des paillettes d'or dans les flots troubles d'un fleuve, TEglise mêle, dans son enseignement, la pure morale évangélique au vague de ses propres conceptions.

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Nous venons de voir qu'après la mort du Maître, les premiers chrétiens possédaient encore, dans leur commerce avec le monde invisible, une source féconde d'inspirations. Ils en usaient ouvertement. Mais les instructions des Esprits n'étaient pas toujours en harmonie avec les vues du sacerdoce naissant, qui, s'il trouvait un secours dans ces rapports, y rencontrait souvent un contrôle sévère et parfois même une condamnation.

On peut lire dans l'ouvrage du Père de Longueval (i) comment, à mesure que s'édifie l'œuvre dogmatique de l'Église dans les premiers siècles, les Esprits se détachent peu à peu des chrétiens orthodoxes, pour inspirer ceux que l'on désignait alors du nom d'hérésiarques.

Montan, dit aussi l'abbé Fleury (2), avait deux prophétesses, deux dames nobles et riches, nommées Priscilla et Maximilla. Cérinthe obtenait égalementdes révélations (3). Apollonius de Tyane comptait parmi ces hommes favorisés du ciel qui sont assistés par un u Esprit surnaturel « (4). Presque tous les maîtres de l'école d'Alexandrie étaient inspirés par des génies supérieurs.

(1) Histoire de F Église gallicane, t. I, p. 84.

(2) Hist. eccL, liv. IV, 6.

(3) Ibid., liv. II, 3.

(4) Ibid,, iv. I, 9.

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Tous ces Esprits, s'appuyant sur Taveu de saint Paul : « Ce que nous avons maintenant de « connaissance et de prophétie est très imparfait » (I Cor., XIII, 9), apportaient, disaient-ils, une révélation qui venait confirmer et compléter celle de Jésus.

Dès le troisième siècle, ils affirmaient que les dogmes imposés par TEglise comme un défi à la raison, n'étaient qu'un obscurcissement de la pensée du Christ. Ils combattaient le faste déjà excessif et scandaleux des évêques, s'élevant avec énergie contre ce qui était à leurs yeux un relâchement de la morale (1).

Cette opposition grandissante devenait intolérable aux yeux de l'Eglise. Les « hérésiarques », conseillés et dirigés par les Esprits, entraient en lutte ouverte avec elle. Ils interprétaient l'Evangile avec une largeur de vues, que l'Église ne pouvait admettre sans ruiner ses intérêts matériels. Presque tous devenaient néoplatoniciens, acceptant la succession des vies de l'homme et ce qu'Origène appelait « les peines médicinales », c'est-à-dire des punitions proportionnées aux fautes de l'âme, réincarnée en des corps nouveaux, pour racheter son passé et se purifier par la douleur. Cette doctrine, en-

(1) Père DE LoNGUEVAL, Histoire de 1 Église gallicane, I, 84.

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seignée par les Esprits, et dont Origène et plusieurs Pères de l'Eglise trouvaient, comme nous l'avons vu, la sanction dans les Ecritures, était plus conforme à la justice et à la miséricorde divines. Dieu ne peut pas condamner les âmes à des supplices éternels après une seule vie, mais doit leur fournir les moyens de se relever par des •existences laborieuses, par des épreuves acceptées avec résignation, supportées avec courage.

Cette doctrine d'espérance et de progrès n'inspirait pas, aux yeux des chefs de l'Église, assez de terreur du péché et de la mort. Elle ne permettait pas d'asseoir sur des bases assez solides l'autorité du sacerdoce. L'homme, pouvant se racheter lui-même de ses fautes, n'avait pas besoin du prêtre. Le don de prophétie, la communication constante avec les Esprits, étaient des forces qui minaient sans cesse le pouvoir de l'Église. Celle-ci, effrayée, et sous prétexte des abus que ces pratiques engendraient, résolut de mettre un terme à cette lutte en étouffant le prophétisme. Elle imposa silence à tous ceux, invisibles ou humains, qui, dans le but de spiritualiser le christianisme, affirmaient des idées dont l'élévation l'épouvantait.

Après avoir vu pendant trois siècles dans le don de prophétie ou de médiumnité, que tous pouvaient acquérir, suivant la promesse des

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apôtres, un moyen souverain pour élucider les problèmes religieux et fortifier la foi, l'Eglise en vint à déclarer que tout ce qui provenait de cette source était illusion pure ou œuvre du démon. Elle s'affirma, du haut de son autorité, comme étant elle-même la seule prophétie vivante, l'unique révélation perpétuelle et permanente. Tout ce qui n'émanait pas d'elle fut condamné, honni. Et ce côté grandiose de l'Evangile, dont nous avons parlé, toute l'œuvre des prophètes qui le complétait et l'éclairait, fut rejeté dans l'ombre. Il ne fut plus question des Esprits ni de l'élévation des êtres sur Téchelle des existences et des mondes ; plus de rachat des fautes commises, plus de progrès réalisés et de travaux poursuivis à travers l'infini des espaces et du temps.

On perdit de vue tous ces enseignements : on oublia la véritable nature des dons de prophétie, au point que les commentateurs modernes des Ecritures disent que « la prophétie n'était que « le don d'expliquer aux fidèles les mystères de « la religion » (i). Les prophètes étaient pour eux « Pévêque et le prêtre qui jugeaient, par le don du « discernement et les règles de l'Écriture, si ce « qu'il est dit vient de l'esprit de Dieu ou de l'es-

(1) Le Maistre de Sacy, Commenîaires de saint Paul (I, 3 ; :22, 29).

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« prit du démon ». Contradiction absolue avec l'opinion des premiers chrétiens, qui voyaient dans les prophètes des inspirés, non de Dieu, mais des Esprits, comme le dit saint Jean dans le passage déjà cité de sa première Épître (iv, i).

Un moment, on avait pu croire que la doctrine de Jésus, alliée aux vues profondes des philosophes alexandrins, allait prévaloir sur les tendances du mysticisme judéo-chrétien et pousser l'humanité dans la voie large du progrès, vers ta source des hautes inspirations spirituelles. Mais les hommes désintéressés, aimant la vérité pour elle-même, n'étaient pas assez nombreux dans les conciles. Des doctrines, mieux adaptées aux intérêts terrestres de l'Eglise, furent élaborées par ces assemblées célèbres, qui ne cessèrent d'immobiliser et de matérialiser la religion. C'est par elles, et sous l'influence souveraine des pontifes romains, que fut élevé, à travers les siècles, cet échafaudage de dogmes bizarres, qui n'ont rien de commun avec l'Evangile et lui sont de beaucoup postérieurs, sombre édifice où la pensée humaine, semblable à un aigle captif, impuissant à déployer ses ailes et ne voyant plus qu'un coin du ciel, fut enfermée pendant si longtemps comme en un tombeau.

Cette construction massive, qui barre le chemin à l'humanité, est sortie de terre en 325,

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avec le concile de Nicée, et s'est achevée en 1870, avec le dernier concile de Rome. Elle a pour fondement le péché originel, pour couronnement l'immaculée conception et Tinfaillibilité papale.

C'est par cette œuvre monstrueuse que l'homme apprit à connaître ce Dieu impitoyable et vengeur, cet enfer toujours béant, ce paradis fermé à tant d'âmes vaillantes, à tant de nobles intelligences, et facilement conquis par une vie de quelques jours, terminée après le baptême, ou par une confession in extremis ^ conceptions qui ont poussé tant d'êtres humains à l'athéisme et au désespoir.

Examinons les principaux dogmes et mystères dont l'ensemble constitue l'enseignement des Eglises chrétiennes. Nous en trouvons l'exposé dans tous les catéchismes orthodoxes.

C'est d'abord cette étrange conception de l'Être divin qui aboutit au mystère de la Trinité, un seul Dieu en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

Jésus avait apporté au monde une notion de la divinité peu connue au judaïsme. Le Dieu de Jésus n'est plus le despote partial et jaloux qui

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protège Israël contre les autres peuples; c'est le Dieu, père de l'humanité. Toutes les nations, tous les hommes sont ses enfants. C'est le Dieu «nqui tout vit, s'agite et respire, immanent dans la nature et dans la conscience humaine.

Pour le monde païen comme pour les Juifs, cette notion de Dieu contenait toute une révolution morale. A des hommes qui étaient arrivés à tout diviniser et à craindre tout ce qu'ils avaient divinisé, la doctrine de Jésus révélait l'existence d'un seul Dieu, Créateur et Père, par qui tous les hommes sont frères et au nom de qui ils se doivent assistance et affection. Elle rendait possible la communion avec ce Père, par l'union fraternelle des membres de la famille humaine. Elle ouvrait à tous la voie de la perfection par l'amour du prochain et le dévouement à l'humanité.

Cette doctrine, simple et grande à la fois, devait élever l'esprit humain jusqu'à des hauteurs imposantes, vers ce Foyer divin, dont chaque homme peut sentir en lui le rayonnement. Comment cette idée si pure de la Divinité, qui pouvait régénérer le monde, a-t-elle été transformée au point de devenir méconnaissable?

C'est là le résultat des passions et des intérêts matériels, qui entrèrent en action dans le monde chrétien après la mort de Jésus.

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La notion de la Trinité, tirée d'une légende îndoue qui était l'expression d'un symbole, vint obscurcir et dénaturer cette haute idée de Dieu. L'intelligence humaine pouvait s'élever jusqu'à cette conception de l'Être éternel qui embrasse l'univers et donne la vie à toute créature. Elle ne peut s'expliquer comment trois personnes s'unissent pour constituer un seul Dieu. La question de consubstantialité n'élucide en rien le problème. En vain nous ferait- on observer que rhomme ne peut connaître la nature de Dieu. Ici, il ne s'agit pas des attributs divins, mais de la loi des nombres et de la mesure, loi qui règle tout dans l'univers, même les rapports rattachant la raison humaine à la Raison suprême des choses.

Pourtant cette conception trinitaire, si obscure, si incompréhensible, avait un grand avantage aux yeux de l'Eglise. Elle lui permettait de faire de Jésus-Christ un Dieu. Elle donnait au puissant Esprit qu'elle considère comme son fondateur, une autorité, un prestige dont l'éclat rejaillissait sur elle et assurait son pouvoir. C'est là le secret de son adoption par le concile de Nicée. Les discussions et les troubles que cette question souleva, agitèrent les esprits pendant trois siècles ; ils ne cessèrent que par la proscription des évêques ariens, ordonnée par l'em-

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pereur Constance, et le bannissement du pape Libère, qui avait refusé de sanctionner la décision du concile (i).

La divinité du Christ, rejetée par trois conciles, parmi lesquels le plus important fut celui d'Antioche (269), est proclamée en ces termes, en 325, par celui de Nicée :

« L'Église de Dieu, catholique et apostolique, ana- « thématise ceux qui disent qu 'il y avait un temps « où le Fils n'existait pas, ou qu'il n'existait pas « avant d'avoir été engendré. »

Cette déclaration est en contradiction formelle avec les vues des apôtres. Alors que tous croyaient le Fils créé par le Père, les évêques du quatrième siècle proclament le Fils égal au Père, « éternel comme lui, engendré et non créé », donnant ainsi un démenti au Christ lui-même, lequel disait et répétait : « Mon Père est plus grand que « moi. »

Pour justifier cette affirmation, l'Eglise s'appuie sur certaines paroles du Christ qui, si elles sont exactes, ont été mal comprises, mal interprétées. Par exemple, dans Jean (x, 33) il est dit ; « Nous te lapidons, parce qu'étant homme, tu « te fais Dieu. »

(1) Voir, poxiv les détails de ces faits, E. Bellemare, Spirite et Chrétien, p. 212.

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La réponse de Jésus détruit cette accusation et révèle sa pensée intime: « N'est-il pas écrit « dans votre loi : J'ai dit : Vous êtes des dieux? » {Jean, x, 34) (i).

« Si elle a appelé dieux ceux à qui la parole de « Dieu est adressée.,. » {Jean^ x, 35.)

Chacun sait que les anciens, Latins et Orientaux, appelaient dieux tous ceux qui, à un titre quelconque, s'élevaient au-dessus du commun des hommes (2). Le Christ, à cette qualification abi^sive, préférait celle de fils de Dieu pour désigner ceux qui recherchaient et observaient les enseignements divins. C'est ce qu'il explique dans le verset suivant :

u Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront « appelés fils de Dieu. » {Matth., v, 9.)

Les apôtres donnaient le même sens à cette expression :

« Tous ceux qui sont conduits par l'esprit de Dieu, « sont enfants de Dieu. » (Saint Paul, Ép. aux Bomains, Yiiif

Jésus le confirme en plusieurs circonstances:

(1) Ces paroles se rapportent au passage suivant du psaume lxxxii, v. 6 : « J'ai dit : Vous êtes dieux et vous êtes « tous enfants du Très-Haut. »

(2) Voir note complémentaire, n» 8.

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« Direz-vous que je blasphème, moi que le Père « a sanctifié et qu'il a envoyé dans le monde, parce « que j'ai dit: Je suis le fils de Dieu ? » (Jea/z, x,^ 36) (I).

Jésus répond à un Israélite : « Pourquoi m'appelles- « tu bon? Personne n'est bon, sinon Dieu seul. » (Luc, XVIII, 19.) — « Je ne puis rien faire par moi- « même. Je ne cherche point à faire ma volonté, mais « la volonté du Père qui m'a envoyé. » {Jean, v, 3o.)

Les paroles suivantes sont plus explicites encore :

« Vous cherchez à me tuer, moi qui suis un hommes « qui vous ai dit la vérité que j'ai apprise de Dieu. » {Jean, vm, 4o.)

c( Si vous m'aimez, vous vous réjouirez de ce que « je vais à mon Père, car mon Père est plus grand (( que moi. » (Jean, xiv, 28.)

Jésus dit à Madeleine : « Va vers mes frères « et dis-leur que je monte vers mon Père et votre « Père, vers mon Dieu et votre Dieu. » {Jean, xx, 17.)

Ainsi, bien loin d'énoncer l'idée sacrilège qu'il était Dieu, en toutes circonstances Jésus parle de l'Être infini comme la créature doit parler du

(1) Si, dans son langage parabolique, Jésus se dénomme parfois fils de Dieu, il se désigne bien plus fréquemment sous le titre de fils de l'homme. Cette expression se retrouve soixante-seize fois dans les Évangiles.

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Créateur, ou bien comme un subordonné parle de son seigneur.

Sa mère elle-même ne croyait pas à sa divinité, et pourtant qui eût été plus autorisé à l'admettre? N'avait-elle pas reçu la visite de Pange lui annonçant la venue de TEnfant, béni parle Très- Haut et conçu par sa grâce (i)? Pourquoi, alors, cherclie-t-elle à entraver son œuvre, en s'imaginant qu'il a perdu l'esprit (2)? Il y a là une contradiction manifeste.

De leur côté, les apôtres ne voyaient en Jésus qu'un missionnaire, un envoyé d'en haut, un esprit supérieur, sans doute, par ses lumières et ses vertus, mais un esprit humain. Leur attitude envers lui, leur langage, le prouvent clairement. S'ils l'avaient considéré comme un Dieu, ne se seraient-ils pas prosternés devant lui, n'est-ce pas à genoux qu'ils lui eussent adressé la parole? Tandis que leur déférence et leur respect ne dépassaient pas ce que l'on doit à un maître, à un homme éminent. C'est d'ailleurs ce titre de maître (en hébreu rabbi), qu'ils lui décernaient habituellement. Les Évangiles en font foi. Quand ils l'appellent Christ, ils ne voient dans cette qualification que le synonyme d'envoyé de Dieu :

(1) Luc, I, 26-28.

i2) Marc, m, 21.

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« Pierre répondit : Tu es le Christ ! » {Marc^ viii, 29.)

La pensée des apôtres se trouve expliquée, éclairée, par certains passages des Actes (11, 22). Pierre s'adresse à la foule:

« Hommes Israélites, écoutez mes paroles. Jésus « le Nazaréen a été un homme (virum), approuvé de « Dieu parmi vous, par les effets de sa puissance, « par les miracles qu'il a faits par lui au milieu de « vous. »

On trouve la même pensée exprimée en Luc, XXIV, 19 :

« Jésus de Nazareth a été un prophète puissant en « œuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le « peuple. »

Si les premiers chrétiens avaient cru à la divinité du Christ, s'ils en avaient fait un dieu, il est fort probable que leur religion se serait noyée dans la multitude de celles qu'admettait l'empire romain^ relevant chacune de divinités particulières. La flamme d'enthousiasme qui animait les apôtres, l'énergie invincible des martyrs, avaient leur source dans la résurrection de Jésus. Le considérant comme un homme semblable à eux, ils voyaient dans cette résurrection la preuve manifeste de leur propre immortalité.

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Saint Paul confirme très nettement cette opinion, lorsqu'il dit:

« Si les morts ne ressuscitent pas , Jésus-Christ « n'est donc pas ressuscité, et si Christ n'est pas « ressuscité, notre prédication est vaine et votre foi « est vaine aussi. Il se trouverait même que nous « sommes de faux témoins par rapport à Dieu, car '( nous avons rendu de lui ce témoignage qu'il a res- « suscité Jésus-Christ ; or il ne Fa point ressuscité, « si les morts ne ressuscitent point (i). »

Ainsi, pour les disciples de Jésus, comme pour tous ceux qui étudient attentivement et sans passion le problème de cette merveilleuse existence, le Christ, selon Texpression qu'il s'applique lui-même, n'est que le « prophète » de Dieu, c'est-à-dire l'interprète, le porte-parole de Dieu, un esprit doué de facultés spéciales, de pouvoirs exceptionnels, et non supérieurs à la nature humaine. Sa clairvoyance, ses inspirations, le don de guérir qu'il possédait à un si haut point, se retrouvent à différentes époques et à divers degrés chez d'autres hommes.

On peut constater l'existence de ces facultés chez les médiums de nos jours, non pas groupées, réunies, de manière à constituer une personnalité puissante comme celle du Christ, mais

(1) I Cor., XV, 13-15.

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dispersées, réparties à un grand nombre d'individus. Lesguérisons de Jésus ne sont pas des miracles (i), elles sont les effets d'un pouvoir fluidique et magnétique que nous retrouvons, plus ou moins développé, chez certains guérisseurs de notre époque. Ces pouvoirs sont sujets à des variations, à des intermittences que nous constatons chez le Christ lui-même, comme le prouvent ces versets de l'Évangile de Marc (vi, 4, 5):

« Et Jésus leur dit : Un prophète n'est méprisé que « dans sa patrie, dans sa maison et dans sa famille. « Et il ne put faire là aucun miracle. »

Tous ceux qui ont observé de près les phénomènes du spiritisme, du magnétisme et de la suggestion, et ont remonté des effets à la cause qui les produit, tous ceux-là savent qu'il existe une grande analogie entre les guérisons opérées par le Christ et celles obtenues par nos praticiens modernes. Comme lui, mais avec moins

(1) Ce que Ton nomme miracles, ce sont des phénomènes produits par l'action de forces inconnues, que la science découvre tôt ou tard. Il ne peut y avoir de miracle dans le sens de dérogation aux lois naturelles. Par la violation de ces lois, le désordre et la confusion pénétreraient dans le monde. Dieu ne peut avoir établi des lois pour les violer ensuite. Il nous donnerait ainsi le plus mauvais exemple, car, si nous violons la loi, pourrons-nous être frappés, alors que Dieu, source de la loi, l'aura lui-même méconnue ?

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de force et de succès, les guérisseurs spirites traitent les cas d'obsession et de possession, et à l'aide de passes, d'attouchements, par l'imposition des mains, délivrent les malades des maux causés par l'influence des Esprits impurs, de ceux que TEcriture désigne sous le nom de démons :

« Et le soir étant venu, on lui présenta plusieurs « démoniaques dont il chassa les mauvais Esprits par « sa parole ; il guérit tous ceux qui étaient malades. » {Matth., vin, i6.)

La plupart des maladies nerveuses proviennent des troubles causés par des influences étrangères, dans notre organisme fluidique ou périsprit. La médecine, qui étudie simplement le corps matériel, n'a pu découvrir la cause de ces maux et les remèdes applicables. Aussi estelle presque toujours impuissante à les guérir. L'action fluidique de certains hommes, soutenue par la volonté, la prière et l'assistance des Esprits élevés, peut faire cesser ces troubles, rendre à l'enveloppe fluidique des malades ses vibrations normales, et contraindre les mauvais Esprits à la retraite. C'est ce qu'obtenaient facilement Jésus et, après lui, les apôtres et les saints.

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Les connaissances répandues parmi les hommes par le spiritualisme moderne, nous permettent de mieux comprendre, de mieux définir la haute personnalité du Christ. Jésus était un missionnaire divin, doué de grands pouvoirs, et un médium incomparable. Luimême l'affirme :

« Je n'ai point parlé de moi-même, mais celui qui « m'a envoyé, le Père, m'a lui-même prescrit ce que « je dirais et de quoi je parlerais. » (Jean, xii, 49-)

A toutes les races humaines, à toutes les grandes époques de l'histoire, Dieu a envoyé ses missionnaires, Esprits supérieurs, arrivés par leurs eff'orts et leurs mérites au plus haut degré de la hiérarchie spirituelle. On peut suivre à travers les temps la trace de leurs pas. Leurs fronts dominent de haut la foule des humains, qu'ils ont pour tâche de diriger vers les sommets intellectuels. Le Ciel les a armés pour les luttes de la pensée ; de lui, ils ont reçu courage et puissance.

Jésus est un de ces missionnaires divins, et il est le plus grand de tous. Dépouillé de la fausse auréole de sa divinité, il nous paraît plus impo-

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sant. Ses souffrances, ses défaillances, sa résignation, nous laissaient presque insensibles venant d'un Dieu. Elles nous touchent, elles nous émeuvent profondément chez un frère. Jésus est de tous les enfants des hommes le plus digne d'admiration. Il est bien grand lorsqu'il enseigne sur la montagne, parmi la foule des humbles. Il est plus grand encore sur le Calvaire, lorsque l'ombre de sa croix s'étend sur le monde, au soir du supplice.

Nous voyons en lui l'homme arrivé au point final de son évolution, et c'est dans ce sens qu'on peut l'appeler dieu, conciliant ainsi les partisans de sa divinité avec ceux qui la nient. L'humanité et la divinité du Christ représentent les points extrêmes de son individualité, comme elles le sont pour tout être humain. Au terme de son évolution, chacun de nous deviendra un a Christ » et ne fera plus qu'un avec le Père; il sera parvenu à Tétat divin.

Le passage de Jésus sur la terre, ses enseignements, ses exemples, ont laissé des traces ineffaçables, et son influence s'étendra sur les siècles à venir. Aujourd'hui encore, il préside aux destinées du globe sur lequel il a vécu, aimé, souffert. Gouverneur spirituel de ce monde, il est venu l'entraîner par son sacrifice dans la voie du bien. Et c'est aussi sous sa di-

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rection occulte, c'est avec son appui que s'opère cette révélation nouvelle, qui, sous le nom de spiritualisme moderne, vient rétablir sa doctrine, rendre aux hommes le sentiment de leurs devoirs, la connaissance de leur nature et de leurs destinées.

Le péché originel est le dogme fondamental sur lequel repose tout l'édifice des dogmes chrétiens. Idée vraie, au fond, mais fausse dans la forme et dénaturée par l'Eglise. Vraie en ce sens, que l'homme souffre de l'intuition qu'il conserve des fautes commises dans ses vies antérieures, et des conséquences qu'elles entraînent pour lui. Cependant cette souffrance est personnelle et méritée. Nul n'est responsable des fautes d'aulrui, s'il n'y a participé. Présenté sous son aspect dogmatique, le péché originel, qui punit toute la postérité d'Adam, c'est-à-dire l'humanité entière, de la désobéissance du premier couple, pour la sauver ensuite par une iniquité plus grande, l'immolation d'un juste, est un outrage à la raison et à la morale, considérées dans leurs principes essentiels : la justice et la

bonté. Il a plus fait pour éloigner l'homme de la croyance en Dieu, que toutes les attaques et toutes les critiques de la philosophie.

Ce n'est pas impunément, en effet, que l'on tente de séparer, dans la pensée et dans la conscience, l'idée de Dieu et celle de justice. On jette par là le trouble dans les âmes, et Ton provoque un travail mental qui aboutit forcément à la ruine d'une des deux idées. Or, c'est l'idée de Dieu qui a failli périr, car l'homme ne peut voir en Dieu que la plus haute personnification de la justice, de la sagesse et de l'amour. Toutes les perfections doivent se trouver réunies en rÈtre éternel .

De son passé coupable, Thomme a perdu le souvenir précis, mais il en a conservé le vague sentiment. De là est venue cette conception du péché originel, que l'on retrouve dans plusieurs religions, et de l'expiation qu'il nécessite. Cette conception erronée a donné naissance à celles de la chute, du rachat et de la rédemption par le sang du Christ, aux mystères de l'incarnalion de la vierge-mère, de l'immaculée conception, en un mot à tout l'échafaudage du catholicisme (i).

(1) « La déchéance de l'humanité en Adam, » — dit l'abbé de Noirlieu dans son Catéchisme philosophique à l'usage des gens du monde, — « et sa réparation en Jésus-Christ sont

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Tous ces dogmes constituent une véritable négation de la raison et de la justice divine, si on les prend à la lettre, comme le veut l'Église, et dans leur sens matériel.

Il n'est pas admissible que Dieu ait créé l'homme et la femme à la condition qu'ils ne s'instruiraient pas. Il est moins admissible encore qu'il ait, pour une seule désobéissance, condamné leur postérité et l'humanité entière à la mort et à l'enfer.

« Que penserait-on, » — dit avec raison E. Bellemare, — « d'un juge qui condamnerait un « homme sous le prétexte qu'il y a des milliers « d'années, un de ses ancêtres a commis un (( crime? » C'est cependant le rôle odieux que le catholicisme attribue au juge suprême, à Dieu.

C'est par de telles données que se justifient l'éloignement et la haine que certains penseurs ont conçus pour l'idée de Dieu. C'est là ce qui explique, sans l'excuser, l'accusation véhémente d'un écrivain célèbre : Dieu, c'est le mal!

Si on considère le dogme du péché originel

« les deux grands faits sur lesquels repose le christianisme. « Sans le dogme du péché originel, on ne conçoit plus la « nécessité du Rédempteur. Aussi rien n'est enseigné plus « explicitement par l'Église que la chute d'Adam et sès « funestes conséquences pour tous ses descendants. »

et de la chute pour ce qu'il est réellement, c'està-dire comme un mythe, une légende orientale, tels qu'il s'en trouve dans toutes les cosmogonies antiques; si on souffle sur ces chimères, aussitôt tout l'édifice des dogmes et des mystères s'écroule. Que restera-t-il alors du christianisme, peut-on me demander? Il restera ce qu'il y a en lui de vraiment grand, de vivant^ de rationnel, c'est-à-dire tout ce qui est susceptible d'élever et de fortifier l'humanité.

Reprenons notre examen. La souveraineté de Dieu, nous disent les théologiens, se manifeste par la prédestination et la rédemption. Dieu étant souverain absolu, sa volonté est la cause dernière et décisive de tout ce qui s'accomplit dans l'univers. Augustin est l'auteur de ce dogme, qu'il établit dans sa lutte contre les Manichéens, partisans de deux principes opposés : le bien et le mal, et contre Pélage, qui revendiquait les droits de la liberté humaine. Toutefois, Augustin s'en rapporte, pour défendre son dogme, à l'autorité de saint Paul, véritable créateur de la doctrine de la prédestination, dont l'exposé, peu concluant pour nous, se trouve au chapitre ix de VÉpîire aux Romains.

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Selon saint Paul, dont la théorie a été reprise successivement par Augustin, par les réformateurs du seizième siècle, puis par Jansénius, Pascal, etc., l'homme ne peut faire son salut par ses propres œuvres, sa nature le portant invinciblement au mal.

Cette inclination funeste est le résultat de la chute du premier homme et de la corruption qui en découle sur l'humanité entière, cette corruption étant devenue l'héritage de tous les fils d'Adam. C'est par la conception que se transmet aux enfants le péché des parents. Ce dogme s'appelle le traducianisme, et les Églises chrétiennes ne semblent pas s'apercevoir que, par cette affirmation monstrueuse, elles se font les alliées du matérialisme, qui proclame la même théorie sous le nom de loi de l'hérédité.

Tous les hommes, perdus par le péché d'Adam, seraient livrés à la damnation éternelle si Dieu, dans sa miséricorde, n'eût trouvé un moyen de les sauver. Ce moyen, c'est la rédemption. Le fils de Dieu s'est fait homme. Dans sa vie terrestre, il a accompli la volonté de son Père et donné satisfaction à sa justice, en s'offrant en holocauste pour le salut de tous ceux qui se rattachent à son Église.

Il résulte de ce dogme que les fidèles ne sont pas sauvés par un exercice de leur libre volonté^

ni par leurs propres mérites, car il n'y a pas de libre arbitre en face de la souveraineté de Dieu^ mais par l'effet d'une grâce que Dieu accorde à ses élus. En poussant cet argument dans toutes ses conséquences logiques, on pourrait dire ; C'est Dieu qui attire les élus; c'est Dieu qui endurcit les pécheurs. Tout se fait par la prédestination divine. Adam n'a donc pas péché par son libre arbitre. C'est Dieu, souverain absolu, qui Ta prédestiné à la chute.

Ce dogme aboutit à des résultats si déplorables, que Calvin lui-même, qui l'a affirmé avec toutes ses conséquences, l'appelle, en parlant des hommes prédestinés à l'éternelle damnation ^ un « décret horrible » (decreium horribile), « Mais Dieu a parlé, ajoute-t-il, et la raison « doit se soumettre. »

Dieu a parlé ! Où et par qui a-t-il parlé ? Dans^ des textes obscurs, œuvre d'une imagination troublée.

Et, pour imposer de telles vues, pour les asseoir dans les esprits, Calvin n'a pas reculé devant l'emploi de la violence. Le bûcher de Servet nous l'atteste.

Logique terrible qui, procédant de vérités, mal comprises, comme nous l'avons dit [plus haut, se confond dans ses propres sophismes et en appelle au fer et au feu pour s'imposer et

trancher des questions inextricables, pour élucider un imbroglio créé par l'ignorance et les passions.

(( Comment, — ripostait Pélage à Augustin, — « Dieu nous pardonne nos propres péchés et il (( nous attribuerait ceux d'autrui ? »

« Il y a, — dit saint Paul (i), — un seul Dieu, (( et un seul médiateur (2) entre Dieu et les « hommes : Jésus-Christ, homme. »

Médiateur, c'est-à-dire intermédiaire, médium incomparable, trait d'union qui unit l'humanilé à Dieu, voilà Jésus ! Médiateur et non rédempteur, car ridée de rédemption ne supporte pas l'examen. Elle est contraire à la justice divine; elle est contraire à l'ordre majestueux de l'univers. Parmi les mondes qui roulent dans Tespace, la terre n'est pas le seul lieu de douleur. Il est d'autres séjours de souffrance 011 les âmes, captives dans la matière, apprennent, comme ici-bas, à dompter leurs vices et à acquérir des qualités qui leur faciliteront l'accès des mondes heureux.

(1) I" Ép. à Timothée, 11, 5.

(2) Cette expression de médiateur est appliquée en outre trois fois à Jésus par l'auteur de VÉpître aux Hébreux,

Si le sacrifice de Jésus était nécessaire pour sauver l'humanité terrestre, Dieu devrait le même secours aux autres humanités malheureuses. Mais le nombre des mondes inférieurs où dominent les passions matérielles étant illimité, le fils de Dieu serait condamné par là même à des souffrances et à des sacrifices sans fin. Une telle hypothèse est inadmissible.

Par son sacrifice, disent d'autres théologiens, Jésus a « vaincu le péché et la mort, caria mort « est le salaire du péché et un effroyable dé- » sordre dans la création » (i).

Cependant, on meurt depuis la venue de Jésus comme l'on mourait avant lui. La mort, considérée par certains chrétiens comme une conséquence du péché et une punition de l'être, est pourtant une loi naturelle et une transformation nécessaire au progrès et à l'élévation de l'âme. Elle ne peut être un élément de désordre dans l'univers. La juger de cette façon, n'est-ce pas méconnaître la sagesse divine? C'est ainsi qu'en partant d'un point de vue erroné^ les hommes d'Eglise en arrivent aux conceptions les plus étranges.

Lorsqu'ils affirment que, par sa mort, Jésus

(1) De Pressensé, Jésus-Christ, son temps, sa vie, son œuvre, p. 654. On retrouve cette opinion chez plusieurs auteurs catholiques.

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s'est offert à Dieu en holocauste pour le rachat de l'humanité, cela n'équivaut-il pas à dire, pour ceux qui croient à la divinité du Christ, qu'il s'est offert à lui-même? Et de quoi a-t-il racheté les hommes ? Ce n'est pas des peines de l'enfer, puisque l'on nous répète chaque jour que les hommes morts en état de péché mortel sont condamnés aux peines éternelles.

Le mot de péché n'exprime lui-même qu'une idée confuse. La violation de la loi amène en chaque être un amoindrissement moral , une révolte de la conscience, qui est une cause de souffrance tintime et une diminution des perceptions animiques. Ainsi l'être se punit lui-même. Dieu n'intervient pas ; il ne peut être ni atteint, ni offensé, car Dieu est l'infini et l'absolu ; aucun être ne saurait lui causer un tort quelconque.

Si le sacrifice de Jésus a racheté les hommes du péché, pourquoi baptise-t-on encore? Cette rédemption, dans tous les cas, ne peut s'étendre qu'aux seuls chrétiens, à ceux qui ont connu et accepté la doctrine du Nazaréen. Elle aurait donc laissé en dehors de sa sphère d'action la plus grande partie de l'humanité ? Encore aujourd'hui, il y a sur terre un milliard d'hommes qui vivent en dehors des Eglises chrétiennes, dans l'ignorance de leurs lois, privés de cet enseignement sans l'observation duquel, nous dit-on,

« il n'y a pas de salut ». Que penser de vues aussi opposées aux véritables principes de justice et d'amour qui régissent les mondes ?

Non, la mission du Christ n'était pas de racheter par son sang les fautes de l'humanité. Le sang, même d'un Dieu, ne saurait racheter personne. C'est nous-mêmes qui devons nous racheter de l'ignorance et du mal ; rien d'extérieur à nous ne le pourrait. Voilà ce que les Esprits affirment par milliers sur tous les points du monde. Des sphères de lumière où tout est paix et sérénité, le Christ est descendu dans no& régions obscures et troublées, pour nous montrer le chemin qui mène vers Dieu : tel est son sacrifice. L'effusion d'amour qu'il répand sur les hommes, son identification avec eux dans leurs joies comme dans leurs peines: telle est la rédemption qu'il nous offre et qu'il dépend de nous d'accepter. D'autres, avant lui, ont poussé les peuples dans la voie du bien et de la vérité. Aucun ne l'a fait avec cette exquise douceur, avec cette tendresse profonde qui caractérise l'enseignement de Jésus. Aucun n'a su, comme lui,, nous apprendre à pratiquer les vertus modestes et cachées. Là est la puissance, la grandeur morale de l'Evangile ; là est l'élément vital du christianisme, qui s'affaisse sous le poids des dogmes bizarres dont il est surchargé.

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Le dogme des peines éternelles doit retenir notre attention. Arme redoutable entre les mains du prêtre aux âges de foi, menace suspendue sur la tête de l'homme, il a été pour l'Église un moyen incomparable de domination.

D'où vient cette conception de Satan et de l'enfer ? Uniquement des fausses notions que le passé nous a léguées de l'idée de Dieu. Toute l'humanité primitive a cru aux: dieux du mal, aux puissances des ténèbres, et cette croyance s'est traduite en légendes efTrayantes, en images terribles, qui se sont transmises de générations en générations et ont inspiré un grand nombre de mythes religieux. Les forces mystérieuses de la nature, dans leurs manifestations, jetaient la terreur dans Fesprit des premiers hommes. Partout autour d'eux, dans l'ombre, ils croyaient voir se dresser des formes menaçantes prêtes à les saisir, à les étreindre. Ces puissances mauvaises, l'homme les a personnifiées, individualisées ; par là, il a créé les dieux du mal. Et ces traditions lointaines, héritage des races disparues, perpétuées d'âge en âge, se retrouvent encore dans les religions actuelles.

De là Satan, l'éternel révolté, l'éternel ennemi du bien, plus puissant que Dieu même, puisqu'il règne en maître sur le monde, et que les âmes, créées pour le bonheur, tombent pour la plupart sous son empire ; Satan, la ruse, la perfidie en personne, et puis l'enfer et ses tortures raffinées, dont la peinture affole les esprits simples.

C'est ainsi que, dans tous les domaines de la pensée, l'homme terrestre a substitué aux pures lumières de la raison, que Dieu lui donna comme un guide sûr, les chimères de son imagination troublée.

Il est vrai que notre époque sceptique et railleuse ne croit plus guère au diable, mais les prêtres n'en continuent pas moins à enseigner son existence et celle de l'enfer. De temps à autre, on peut entendre, du haut de la chaire, se dérouler la description des châtiments réservés aux damnés ou celle des méfaits de Satan. Et il ne s'agit pas ici de modestes chaires de campagne, c'est sous les voûtes de Notre-Dame de Paris que le P. Janvier prononçait ces paroles, lors du carême de 1907 :

« Quantité d'esprits s'imaginent que le démon « n'est qu'un symbole, une figure littéraire ne ré- « pondant à rien dans la création, une poétique fic- « tion, un mot servant à désigner le mal et les pas- « sions : c'est une erreur. Le démon est, dans la

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« doctrine catholique, un être réel, une personnalité « distincte du reste de la nature, ayant sa vie pro- (( pre, son domaine, son action... Mais ce qui est infi- (( niment plus redoutable, c'est Faction ordinaire» « continue, exercée par Satan sur la création, son « intervention réelle et cachée dans la marche des « choses, dans le cours des saisons, dans la germina- « tion des plantes, dans le déchaînement des vents et « des tempêtes (i). »

Ainsi l'Eglise s'enfonce dans les doctrines du passé. Elle continue à proscrire la science et la connaissance, à introduire le démon en toutes choses, jusque dans le domaine de la psychologie moderne. Elle menace des flammes éternelles tout homme qui cherche à s'afïranchir d'un Credo que sa raison et sa conscience repoussent. Entre ses mains, l'Évangile de l'amour est devenu un instrument d'épouvante.

Sans doute, l'Eglise est fondée à recommander la prudence à ses fidèles, mais elle aurait tort de leur interdire les pratiques spirites sous prétexte qu'elles émanent du démon. Est-ce un démon, l'Esprit qui témoigne de son repentir et demande des prières ? Est-ce un démon, celui qui nous invite à la charité, au pardon ? Dans la plupart des cas, Satan, au lieu d'être ce person-

(1) P. Janvier, Exposé de la morale catholique. Le Vice el le Péché. — Voir aussi : La Libre Parole, 3 novembre 1907.

nage plein de ruse et de malice, dépeint par l'Église, manquerait totalement de bon sens, en ne s'apercevant pas qu'il travaille contre .luimême. S'il est de mauvais Esprits, auxquels, à juste titre, pourrait s'appliquer ce terme de démons, il ne faut pas oublier non plus que ces démons sont perfectibles. Ce sont, par exemple, les criminels que la peine de mort envoie dans l'autre vie le blasphème à la bouche et la haine au cœur. Ceux-là répandent en tout temps sur les humains leurs mauvaises influences ; à plus fprte raison en sera-t-il de même, s'ils se présentent aux séances spirites et qu'il n'y ait pas, pour les repousser, un faisceau de volontés énergiques.

Ne suffit-il pas de réfléchir, de considérer un instant l'œuvre divine pour rejeter toute croyance au démon? Comment admettre que le foyer suprême du Bien et du Beau, que la source inépuisable de bonté, de miséricorde, ait pu créer cet être hideux et malfaisant? Comment croire que Dieu lui ait donné, avec la science du mal, tout pouvoir sur le monde, et livré, comme une proie facile, toute la famille humaine ? Non, Dieu n'a pu créer l'immense majorité de ses enfants pour les perdre, pour faire leur malheur éternel ; Dieu n'a pas donné la puissance à celui qui doit en abuser le plus, au

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plus pervers, au plus méchant. Cela est inacceptable, indigne d'une âme qui croit à la justice, à la bonté du Créateur. Admettre Satan et l'enfer éternel, c'est faire injure à la Divinité. De deux choses l'une : ou Dieu a la prescience, et il a su quels seraient les résultats de son œuvre ; en la réalisant, il s'est fait le bourreau de ses créatures. Ou bien il n'a pas prévu ce résultat, il n'a pas la prescience, il est faillible comme son œuvre ; et alors, en proclamant l'infaillibilité du Pape, l'Eglise l'a élevé au-dessus de Dieu. C'est avec de telles affirmations que l'on pousse les peuples au scepticisme, au matérialisme. De ce chef, l'Eglise romaine encourt les plus graves responsabilités.

Quant aux châtiments réservés aux coupables comme sanction pénale et pour assurer l'accomplissement de la loi de justice, il n'est pas besoin d'en chercher d'imaginaires.

Si nous jetons les yeux autour de nous, nous verrons que, partout, sur terre, la douleur nous guette. Il n'est pas nécessaire de sortir de ce monde pour trouver des souffrances proportionnées à toutes les fautes, des conditions expiatoires pour tous les coupables. Pourquoi chercher Penfer dans des régions chimériques ? L'enfer est autour de nous. Quel est le véritable sens de ce mot? Lieu inférieur! Or, la terre est un

des mondes inférieurs de l'univers. La destinée de rhoHime ici-bas est parfois assez dure, et la somme de ses maux assez grande, sans assombrir encore par des conceptions fantastiques les perspectives de l'avenir. De telles vues sont un outrage envers Dieu. Il ne peut y avoir de maux éternels, mais seulement des maux temporaires, appropriés aux nécessités de la loi de progrès et d'évolution. Le principe des réincarnations successives est plus équitable que la notion de l'enfer éternel; il réalise la justice et l'harmonie dans l'univers. C'est au cours de nouvelles et pénibles existences terrestres que le coupable rachète ses fautes passées. La loi de la destinée se tisse, pour chacun de nous, sur la trame de nos actions bonnes et mauvaises, qui, toutes, se répercutent à travers les temps avec leurs conséquences heureuses ou funestes. Ainsi, chacun prépare son ciel ou son enfer.

L'âme, dans la partie inférieure de son évolution, enfermée dans le cercle des vies terrestres, hésitante, incertaine, ballottée entre des attractions diverses, ignorante des grandes destinées qui Tattendent et du but de la création, erre, faiblit, s'abandonne aux passions, aux courants matériels qui l'entraînent. Mais, peu à peu, par le développement de ses forces psychiques, de ses connaissances, de sa volonté, Tâme s'élève,

s'affranchit des influences inférieures et plane dans les régions divines.

Un temps viendra où le mal ne sera plus la condition de cette vie, où les êtres, purifiés par la souffrance, après avoir reçu la longue éducation des siècles, quitteront la voie obscure pour s'avancer vers l'éternelle lumière. Les humanités, unies par les liens d'une solidarité étroite et d'une profonde affection, marcheront de progrès en progrès, de perfections en perfections, vers le grand foyer, vers le but suprême, qui est Dieu, accomplissant ainsi cette œuvre du Père qui n'a pas voulu la perte, mais le bonheur et l'élévation de tous ses enfants.

Le principal argument des défenseurs de la théorie de Tenfer est que l'offense faite par l'homme, être fini, à Dieu, être infini, est, par suite, infinie et mérite une peine éternelle. Or, tout mathématicien nous dira que le rapport d'une quantité finie à l'infini est nul. On pourrait retourner l'argument et dire que l'homme, ignorant et fini, ne saurait offenser l'infini et que son offense est nulle par rapport à celui-ci. Il ne peut faire de mal qu'à lui-même, en retardant son élévation et en s'attirant les souffrances que tout acte coupable engendre.

Les chefs de l'Église sont-ils réellement convaincus de Texistence de l'enfer éternel, et ne voient-ils pas plutôt là un épouvantail illusoire, mais nécessaire à la conduite de l'humanité? C'est ce qu'on pourrait croire en commentant les paroles suivantes de saint Jérôme, le traducteur de la Vulgate :

« ...Tels sont les motifs sur lesquels s'appuient « ceux qui veulent faire entendre qu'après les sup- <( plices et les tourments^ il y aura des soulagements, « ce que Von doit cacher quant à présent à ceux à qui « la crainte est utile, afin que, redoutant les suppli" <( ces, ils s'abstiennent de pécher (Quœ mine abscon- « denda sunt ab his quibus timor est utilis, ut, dum <i supplicia reformidant, peccare désistant) (i). »

Il est vrai que saint Jérôme n'a pas craint de faire figurer, dans le texte de l'Évangile selon saint Matthieu, ces expressions : « le feu éternel, le supplice éternel ». Mais les mots hébreux que Ton a ainsi traduits ne semblent nullement avoir le sens que les Latins leur ont attribué (2).

(1) Saint Jérôme, Œuvres, édition bénédictine de 1704, t. III, col. 514. Saint Jérôme cite les textes suivants : /?o m., XI, 25, 26, 32 ; Michée, vu, 9, 19, etc.

(2) Le mot éternel, qui se rencontre fréquemment dans les Écritures, ne paraît pas devoir être pris à la lettre, mais comme une de ces expressions emphatiques, hyperboliques, habituelles aux Orientaux. Nous avons tort d'oublier que tout est images et symboles dans leurs écrits. Que de pro-

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Telle ne peut être la pensée de celui qui a dit : « Dieu ne veut qu'aucun de ces petits périsse. » Ces paroles sont coniirmées par celles des apôtres :

« Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et «viennent à la connaissance de la vérité. » (Saint Paul, I Timoth., ii, 4-)

(( Dieu est le sauveur de tous les hommes. » (Saint Paul, I Timoth.^ iv, lo.)

« Dieu ne veut qu'aucun homme périsse, mais que « tousviennentà la pénitence.» (Saint Pierre, 11 ni, 9.)

messes, prétendues éternelles, faites au peuple hébreu ou à ses chefs, n'ont eu qu'une réalisation restreinte ! Où est cette terre que les Israélites devaient posséder éternellement — in seternum — {Pentateuqae, passim) ? Où sont ces pierres du Jourdain, que Dieu annonçait devoir être, pour son peuple, un monument éternel [Josué, iv, 7) ? Où est cette lignée de Salomon, qui devait régner éternellement sur Israël (I Paralipom., XXII, 10) et tant d'autres promesses identiques ? Dans tous ces cas, le mot éternel paraît signilier simplement de longue durée. Le terme hébreu ôlam, traduit par éternel, a pour racine le verbe âlam, cacher. Il exprime une période dont la fin est inconnue. Il en est de même du mot grec aîon et du mot latin œternitas. Celui-ci a pour racine œlas, âge. Éternité, dans le sens où nous entendons ce terme aujourd'hui, se dirait en grec aidlos et en latin sempiternus, de semper, toujours. (Voir abbé J. Petit, Résurrection du mois d'avril 1903.) Les peines éternelles signifieraient alors : sans durée limitée. Pour qui n'en voit pas le terme, elles sont éternelles. Les mêmes formes de langage sont usitées par les poètes latins Horace, Virgile, Stace et d'autres. Tous les monuments impériaux dont ils parlent doivent avoir, disentils, une durée éternelle.

Plusieurs, parmi les Pères de TÉglise, abondent dans le même sens. C'est d'abord le maître d'Origène, saint Clément d'Alexandrie, qui dit :

« Le Christ sauveur opère finalement le salut de « tous, et non pas seulement de quelques privilégiés. « Le souverain Maître a tout disposé, soit dans l'en- « semble, soit dans les détails, pour que ce but défi- « nitif fût atteint (i). »

C'est ensuite saint Grégoire de Nysse qui se prononce de la manière la plus formelle contre j 'éternité des peines. Pour lui :

« Il y a nécessité que l'âme immortelle soit purifiée « de ses souillures et guérie de toutes ses maladies, « Les épreuves terrestres ont pour objet d'opérer cette « guérison, qui s'achève après la mort, lorsqu'elle « n'a pu être achevée dès cette vie. Quand Dieu fait « souffrir le pécheur, ce n'est pas dans un esprit de « haine ni de vengeance ; il veut ramener l'âme à « lui, qui est la source de tout bonheur. Le feu de ^< la purification ne dure que pendant un temps con- « venable, et le seul but de Dieu est de rendre défi-

nitivement tous les hommes participants des biens *i qui constituent son essence (2). »

(1) Tiré de VExamen critique des doctrines de la Religion chrétienne, de Patrice Laroque. Les paroles sont citées en grec.

(2) Ihid.

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De nos jours, c'est Mgr Méric, directeur de Saint-Sulpice, qui expose très longuement, dans ses ouvrages, la théorie de la mitigation des peines (i). Et l'Eglise, sentant peut-être que ridée d'un enfer éternel a fait son temps, ne s'est pas opposée à la publication de cette thèse.

La notion du purgatoire, moyen terme adopté par l'Eglise, est issue des mêmes préoccupations. Celle-ci a reculé devant Ténormité des peines éternelles, appliquées à certaines fautes légères. La question du purgatoire est de la plus haute importance, car elle peut constituer un lien, un trait d'union entre les doctrines catholiques et celles du spiritualisme moderne. Dans la pensée de rÉglise romaine, le purgatoire est un lieu non défini, indéterminé. Rien n'empêche le catholique de concevoir les peines purificatrices de l'âme sous la forme de vies planétaires ultérieures, tandis que le protestant orthodoxe, pour adopter la notion des vies successives, est obligé de faire table rase de ses croyances, où le purgatoire n'a aucune place.

Dans la plupart des cas, le purgatoire, c'est la vie terrestre et les épreuves qu'elle comporte. Gela, les premiers chrétiens ne l'ignoraient pas. L'Église du moyen âge a écarté cette explication.

(1) Mgr MÉRIC, VAulre Vie, t. II, appendice.

qui eût entraîné Taffirmation de la pluralité des existences de l'âme et la ruine de Tinstitution des indulgences, source de grands profits pour les pontifes romains. On sait quels abus en sont sortis.

En réalité, Satan n'est qu'une allégorie. Satan, c'est le symbole du mal. Mais le mal n'est pas un principe éternel, coexistant avec le bien. Il passera. Le mal, c'est l'état transitoire des êtres en voie d'évolution.

Il n'y a ni lacune ni imperfection dans l'univers. L'œuvre divine est harmonique et parfaite. Cette œuvre, Thomme n'en voit qu'un fragment, et cependant il veut la juger d'après ses perceptions restreintes. L'homme, par sa vie présente, n'est qu'un point dans le temps et dans l'espace. Pour juger la création, il lui faudrait l'embrasser tout entière, mesurer la chaîne des mondes qu'il est appelé à parcourir, et la succession des existences qui l'attendent au sein des siècles à venir^ Ce vaste ensemble échappe à ses conceptions ; delà ses erreurs ; de là l'infirmité de ses jugements.

Presque toujours, ce que nous appelons le mal n'est que la souffrance ; mais celle-ci est

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nécessaire, car, seule, elle mène à la compréhension. Par elle, l'homme apprend à différencier, à analyser ses sensations.

L'âme est une étincelle sortie de l'éternel foyer créateur. C'est par la souffrance qu'elle arrive à son plein éclat, à la pleine conscience d'elle-même. La douleur est comme l'ombre qui fait ressortir et apprécier la lumière. Sans la nuit, contemplerions-nous les étoiles ? La douleur brise la chaîne des fatalités matérielles et ouvre à l'âme des échappées vers la vie supérieure.

Au point de vue physique, le mal, la souffrance, sont souvent des choses relatives et de pure convention. Les sensations varient à l'infini suivant les personnes ; agréables pour les unes, elles seront douloureuses pour les autres. Il est des mondes très différents du milieu terrestre, 011 tout serait pénible pour nous, alors que d'autres hommes y peuvent vivre commodément.

Si nous faisons abstraction du milieu étroit où nous vivons, le mal ne nous apparaîtra plus comme une cause fixe, un principe immuable, mais comme des effets passagers, variant suivant les individus, se transformant et s'alténuant avec leur perfectionnement.

L'homme, ignorant au début de sa course, doit

développer son intelligence et sa volonté par des efforts constants. Dans sa lutte contre la nature, son énergie se trempe, son être moral s'affirme et grandit. C'est grâce à cette lutte que le progrès se réalise, que se poursuit l'ascension de l'humanité, montant d'étapes en étapes, de degrés en degrés, vers le bien et le mieux, conquérant elle-même sa prépondérance sur le monde matériel.

Si l'homme avait été créé heureux et parfait, il serait resté confondu dans la perfection divitie ; il n'aurait pu individualiser le principe spirituel qui est en lui. Il n'y aurait eu ni travail^ ni efforts, ni progrès dans l'univers; rien que l'immobilité, l'inertie. L'évolution des êtres serait remplacée par une morne et monotone perfection. Ce serait le paradis catholique.

Sous le fouet de la nécessité, sous Taiguillon du besoin et de la douleur, l'homme marche, avance, s'élève, et de vies en vies, de progrès en progrès, arrive à poser sur le monde le sceau de son intelligence et de sa domination.

Il en est de même du mal moral. Comme le mal physique, ce n'est là qu'un aspect passager, une forme transitoire de la vie universelle. L'homme fait le mal par ignorance, par faiblesse, et ses actes réagissent sur lui. Le mal est la lutte qui se produit entre les puissances infé-

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rieures de la matière et les puissances supérieures qui constituent son être pensant, son véritable moi. Mais, du mal et de la souffrance naîtront un jour la félicité et la vertu. Quand l'âme aura vaincu les influences matérielles, ce sera pour elle comme si le mal n'avait jamais existé.

Ce n'est donc pas l'enfer qui lutte contre Dieu ; ce n'est pas Satan qui jette ses filets sur le monde. Non, c'est l'âme humaine qui cherche sa voie dans l'ombre, c'est elle qui fait effort pour s'affirmer dans sa personnalité grandissante, et, après bien des défaillances, des chutes et des relèvements, dompte ses vices, conquiert la force morale et la vraie lumière. C'est ainsi que, lentement, d'âge en âge, à travers le flux et le reflux des passions, le progrès s'accentue, le bien se réalise.

L'empire du mal, ce sont les mondes inférieurs et ténébreux ; c'est la foule des âmes arriérées qui s'agitent dans les voies de l'erreur et du crime, tourbillonnant dans le cercle des existences matérielles, et, sous le choc des épreuves, sous le fouet de la douleur, émergent lentement de cet abîme d'ombre, d'égoïsme et de misère, pour s'illuminer des rayons de la science et de la charité. Satan, c'est l'ignorance, c'est la matière et ses lourdes influences ; Dieu, c'est

LES DOGMES, LES SA.CREMENTS, LE CULTE iAl

la connaissance, c'est la clarté sublime, dont un reflet éclaire toute conscience humaine.

La marche de l'humanité se poursuivra vers les hauts sommets. L'esprit moderne s'affranchira de plus en plus des préjugés du passé. La vie perdra l'aspect farouche des siècles de fer^ pour devenir le champ pacifique et fécond oà l'homme travaillera au développement de ses facultés et de ses quaUtés morales.

Nous n'en sommes pas encore là : le mal n'est pas éteint sur la terre, la lutte n'est pas terminée. Lés vices, les passions couvent au fond de l'âme humaine. Des conflits redoutables, des tempêtes sociales sont à craindre. Partout, de sourds grondements, des revendications ardentes se font entendre. La lutte est nécessaire dans les mondes de la matière, nécessaire pour arracher l'homme à sa torpeur, à ses jouissances grossières, pour préparer l'avènement d'une société nouvelle. Comme l'étincelle jaillit du choc des cailloux, ainsi, du choc des passions peut surgir un idéal nouveau, une forme plus haute de la justice, sur laquelle l'humanité modèlera ses institutions.

Déjà l'homme moderne sent augmenter en lui la conscience de son rôle et de sa valeur. Bientôt, il se sentira rattaché à l'univers, participant à sa vie immense ; pour toujours, il se saura citoyen du ciel. Par son intelligence, par son

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âme, riiomme saura agir, collaborer à l'œuvre universelle ; à son tour, il deviendra créateur, ouvrier de Dieu.

La révélation nouvelle lui aura appris à se connaître, à connaître la nature de l'âme, son rôle et ses destinées. Elle lui montrera le double pouvoir qu'il possède sur le monde de la matière et sur le monde de Tesprit. Toutes les incohérences, toutes les contradictions apparentes de l'œuvre divine s'expliqueront pour lui. Ce qu'il appelait le mal physique et le mal moral, tout ce qui lui apparaissait comme la négation du bien, du beau, du juste, tout s'unifiera dans les lignes d'une œuvre puissante et forte, dans l'harmonie de lois sages et profondes. L'homme verra se dissiper le rêve effrayant, le cauchemar de la damnation; il élèvera son âme vers l'espace que remplit la pensée divine, vers l'espace d'où descend le pardon de toutes les fautes, le rachat de tous les crimes, la consolation pour toutes les douleurs, vers l'espace rayonnant où règne l'éternelle miséricorde.

Les puissances de l'enfer se seront évanouies pour jamais ; le règne de Satan aura pris fin ; l'âme, affranchie de ses terreurs, se rira des fantômes qui, si longtemps, l'ont épouvantée !

Parlerons-nous de la résurrection de la chair, dogme d'après lequel les atomes de notre corps charnel, éparpillés, dispersés en mille corps nouveaux, doivent se réunir un jour, reconstituer notre enveloppe et figurer au dernier jugement ?

Les lois de révolution matérielle, la circulation incessante de la vie, le jeu des molécules qui passent en courants innombrables de formes en formes, d'organismes en organismes, rendent cette théorie inadmissible. Le corps humain se modifie constamment ; les éléments qui le composent se renouvellent entièrement en quelques années. Aucun des atomes actuels de notre chair ne se retrouvera à la mort, pour peu que notre vie se prolonge, et ceux qui constitueront alors notre enveloppe seront dispersés aux quatre vents du ciel.

La plupart des Pères deTEglise l'entendaient autrement, ils connaissaient Texistence du périsprit, de ce corps fluidique, subtil, impondérable, qui est l'enveloppe permanente de l'âme, avant, pendant et après la vie terrestre ; ils l'appelaient corps spirituel. Saint Paul, Origène et les Pères alexandrins, affirmaient son exis-

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tence. Pour eux, les corps des anges et des élus, formés de cet élément subtil, étaient « in- « corruptibles, déliés, ténus et souverainement « agiles » (i).

Aussi n'attribuaient-ils la résurrection qu'à ce corps spirituel, lequel résume en sa substance quintessenciée toutes les enveloppes grossières, tous les vêtements périssables que Tâme a revêtus, puis abandonnés, dans ses pérégrinations à travers les mondes.

Le périsprit, en pénétrant de son énergie toutes les matières passagères de la vie terrestre, est bien, en effet, le corps essentiel.

La question était, par là, simplifiée. Cette croyance des premiers Pères au corps spirituel jetait, en outre, d'assez vives lumières sur le problème des manifestations occultes.

TertuUien dit [De Carne Chrisii, ch. vi) :

« Les anges ont un corps qui leur est propre et se « pouvant transfigurer en une chair humaine ; ils « peuvent, pour un temps, se faire voir aux hommes « et communiquer visiblement avec eux. »

Que Ton étende aux Esprits des morts le pouvoir que TertuUien attribue aux anges, et voilà le phénomène des matérialisations et des apparitions expliqué !

(1) Voir note complémentaire, 9.

D'un autre côté, si l'on consulte les Ecritures avec attention, on remarquera que le sens grossier attribué de nos jours par l'Eglise à la résurrection n'est nullement justifié. On n'y rencontrera pas les termes : résurrection de la chair, mais plutôt ressusciter d'entre les morts {a morluis resurgere), et, dans un sens plus général : la résurrection des morts {resurreciio morlaorum). La différence est grande.

D'après les textes, la résurrection prise dans le sens spirituel, c'est la renaissance à la vie de l'Aju-delà, la spiritualisation de la forme humaine pour ceux qui en sont dignes, et non l'opération chimique qui reconstituerait des éléments matériels ; c'est l'épuration de l'âme et de son périsprit, canevas fluidique sur lequel le €orps matériel est formé pour le temps de la vie terrestre.

C'est ce que l'apôtre s'évertuait à faire entendre (i) :

« L'homme est semé dans la corruption, il se « reconstruit dans l'incorruptibilité ; il est semé « dans l'ignominie, il se reconstruit dans la gloire ; « il est semé dans Finfirmité, il se reconstruit dans « la puissance. // est semé corps animal, il se recon-

(1) I Épn, aux Corinthiens, xv, 42-50 (traduit sur le texte grec) ; voir aussi xv, 52-56 ; Épît. aux Philipp., m, 21 ; puis saint Jean, v, 28 et 29 ; saint Ignace, Épît. aux Tralliens, ix, 1.

CHRISTIANISME ET SPIRITISME

« stmit corps spirituel... Je vous le dis, mes frères, « la chair et le sang ne peuvent hériter le royaume « de Dieu, ni la corruption hériter Tincorruptibi- « lité. »

Plusieurs théologiens adoptent cette interprétation, en donnant aux corps ressuscités des propriétés inconnues à la matière charnelle, en les faisant « lumineux^, agiles comme des esprits, « subtils comme Péther, et impassibles » (i).

Tel est le véritable sens de la résurrection des morts, comme l'entendaient les premiers chrétiens. Si l'on voit, à une époque postérieure, apparaître dans certains documents, et en particulier dans le symbole apocryphe des apôtres, le mot de résurrection de la chair, c'est toujours dans le sens de réincarnation (2), — c'est-à-dire de retour à la vie matérielle, — acte par lequel l'âme revêt une nouvelle chair pour parcourir le champ de ses existences terrestres.

Le christianisme, sous le triple aspect qu'il a revêtu de nos jours : catholicisme romain,

(1) Abbé Petit, la Rénovation religieuse, pp. 48-53. Voir aussi note n° 9, à la fin de ce volume.

(2) Abbé Petit, ouvrage cité, p. 53.

protestantisme orthodoxe, ou religion grecque, ne s'est donc pas constitué tout d'une pièce et en un seul moment, comme certains le croient, mais lentement, à travers les siècles, au milieu de tâtonnements, de luttes acharnées, de déchirements profonds. Chaque dogme, s'édifiant sur un autre, venait affirmer ce que les temps antérieurs avaient nié. Le dix-neuvième siècle luimême a vu promulguer deux des dogmes les plus contestés, les plus controversés, ceux de l'immaculée conception et de l'infaillibilité papale, dont un prêtre catholique de grande valeur a pu dire : « Ils inspirent peu de vénération, lorsqu'on « a vu comment on les fait (i). »

Cependant, cette œuvre des siècles, dont la tradition ecclésiastique a fait une doctrine inintelligible, aurait pu devenir le vêtement d'une religion raisonnable, conforme aux données de la science et aux exigences du sens commun, si, au lieu de prendre chaque dogme à la lettre, on avait voulu voir en lui une image, un transparent symbole. En le dépouillant de son caractère surnaturel, on pourrait presque toujours trouver en lui une idée philosophique, un substantiel enseignement.

Par exemple, la Trinité, définie par l'Église

(1) Père Marchal, l'Esprit consolateur, p. 24.

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« un seul Dieu en trois personnes », ne serait, à ce point de vue, qu'un concept de l'esprit représentant la Divinité sous trois aspects essentiels ; la Loi, vivante et immuable : c'est le Père ; la Raison ou sagesse éternelle : c'est le Fils ; l'Amour, puissance créatrice et fécondante : c'est le Saint-Esprit.

L'incarnation du Christ, c'est la divine sagesse descendant du ciel dans l'humanité, y prenant corps, pour former un type de perfection morale offert en exemple aux hommes, qu'il initie à la grande loi du sacrifice.

Le péché originel, la faute dont l'homme est responsable, c'est celle de ses vies antérieures, qu'il doit tâcher d'effacer par son mérite, son courage et sa résignation dans l'épreuve.

On pourrait expliquer ainsi, d'une façon simple, claire, rationnelle, tous les dogmes anciens du christianisme, ceux qui découlent de la doctrine secrète enseignée dans les premiers siècles et dont on a perdu la clé, méconnu le sens.

Quant aux dogmes modernes, on ne peut voir en eux qu'un produit de l'ambition sacerdotale. Ils n'ont été promulgués que pour rendre plus complet l'asservissement des âmes.

Mais, si profonde que soit la pensée philosophique cachée sous le symbole, elle ne saurait suffire désormais à une restauration des croyan-

ces humaines. Les lois supérieures et les destinées de l'âme nous sont révélées par des voix plus autorisées que celles des penseurs de l'antiquité ; ce sont celles des êtres qui habitent Tespace et vivent de cette vie fluidique, qui sera la nôtre un jour.

Cette révélation servira de base aux croyances de Tavenir, car elle apporte une démonstration éclatante de cet Au-delà dont Tâme a soif, de ce monde spirituel auquel elle aspire, et que les religions lui ont présenté jusqu'ici sous des formes si incomplètes ou si chimériques.

L'explication rationnelle des dogmes peut s'étendre aux sacrements, institutions respectables, si on les considère comme des figures symboliques , comme des moyens d'entraînement moral et de discipline religieuse, mais qu'on ne saurait prendre à la lettre, dans le sens imposé par l'Église.

Ce que nous avons dit du péché originel nous conduit à considérer le baptême comme une simple cérémonie d'initiation ou de consécration, car l'eau est impuissante à débarrasser l'âme de ses souillures.

La confirmation ou imposition des mains était

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l'acte de transmission des dons fluidiques, du pouvoir de l'apôtre à une autre personne, qu'il mettait ainsi en relations avec l'invisible (i). Ce pouvoir se justifiait par des mérites acquis au cours de vies antérieures.

La pénitence et la rémission des péchés ont donné naissance à la confession, publique d'abord et faite à d'autres chrétiens ou directement à Dieu, puis auriculaire dans l'Eglise catholique et s'adressant au prêtre. Celui-ci, devenu seul arbitre, a jugé ce moyen indispensable pour s'éclairer et discerner les cas où l'absolution est méritée. Mais peut-il jamais se prononcer avec certitude? La contrition du pénitent, nous dit l'Eglise, est nécessaire. Et cette contrition, comment établir qu'elle est réelle et suffisante? La décision du prêtre découle de l'aveu des fautes; est-il jamais certain que cet aveu soit complet?

Si nous consultons tous les textes sur lesquels repose l'institution de la confession (2), nous n'y trouverons qu'une chose: c'est que l'homme doit convenir de ses torts envers le prochain; c'est qu'il doit avouer ses fautes devant Dieu. De ces textes se dégage plutôt cette considération : la conscience individuelle est sacrée ; elle relève

(1) Actes, VIII, 17 ; — xix, 6, etc.

(2) Matth., III, 6 ; Luc, xviii, 13 ; Jacques, Épît., v, 16 ; Jean, I Épît., I, 9 ; etc.

directement de Dieu. Rien n'y vient justifier la prétention du prêtre de s'ériger en juge.

Que dit saint Paul, en parlant de la communion et de ceux qui en sont dignes :

(( Que chacun s'éprouve soi-même. » (I Epttre aux Corinthiens^ xi, 28.)

Il reste muet en ce qui concerne la confession, considérée de nos jours comme indispensable en pareille circonstance.

Saint Jean Ghrysostome, dans un cas semblable, s'écrie :

« Révélez votre vie à Dieu ; confessez vos péchés <( à Dieu ; confessez-les à votre juge, en le priant, « sinon de la voix, au moins mentalement^ et priez-le « de telle sorte qu'il vous pardonne.» (Homélie XXXI sur VÉptt. aux Hébreux.)

La confession auriculaire n'a jamais été pratiquée dans les premiers temps du christianisme ; elle ne vient pas de Jésus-Christ, mais des hommes.

Quant à la rémission des péchés^, déduite de ces paroles célèbres du Christ: « Ce qui est lié « sur la terre sera lié dans les cieux », il semble que cette forme de langage s'applique plutôt aux habitudes, aux goûts matériels contractés par

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l'esprit durant la vie terrestre, et qui l'enchaînent fluidiquement à la terre après sa mort.

Puis vient l'Eucharistie ou présence réelle du corps et du sang de Jésus-Christ, l'hostie consacrée, le sacrifice de la croix renouvelé tous les jours, sur les milliers d'autels de la catholicité, à la voix du prêtre, et l'absorption par les fidèles du corps vivant et saignant du Christ, selon la formule du catéchisme du concile de Trente :

« Ce n'est pas seulement le corps de Jésus-Christ « qui est contenu dans l'Eucharistie, avec tout ce « qui constitue un corps véritable, comme les os et « les nerfs ; c'est Jésus-Christ tout entier. »

D'où vient ce mystère affirmé par l'Eglise ? De paroles de Jésus, prises à la lettre, et qui avaient un caractère purement symbolique. Ce caractère est nettement indiqué, d'ailleurs, par la phrase qu'il ajoute : « Faites ceci en mémoire de (( moi (i). » Par là, le Christ écarte toute idée de présence réelle. Il n'a évidemment voulu parler que de son corps spirituel, personnifiant l'homme régénéré par l'esprit de charité et d'amour. La communion entre l'être humain et la nature divine s'opère par l'union morale avec Dieu ; elle se réalise par les élans puissants de l'âme

(1) Luc, XXII, 19 ; I Cor., xi, 23-25.

vers son Père, par des aspirations constantes vers le foyer divin. Toute cérémonie matérielle est vaine, si elle ne correspond à un état élevé de la pensée et du cœur. Ces conditions étant remplies, elle établit, au contraire, comme à l'origine, un rapport mystérieux entre l'homme fervent et le monde invisible. Des influences magnétiques descendent sur cet homme et sur l'assemblée dont il fait partie, et plusieurs en ressentent les bienfaits.

Le culte religieux est un hommage légitime rendu à la Toute-Puissance ; c'est l'élévation de Pâme vers son Créateur, le rapport naturel et essentiel de l'homme avec Dieu. Les pratiques de ce culte sont utiles ; les aspirations qu'elles éveillent, la poésie consolatrice qui en découle, sont un soutien pour l'homme, une protection contre ses passions. Mais, pour parler à l'esprit et au cœur du croyant, le culte doit être sobre dans ses manifestations ; il doit renoncer à un déploiement de richesse matérielle toujours nuisible au recueillement et à la prière. Il ne doit laisser aucune place aux superstitions puériles. Simple et grand dans ses formes, il doit donner l'impression de la majesté divine.

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Dans les âges lointains, le culte extérieur a presque toujours dépassé les limites que lui assigne une foi pure et élevée. Emporté par le fanatisme religieux résultant de son ignorance et de son infériorité morale, l'homme a offert à la Divinité des sacrifices sanglants ; le prêtre a enfermé l'esprit des générations dans un réseau de cérémonies terrifiantes.

Les temps ont changé; l'intelligence s'est développée ; les mœurs se sont adoucies ; mais l'oppression sacerdotale se manifeste encore de nos jours, dans ces rites sous lesquels Fidée de Dieu se voile et s'obscurcit, dans ce cérémonial dont le luxe et l'éclat captivent les sens et détournent la pensée du but élevé qu'elle poursuit. Ne sent-on pas sous ce faste, sous ces pompes brillantes du catholicisme, un esprit de domination qui cherche à tout envahir, à tout enlacer, et, sous ces formes diverses, par ces pratiques extérieures, s'éloigne de plus en plus du véritable idéal chrétien ?

Il est nécessaire, il est urgent que le culte rendu à Dieu redevienne simple, austère dans son principe comme dans ses manifestations. Que de progrès se réaliseraient, si le culte, pratiqué dans la famille, permettait à tous ses membres, groupés et recueillis, d'élever, dans un même élan de foi, leurs pensées et leurs cœurs

vers l'Éternel ; si, à des époques fixées, tous les croyants se réunissaient pour entendre, d'une bouche autorisée, la parole de vérité ! Alors, la doctrine de Jésus, mieux comprise, serait aimée et pratiquée; le culte, redevenu simple et sincère, exercerait une action efficace sur les âmea.

Malgré tout, le culte romain s'obstine à con- ' server des formes empruntées aux anciennes religions orientales, formes qui ne disent plus rien au cœur et sont pour les fidèles une habitude routinière, sans influence sur leur vie morale. Il persiste à s'adresser à Dieu, depuis deux mille ans, dans une langue que l'on ne comprend plus, avec des paroles que les lèvres murmurent, mais dont on ne saisit plus le sens.

Toutes ses manifestations tendent à détourner l'homme de l'étude approfondie et de la réflexion, pour développer en lui la vie contemplative. Les longues prières, le cérémonial éclatant occupent les sens, entretiennent l'illusion et habituent la pensée à fonctionner mécaniquement, sans le concours de la raison.

Toutes les formes du culte romain sont un legs du passé. Ses cérémonies, ses vases d'or et d'argent, ses chants, ses processions, l'eau lustrale, sont un héritage du paganisme. Au brahmanisme, on a emprunté Tautel, la flamme sacrée qui y brûle, le pain et la liqueur du soma con-

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sacrés à la Divinité. Du bouddhisme, on a copié le célibat des prêtres et la hiérarchie sacerdotale. La chasuble fut imitée des prêtres du soleil ; la soutane noire, empruntée aux sacrificateurs de Mithra ; la chasuble dorée était en usage dans les temples égyptiens ; la mitre vient des mages de la Ghaldée, et la crosse des augures romains.

Une lente substitution s'est produite, dans laquelle on retrouve les vestiges des croyances évanouies. Les dieux païens sont devenus des démons. Les divinités des Phéniciens et des Assyriens : Baal-Zeboud (Belzébuth), Astaroth^ Lucifer, furent transformés en puissances infernales. Les démons du platonicisme, qui étaient des esprits familiers, devinrent des diables. Des héros, des personnages révérés en Gaule, en Italie, en Grèce, on fit des saints. On conserva les fêtes religieuses des peuples anciens, en leur donnant des formes à peine différentes, comme celle des Morts. Partout, on greffa sur le culte antique un culte nouveau, qui en était, sous d'autres noms, la reproduction. Les dogmes chrétiens eux-mêmes se retrouvent dans l'Inde et la Perse.

Le Zend-Avesta (i), comme la doctrine chré^ tienne, contient les théories de la chute et de

(1) Emile Burnouf, la Science des religions, p. 222.

la rédemption, celle des bons et des mauvais anges, la désobéissance initiale de l'homme et la nécessité du salut par la grâce.

Sous cet amas de formes matérielles et de conceptions surannées, au milieu de ce pesant héritage des religions disparues qui constitue le christianisme moderne, on a peine à reconnaître la pensée du fondateur. Certes, les auteurs de l'Évangile n'avaient prévu ni les dogmes, ni le culte, ni le sacerdoce. Rien de semblable ne se trouve dans la pensée évangélique. Nul n'a été, moins que Jésus, imbu de l'esprit sacerdotal ; nul n'a été moins épris des formes, des pratiques extérieures. Tout en lui est sentiment, élévation de la pensée, pureté de cœur et simplicité.

Sur ce point, ses successeurs ont complètement méconnu ses intentions. Entraînés par les instincts matériels qui dominent dans l'humanité, ils ont surchargé la religion chrétienne d'un pompeux appareil, sous lequel l'idée-mère est étouffée.

« Ne souffrez pas qu'on vous appelle maîtres » (i), avait dit Jésus, et les papes se font appeler Sainteté et se laissent encenser ! Ils ont oublié l'exemple de l'apôtre Pierre disant au

(1) Matîh., XXIII, 8.

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centurioQ Corneille, prosterné à ses pieds : « Lève-toi, je ne suis qu'un homme (i) ! » Ils ne songent plus que, semblables au Maître, ils auraient dû rester doux et humbles de cœur ; l'orgueil les a envahis. Dans l'Église s'est constituée une hiérarchie imposante, basée, non plus sur les dons spirituels, comme aux premiers temps, mais sur une autorité purement humaine. A l'influence d'en haut, qui seule dirigeait l'Église primitive, s'est substitué peu à peu le principe d'obéissance passive aux règles fixées. Mais tôt ou tard la pensée du Maître, rétablie dans sa pureté première, brillera d'un nouvel éclat. Les formes religieuses passeront; les institutions humaines s'écrouleront ; la parole du Christ vivra éternellement, pour vivifier les âmes et régénérer les sociétés.

VIIL — Décadence du Christianisme.

Dix-neuf siècles se sont écoulés depuis les temps du Christ, dix-neuf siècles d'autorité pour l'Église, dont douze de pouvoir absolu. Quelles sont, à l'heure actuelle, les conséquences de son enseignement ?

(1) Actes, X, 26.

DÉCADENCE DU CHRISTIANISME

Le christianisme avait pour mission de recueillir, d'expliquer, de répandre la doctrine de Jésus, d'en faire la règle d'une société meilleure et plus heureuse. A-t-il su accomplir cette grande tâche ? « On juge l'arbre à ses fruits », dit rÉcriture. Regardez l'arbre du christianisme. Ploie-t-il sous le poids de fruits d'espérance et d'amour ?

L'arbre est toujours gigantesque, sans doute, mais, parmi ses rameaux, que de branches ont été coupées, mutilées ; combien d'autres se sont desséchées, combien sont restées infécondes ! Le pèlerin de la vie s'arrête, épuisé, sous son ombre, et c'est en vain qu'il y cherche le repos de l'âme, la confiance, la force morale nécessaire pour reprendre sa course. Il aspire à des ombrages plus salutaires ; il convoite un aliment plus savoureux ; instinctivement, ses regards explorent l'horizon.

A l'heure présente, dans ce siècle de progrès, l'homme ne sait encore rien de l'avenir, rien du sort qui l'attend à la fin de l'étape terrestre. La foi en l'immortalité est bien faible chez beaucoup de ceux qui se disent les disciples du Christ ; parfois leurs espérances vacillent sous le souffle glacé du scepticisme. Les fidèles couchent leurs morts dans le cercueil, et, avec les coups de marteau qui frappent la bière, le doute

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pesant tombe sur leurs âmes et les étreint.

Le prêtre connaît sa faiblesse ; il se sait fragile, sujet à Terreur comme ceux qu'il a la prétention de diriger, et, si ce n'était sa situation matérielle et sa dignité qui sont en question, il reconnaîtrait son insuffisance et cesserait d'être un aveugle, conducteur d'aveugles. Car celui qui, ne sachant rien de la vie future et de ses véritables lois, s'érige en conducteur des autres, devient Thomme dont parle l'Évangile :

« Si un aveugle en conduit un autre, ils tombent « tous deux dans la fosse. » (Mat th., xv, 14.)

L'obscurité s'e&t faite dans le sanctuaire. Il n'est pas un évêque qui paraisse savoir, sur les conditions de la vie d'outre-tombe, ce que savait le moindre initié des temps anciens, le plus humble diacre de la primitive Église.

Au dehors, régnent le doute, l'indifférence, l'athéisme. L'idéal chrétien a perdu son influence sur le peuple ; la vie morale s'est affaiblie. La société, ignorante du but élevé de l'existence, se jette avec frénésie à la conquête des jouissances matérielles. Une période de trouble et de décomposition s'est ouverte, période qui aboutirait à l'abîme et à la ruine, si déjà, ponfusément, un nouvel idéal ne commençait à poindre et à éclairer les intelligences.

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D'où vient l'état de choses actuel ?

Pendant douze siècles, l'Église a dominé, pétri à sa guise l'âme humaine et la société entière. Tous les pouvoirs étaient dans sa main. Toutes les autorités étaient en elle ou venaient d'elle. Elle régnait sur les esprits et sur les corps ; elle régnait par la parole et par le livre, par le fer et par le feu. Elle était maîtresse absolue dans le monde chrétien : aucun frein, aucune borne ne limitait son action. Qu'a-t-elle fait de cette société ? Elle se plaint de sa corruption, de son scepticisme, de ses vices. Songet-elle qu'en l'accusant, elle s'accuse elle-même ? Cette société est son œuvre ; la vérité, c'est qu'elle a été impuissante à la diriger, à l'améliorer. La société sceptique et corrompue du dix-huitième siècle est sortie de ses mains. Ce sont les abus, les excès, les erreurs du sacerdoce qui ont engendré son état d'esprit. C'est l'impossibilité de croire aux dogmes de l'Eglise qui a poussé l'humanité vers le doute et la négation.

Le matérialisme a pénétré le corps social jusqu'aux moelles. Mais à qui la faute ? Si les âmes avaient trouvé dans la religion, telle qu'elle leur était enseignée, la force morale, les consolations, la direction spirituelle dont elles avaient besoin, se seraient- elles détachées de

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ces Eglises, qui ont bercé dans leurs mains puissantes tant de générations ? Auraient-elles cessé de croire, d'espérer et d'aimer ?

La vérité est que l'enseignement de l'Eglise n'a pas réussi à satisfaire les intelligences et les consciences. Il n'a pu dominer les mœurs ; il a jeté partout l'incertitude, le trouble de la pensée, d'où est venue l'hésitation dans le devoir et, pour beaucoup, la ruine de toute espérance.

Alors qu'au comble de la puissance, l'Église n'a pu régénérer l'humanité, comment le pourrait-elle aujourd'hui? Ah ! peut-être, si elle abandonnait ses palais, ses richesses, son culte fastueux et théâtral, l'or et la pourpre ; si, couverts de bure, le crucifix à la main, les évêques, les princes de l'Église, renonçant à leurs biens matériels et devenant, comme Christ, des vagabonds sublimes, allaient prêcher aux foules le véritable évangile de paix et d'amour, alors peut-être Thumanité croirait en eux. L'Église romaine ne paraît pas disposée à jouer ce rôle ; l'esprit du Christ semble l'abandonner de plus en plus. Il ne reste guère en elle qu'une forme extérieure, une apparence, sous laquelle repose le cadavre d'une grande idée.

Les Églises chrétiennes, dans leur ensemble, ne subsistent que par ce qui reste en elles de

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morale évangélique ; leur conception du monde, de la vie, de la destinée, est devenue lettre morte. Que penser, en effet, d'un enseignement qui a forcé les hommes à croire, à affirmer pendant des siècles l'immobilité de la terre et la création du monde en six jours ? Que penser d'une doctrine qui voit, dans la résurrection de la chair, l'unique moyen de rendre les morts à la vie ? Que dire de cette croyance d'après laquelle les atomes de notre corps, depuis longtemps disséminés, doivent un jour se réunir ? Au regard des données nouvelles qui, chaque jour, viennent éclairer le problème de la survivance, tout cela n'est qu'un rêve d'enfant.

Il en est de même de l'idée de Dieu. Le plus grave reproche que Ton puisse adresser à l'enseignement des Eglises, c'est d'avoir faussé, dénaturé, Tidée de Dieu et, par là, de l'avoir rendue odieuse à beaucoup d'esprits. L'Eglise romaine a toujours imposé aux foules la crainte de Dieu. C'était là un sentiment nécessaire pour réaliser son plan de domination, pour courber l'humanité à demi barbare sous le principe d'autorité, mais un sentiment dangereux, parce qu'après avoir fait longtemps des esclaves, il a fini par faire des révoltés ; un sentiment malsain, celui de la peur, qui, après avoir porté rhomme à craindre, l'a poussé à haïr. Dans la

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Puissance suprême, il n'a vu que le Dieu des châtiments effroyables et des peines éternelles, le Dieu au nom duquel se sont dressés les échafauds et les bûchers, au nom duquel le sang a coulé dans les salles de torture. Delà est sortie cette réaction violente, cette négation furieuse, cette haine de l'idée de Dieu, du Dieu despote et bourreau, haine traduite par ce cri, qui retentit de toutes parts aujourd'hui, dans nos demeures, sur nos places, dans nos feuilles publiques : Ni Dieu ni maître I

Et si vous ajoutez à cela la discipline terrible imposée aux fidèles par l'Eglise du moyen âge^ les jeûnes, les macérations, la crainte perpétuelle de la damnation, les scrupules exagérés, un regard, une pensée, une parole coupables étant passibles des peines de l'enfer, vous comprendrez quel sombre idéal, quel régime d'épouvante l'Église a fait peser pendant des siècles sur le monde, le poussant au renoncement envers tout ce qui constitue la civilisation, la vie sociale, pour ne songer qu'au salut personnel, au mépris des lois naturelles, qui sont les lois divines.

Ah î ce n'est pas là ce qu'enseignait Jésus, lorsqu'il parlait du Père, lorsqu'il affirmait ce seul, ce véritable principe du christianisme, l'amour, sentiment qui féconde l'âme, la relève

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de tout abaissement, ouvre une issue aux puissances affectives qu'elle contient, sentiment d'où peut sortir encore la rénovation, la régénération de l'humanité.

Car nous ne pouvons connaître Dieu et nous rapprocher de lui que par l'amour ; lui seul attire et vivifie. Dieu est tout amour ; pour le comprendre, il faut développer en soi ce principe divin. Il faut cesser de vivre dans la sphère du moi, pour vivre dans la sphère du divin qui embrasse toutes les créatures. Dieu est en tout hômme qui sait aimer. Aimer et cultiver ce qu'il y a de divin en nous et dans Thumanité, e^est là le secret de toute progression, de toute élévation. Il a été dit : « Aime Dieu par-dessus « toute chose et ton prochain comme toi-même. »

C'est par là que les grandes âmes chrétiennes se sont élevées à des hauteurs sublimes. C'est par là que les Vincent de Paul, les François d'Assise et d'autres ont pu réaliser des œuvres qui font l'admiration des siècles. Leur ardente charité n'était pas inspirée par le dogme catholique : c'est dans l'Evangile que ces nobles esprits ont puisé la foi et l'amour dont ils étaient animés.

Si les préceptes évangéliques avaient prévalu, le christianisme serait à l'apogée de sa puissance et de sa gloire. Aussi faudra-t-il revenir

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aux purs enseignements du Christ, si l'on veut relever et sauver la religion ; car, si la religion du pouvoir a sa grandeur, plus grande est celle de l'amour ; si la religion de la justice est grande, plus grande est celle du pardon et de la miséricorde. Ce sont là les principes véritables et la base réelle du christianisme.

Il en a été de la conception du monde et de la vie comme de l'idée de Dieu. Longtemps l'Église a imposé aux intelligences cette vieille théorie, qui faisait, de la terre, le corps central le plus important de l'univers ; du soleil et des astres, des tributaires s'agitant autour d'elle. Les cieux étaient comme une voûte solide; audessus trônait l'Eternel, entouré des armées célestes; au-dessous de la terre, les lieux profonds, inférieurs, les enfers. Le monde, créé il y a six mille ans, devait avoir une fin prochaine ; delà une menace permanente, suspendue sur l'humanité. Avec la fin du monde coïncidera le jugement terrible, dé.flnitif, universel, qui verra tous les morts sortir des tombeaux, revêtus de leurs corps charnels, pour comparaître devant le tribunal de Dieu.

L'astronomie moderne a détruit ces conceptions. Elle démontre que notre globe est un simple membre de la grande famille des corps célestes, que les profondeurs du ciel sont peu-

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plées d'astres en nombre infini. Partout, des terres, des soleils, des sphères, en voie de formation, de développement ou de décroissance, nous racontent les merveilles d'une création incessante, éternelle, où les formes de la vie se multiplient, se succèdent et se renouvellent, comme les enfantements d'une pensée souveraine.

Parmi ces mondes qui roulent dans l'immensité des cieux, notre terre est un grain de sable, un atome perdu dans l'espace. Cet atome, l'Eglise persiste à le croire seul habité. Mais la science, la philosophie, la révélation des Esprits, nous montrent la vie s'épanouissant à la surface de ces mondes et s'élevant de degrés en degrés, à travers de lentes transformations, vers un idéal de beauté et de perfection. Partout, des peuples, des races, des humanités innombrables poursuivent leurs destinées, au sein de l'harmonie universelle.

L'Eglise enseigne qu'un premier homme a paru sur la terre, il y a six mille ans, dans un état de félicité d'où il est tombé par suite de son péché. L'anthropologie préhistorique recule l'existence de l'humanité à des époques beaucoup plus lointaines. Elle nous montre l'homme d'abord à l'état sauvage, d'où il est sorti peu à peu pour s'élever par une progression constante jusqu'à la civilisation actuelle.

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Le globe terrestre n'a pas été créé en six jours; c'est un organisme qui s'est développé à travers les âges. Dans les couches superposées qui s'étendent à sa surface, la géologie voit les phases successives de sa formation. L'observation scientifique, l'étude patiente et persévérante des lois de la vie, a fait reconnaître l'action d'une volonté qui a disposé toutes choses sur un plan déterminé. En vertu de ce plan, les êtres possèdent en eux leur principe d'existence et s'élèvent par des gradations mesurées, de formes en formes, d'espèces en espèces, vers des types toujours plus parfaits. Nulle part n'apparaissent les traces d'une création arbitraire ou miraculeuse, mais plutôt le lent travail d'une création qui s'accomplit par les efforts de chacun et au profit de tous. Partout se révèle l'action de lois sages et profondes, la manifestation d'un ordre universel, d'une pensée divine, qui a laissé à l'être la liberté et les moyens de se développer lui-même, au prix du temps, du travail et des épreuves.

L'Eglise, qui, pendant tant de siècles, a enseigné, régenté, dirigé le monde, a toujours ignoré, en réalité, les véritables lois de l'univers et de la vie. Cependant, ce sont là les œuvres de Celui qu'elle dit représenter, au nom de qui elle prétend parler et enseigner. Ces œuvres,

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elle les a méconnues et les méconnaît encore. Ses explications sur l'ordre et la structure de l'univers, sur la vie de l'âme et son avenir, sur les puissances psychiques de l'être, ont toujours été erronées.

Il a fallu les efforts répétés de la pensée libre et de la science, pour sonder cet immense domaine de la nature, dont l'Eglise disait avoir la garde et l'interprétation. C'est la science seule qui l'a amenée à se rectifier elle-même sur nombre de points, et à distinguer, dans le christianisme, les vérités essentielles des fictions ou allégories.

L'Eglise a longtemps considéré comme hérétiques les savants qui affirmaient le mouvement de la terre. Galilée fut condamné à la prison pour avoir enseigné que le globe se meut (i). Le moine irlandais Virgile fut excommunié pâlie pape Zacharie, pour avoir affirmé qu'il existe des antipodes.

Prenant à la lettre ce qui n'était que figures, l'Eglise ne pouvait croire à la sphéricité du globe, alors que plusieurs passages des Écritures semblent lui imposer quatre coins. Maintenant, elle déclare qu'en parlant de l'immobilité de la terre au centre du monde, les Écritures se plaçaient

(1) Voir, à la noie 10, le texte de la condamnation de Galilée, en 1615.

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au point de vue de l'ignorance antique, et elle s'est ralliée, dans certains cas, au système de Galilée et de Descartes. Mais ce n'est pas sans de longues hésitations, caries ouvrages de Galilée et de Copernic n'ont été effacés de l'Index qu'en i835. Ainsi, l'Eglise est arrivée insensiblement à considérer comme une simple fiction ce qui, autrefois, était un dogme pour elle. Sur ce points c'est donc la science qui l'a aidée à comprendre la Bible.

Il en est de même de ses vues sur la création. La haute antiquité de notre planète et sa lente formation, établies par la science, ont été longtemps condamnées par TEglise, comme opposées au récit de la Genèse. Aujourd'hui, elle cède à la pression des études géologiques et ne voit plus dans ce récit qu'un tableau symbolique de l'œuvre de la nature, se développant à travers le temps, selon un plan divin.

S'en tiendra-t-elle là ? Ne sera-t-elle pas obligée de s'incliner devant l'histoire et devant l'exégèse, comme elle l'a fait devant l'astronomie et la géologie? N'en viendra-t-elle pas à dégager la personnalité du Christ et sa haute mission morale de toutes les hypothèses établies sur son origine et sa nature divines (i) ?

(l) Elle ne semble guère s'y prépai'cr. En 1908 encore,

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Après avoir combattu et renié la science, l'Eglise devra tôt ou tard se ranger derrière elle et s'assimiler ses découvertes, si elle veut vivre. Ses séculaires erreurs n'en resteront pas moins comme un témoignage de son impuissance à s'élever d'elle-même à la connaissance des lois universelles. Et l'on se demandera — l'Eglise s'étant trompée ainsi sur des choses physiques, toujours vérifîables — quel crédit on peut lui accorder en ce qui concerne des doctrines mystiques, restées jusqu'ici en dehors de tout contrôle.

Tout nous démontre que cette partie de son enseignement n'est pas moins défectueuse. Déjà, les manifestations des Esprits des morts, en se multipliant, nous ouvrent, sur les condi^ tions de la vie d'outre -tombe, une source d'éclaircissements, d'aperçus nouveaux, qui viennent ruiner les affirmations du dogme.

Nous ne pouvions plus croire à un monde, à un univers créé de rien, que Dieu gouverne par le miracle et par la grâce. Nous ne pouvons pas croire davantage que la vie soit une œuvre de salut personnel, le travail une flétrissure;, un châtiment, avec l'enfer éternel pour perspective,

«lie excommunie l'abbé Loisy pour avoir exposé dans ses œuvres que la divinité du Christ n'est pas, historiquement, démontrable. (Note de Ja deuxième édition.)

CHRISTIÀNISME ET SPIRITISME

OU bien un purgatoire d'où l'on ne peut sortir que par des prières payées, ou encore un paradis morne et monotone oii nous serions condamnés à vivre sans activité, sans but, à jamais séparés peut-être de ceux que nous avons aimés. Nous ne pouvons plus croire au péché d'Adam retombant sur rhumanité entière, ni au rachat par l'immolation d'un Dieu sur la croix.

La pensée moderne se détache de plus en plus de ces mythes, de ces épouvantails puérils ; elle brise ces toiles d'araignée que l'on a voulu étendre entre elle et la vérité. Elle s'élève chaque jour, et, dans le spectacle des mondes et le grand livre de la nature, dont les pages se déroulent autour d'elle, dans le tableau merveilleux de la vie en ses perpétuelles évolutions, dans cette loi de progrès inscrite au ciel et sur la terre, dans cette loi de liberté et d'amour gravée au cœur de l'homme, elle voit Toeuvre d'un Être qui n'est pas le Dieu fantasque de la Bible, mais la Majesté souveraine, principe éternel de justice, loi vivante du bien, du beau et du vrai, qui remplit l'infini et plane au-dessus des temps.

L'on en vient à se demander comment l'aliment dogmatique de l'Eglise a pu être servi pendant des siècles aux intelligences populaires, alors que la moindre étude de l'univers, le moindre regard jeté sur l'espace nous donnent de la

DÉCADENCE DU CHRISTIANISME 17

vie toujours renaissante, de la Cause suprême -et de ses lois, une idée si imposante, si féconde en grands enseignements, en puissantes inspirations .

A cette idée vient s'ajouter la notion claire et précise du but de Texistence, du but que tous les êtres poursuivent dans leur marche, se rachetant eux-mêmes de ce fonds d'égoïsme et de barbarie, seul péché originel, conquérant pas à pas cette perfection dont Dieu a placé le germ^e en eux, et qu'ils doivent développer parle retour dans la chair, dans la succession de leurs vies à venir.

Ainsi se révèle la pensée de Dieu. Car Dieii, étant la justice absolue, n'a pu vouloir la damnation, ni même le salut par la grâce ou par les mérites d'un sauveur, mais le salut de l'homme par ses propres œuvres et la satisfaction pour nous de réaliser nous-mêmes, avec son aide, notre élévation et notre bonheur.

Malheureusement, cette conception du monde et de la vie, indispensable au développemeiït des sociétés humaines, n'est encore que le partage du petit nombre. La masse erre dans les sentiers de l'existence, ignorante des lois de la nature, n'ayant pour nourriture morale que ce catéchisme enseigné aux enfants dans tous les pays chrétiens, incompréhensible, inintelligible

CHRISTIANISME ET SPIRITISME

pour la plupart, et ne laissant dans l'esprit que peu de traces.

C'est cependant une nécessité impérieuse que tous les hommes possèdent une notion précise du but de la vie; que tous sachent ce qu'ils sont, d'où ils viennent, où ils vont ; comment et pourquoi ils doivent agir.

Cette notion, cette connaissance, quand elle est sûre et élevée, peut les guider, les soutenir aux heures difficiles, les préparer aux luttes inévitables. Sans la connaissance du but de l'existence, il n'est pas de force d'âme, pas de solidarité durable entre les membres d'une même société. C'est l'idée seule qui relie les hommes, c'est le fonds commun des principes et des croyances qui fait l'unité morale dans la société, dans la nation, dans l'humanité.

L'Église seule jusqu'ici a eu le monopole de cette conception du monde, de la vie et de son but ; elle l'enseigne à tous par le catéchisme. Si insuffisants, si obscurs, si démodés que soient les principes de cet enseignement populaire, où la morale chrétienne se mêle à des dogmes surannés, ils font encore à notre époque la force de l'Église et sa supériorité sur la société laïque. Celle-ci n'a encore rien su mettre à la place du catéchisme, et, dans son hésitation ou son impuissance à donner à Tenfant, à l'homme, une

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synthèse, une idée exacte de ses rapports avec Tunivers, avec lui-même, avec ses semblables, avec Dieu, elle abandonne la direction morale du peuple à une institution qui ne représente plus qu'un idéal agonisant, incapable de régénérer les nations. On trouve bien, dans les nouveaux manuels d'enseignement laïque, quelques pages consacrées aux questions morales, à Dieu, à l'âme immortelle, mais ces notions sont fort négligées dans la pratique. L'instituteur, presque toujours dans Timpossibilité de satisfaire aux exigences d'un programme surchargé, manquant lui-même de conviction dans la plupart des cas, néglige ou dédaigne ce côté essentiel de l'enseignement.

Il en résulte, comme nous le disions, que le catéchisme reste le seul moyen d'éducation morale mis à la portée de tous. C'est par lui, par les vues d'ensemble qu'il donne, que la société chrétienne s'est formée et maintenue, et par lui se perpétue le pouvoir de PEglise. Mais cet enseignement est tout de surface, tout de mémoire; les notions incomplètes qu'il inculque à l'enfant sont apprises par cœur ; elles ne sont pas senties : elles ne pénètrent pas dans son âme et ne résistent guère aux influences extérieures qu'il est appelé à subir, ni au développement de sa propre raison. Lorsque l'enfant du pauvre, obligé

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de se livrer de bonne heure au travail, et n'ayant pour se diriger que les enseignements du catéchisme^ arrive à ne plus croire en eux, c'est l'écroulement, c'est le vide qui se fait dans sa pensée et dans sa conscience. Incapable de s'élever par lui-même à une conception plus haute de la vie, de ses droits et de ses devoirs, ayant rejeté, avec la croyance aux dogmes, tout ce qu'il possédait de notions morales, il reste livré à tous les courants du matérialisme et de la négation, sans préservatif contre les appétits grossiers, sans défense, aux jours de misère, contre les suggestions du suicide ou de la dépravation.

Depuis les âges de foi aveugle, la société chrétienne en est donc réduite à vivre d'un idéal arriéré, d'une conception de l'univers et de la vie inconciliable, sur bien des points, avec les découvertes de la science et les aspirations de l'humanité. De là, un trouble profond dans les intelligences et dans les consciences ; de là, une altération de toutes les conditions nécessaires à l'harmonie sociale.

Un souffle de liberté est passé sur le monde ; la pensée se dégage des entraves qui l'enser-

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raient, la foi s'est amoindrie. Mais les peuples latins conservent la forte empreinte rie l'enseignement catholique, qui, pendant douze siècles, les a façonnés à sa guise, a entretenu en eux les qualités et les défauts qui les caractérisent, el ces défauts précipitent leur décadence.

La doctrine catholique, en donnant à l'homme une idée erronée de son rôle, a contribué à obscurcir la raison, à fausser le jugement des générations. Elle n'a pu se soutenir qu'à l'aide d'arguments subtils et captieux, dont l'usage répété fait perdre Thabitude de raisonner et de juger sainement les choses. On est arrivé peu à peu à accepter, à considérer comme infaillibles des systèmes faux, en opposition avec les lois naturelles et les hautes facultés de l'âme.

Cette manière de voir et de juger devait forcément rejaillir sur les actes de la vie sociale et les œuvres de la civilisation. Aussi, on a vu souvent les peuples catholiques, par trop de confiance en eux-mêmes, perdre le sens pratique et se passionner pour des entreprises sans profit et sans avenir.

C'est ce qui apparaît dans toutes les œuvres politiques, financières et de colonisation, dans lesquelles ils se montrent sensiblement inférieurs aux nations protestantes, mieux préparées, par leur éducation religieuse et l'esprit de libre exa-

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men, à tout ce qui exige Tordre, la prévoyance, le jugement, la persévérance dans le travail. En revanche, les catholiques excellent dans les arts et les lettres ; mais c'est là une compensation insuffisante.

Les peuples latins, chez qui l'éducation catholique a développé le sentiment et l'imagination au détriment de la raison, s'enthousiasment facilement, adoptent certaines idées sans les mûrir, en poursuivent l'exécution avec une ardeur et une exagération qui aboutissent souvent à Téchec et à la ruine. Les passions, toujours plus vives, lorsque la raison ne vient pas les réfréner, portent ces peuples au changement; les modes, les idées^ les goûts y varient souvent, aux dépens des œuvres fortes et durables.

Aussi voit-on les nations anglo-saxonnes et de religion protestante réussir où les autres échouent. De plus en plus, l'initiative dans les œuvres de progrès, la conquête et la colonisation du globe, passent aux mains des peuples du Nord, qui grandissent et se fortifient sans cesse, au préjudice des nations latines et catholiques.

L'influence sur les mœurs n'est pas moins fâcheuse. Le caractère latin, l'esprit français en particulier, façonné pendant des siècles par le catholicisme, est devenu peu propre aux choses

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sérieuses et profondes. En France, les conversations sont souvent frivoles ; on y parle, de préférence, de plaisirs, de choses futiles ; la médisance, la critique maligne, Thabitude du dénigrement, jouent un grand rôle dans les entretiens. Elles détruisent peu à peu l'esprit de bienveillance et de tolérance qui lie les membres d'une même société ; elles fomentent parmi les hommes l'esprit de malice, la jalousie et la rancune.

Ces défauts ne se retrouvent pas au même degré dans les sociétés protestantes. L'instruction y est plus développée ; les conversations y sontgénéralement plus sérieuses et la médisance plus atténuée. On y est plus attaché à la religion et on la pratique avec plus de scrupule. Au contraire, chez la plupart des catholiques, la religion est devenue une question de forme, un parti politique plutôt qu'une conviction ; la morale évangélique y est de moins en moins observée. Les goûts sérieux se font rares; chacun veut satisfaire ses penchants, briller et jouir.

Il semble que l'Eglise romaine, dans ses enseignements, s'applique à occuper l'esprit, à l'égarer dans les voies du sentiment, pour lui faire oublier le but réel de l'étude, qui est la conquête de la vérité. Elle n'offre aux intelligences qu'une nourriture creuse, une doctrine

illusoire, parfaitement adaptée d'ailleurs à ses intérêts matériels.

Les pompes du culte, les fêtes nombreuses, les cérémonies prolongées, détournent les fidèles des recherches ardues, du travail fructueux, et les portent à Toisiveté. Tout labeur est pour eux une contrainte plutôt qu'une bienfai- ^nte nécessité. Ils le subissent sans l'aimer. Aussi voit-on plus d'ignorance et de misère chez les nations latines que chez les peuples du Nord.

Il serait injuste, sans doute, d'imputer à rÉglise tous les défauts de notre race ; le caractère français est, par lui-même, léger, impressionnable, peu réfléchi ; mais ces défauts, le catholicisme les a aggravés, en annihilant, par sa doctrine, l'usage de la raison et l'esprit d'observation, en exigeant de ses fidèles une crédulité aveugle à Pégard d'affirmations dénuées de preuves.

Ce n'est pas impunément que l'on foule aux pieds, pendant des siècles, la raison, cette faculté maîtresse donnée par Dieu à l'homme, pour le guider dans les voies de la destinée. Par là, on prépare fatalement l'abaissement des nations.

Dans bien des cas, le catholicisme ne se présente pas seulement à nous comme une doctrine

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religieuse, mais aussi comme un pouvoir temporel, mêlé à toutes les querelles de ce monde^ hanté du désir d'acquérir une autorité absolue et de prétendu droit divin. Ce double aspect a largement contribué à enlever au catholicisme cette dignité sereine, ce détachement des choses matérielles qui devraient faire le prestige des religions. 11 ne semble pas que ce soit pour lui que Jésus ait dit : « Mon royaume n'est pas de ce (( monde. »

En tout temps, le catholicisme s'est doublé d'un parti politique, prêt à soutenir les efforts de la réaction contre le courant des idées modernes. A ce point de vue, on peut dire que l'éducation catholique développe l'esprit d'intolérance et pousse à la résistance au progrès ; elle entretient dans la nation un instinct de lutte, un état d'antagonisme et de discorde, par lequel se dépensent et s'annulent bien des ressources intellectuelles et morales.

La société se trouve par là divisée er* deux camps ennemis; l'opposition se perpétue entre les deux moitiés de la nation, l'une voulant marcher en avant, l'autre tendant à rétrograder vers le passé ; elles usent ainsi leurs forces vives, au grand détriment de la prospérité et de la paix générales.

L'Église romaine, qui, pendant quinze siècles^

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a étouffé la pensée, opprimé la conscience au nom de l'unité de la foi, qui s'est associée à tous les despotismes quand elle avait intérêt à le faire, l'Église se réclame aujourd'hui du principe de liberté. Ce serait une revendication fort légitime si,par liberté, elle n'entendait pas privilège; mais il faut remarquer que jamais le catholicisme n'a pu se concilier avec l'esprit de liberté. Celui-ci n'a commencé à se manifester dans le monde que du jour où la puissance de l'Église a diminué. Les progrès de l'un ont toujours été en proportion exacte avec l'amoindrissement de l'autre, tandis que les protestants modernes, habitués par leur religion àTusage delà liberté, ont su l'appliquer à la vie civile et politique.

Maintenant encore, l'Église ne condamne-t-elle pas la liberté de la pensée, comme elle condamne le libre examen, appliqué à Tinterprétation des Écritures? N'interdit-elle pas à tous les siens de raisonner et de discuter la religion ? Et c'est encore là ce qui nous montre combien les vues de l'Église romaine se sont écartées des principes du christianisme véritable.

Voici ce que disait saint Paul :

(* Éprouvez toutes choses, et retenez ce qui est « bon. » (1 Thessalonic, v, 21.)

« Où est l'esprit du Seigneur, là est ia liberté. >* (Iî« ÉpU. aux Corinthiens, ni, 17.)

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La doctrine de Jésus, telle qu'elle est exprimée dans les Évangiles et les Épîtres, est une doctrine de liberté. L'affirmation de cette liberté morale et de la souveraineté de la conscience se répète à presque toutes les pages du Nouveau Testament.

C'est pour avoir méconnu ce fait, que les chefs de l'Église ont fait déyier le christianisme et ont opprimé les consciences. Ils ont imposé la foi, au lieu de la demander à la volonté libre et éclairée de l'homme, et ils ont fait ainsi de Thistoire du catholicisme le calvaire de l'humanité.

On peut en dire autant de la raison, tant outragée par les prêtres de Celui qui fut la Raison personnifiée, le Verbe, la Parole.

Ils ont oublié que la raison, « cette lumière, — dit saint Jean — avec laquelle tout homme vient en ce monde », est une, que la raison humaine, étincelle détachée de la raison divine, ne difîère d'elle qu'en puissance et en étendue, et qu'obéir à ses lois, c'est obéir à Dieu.

« 0 Raison ! » — disait Fénelon dans un moment d'intuition profonde, — « n'es-tu pas le « Dieu que je cherche? »

Si l'Église avait compris l'essence même du christianisme, elle se serait abstenue de jeter Panathème au rationalisme et d'immoler la liberté et la science sur l'autel des superstitions romaines.

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Le droit de penser est ce qu'il y a de plus noble et de plus grand en nous. Or, ce droit, l'Église s'est toujours efforcée d'empêcher l'homme d'en user. Elle lui a dit: « Crois et ne (c raisonne pas ! Ignore et abaisse-toi ! Ferme les « yeux et reçois le joug ! » N'est-ce pas nous enjoindre de renoncer à notre privilège divin ?

La raison, dédaignée par l'Eglise, est en effet le plus sûr moyen que l'homme ait reçu de Dieu pour découvrir la vérité. La méconnaître, c'est méconnaître Dieu lui-même, qui en est la source. C'est par elle que l'homme éclaire et résout tous les problèmes de la vie politique, sociale, familiale. Et l'on voudrait qu'il la rejette, quand il s'agit de vérités religieuses qu'il ne peut pénétrer sans son aide ?

Relative et faillible par elle-même, la raison humaine se rectifie et se complète, en remontant vers sa source divine, en communiant avec cette Raison absolue, qui se connaît, se réfléchit, se possède, et qui est Dieu.

Il peut falloir des facultés assez élevées pour inventer et exprimer des systèmes erronés, pour les défendre et les propager. La vérité, simple et claire, est saisie et comprise par les esprits les plus humbles, lorsqu'ils savent s'aider de la raison, tandis que les sophistes qui la repoussent s'écartent de plus en plus de la vérité, pour s'éga-

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rer dans un dédale de théories, de dogmes, d'affirmations où ils se perdent. Pour retrouver la voie sûre, il leur faudra détruire ce qu'ils ont péniblement édifié, et revenir à cette raison méprisée, qui, seule, leur donnera le sens réel de la vie et la connaissance des lois divines.

Ainsi se vérifient ces paroles de l'Écriture : « Il a été caché aux sages ce qui a été révélé aux « enfants. »

Nous venons de faire ressortir les conséquences de l'éducation religieuse dans notre pays. Son influence, parfois si fâcheuse dans la pratique de la vie, persiste après la mort et prépare aux âmes crédules de profondes et cruelles déceptions. Combien de catholiques, revenus à l'état d'Esprits, nous ont, en de nombreux messages médianimiques, décrit leurs angoisses, lorsque, s'attendant aux récompenses promises, imbus des idées de paradis et de rédemption, ils se sont retrouvés dans l'espace vide, morne, immense, errant pendant des années à la recherche d'une félicité chimérique et ne comprenant rien à ce nouveau milieu, si différent de celui qu'on leur avait tant de fois vanté. Leurs perceptions restreintes, leur compréhension voilée par une doctrine et des pratiques abusives, ne leur permettaient pas de saisir les beautés de l'univers fluidique.

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Et lorsque, dans leurs recherches et leurs pérégrinations extra-terrestres, ils retrouvent ces prêtres, leurs éducateurs religieux, revenus comme eux à Pétat d'Esprits, leurs plaintes, leurs reproches ne rencontrent chez ceux-ci que le trouble et l'anxiété, auxquels ils sont euxmêmes en proie.

Triste effet d'un enseignement faux, si peu fait pour préparer les âmes aux combats et aux réalités de la destinée.

Au cours de cette étude, il nous est arrivé plusieurs fois de comparer les doctrines de l'Eglise romaine à celles du protestantisme, et de faire ressortir, sur certains points, la supériorité de ces dernières. S'ensuit-il que nous considérions le protestantisme comme la plus parfaite des religions? Telle n'est pas notre pensée.

Le protestantisme, dans son culte et son enseignement, se rapproche davantage, il est vrai, de la simplicité et des vues des premiers chrétiens. Il ne dédaigne pas la raison, comme le fait le catholicisme ; au contraire, il la respecte et s'appuie sur elle. Sa morale est très pure et son organisation sans faste et sans apparat. Il supprime la hiérarchie sacerdotale, le culte de

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la Vierge et des saints, les pratiques fastidieuses, les longues prières, les chapelets, les amulettes, tout l'arsenal puéril de la dévotion catholique. Le pasteur n'est plus qu'un professeur de morale^ chargé de présider aux cérémonies religieuses, réduites au baptême, à la communion, à la prédication ; de bénir les mariages, d'assister les pauvres, les malades et les mourants.

Le protestantisme établit le libre examen, la libre interprétation des Ecritures. Par là, il développe le jugement et favorise l'instruction, considérée de tout temps comme dangereuse par l'Église romaine. Le protestant reste donc libre et apprend à se gouverner lui-même, tandis que le catholique abdique sa raison et sa liberté entre les mains du prêtre.

Cependant, si grande que soit l'œuvre de la réforme du seizième siècle, elle ne saurait suffire aux besoins actuels de la pensée. Le protestantisme a conservé, du bagage dogmatique du moyen âge, trop de choses inacceptables. A l'autorité du Pape, il a substitué celle d'un livre ; or, la Bible, interprétée par le libre examen, ne peut plus être considérée comme d'inspiration divine (i). Les consciences qui ont échappé au joug de Rome, ne sauraient se placer sous celui

(1) Voir note complémentaire n° 1, à la fin du volume.

d'un ouvrage, respectable sans doute et dont il faut tenir compte, mais d'origine purement humaine, parsemé de fictions et d'allégories, sous lesquelles la pensée philosophique se dissimule et disparaît le plus souvent.

Luther proclamait la divinité de Jésus et sa naissance miraculeuse ; Calvin impose les dogmes de la trinité et de la prédestination. Les articles de la Confession d'Augsbourg et de la Déclaration de la Rochelle afQrment le péché originel, le rachat par le sang du Christ, les peines éternelles, la damnation des enfants morts sans baptême.

Parmi les protestants, même orthodoxes, combien en est-il aujourd'hui qui souscrivent à ces affirmations et acceptent dans son ensemble le symbole des apôtres, lu dans tous les temples, et que les apôtres n'ont jamais connu ?

A côté de l'orthodoxie protestante, un grand parti s'est formé sous le nom de protestantisme libéral. 11 repousse les dogmes que nous venons d'énumérer et se borne à reconnaître la grandeur morale de Jésus et de ses enseignements. Ce parti compte dans ses rangs des esprits très éclairés, animés d'un louable sentiment de tolérance et d'un grand amour du progrès, des hommes dignes de sympathie et d'admiration.

Mais les protestants libéraux se sont placés

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dans une situation délicate et fausse, lis persistent à rester dans TEglise réformée, après en avoir rejeté, un à un, presque tous les points de doctrine. Ils ont participé largement aux travaux considérables dont nous parlions au début de cet ouvrage, travaux entrepris sur les origines du christianisme et l'authenticité des livres saints. Ils ont passé au crible d'une critique rigoureuse tous les documents sur lesquels se fonde la tradition chrétienne. L'application du libre examen les a poussés à des recherches constantes, à la suite desquelles les dogmes, les miracles et nombre de faits historiques ont perdu toute créance à leurs yeux. De cet examen, une seule chose est restée debout : la morale évangélique.

Les protestants libéraux ont été amenés à placer le principe de la liberté et de la souveraineté de la conscience au-dessus de l'unité de la foi; en agissant ainsi, ils ont rompu les liens religieux qui les rattachaient à l'Eglise réformée. Ce ne sont plus des protestants, en réalité, mais plutôt des chrétiens libres penseurs.

Aussi est-ce une anomalie de les voir pratiquer dans toutes ses formes un culte qui répond si peu à leurs propres aspirations. On pourrait mieux faire, il nous semble, dans les assemblées religieuses des «protestants libéraux », que de lire et commenter la seule Bible, de chanter des psaumes

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sur des airs surannés, de parler d'un « Dieu fort et jaloux », ou de recommander aux habitants de Paris, comme on le fait tous les dimanches au temple de l'Oratoire*, de ne convoiter « ni le bœuf, ni l'âne de leur prochain ». Un tel culte et de telles exhortations pouvaient convenir aux peuples pasteurs de l'antiquité; ils ne répondent plus aux besoins, aux idées, aux espérances des chrétiens de nos jours.

Aux aspirations modernes, il faut d'autres accents, d'autres formes, d'autres manifestations religieuses. Il faut un langage et des chants qui parlent à l'âme, qui l'entraînent, l'émeuvent, en fassent vibrer les cordes profondes. Tout en restant simple et sobre, le culte doit s'inspirer davantage de l'art musical contemporain, et s'efforcer d'élever la pensée vers les sphères divines, vers les pures régions de l'idéal..

En résumé, le protestantisme, dans son ensemble, peut être considéré comme supérieur au catholicisme, en ce sens qu'il se rapproche davantage de la véritable pensée du Christ. Mais, trop attaché encore à la forme et à la lettre, il ne saurait donner satisfaction aux besoins de l'âme contemporaine.

Il ferait œuvre utile, en abandonnant I héritage de la Réforme, pour s'inspirer exclusivement des préceptes évangéliques. L'esprit de la Réforme

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avait sa raison d'être au seizième siècle, à Fissue d'une longue période de despotisme et de ténèbres; il ne peut plus offrir au monde moderne que des fantaisies théologiques et des motifs de division entre les membres de la grande famille chrétienne.

Ce qu'il faut présentement à ThumanHé^ ce n'est plus une croyance, une foi découlant à^m système ou d'une religion particulière, inspirée par des textes respectables, mais d'une authenticité douteuse, où la vérité et l'erreur se mêlent et se confondent. Ce qu'il faut, c'est une croyance appuyée sur des preuves, sur des faits ; c'est une certitude basée sur l'étude et l'expérience, d'o-ù se dégagent un idéal de justice, une notion précise de la destinée, un mobile de perfectionne* ment, susceptibles de régénérer les peuples et de relier les hommes de toutes races et de toutes religions.

Sansdoute,trop de liens historiques et religieux attachent l'âme moderne à l'idée chrétienne, pour qu'elle puisse s'en désintéresser. Il y a dans le christianisme des éléments de progrès, des germes de vie sociale et de moralité, qui, en se développant, peuvent produire de grandes choses. La doctrine du Christ contient beaucoup d'enseignements restés incompris, qui, sous des influences plus éclairées, peuvent produire des

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fruits de sagesse et d'amour, des résultats puissants pour le bien général. Soyons chrétiens, mais en nous élevant au-dessus des confessions diverses, jusqu'à la source pure d'où l'Evangile est sorti. Aimons le Christ, mais plaçons-le au-dessus des sectes intolérantes, au-dessus des Eglises qui s'excluent les unes les autres et se jettent Tanathème. Le Christ ne peut être ni jésuite, ni janséniste, ni huguenot; ses bras sont largement ouverts à toute l'humanité.

Nous avons vu plus haut quelles étaient les conséquences de l'éducation religieuse dans notre pays. Si l'éducation catholique, en particulier, est incomplète et semée d'illusions, l'enseignement laïque doit-il pour cela lui être préféré?

L'enseignement laïque produit des effets opposés à ceux que nous avons indiqués. Il donne aux hommes l'esprit d'indépendance ; il les affranchit de la tutelle gouvernementale et religieuse, mais il affaiblit en même temps la discipline morale, sans laquelle il n'est pas de société forte.

Cet enseignement n'est pas, comme le prétendent ses détracteurs, entièrement dénué de

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principes ; cependant, il n'a pas su donner un but élevé à la vie et n'a rien pu mettre à la place de l'idéal chrétien; il a relâché les liens de solidarité, qui doivent unir les hommes et les porter vers un but commun.

C'est pourquoi l'esprit de famille et l'autorité paternelle se sont affaiblis dans notre pays. Les parents y semblent subordonnés à leurs enfants, chez qui on ne trouve plus ces sentiments respectueux qui font la force de la famille et assurent à l'âge mûr l'autorité nécessaire. Ces causes d'affaiblissement semblent, de proche en proche, envahir le corps social tout entier. Presque partout, on contracte des habitudes nouvelles et une manière de vivre d'où sont exclues les choses sérieuses, les seules capables de fortifier l'esprit, de Torienter vers la pratique constante du devoir.

L'enseignement primaire ne donne qu'une instruction à peine ébauchée et trop tôt abandonnée, une instruction hâtive, dépourvue de lien, d'enchaînement et surtout de couronnement. Elle n'est pas complétée par cet élément indispensable qu'est l'enseignement moral. Elle laisse ignorer à Penfant et, par suite, à l'homme les choses les plus essentielles : les grandes lois de la vie.

Quand, de douze à quatorze ans, l'enfant des

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écoles primaires, muni de son certificat d'études, est lancé dans la mêlée des intérêts, dans la grande bataille sociale, il lui manque ce fond solide, cette connaissance de la vérité et du devoir, qui est le suprême soutien, l'arme la plus nécessaire pour les combats de l'existence.

Tout ce qu'on lui a dit sur les devoirs de l'homme — et cela se réduit à bien peu de chose — on le lui a dit à un âge où il ne pouvait pas en sentir la valeur. Et tout cela va s'émietter, s'évanouir, sans laisser de traces.

Mais, dira-l-on, si l'instruction primaire est insuffisante, mal présentée, mal digérée, plus haut, dans l'enseignement supérieur et classique, le jeune homme doit trouver une ample moisson de principes, de notions essentielles à la poursuite d'un but élevé ? Eh bien ! c'est encore là une illusion. Je m'en rapporte sur ce point à l'opinion d'un écrivain compétent : Francisque Sarcey déclarait, dans une de ses chroniques du Petit Journal (7 mars 1894):

« De mes études classiques, de mon passage dans « les classes de philosophie, il ne s'est dégagé pour « moi aucune notion précise sur les destinées de l'âme « humaine. »

Gela nous rappelle cette appréciation connue d'un bon juge en la matière : « La philosophie

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« classique n'est que l'histoire des contradictions « de l'esprit humain. »

Le matérialisme et le positivisme régnent presque exclusivement dans les hautes sphères politiques, peuplées d'intelligences façonnées par l'enseignement supérieur. L'influence de ces théories rejaillit sur toute la vie politique et sociale, et, concurremment avec les doctrines du catholicisme, contribue à déprimer les caractères et les volontés.

Quand on va au fond des choses, malgré quelques légères apparences de spiritualisme, on est obligé de reconnaître que l'enseignement laïque, à tous les degrés, est imprégné de scepticisme, inspiré par les philosophies négatives. De là, son impuissance à inculquer de profondes notions de moralité à l'enfant.

C'est en vain que Ton préconise la morale indépendante de toute croyance, de toute religion : l'expérience nous démontre que plus les conceptions matérialistes et athées se répandent, plus les consciences s'affranchissent des principes de moralité et, par suite, des devoirs qu'ils imposent. La démoralisation coïncide avec l'effondrement des croyances (i).

(1) Un écrivain matérialiste de renom, M. Emile Perrière, avoue, dans son ouvrage la Cause première (Alcan, 1897), que

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Il est vrai qu'on nous parle beaucoup d'altruisme, mais l'altruisme n'est qu'un mot vide, une théorie dépourvue de base et de sanction. C'est une semence jetée sur le roc et condamnée à périr, car il ne suffit pas de semer, il faut encore préparer le terrain. Les notions savantes de l'altruisme ne sauraient émouvoir et moraliser des hommes pénétrés de l'idée que la lutte des besoins et des intérêts est la loi suprême de l'existence, convaincus que toutes les espérances, tous les élans généreux aboutissent au néant.

Le matérialisme, réaction vigoureuse et inévitable contre le dogme et la superstition, s'est insinué dans toutes les couches de la société française. Chez les esprits cultivés, il se pare du nom de positivisme. Quelles que soient les appellations dont on décore les philosophies négatives, et les différences qui caractérisent leurs méthodes, leurs recherches se bornant aux choses concrètes, au domaine de la matière et des forces élémentaires, aboutissent aux mêmes résultats. C'est pourquoi on peut, sans inj usla science matérialiste est incapable d'établir un plan logique de morale.

« Quant aux conclusions morales, nous dit-il, les ténèbres « sont tellement épaisses, et les contradictions si fortes, « qu'on est réduit au seul parti philosophique qui soit sage» « à savoir se résigner à l'ignorance. »

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tice, les réunir dans une appréciation commune.

Le matérialisme a eu son heure de triomphe. A un moment donné, ses théories ont dominé la science. Dans ses luttes contre une oppression séculaire, dans ses efforts pour affranchir la conscience et donner un libre essor à la pensée, il avait beaucoup mérité de l'humanité. Mais, puissant pour détruire, il n'a rien pu édifier. S'il délivre l'âme humaine du réseau de superstitions qui l'enserre, c'est pour la laisser vaguer ensuite au hasard, sans guide et sans appui. Il ignore ou veut ignorer la véritable nature de Thomme, ses besoins, ses aspirations, car il se sent incapable de les satisfaire. Il démolit l'édifice des croyances surannées, édifice étroit qui ne suffisait plus à abriter la pensée et la conscience, et, au lieu d'une construction plus spacieuse, mieux éclairée, c'est le vide qu'il leur offre, c'est un abîme de désespérance et de misère morale. Aussi toutes les âmes souffrantes, toutes les intelligences éprises d'idéal qui ont répondu à ses appels, finissent tôt ou tard par l'abandonner.

Siles courants d'idées matérialistes ontpénétré des hautes régions politiques jusqu'aux couches profondes de la société, en revanche, dans le domaine de la science, ils ont perdu beaucoup d'influence. Les expériences de la psychologie moderne ont démontré surabondamment que tout

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n'est pas seulement matière ou force, comme l'affirmaient Bûchner, Cari Vogt, Jules Soury et d'autres ; elles ont prouvé que la vie n'est pas une propriété des corps, s'évanouissant avec eux (i). Après les expériences du docteur Luys, de Baraduc, de Rochas, Myers, Richet, etc., on n'oserait plus dire avec Garl Vogt que « le « cerveau sécrète la pensée comme le foie sécrète « la bile ». Les sécrétions du corps humain se pèsent, mais qui donc a pesé la pensée ? La théorie atomiste elle-même est tombée en discrédit. L'atome, base essentielle de l'univers, nous disaient les matérialistes, est désormais considéré par les chimistes comme une pure abstraction. C'est ce que dit Berthelot dans ses Origines de la chimie, psige 3-20 :

« L'éther des physiciens et l'atome des chimistes « s'évanouissent, pour faire place à des conceptions {' plus hautes, qui tendent à tout expliquer par les « seuls phénomènes du mouvement. »

W. Ostwald, professeur de physique à l'Université de Leipzig, dans son étude intitulée : La déroute de l'atomisme [Revue générale des sciences de novembre 1895), s'exprime en ces termes au sujet de l'atome et de la théorie mécanique de l'univers, laquelle embrasse à la fois

(1) Voir Après la Mort, cliap. viii.

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la mécanique céleste et les phénomènes de la vie organique :

« C'est une invention assez imparfaite. La tenta- « tive n'a même pas la valeur d'une hypothèse auxi- « liaire. C'est une erreur pure et simple. »

M. Ostwald croit, comme Newton, qu'il doit exister des « principes plus élevés » que ceux connus actuellement.

Il résulte de ces appréciations des hommes les plus compétents, que les matérialistes ont construit Tédifice de la science sur la base la plus fragile que l'on puisse imaginer.

Le matérialisme ne voit que le premier plan des choses ; il n'embrasse qu'un seul côté de la réalité. Sans doute, la matière est un monde magnifique, quand on la considère dans la majestueuse unité de ses lois. Mais la matière, même si on pouvait la connaître dans son essence, la matière n'est pas tout. Elle ne représente que l'aspect inférieur du monde et de la vie.

La philosophie qui s'y rattache appuie ses conclusions sur le témoignage exclusif des sens; or, nos sens sont bornés et insuffisants; souvent ils nous trompent. Ce n'est pas avec les sens physiques, ni avec des instruments de précision ou des cornues, que Ton découvre les

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lois et les causes supérieures. La raison seule peut connaître la raison suprême des choses.

Par leur étude attentive des formes physiques, les matérialistes ont cru pénétrer tous les secrets de la nature. Ils n'en considéraient, en réalité, que Taspect le moins subtil ; ils faisaient abstraction de tout un ensemble de forces et de causes, sans la connaissance desquelles toute explication de Tunivers est impossible.

Les matérialistes ont fait comme le mineur qui creuse son filon sous la terre. Celui-ci, à chaque pas, découvre des trésors, des richesses nouvelles ; il en a été de même de la science positive, rendons-lui cette justice ; mais, à mesure qu'il poursuit plus avant son œuvre, le mineur perd de vue la lumière du jour, le domaine splendide de la vie, pour s'enfoncer dans les régions de la nuit, du silence et de la mort. Ainsi a procédé le matérialisme.

Dans les hautes sphères intellectuelles, la déroute matérialiste a failli entraîner celle de la science. On a jeté la pierre à celle-ci, comme si elle pouvait être rendue responsable des théories présentées en son nom. En des articles retentissants, on a accusé la science de n'avoir pas donné ce que l'esprit humain était en droit d'attendre d'elle.

M. Séailles, dans son discours prononcé à

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l'ouverture de la Faculté des lettres en 1894, ne disait-il pas :

(( La science moderne tourne à la confusion de la « pensée, qui se perd dans le monde qu'elle avait « ouvert devant elle et s'ensevelit dans sa victoire. »

D'autres assuraient, avec M. Brunetière, que la science avait fait banqueroute. Evidemment, le terme était excessif et inexact. Ce qui a fait banqueroute, en réalité, ce n'est pas la science dans son ensemble, mais plutôt certaines théories;, basées sur le matérialisme et le positivisme.

Si on jette le gant à la science, ce n'est pas que l'on méconnaisse les services qu'elle a rendus et qu'elle rend tous les jours à l'humanité. Personne n'oserait soutenir qu'elle n'a pas contribué largement au développement du progrès matériel et de la civilisation. Nous avons vu plus haut que c'est grâce à la science, à ses découvertes, que les conceptions erronées de la théologie ont été rectifiées.

Où Ton est en droit de s'étonner toutefois, c'est lorsque l'on considère son impuissance à fournira l'homme la connaissance réelle de soimême et des lois qui régissent sa destinée. Or, on sent confusément que la science aurait pu aboutir à ces résultats si, au lieu de se confiner

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dans l'étude de la matière, elle avait voulu explorer sincèrement et assidûment tous les domaines de la vie. Sous la pression des doctrines négatives, elle s'est perdue dans l'analyse, dans Pétude fragmentaire de la nature physique. Mais îa poussière de la science n'est pas la science, la poussière de la vérité n'est pas la vérité.

L'humanité, lasse des conceptions métaphysiques et des systèmes théologiques, avait tourné ses regards et ses espérances vers la science. Elle lui demandait le secret de l'existence, une croyance, une foi nouvelle pour remplacer celle des temples qui s'écroule. Elle lui demandait la solution de ces problèmes de la vie qui la dominent, l'enserrent, l'enveloppent dans leurs profondeurs.

Devant ces appels répétés, la science e^t restée muette, ou plutôt si, parfois, elle a proposé une solution, l'idée dominante qui s'en dégageait, c'était celle du néant. De là, la déception, l'irritation de certains penseurs; de là, les accusations qui se sont élevées ; mais ces accusations doivent retomber uniquement sur les écoles matérialiste et positiviste. La science dans son ensemble, dès qu'elle se sera affranchie de ces entraves, saura se compléter par des conceptions plus hautes et plus éclairées, qu'elle commence à entrevoir. Des sociétés officiellement consti-

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tuées, tel l'Institut général psychologique sous les directions successives du docteur Duclaux et du professeur d'Arsonval, ont entrepris des recherches dans un nouveau domaine, celui du psychisme. Et si la conclusion du rapport publié en 1909 par cet Institut n'est pas encore affirmative, l'attention de ses membres, portée maintenant sur ces questions essentielles, ne saurait plus s'en détourner. Leurs expériences, poursuivies dans des conditions plus propices, leur prouveront l'existence d'un monde resté jusqu'ici en dehors de leurs investigations, et dont il leur faudra bien, tôt ou tard, reconnaître la réalité.

Une chose nous a toujours profondément étonné : c'est que, parmi les hommes de liberté qui dirigent les destinées de la République, beaucoup se croient, se disent matérialistes et athées. Gomment n'ont-ils pas compris que le matérialisme, en s'appuyant sur la fatalité aveugle et en consacrant le droit de la force, ne peut faire des hommes libres? Les démocrates de 89 et de 48 avaient d'autres vues !

Suivant les théories matérialistes, l'homme n'est qu'une machine gouvernée par des ins-

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tincts. Or, pour une machine, il ne peut y avoir ni liberté, ni responsabilité, ni lois morales, car la morale est une loi de l'esprit. Et, sans loi morale, que devient l'idée du devoir? Elle s'écroule, et avec elle tout l'ordre établi. Une société ne peut vivre, se développer et grandir qu'en s'appuyant sur l'idée du devoir, autrement dit sur la vertu et la justice. Ce sont là les seules bases possibles de Tordre social. C'est pourquoi celui-ci n'a jamais pu se concilier avec l'athéisme et le matérialisme : de même que la superstition et l'idolâtrie nous conduisent à l'arbitraire et au despotisme, de même Tathéisme et le matérialisme aboutissent logiquement à la dépréciation des forces sociales, souvent même à lanarchie et au nihilisme.

Le matérialisme, par Tidée toute mécanique qu'il se fait de Tunivers et de la vie, a jeté dans le domaine de la pensée une notion accablante de l'avenir. Pour lui, l'homme n'est qu'un jouet du sort, un simple rouage de la grande machine aveugle du monde ; l'existence n'est que la lutte âpre, farouche, où la force domine, où les faibles succombent fatalement. Qui ne connaît la doctrine du struggle for life^ par laquelle la vie devient un champ clos sinistre, où les êtres passent, se succèdent, se poussent, pour aller s'engloutir dans les abîmes du néant?

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C'est par de telles théories, répandues dans les masses, que le matérialisme est devenu un véritable péril social. Par là, il a rendu plus lourd à l'homme le poids de ses misères, plu& sombre le tableau de l'existence; il a diminué l'énergie humaine, poussé les malheureux à la tristesse, au désespoir ou à la révolte.

Aussi, comment s'étonner si les mariages se font plus rares, si les infanticides, les suicides, les cas d'aliénation mentale se multiplient? De nos jours, comme un signe des temps , on voit souvent des jeunes gens des deux sexes, presque des enfants, recourir au suicide pour des motifs futiles (i). Les crimes des adolescents sont fréquents. L'armée du vice et de l'assassinat s'accroît dans des proportions effrayautes.

Avec les théories de Técole matérialiste, la responsabilité morale s'effondre. L'homme n'est pas libre, nous disent Buchner et ses disciples ; il est Tesclave de son milieu. Le crime s'explique par Fatavisme et par l'hérédité. C'est un phénomène naturel; c'est l'effet nécessaire d'une cause, la conséquence d'une sourde fatalité. En définitive, il n'y a ni bien ni mal ! Et par là on excuse les fautes les plus graves, on endort la conscience, on ruine toute idée de sanction

(1) D'après les statistiques, le nombre des morts volontaires s'est élevé de 300 pour 100 depuis cinquante ans.

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morale et de justice. En effet, si le crime est fatal, il est involontaire, il n'est pas coupable, il n'est pas honteux. Si la passion est irrésistible, à quoi bon essayer de la combattre ? De telles vues, propagées dans tous les milieux, ont eu pour conséquences de surexciter au plus haut point les appétits, de développer le sensualisme et les instincts égoïstes. Dans les classes aisées, beaucoup n'ont plus qu'un but : supprimer les devoirs et les luttes austères de la vie, faire de l'existence une fête perpétuelle, une sorte d'ivresse, mais une ivresse dont le réveil pourrait être terrible.

On nie le libre arbitre et la survivance de l'être; on nie Dieu, le devoir, la justice, tous les principes sur lesquels reposent les sociétés humaines, sans se préoccuper de ce qui peut résulter de ces négations. On ne voit pas quelle influence déplorable elles exercent sur les foules, qu'elles poussent aux excès. C'est ainsi que, de proche en proche, les caractères s'affaissent, la dignité humaine s'amoindrit, les sociétés perdent leur virilité et leur grandeur.

Une littérature, inspirée par le dégoût de la vie, a surgi et s'est partout répandue, une littérature dont le flot monte, s'étend, menace d'éteindre toute flamme, d'étouffer au sein de l'âme humaine les espérances généreuses, les

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saints enthousiasmes, de submerger la pensée dans les eaux, du plus noir pessimisme.

Lisez, par exemple, la Mêlée sociale, de M. Clémenceau. Arrêtez votre attention sur la préface de cet ouvrage^ d*où s'exhale la triste poésie du néant, où tout parle de décrépitude envahissante, de mort de la pensée et de la conscience, du néant, surtout, vers lequel l'auteur croit que toutes choses roulent ou se traînent.

M. Clémenceau décrit les dernières phases de la vie sur terre :

« Nos cités croulantes, parmi d'informes vestiges « humains, les dernières ruines effondrées sur la vie « mourante, toute la pensée, tout l'art engloutis dans « la grande mort montante. Toute l'œuvre humaine « sous la dernière viscosité de la vie. »

« Et puis l'ultime manifestation de vie terrestre « sera détruite à son tour. Inutilement, le globe froid « et nu promènera son indifférence par les stériles « chemins de l'espace. Alors s'accomplira le cycle « des dernières planètes sœurs, les unes mortes dès « aujourd'hui peut-être. Et le soleil éteint, suivi de « son funèbre cortège, précipitera dans la nuit sa « course incalculée vers l'inconnu. »

L'auteur ignore-t-il donc que la vie est éternelle? Si des univers s'éteignent au fond des cieux, d'autres s'allument et resplendissent; s'il y a des tombes dans l'espace, il y a aussi des

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berceaux. Rien ne peut être détruit, ni une molécule, ni un principe de vie : pour chaque être comme pour chaque monde, la mort n'est qu'un passage, le crépuscule qui précède Paube d'un éternel recommencement! L'univers, c'est le champ d'éducation de l'esprit immortel, et la vie, sa voie d'ascension vers un état plus beau, illuminé des rayons de la justice et de l'amour.

En définitive, de tant de luttes, de vicissitudes et de maux, c'est le bien final des êtres qui se dégage. Malheureux celui qui ne sait le comprendre !

Ecoutons maintenant M. Jules Soury, dans un article de la Justice du lo mai 1895, par lequel il analyse Fouvrage précité :

« Qu'est-ce que le beau, le vrai, le bien, sinon de « purs concepts, des abstractions d'abstractions. Or « un concept ne correspond à rien d'objectif. Dans <( la nature, il n'y a ni bien ni mal, ni vérité ni erreur, « ni beauté ni laideur. Ces fantômes ne hantent que « notre esprit; ils s'évanouissent avec le dernier « homme. »

« Nous ignorerons toujours l'étoffe dont est fait ce <( monde. Nous ne saurons jamais s'il y a autre chose « dans l'univers que des mécanismes. Et là où régnent « les lois de la mécanique, il n'y a pas de Dieu, il « n'y a pas d'âme, il n'y a ni religion, ni métaphy- « sique. »

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C'est le même auteur qui nous disait (i) :

u La vie est un rêve sinistre, une hallucination dou- « loureuse, au prix de laquelle le néant serait un « bien. »

D'autres vont plus loin encore. Un journaliste bien connu, Edmond Lepelletier, écrivait au sujet du naufrage de VUtopia :

« Tous les avantages dans Texistence appartiennent <( à ceux qui sont les mieux armés pour triompher de « la concurrence vitale, et le mieux armé, c'est le « plus impitoyable, le plus égoïste, le moins acces- « sible aux sentiments de douleur, d'humanité et « de justice aussi. »

« C'est cette nécessité de lutte et cette fatalité de « la victoire de la force, au mépris du droit, de la « justice, de l'humanité, qui fait toute la vigueur des « sociétés et le salut des civilisations. »

« Qu'est-ce qui est bon? — dit Frédéric Nietz- « sche (2). — La puissance ! Qu'est-ce qui est mau- « vais? La faiblesse ! Qu'est-ce que le bonheur? Le « sentiment que la puissance grandit, qu'une résis- « tance est surmontée. Non du contentement, mais « plus de puissance; non la paix avant tout, mais la « guerre; non la vertu, mais la valeur. »

« Périssent les faibles et les ratés ! Et qu'on leur

(1) Philosophie naturelle, p. 210.

(2) UAnte-Christ, par Frédéric Nietzsche.

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« aide encore à disparaître. Qu'y a-t-il de plus « nuisible que n'importe quel vice? La pitié pour les « déclassés et les faibles ! »

Voilà ce que les écrivains et les philosophes matérialistes répandent dans les feuilles publiques. Ont-ils vraiment conscience des responsabilités qu'ils encourent ? Songent-ils à la moisson que donnera une telle semence ? Savent-ils qu'en vulgarisant ces doctrines iniques et désespérantes, ils placent dans la main des déshérités la torche des incendies et les engins de mort?

Ah! ces doctrines, elles paraissent anodines, inoffensives aux heureux, aux satisfaits, aux jouisseurs sceptiques qui possèdent le nécessaire avec le superflu, et dont elles justifient tous les appétits, dont elles excusent tous les vices, mais ceux que le sort frappe, ceux qui pâtissent et souffrent, quel usage, quelle application en feront-ils ?

L'exemple de Vaillant et d'Emile Henry nous le montre.

Vaillant Ta déclaré devant le jury de la Seine, en janvier 1894 : c'est dans la lecture des œuvres matérialistes qu'il a puisé l'idée de son crime.

Emile Henry tenait le même langage : « Des « études scientifiques m'ont initié au jeu des

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« forces naturelles; je suis matérialiste et « athée. »

Et combien d'autres depuis ont affirmé les mêmes théories en face de leurs juges !

0 science de la matière ! avec tes affirmations implacables, avec tes lois inexorables de l'atavisme et de l'hérédité, lorsque tu enseignes que la fatalité et la force régissent le monde, tu brises tout ressort, toute énergie morale chez les faibles et les blessés de la vie; tu fais entrer le désespoir au foyer de familles innombrables; tu distilles tes poisons jusqu'au cœur des sociétés !

0 matérialistes ! vous avez effacé le nom de Dieu du cœur du peuple; vous lui avez dit que tout se résumait dans les jouissances terrestres; que tous les appétits étaient légitimes et que la vie était une ombre d'un instant.

Et le peuple l'a cru ; les voix intérieures, qui lui parlaient de justice et d'espérance, se sont tues. Les âmes se sont fermées à la foi pour s'ouvrir aux passions mauvaises. L'égoïsme a chassé le désintéressement, la pitié, la fraternité !

Sans idéal dans sa triste vie, sans foi dans l'avenir, sans lumière morale, Thomme est redescendu vers Tétat bestial; il a senti se réveiller ses instincts féroces ; il s'est livré à la convoitise,

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à l'envie, aux emportements furieux. Et maintenant, les fauves rugissent dans l'ombre, la haine et la rage au cœur, prêts à déchirer, à détruire, à amonceler ruines sur ruines.

La société est atteinte de maux profonds. Le spectacle des corruptions, des impudeurs qui s'étalent autour de nous, la fièvre des richesses, le luxe insolent, la frénésie de la spéculation qui, dans son avidité, arrive à épuiser, à tarir en peu de temps les sources naturelles de la production, tout cela remplit le penseur de tristesse.

Et comme tout s'enchaîne dans l'ordre des choses, comme tout porte ses fruits, le mal, semé à profusion, semble appeler la douleur et la tempête. C'est là le côté redoutable de la situation. Il semble que nous touchons à une heure sombre de l'histoire.

Malheur à ceux qui ont étouffé les voix de la conscience, qui ont tué l'idéal pur et désintéressé, à ceux qui enseignent au peuple que tout est matière et que la mort est le néant! Malheur à «eux qui n'ont pas voulu comprendre que tout être humain a droit à l'existence^, à la lumière et plus encore à la vie spirituelle, à ceux qui donnent l'exemple de l'immoralité, de Tégoïsme, du sensualisme !

Contre cette société qui n'offre à l'homme ni protection, ni consolation, ni secours moral,

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une tempête furieuse se prépare. Des éclairs jaillissent parfois du sein des foules; l'heure de la colère est proche. Car ce n'est pas sans danger que l'on comprime l'âme humaine, qu'on arrête l'évolution morale du monde, en enserrant la pensée dans le cercle de fer du scepticisme et du néantisme. Un jour vient, où cette pensée se retourne avec violence, où les assises sociales sont ébranlées par d'effrayantes convulsions.

Mais relève ton front, homme, et rappelle Tespérance. Un rayon nouveau va descendre des espaces et éclairer ta route. Tout ce qu'on t'a enseigné jusqu'ici était incomplet et stérile. Les matérialistes n'ont vu des choses que la surface et l'apparence. Ils ne connaissent de la vie infinie que ses aspects inférieurs. Leur rêve est un cauchemar.

Sans doute, si l'on considère le spectacle de la vie sur la terre, il faut bien reconnaître que ce qui domine en elle, dans les régions inférieures de la nature, c'est la lutte ardente, le combat sans trêve, la guerre perpétuelle par laquelle chaque être cherche à se faire une place au soleil. Oui, les êtres s'étreignent et les forces universelles se heurtent dans une lutte gigantesque ; mais, en définitive, ce qui se dégage de cette lutte, ce n'est pas la confusion, le chaos, comme on pourrait l'attendre de forces aveugles,

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c'est Téquilibre et l'harmonie. Partout la destruction des êtres et des choses n'est que le prélude de reconstructions, de naissances nouvelles.

Et qu'importe la mort apparente, si la vie est immortelle, si l'être est impérissable dans son essence, si cette mort elle-même est une des conditions, une des phases de son élévation!

Il ne faut pas voir seulement l'évolution matérielle : ce n'est là qu'une face des choses. La destruction des organismes ne prouve rien : ce sont là des constructions passagères ; le corps n^est qu'un vêtement. La réalité vivante est dans Fêtre psychique, dans Pesprit. C'est lui qui anime ces formes matérielles. L'esprit se retrouve tout entier au delà de la tombe, avec les qualités acquises et les mérites accumulés, prêt à des ascensions nouvelles. Il se retrouve revêtu de cette enveloppe subtile, de ce corps fluidique dont il est inséparable, qui existait avant la naissance, subsiste actuellement en chacun de nous et survivra à la mort; l'existence de ce corps subtil est démontrée par des expériences journalières de dédoublement, d'extériorisation de la sensibilité, par l'apparition à distance des fantômes de vivants pendant leur sommeil ainsi que par celle des décédés (i).

(1) Voir Dans ilnuisible : Spiritisme et Médiumnité, ch. xx.

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Sur d'autres points, les théories matérialistes ne sont pas plus heureuses. Elles nous disent que tout ce qui caractérise Tesprit humain : aptitudes, facultés, vertus et vices^ tout s'explique par la loi d'hérédité et l'influence des milieux. Regardez autour de vous; vous verrez dans les faits un démenti à cette assertion. Oui, l'influence des conditions matérielles est puissante; elle courbe parfois certains esprits sous son joug. Mais combien d'autres, par la volonté, le courage, la persévérance, ont su s'élever de la situation la plus obscure, des rangs les plus inférieurs, jusqu'aux hauteurs où brille le génie ! Combien de penseurs, de savants, de philosophes, nés dans la pauvreté, ont su, par leurs efl'orts, atteindre aux premiers rangs ! Est-il nécessaire de les nommer? Rappelons seulement que Copernic était fils d'un boulanger; Kepler, fils d'un cabaretier, fut lui-même garçon de cabaret dans sa jeunesse; d'Alembert, enfant trouvé, ramassé par une nuit d'hiver sur le seuil d'une église, fut élevé par la femme d'un vitrier; Newton et Laplace étaient issus de pauvres paysans; Humphry Davy, domestique d'un pharmacien ; Faraday, ouvrier relieur; Franklin, apprenti imprimeur. Tous ceux-là, et des milliers d'autres, ont su réagir contre les conditions les plus défavorables, triompher des plus grands obs-

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tàcles, conquérir une réputation ineffaçable.

Ce n'est donc ni la condition, ni l'origine, qui donnent le talent. Un père illustre peut avoir une descendance médiocre. Deux frères peuvent se ressembler physiquement, se nourrir des mêmes aliments, recevoir la même éducation, sans avoir pour cela les mêmes aptitudes, les mêmes facultés.

A rencontre des théories négatives, tout démontre que rintelligence, le génie, la vertu ne sont pas les résultats des conditions matérielles; ils s'affirment, au contraire, comme une puissance supérieure à ces conditions et qui, souvent, les domine, les gouverne.

Oui, sans doute, d'une manière générale, la matière pèse lourdement sur l'esprit et entrave son essor, mais parfois aussi la volonté se redresse et dompte les résistances de la chair jusqu'au milieu des tortures les plus cruelles. Ne le voyons-nous pas chez tous ceux qui ont souffert et sont morts pour une grande cause, chez tous ces martyrs qui ont donné leur vie pour la vérité? C'est Jordano Bruno, préférant le supplice à la rétractation; Campaiiella, qui subit sept fois la torture, et recommence sept fois ses a mères satires contre les inquisiteurs; Jeanne d'Arc, qur meurt sur le bûcher ; c'est Socrate, qui but la ciguë plutôt que de renier ses doctrines. C'est

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Pierre Ramus, Arnauld de Brescia, Jean Huss, Jérôme de Prague, Savonarole.

Chez tous ces grands suppliciés, nous voyons s'affirmer la supériorité éclatante de l'esprit sur la matière. Le corps, tenaillé par la souffrance, se tord et gémit; mais l'âme est là, qui s'impose et domine les révoltes de la chair.

Tout ceci nous démontre quelle ressource immense est la volonté, faculté maîtresse, dont l'usage constant et éclairé peut élever l'homme si haut. La volonté est l'arme par excellence qu'il faut lui apprendre à utiliser, à aiguiser sans cesse. Ceux qui, par leurs sophismes, cherchent à l'amoindrir, à l'émousser, commettent l'action la plus funeste.

N'est-il pas bien amer d'être obligé de constater que les doctrines les plus répandues parmi nous, le catholicisme, d'une part, le matérialisme, de l'autre, concourent toutes deux à annihiler ou tout au moins à entraver l'exercice des puissances cachées dans l'être humain ? raison, volonté, liberté : puissances par lesquelles l'homme pourrait réaliser de si grandes choses et se créer un merveilleux avenir.

Gomment s'étonner après cela que notre civilisation présente encore tant de plaies honteuses, lorsque l'homme s'ignore lui-même et ignore l'étendue des richesses que la main di-

vine a placées en lui, pour son élévation et son bonheur?

L'humanité, dans le cercle de sa vie, s'agite entre deux erreurs : Tune qui affirme et l'autre qui nie ; l'une qui dit à l'homme : Crois sans comprendre ! l'autre qui lui crie : Meurs sans espérer !

D'un côté, l'idolâtrie ; car c'est une idole, ce Dieu qui semble désirer encore le sang jadis répandu en son nom; qui se dresse comme un obstacle entre l'homme et la science; qui combat le progrès et la liberté ; sombre divinité qu'on ne peut enseigner sans voiler la face du Christ, sans fouler aux pieds la raison et la conscience.

De l'autre côté, le néant, la mort de toute espérance, de toute aspiration vers l'Au-delà, la ruine de toute idée de solidarité, de fraternité entre les hommes; s'ils peuvent se sentir reliés par une croyance, même aveugle, ils ne le sont point par des négations.

La France, en particulier, est prise comme dans un étau entre ces deux conceptions opposées, toutes deux dogmatiques à leur manière, toutes deux cherchant à s^imposer au pays entier, pour y réaliser le règne de la théocratie ou de l'athéisme.

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Si le matérialisme et le néantisme n'avaient été que les ennemis de la superstition et de l'idolâtrie, on am^ait pu voir en eux les agents d'une transformation nécessaire; mais ils ne se sont pas contentés de combattre les dogmes religieux. Ils ont condamné tout ce qui fait la grandeur de l'âme, brisé ses énergies morales, détruit sa confiance en elle-même et en Dieu ; ils ont préconisé cet abandon à la fatalité, cet attachement exclusif aux choses matérielles, qui, lentement, nous désarme, nous affaiblit, nous prépare à la défaite et à la chute.

L'âme humaine a reculé devant cet abîme. Les progrès du matérialisme, ses conséquences sociales, ont semé l'épouvante dans un grand nombre d'esprits. Devant l'œuvre de destruction accomplie par la critique matérialiste, devant l'absence de tout enseignement susceptible d'élever et de fortifier l'âme des démocraties, ils se sont souvenus de la puissance de l'idée religieuse et se sont tournés vers l'Église, comme vers le seul refuge^ la seule autorité ferme et sûre. De là, un regain de vitalité, un retour de faveur du catholicisme. Celui-ci, profitant des fautes de ses adversaires, fait de vigoureux efforts, pour disputer aux libres penseurs la direction des masses et ressaisir l'influence perdue.

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Mais, nous l'avons vu, l'Église romaine ne saurait satisfaire le besoin d'idéal et de lumière qui attire à elle certains esprits. Ses forces ne sont pas des forces vives; ce qu'elle porte dans ses flancs, ce n'est pas l'avenir, c'est le passé avec ses ombres, ses intolérances, ses rancunes, ses causes de division, de perpétuelle discorde entre les hommes. Ce retour des choses qui la favorise ne peut être qu'éphémère. L'insuffisance de l'Eglise apparaîtra vite aux yeux d'une génération éclairée, avide de faits et de réalités.

L'Eglise a pris soin elle-même de dissuader ceux qui fondaient en elle quelques espérances de progrès et de rénovation.

Par son encyclique « Saiis cognitum », publiée en août 1896, Léon XIII s'est replongé aveuglément dans les doctrines du passé, dans les affirmations les plus intransigeantes.

C'est dans l'Eglise romaine que se perpétue, dit-il, « la mission constante et immuable d'en- « seigner tout ce que Jésus-Christ a enseigné « lui-même ». Pour tous subsiste « Vobliga- « tion constante et immuable d'accepter et de « professer toute la doctrine ainsi enseignée » .

« Eglise et les saints Pères ont toujours re- (( gardé comme exclu de la communion catho^ a tique et hors de V Eglise^ quiconque se sépare

DÉCADENCE DU CHRISTIANISME

« le moins du monde de la doctrine enseignée « par le magistère authentique. »

« Toutes les fois donc que la parole de ce « magistère, institué par Jésus-Christ dans « r Eglise, déclare que telle ou telle vérité fait « partie de l'ensemble de la doctrine divinement « révélée, chacun doit croire avec certitude que « cela est vrai. »

Depuis lors, Pie X, par ses instructions sur le modernisme, a encore accentué cet état d'esprit (i).

Ainsi, plus que jamais, les Papes prétendent décider de la destinée des âmes. Leurs encycliques ne sont que des rééditions, en d'autres termes, de la parole fameuse : « Hors V Église point de salut! » Ils condamnent toutes les doctrines qui n'acceptent pas leur suprématie. Ils creusent plus profondément le fossé qui sépare la pensée moderne, le libre et clair spiritualisme, du dogmatisme romain. Ils anéantissent les illusions de ceux qui avaient cru à un retour possible du catholicisme vers des horizons plus larges et plus éclairés, à la conciliation entre les croyants de tous ordres, unissant leurs efforts communs pour combattre Tathéisme et la démoralisation.

(1) Voir note complémentaire n° 11, à la fin du volume.

CHRISTIANISME ET SPIRITISME

Malgré les assauts qu'elle a eu à subir dans les derniers siècles, TÉglise a pu résister et se maintenir. Sa force était, rappelons-le, dans ce fait qu'elle possédait une conception générale du monde et de la vie, quoique fausse, à opposer au vide et à la stérilité des doctrines matérialistes. Ce qui reste en elle de morale évangélique, joint à sa puissante organisation hiérarchique, à sa rigoureuse discipline, à ses œuvres de bienfaisance et aux vertus d'un certain nombre de ses prêtres, ont suffi à faciliter sa résistance, à assurer sa vie au milieu d'un monde qui s'efforçait d'échapper à ses étreintes.

Mais il serait puéril de croire que la foi du passé peut renaître ; le lien religieux qui unissait les hommes à l'Église romaine s'est relâché pour jamais. Le catholicisme, avons-nous dit, n'est plus en état de fournir aux sociétés modernes l'aliment nécessaire à leur vie spirituelle, à leur élévation morale. Ne le voyonsnous pas autour de nous ? Les croyants de nos jours, pris dans leur ensemble, ne sont ni moins matériels, ni moins épris de fortune, de plaisirs, de jouissances que les libres penseurs.

Parmi eux, combien d'indifférents qui pra-

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tiquent à demi sans croire, sans réfléchir jamais aux problèmes religieux sur l'univers, Thomme et la vie ! Toutes les erreurs du passé, tous les vices du vieux monde, le pliarisaïsme juif, les superstitions et l'idolâtrie païennes, ont reparu dans la société dite chrétienne, au point qu'on peut se demander si la civilisation qui se pare de ce nom est supérieure à celles qui en portent d'autres.

Le christianisme était une foi vivante et rayonnante ; le catholicisme n'est plus qu'une doctrine sèche et sombre, inconciliable avec les préceptes de l'Évangile, n'ayant à opposer aux arguments de la critique rationaliste que les affirmations d'un dogme impuissant à prouver et à convaincre.

Toutes les déclarations, toutes les encycliques pontificales n'y peuvent rien. Il faudra changer ou mourir. L'Eglise romaine ne ressaisira pas le gouvernement du monde.

A l'heure présente, il n'y a de rénovation morale possible qu'en dehors du dogmatisme des Eglises. Ce que nos sociétés réclament, c'est une conception religieuse en harmonie avec l'univers et la science, et qui satisfasse la raison. Toute restauration dogmatique serait stérile. Les peuples ne s'y tromperaient pas. Le dogme, pour eux, c'est l'Église. Et l'Église, en s'alliant

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à toutes les oppressions, est devenue, selon la parole de J. Jaurès, « une des formes de l'exploitation humaine ». Ses affirmations ont perdu tout crédit dans l'esprit des masses. Le peuple, aujourd'hui, veut la vérité, toute la vérité î

Cependant la société moderne tient encore, sinon à l'Eglise, du moins au christianisme par certains liens, les liens de tout un passé, lentement formés à travers les siècles. Elle reste attachée à l'idée chrétienne, parce que les principes de l'Evangile sont entrés, peut-être à son insu et sous des noms nouveaux, dans sa pensée et dans son cœur.

Il y a dans l'Evangile des principes longtemps incompris, des germes cachés, comme la semence sous la terre, et qui, après bien des souffrances, après une lente et douloureuse fermentation, ne demandent qu'à lever, à éclore, à produire des fruits. Il faut pour cela une impulsion nouvelle, une orientation distincte de la pensée néo-chrétienne, provoquée par des esprits sincères et désintéressés.

Le christianisme avait apporté au monde — plus que toutes les autres religions — l'amour actif pour tout ce qui souffre, le dévouement pour l'humanité poussé jusqu'au sacrifice, l'idée de fraternité dans la vie et dans la mort, apparaissant pour la première fois dans l'histoire

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SOUS l'image du Crucifié, du Christ mourant pour tous.

C'est cette grande pensée qui, malgré les agissements de l'Eglise et la falsification des doctrines primitives, a pénétré dans les sociétés occidentales et porté les races blanches, d'étapes en étapes, vers des formes sociales plus conformes à Tesprit de justice et de fraternité, les incitant à faire aux petits une place de plus en plus large au soleil de la vie. Il faut qu'un nouveau mouvement d'idées, parti, non du sanctuaire, mais du dehors, vienne compléter et mettre en lumière ces préceptes, ces vérités cachées, montrer en elles le principe des lois qui régissent les êtres dans l'une comme dans l'autre vie. Ce sera le rôle du spiritualisme moderne.

La nouvelle révélation, les enseignements des Esprits, les preuves qu'ils donnent de la survivance, de l'immortalité de l'être et de la justice éternelle, nous apprennent à distinguer ce qu'il y a de vivant ou de mort dans le christianisme. Si les hommes de foi veulent se convaincre de la puissance de ces enseignements et en accepter les fruits, ils pourront retrouver en eux la vie épuisée, l'idéal agonisant. Cet idéal, que proclament les voix du monde invisible, n'est pas différent de celui des fondateurs du christianisme. Il s'agit toujours de réaliser sur terre le

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« règne de Dieu et de sa justice », de purifier Tâme humaine de ses vices, de ses erreurs, de la relever de ses chutes, et, en lui donnant la connaissance des lois supérieures et de ses destinées véritables, de développer en elle cet esprit de sagesse et d'amour, sans lequel il n'est ni paix sociale ni élévation.

Le christianisme, pour renaître et resplendir, devra se vivifier à cette source où se désaltéraient les premiers chrétiens. Il lui faudra se transformer, s'affranchir de tout caractère surnaturel et miraculeux, redevenir simple, clair, rationnel, sans cesser d'être un lien, une relation entre l'homme, le monde invisible et Dieu. Sans cette relation, pas de croyance forte, pas de philosophie élevée, pas de religion vivante.

Se dégageant des formes vieillies, la religion doit s'inspirer des découvertes modernes, des lois de la nature et des prescriptions de la raison. Elle doit familiariser l'esprit humain avec cette loi de la destinée qui multiplie ses existences, le place alternativement dans les deux mondes, matériel et fluidique, et lui permet ainsi de se compléter, de se développer, de conquérir sa félicité. Elle doit lui faire comprendre qu'une solidarité étroite unit les membres des deux humanités, celle de la terre et celle de l'espace, ceux qui vivent dans la chair et ceux

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qui aspirent à y renaître, pour travailler à leur progression et à celle de leurs semblables. Elle doit lui montrer, au-dessus de tout, cette règle de souveraine justice en vertu de laquelle chacun récolte, à travers les temps, tout ce qu'il a semé de bien et de mal, de germes de bonheur et de souffrance.

Ces notions, ces lois, mieux comprises, fourniront une nouvelle base d'éducation, un principe de relèvement, un lien religieux entre les hommes. Car le lien de solidarité qui les rassemble s'étend au passé comme à l'avenir, embrasse tous les siècles, les unit à tous les mondes. Membres d'une même grande famille, solidaires à travers leurs existences, dans le vaste champ de leurs destinées, partis du même point pqur aboutir aux mêmes sommets, tous les hommes sont frères et doivent s'entr'aider, se soutenir dans leur marche à travers les âges, vers un idéal de sagesse, de savoir et de vertu.

Le Christ a dit : « La lettre tue et Tesprit vivifie. » Et cependant les hommes de la lettre ont toujours cherché à asservir l'esprit. Ils ont enlacé la pensée dans un réseau de dogmes, dont elle ne peut sortir que par un déchirement. A

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force de comprimer la vérité, les Églises ont fini par méconnaître sa puissance. Mais lejour vient^ tôt ou tard, où elle éclate avec une force invincible, ébranlant jusque dans leurs bases les institutions qui, longtemps, l'assujettirent.

C'est là ce qui menace les Églises. Les avertissements ne leur ont pas manqué cependant ^ Même parmi les chrétiens les plus «incèresj des voix prophétiques se sont élevées. Que disait de Maistre, dès la première moitié du dix-neuvième siècle :

a Éghse chrétienne, vous semble-t-il qu'un tel état « de choses puisse durer, et que cette vaste apos- « tasie ne soit pas à la fois et la cause et le présage « d'un mémorable jugement ? Voyez si les illuminée « ont tort d'envisager, comme plus ou moins pro- « chaine, une troisième explosion de la toute-puis-^ « santé bonté de Dieu envers les hommes ? Je n'eit « finirais pas, si je voulais rassembler toutes les « preuves qui se réunissent pour justifier cette « grande attente. Il faut nous tenir prêts pour un « événement immense dans l'ordre divin. Il n'y a plus « de religion sur la terre. Des oracles redoutables « annoncent d'ailleurs que les temps sont arrivés. »

Les prévisions de cet écrivain se réalisent.. L'humanité traverse, au point de vue philoso-^ phique, religieux et social, une crise intense. Les puissances invisibles sont à l'œuvre. Tous

DÉCADENCE DU CHRISTIANISME

ceux qui, dans le silence, alors que les bruits de la terre se taisent, ont entendu leurs voix ; tous ceux qui étudient les courants, les souffles mystérieux qui passent sur le monde, ceux-là savent qu'un travail de fermentation s'opère dans les profondeurs de la pensée et dans la science ellemême. Une rénovation se prépare. Notre siècle verra l'épanouissement d'une grande idée.

C'est pourquoi nous disons aux prêtres de tous les cultes et de toutes les religions : Si vous voulez que vos Eglises vivent, tournez vos regards vers la nouvelle lumière que Dieu envoie à l'humanité. Laissez-la pénétrer dans le sombre édifice de vos conceptions; laissez-la entrer à flots dans les intelligences, afin que les hommes s'amendent en s'éclairant,afîn que l'idéal religieux renaisse, réchauffe les cœurs, vivifie les sociétés.

Elargissez vos horizons; cherchez ce qui rapproche les âmes et non ce qui les divise. Ne jetez pas l'anathème à ceux qui ne pensent pas comme vous, car vous vous prépareriez de cruelles déceptions dans l'Au-delà. Que votre foi ne soit ni exclusive ni intolérante.

Apprenez à discerner^ à séparer les choses imaginaires des réelles. Abstenez-vous de combattre la science et de renier la raison, car la raison, c'est Dieu en nous, et notre conscience est son sanctuaire.

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Mais, objecterez- vous, ce ne sera plus là notre religion?

Sans doute, le nouveau spiritualisme n'est pas une religion ; mais il apparaît dans le monde, tenant un flambeau dans sa main, et sa lumière va éclairer au loin et féconder toutes les religions. Le spiritualisme moderne est une croyance basée sur des faits, sur des réalités sensibles, une croyance qui se développe, progresse avec rhumanité et peut unir tous les êtres en les élevant vers une conception toujours plus haute de Dieu, de la destinée et du devoir. Par là, chacun de nous apprendra à communier avec le suprême Auteur des choses, avec ce Père de tous qui est votre Dieu et le nôtre, et que recherchent, depuis l'origine des âges, toutes les raisons qui pensent et tous les cœurs qui adorent.

Ne demandez plus le lien moral et religieux à une doctrine d'oppression et d'épouvante. Laissez à Pesprit humain son libre essor vers la lumière et l'espace. Tout rayon d'en haut est une émanation de Dieu, ce soleil éternel des âmes.

Quand l'humanité sera délivrée des superstitions et des fantômes du passé, alors vous verrez s'épanouir en elle les germes d'amour et de bien que la main divine y a déposés, et vous connaîtrez la vraie religion, celle qui s'élève au-

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dessus des croyances diverses et n'en maudit aucune.

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