CHAPITRE II Christine de Pisan
En 1369, Thomas de Pisan fit venir, à Paris, sa femme et ses enfants. Ceux-ci furent présentés au roi et Christine raconte qu'on l'avait faite très belle « à tous ses habits lombars riches d'ornement et d'atour ». Lors de cette cérémonie, elle avait cinq ans.
Christine de Pisan reçut une instruction soignée; elle apprit quelque peu le latin ; elle connaissait les œuvres de plusieurs grands Italiens; des indications que nous fournissent des écrits, il appert qu'elle avait un petit fond de bibliothèque (*). D'ailleurs, son père avait rapporté des livres de son pays natal et sa famille avait dû garder des relations avec les parents qui n'avaient pas émigré.
En 1379, elle épousa à Paris Etienne de Castel, « jeune escollier bien né et de nobles parents de Picardie, de qui les vertus passaient la richesse ». Elle mentionne que « des chevaliers, autres nobles et riches clercs » l'avaient demandée en mariage. « Et en vérité, ajoute-t-elle, ne soit de nul réputée vantance, car l'auctorité de l'honneur et grant amour que le roi à mon père desmonstroit estoit de ce cause, non mie ma valeur. » Charles Y pourvut Etienne de Castel d'une charge de notaire et de secrétaire du roi.
(*) M. Laigle, ouvrage cit«, p. 78.
Quand Charles V mourut, la situation importante que Thomas de Pisan était parvenu ;\ se créer fut totalement compromise. C'était en 1380. L'(c astrologien » passa les dernières années de sa vie dans un état voisin de la médiocrité. Pariant du décès du monarque, Christine écrit : « Or, fut la porte ouverte à nos infortunes; adonc faillirent à mon père ses grants pensions. » 'J homas, en effet, recevait de Charles V cent livres par mois « bien payées, avec ses livrées et des dons qui guère moins ne montoient », et ces ressources ne lui avaient pas été assurées par le nouveau gouvernement. A sa mort, il laissa sa femme et ses deux fils à la charge de Christine et du mari de celle-ci.
Dans le Chemin de longue estude, Christine de Pisan a écrit ces quelques lignes émues dans lesquelles elle montre l'affection qui l'unissait à son mari :
Il m'amoit et c'estoit droit.
Car joenne lui fuz donnée ; Si avions toute ordonnée Notre amour et nos deux cuer;?, Trop plus que frères ne seurs.
En un seul entier vouloir Fust de joie ou de douleur.
Hélas! le bonheur ne dura guère. En 1389, Etienne de Castel fut emporté à l'âge de trente-quatre ans par la maladie ; une fille et deux fils étaient issus du mariage ; les affaires du notaire et secrétaire du roi semblent avoir été embarrassées et des procès, longs et coûteux, ajoutèrent aux difficultés contre lesquelles la jeune veuve dut se débattre (^). « Or, ditelle, me convint mettre la main à l'œuvre, ce que moi, nourrie en délices et mignottements, n'avoie appris, et estre conduiseresse de la nef sans patron, c'est à savoir le désolé mainage hors de son lieu et pays. Adonc me sourdirent
(^) Christine de Pisan, sa vie, ses œuvres, par E.M. D.RoiiiNEAU, agrégé des lettres, professeur au lycée de Rouen. Sainl-Ouen, 1832, p. 5.
angoisses de toutes parts. Et comme ce soient les mes des vefves, plais et procès m'environnèrent et ceux qui me dévoient m'assaillirent, afin que ne m'avançasse de leur rien demander (^) ».
Les premières publications de Christine de Pisan furent les Cent ballades, qui parurent, semble- t-il, à partir de 4394. Successivement^ elle composa les Rondeaux, les Jeux à vendre, les Ballades de divers propos, les Complaintes amoureuses. Plusieurs de ces œuvrettes sont charmantes; on cite les vers daiis lesquels elle s'excuse d'avoir écrit de frivoles chansons tandis qu'elle souffrait et qu'elle pleurait :
Je chante par couverture, Mais mieulx ploui'assent mi œil, Nul ne scet le traveil Que mon pouvre cuer endure.
Pour ce muce ma douleur Qu'en nul je ne voy pitié.
Plus a l'en cause de pleur, Moins treuve l'eu d'amitié.
Pour ce plainte ne murmure Ne fais de mon piteux dueil, Ainçois ris quand pleurer vueil, Et sans rime et sans mesure.
Je chante par couverture {").
« Christine de Pisan, écrit Maurice Roy, demanda au travail, à la poésie, à la littérature, la consolation et l'oubli de ses peines. Elle commença une vie nouvelle, entièrement
(*) Collection des meilleurs ouvrages françois composés par des femmes, dédiée aux femmes f rançoises par M"* de Keralio, t. II, Paris, 1786, p. 109 et suivantes.
(2) Histoire de la langue et de la littérature française des origines à 1900. Publiée sous la direction de L. Petit de Julleville, professeur à la Faculté des Lettres de Paris. Tome II. '. Mo^^en âge. " Deuxième partie, p. 359.
consacrée à l'étiitlf, ni lis jtliis lieureuse en douces consolations. Son talent se révr-lera d'abord dans des poésies légères, pleines de charme et de saveur, jusqu'au jour où l'essor de son génie l'élèvera à la hautenr (.les grandes compositions qui ont immortalisé son nom ('). » Il y a quelque exagération dans cette admiration et dans l'expression que l'auteur lui donne; néanmoins, il convient de ne point se montrer parcimonieux en éloges. S'il est permis de constater que les « grandes compositions » de Christine de Pisan sont, en des fréquents passages, des imitations d'ouvrages d'autres écrivains et même, en (pielques passages des copies presque textuelles, il faut rendre justice à la générosité, à la fermeté et à la clairvoyance dont elle fait preuve dans les pages qui constituent son œuvre personnelle. Il ne saurait, un seul instant, être question de saluer en elle une femme de génie ; seulement il ne faut pas oublier qu'elle fut, selon l'observation de Petit de Julleville « dans l'ordre des temps la première femme en France qui ait eu un savoir étendu et une passion sincère de l'étude, et qu'elle a fondé la lignée des femmes savantes et des femmes auteurs ».
Christine s'était préparée par un travail assidu à la tâche qu'elle s'était proposée. « Ains comme l'enfant qui, en premier, l'on met à l'a, b, c, (/, me pris, dit-elle, aux histoires anciennes des commencements du monde : les histoires des Ebrieux, des Assiriens et des principes des seigneuries procédant de l'une et de l'autre, descendant aux Romains, des François, des Bretons et autres plusieurs historiographes; après, aux déductions de sciences, selon ce que et l'espace du temps que y estudiai en pos comprendre ; puis, me pris aux livres des poètes... Adonc fus-je aise quand j'os trouvé le stile à moi naturel, me delisant en leurs subtiles couvertures et belles manières, muciées sous fictions délitables et morales,
(*) Giavres poétiques de Christine de Pisan, publiées par Maurk;)". Roy. Société des anciens textes fl■ançai!^. Paris, 1886, t. I, Introduction, p. iv.
et le bel stile de leurs mètres et prose' déduits par belle et polie rhétorique. »
L'éditeur d'une des œuvres principales de Christine a fait une liste aussi complète que possible des auteurs anciens dont elle parle et dont elle cite des fragments. Nous mentionnerons : Homère, Sapho, Platon, Aristote, Virgile, Horace, Ovide, Tibulle, Cicéron, Tite Live, Valère Maxime, Frontin, Végèce, Boëce. Elle ignorait le grec, elle n'avait pas de connaissance approfondie du latin ; mais un très curieux travail s'accomplissait en France , depuis nombre d'années ; la protection des rois et des grands aidant, des traductions en langue vulgaire étaient faites d'ouvrages grecs et latins et les mettaient à la portée de tous (^).
Le moyen âge 'n'avait pas de notion stricte du droit d'auteur; sans vergogne, un écrivain reproduisait des pages entières d'un autre écrivain; il ne se croyait nullement obligé de mentionner le nom de celui qu'il plagiait ni de prévenir le lecteur qu'il s'agissait d'emprunts et non pas de travaux originaux. Cela s'appelait piscari, ce pécher » et, sous prétexte de « pêche », on commettait les plus apparents vols. La coutume, généralement admise, a eu le résultat curieux qu'il n'est guère possible d'affirmer que des théories appartiennent en propre au savant qui les expose, puisqu'il pouvait, sans trop s'exposer aux reproches et sans soulever de bruyantes ^réclamations, les avoir prises chez quelque autre écrivain. Nous avons vu qu'Honoré Bonet avait reproduit dans V Arbre des batailles des pages traduites du Tractatus de bello de Jean de Legnano, sans prononcer le nom de ce dernier, et, cependant, il le connaissait fort bien et il avait suivi ses cours à l'université de Bologne. En deux passages de son livre, il cite « Jehan de Lignan », qu'il appelle même « nostre maistre Jehan de Lignan », proclamant, par cette traduction
(}) Recherches sui' les plus anciennes traductions en langue française par l'abbé Lebeuf. Mémoires de littérature tirés des registres de l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres. Paris, 1751, t. XA""!!, p. 733.
des mots bien connus DomiNus rncuf!, qu'il avait été l'élévc et le disciple de l'ilhistro professeur.
Dans un de ses ouvrages, Christine de I*isan reproduit avec de légères modifications un certain nombre de pages composées par Honoré Ronet, à moins que celui-ci ne les ait empruntées lui-même à un autre écrivain. Mais Christine, cette fois, prend la précaution de se faire octroyer l'autorisation de citer à sa guise; il s'agit du Livre des faits d'armes et de chevalerie, qui contient de longs passages de V Arbre des batailles. « Ainsi, écrit-elle, que je tendoye entrer en ceste troisième partie de ce livre, mon entendement encore las de la pesanteur de la matière ou labeur des precedens livres, adont surprise de sommeil en mon lit couchiée, me apparut en dormant par semblance une créature sicomme en la forme d'un très solemnel homme d'habit de chière et de maintieng d'un ancien saige et auctorisié juge qui ainsi me dit : « Chière amie Christine, de laquelle en fait ou en pensée le labour nulle heure ne cesse de exercice d'estude, pour laquelle chose et en contemplation de l'amour que tu as aux choses que lettre poet demonstrer par especial en exercitation de toutes nobles œuvres et de meurs vertueux, suis ci venu pour estre en ton aide en la présente œuvre de certain livre de chevalerie et de faits d'armes, où par grant diligence mue par bon voloir tant tu t'occupes. Et pour ce en confortant le bon désir que tu as de donner matière aux chevaliers et nobles qui le pourront ouyr d'eulx employer et plus embellir es faits que noblesse requiert, c'est assavoir audit exercice d'armes, tant au labeur de corps comme es droits qui leur conviennent selon les lois, est bon que tu cueilles sur l'arbre des batailles, qui est en mon jardin, aulcuns fruits et que d'iceulx tu uses. Si t'en croistra vigueur et force à mieulx pouvoir pourachevener de ton dit œuvre. Et pour bastir édifice appartenant aux dits de Vegèce et des aultres acteurs dont jusques à ci t'es aidée, te convient retranchier des branches d'icelui arbre et prendre le meilleur et sur cestui merrain fonder une partie de
tondit édifice, auquel parfaire je comme maistre et tu sois mon disciple y serai en ton aide. .) Christine répond à cette offre aimable et à ce conseil éclairé : « 0 digne maistre, ditelle, je cognois que tu es celui que j'aime et tant ai amé que plus de rien ne me souvient, et par la vertu duquel et fréquentation ai jà, la Dieu grâce, achevé maintes belles emprinses. Certes de ta compagnie suis moult joyeuse, mais comme ne doit desplaire au maistre si le disciple désireux d'apprendre lui muet questions, te prie que me die si reproche pourra estre à mon œuvre ce que m'as conseillé user dudit fruit. » Honoré Bonet reprend la parole : « Amie chière, dit-il, à ce je respons que tant est une œuvre tesmoignée par plus de gens, tant est-elle plus authentique. Et pour ce aulcuns en murmurent, selon l'usage des medisans, disant que aultre part mendies, je leur respons que c'est commun usage de mes disciples de eulx endoctriner et départir des fleurs qu'ils prengnent en mes jardins diversement. Et tous ceux qui s'en aident ne les ont pas premiers cueillies. Comment ne se aida pas Jean de Meun en son livre de la Rose des dits de Lorris? Et semblablement d'aultres. Ce n'est point de reproche, ains est louange quand bien et proprement sont appliqués et là gist la maistrise et signe d'avoir vu et visité maint livre. Mais où mal au propos on feroit servir choses ailleurs prinses, là seroit le vice. »
Comme on le voit, Christine de Pisan était en relation d'amitié avec Honoré Bonet. Celui-ci, qui était prieur de Selonnet au diocèse d'Embrun, avait composé, vers 1384, un livre, que nous avons déjà mentionné, VArbre des batailles. H a fourni l'explication de ce titre singulier. « Si m'est venue une telle imagination, écrivait-il, que je fasse un arbre de deuil au commencement de mon livre sur lequel vous pourrez au-dessus tout, premièrement, veoir les regens de sainte Eglise estre en si fière tribulation que oncques plus fière ne fut, et bien le cognoistront ceux qui parfaitement entendront en cestui livre. Après vous pourrez veoir la grant dissension
qui est aujourd'hui entre les rois et princes ehrcstiens. Vous pourrez après veoir la grant angoisse et discort qui est entre les communautez. Et selon cet arbre j'ordonnerai mon livre en quatre parties. La première sei'a des tribulations d(^ l'Eglise jadis passées devant l'advenement de Jhesucrist nostre Seigneur et après la seconde partie sera de la destruction et des tribulations des quatre royaulmes qui jadis furent. La tierce partie sera des batailles en gênerai. Et la quarte partie sera des batailles en especial. )> Honoré Bonet composa, probablement en 1398, V Apparition de Jean de Meun. Un des exemplaires que possède la Bibliothèque Nationale a été écrit pour Valentine de Milan ; la miniature de présentation montre l'auteur à genoux devant la duchesse à laquelle il tend son livre (*). Jean le Bon, roi de France, avait onze enfants; une de ses filles, Isabelle de France, épousa, en 1372, Jean Galéas Visconti, duc de Milan, et eut une fille, Valentine de Milan, qui fut mariée, en 1389, à son cousin germain, Louis d'Orléans, frère du roi Charles VL Riche à cause de son mariage et grâce aussi aux dons immenses que le roi Charles VI lui faisait, Louis d'Orléans vivait dans le faste et dans l'opulence. Il aimait les joies de la vie et il rangeait parmi elles les beaux livres. Un historien a dépeint son entourage. « Autour de lui, dit-il, fleurissait déjà une sorte d'académie littéraire et galante, si toutefois l'on peut donner ce nom à une réunion d'hommes qui font des vers simplement par goût, par bon ton, par passe-temps, les jours où ils ne portent pas l'épée. Christine de Pisan marqua au premier rang et devint l'oracle du brillant salon. Boucicaut, le sire de Courcy, Louis d'Orléans y figuraient ainsi que le poète Eustache Deschamps, Guillaume de Tignonville, Jean de Garancières {}). » Il y a de l'exagération dans ce tableau et des passages des écrits même de Christine prouvent que si le duc
(1) A. Paulin Paris, Les manuscrits français de la Bibliothèque de Rai/. Paris, t. VI, 1841, p. 272.
{-) R. DE Maulde-la-Glavière, Histoire de Louis XII, Paris, 1889, t. I, p. 17.
d'Orléans la protégea, elle n'eut gnère l'honneur de le voir plus d'une fois. Elle rend compte de l'entrevue dans laquelle elle sollicitait son appui. « Et ai-je vu de mes yeulx, dit-elle, comme j'eusse à faire aucune requeste d'aide de sa parole à laquelle de sa grâce ne faillis mie. Plus d'une heure fus en sa présence, où je pris grant plaisir de veoir sa contenance et si agmoderement expédier besongnes, chascune par ordre, et moi-mesmes quant vint à point par lui fus appelée et fait ce que requerois. »
Il fallait à Christine de Pisan la protection des riches et des puissants ; aussi dédiait-elle ses écrits aux personnages qui pouvaient lui assurer de l'appui. Elle surveillait elle-même l'exécution des copies et elle avait soin de multiplier les exemplaires. Un manuscrit de la Bibliothèque Nationale est décrit en ces termes : « Un livre composé de plusieurs ballades et ditiés, fait et composé par damoiselle Cristine de Pisan, escrit de lettre de court, bien historié et enluminé, lequel monseigneur le duc de Berry a acheté de ladite damoiselle deux cents écus. » La dédicace ou la présentation d'autres ouvrages amena le même prince à manifester sa satisfaction par des dons généreux. Parmi ces livres étaient le Livre du chemin de longue estiide, le Livre de la mutation de Fortune, les Faits et bonnes meurs de Charles V, les Sept psaumes, les Faits d'armes et de chevalerie et le Lu're de la Paix. On a noté que la riche bibliothèque du duc Jean de Berry renfermait des exemplaires de VEpistre d'Othéa et le livre de la Cité des daines et il appert ainsi que Christine lui avait offert presque toutes ses publications (^).
L'activité de la vaillantp femme était extraordinaire; en 1405, elle pouvait se vanter d'avoir déjà composé « quinze volumes principaulx, sjiiis les aultres particuliers petits dic-
^ (*) M. Roy, ouvrag^-fîité, t. I. Introduction, p. vi.
liez, lesquels tous ensemble contenaienl environ LXX quayers de grant volume». Son ardeur au travail, son talent indéniable, la dignité de sa vie lui attirèrent l'estime respectueuse de la plupart de ses contemporains. Quelques-uns seulement lui manifestaient de l'hostilité, soutenant que « science ne peut venir de femme »; ils allirmaient, comme elle nous le fait connaître, que « clercs ou religieux lui forgeaient ses ouvrages ». C'est, sans doute, à ces critiques méchants qu'elle répond dans le dialogue où elle pose à Honoié Bonot les questions que nous avons rapportées.
D'illustres personnages se plurent à donner à Christine de Pisan des marques de satisfaction. Nous venons de citer Jean de Berry et Louis d'Orléans. A la demandedePbilippo,ducde Bourgogne, frère de Charles V, elle entreprit d'écrire la biographie de ce monarque. Le l^"" janvier 1404, elle avait fait hommage à Philippe de sa Mutation de Fortune. « A ma grande joie, raconte-t-elle, me fut dit et rapporté parla bouche de Montbertant, trésorier dudit seigneur, qu'il lui plairait que je compilasse un traité touchant certaine matière, laquelle entièrement ne me déclarait. » Il s'agissait de retracer l'histoire du roi. Quand le duc vint à décéder, le 27 avril 1404 ; le livre n'était pas achevé; mais l'auteur reçut les encouragements de Jean de Berry et mena l'œuvre à bonne fin.
Deux années auparavant, elle avait reçu des offres brillantes du duc de Milan, Jean Galéas Visconti. « Très gentiment, écrit-elle, avoit ordonné de mon estât par rentes à toujours se y aller voulois. Mais Fortune ne volt mie que la ruine de mon estât fust reparée; si me tollit tantost pour mort cil qui bien me vouloit. » Le prince mourut subitement en septembre 1402. Un autre de ses protecteurs lui avait été enlevé; c'était le comte de Salisbury. UavaitétéenvoyéàParis, chargé d'une ambassade, par Richard II, roi d'Angleterre. Il n'était pas sans talent littéraire, et Christine l'appelle « gracieux chevalier, aimant dictiés et lui-même gracieux dicteur ». Il s'était montré plein de prévenance et, quand il rentra dans
son pays, il emmena avec lui le fils aîné de Christine, Jean de Castel, âgé de treize ans, pour l'élever avec son propre fils qui avait le même âge. Mais Richard II fut détrôné par le duc de Lancastre qui devint roi sous le nom de Henri IV, et le comte de Salisbury fut décapité. Henri IV essaya d'attirer Christine de Pisan à sa cour. Elle le raconte. « Âdonc, dit-elle, très joyeusement prist mon enfant vers lui et tint chièrement et en très bon estât. Et de fait, par deux de ses hérauts notables hommes venus par deçà, Lancastre et Faucon, rois d'armes, me manda moult à certes, priant et promettant du bien largement, que par delà je allasse. Et comme de ce je ne fusse en rien temptée, considérant les choses comme elles estoient, dissimulai tant que mon fils peusse avoir, disant grant merci et que bien à son commandement estoie et, à brief parler, tant fis à grant peine et de mes livres me cousta, que congié ot mondit fils de me venir quérir par deçà pour mener là, qui encore n'y vois. Et ainsi refusay l'eschoite de icelle fortune pour moi et pour lui; pource que je ne puis croire que fin de desloial veingne à bon terme. Or, fus joyeuse de voir cil que je amoie, comme mort le m'eust seul fils laissié et trois ans sans lui os esté. »
C'est alors que dans une Ballade, Christine de Pisan recommanda son fils .lean au duc d'Orléans dans les termes que
voici :
Jà trois ans qne pour sa grant prouesse L'en amena le comte très louable De Salsbery, qui mourut à detrece Ou mal païs d'Angleterre où muable
Y sont la gent; depuis lors n'est pas fable
Y a été, si ay telle peine mise
Que je le ray non obstant qu'à sa guise L'avoit Henry qui de là se dit hoir.
Or, vous en fais-je don de foy aprise Si le veuilliez, noble duc, recevoir.
Le cadet des fils de Christine mourut en bas âge; l'aîné, Jean, était doué de grandes qualités, qu'elle se plaît à recon-
naître dans un de ses livres : « N'as-tu un fils, se fait-elle dire par dame Philosophie, aussi bel et gracieux et bien moriginé, ot tel de sa jonece qui ne passe vingt ans, du temps qu'il a esludié en nos premières sciences et grammaire, on ne trouveroit en rhétorique et poétique langage, naturellement à lui propice, gaires plus apert et plus subtil qu'il est, avec le bel entendement et bonne judicative que il a. » Elle a soin de se l'aire réciter l'éloge de sa fille :« Ton premier fruit, ajoute dame Philosophie, est une fille donnée à Dieu et à son service rendue par inspiration divine, de sa pure voulenté,oultre ton gré, en l'église et noble religion des dames à Poissy, où elle, en fleur de jonece, se porte tant notablement en vie contemplative et dévotion, que la joie do la relation de sa belle vie souventes fois te rend grant reconfort. » En 1418, Jean de Castel fut nommé secrétaire du dauphin Charles de France, mais il mourut en 1426. Il est l'auteur du Poème du Pin.
Nous avons déjà indiqué comment Christine de Pisan avait surtout mis à profit les traductions en langue française des auteurs grecs et latins. Petit de JuUeville émet un équitable jugement sur le développement littéraire de la France à l'époque dont nous parlons. « Il est, écrit-il, peut-être un peu exagéré de parler de réveil de l'humanisme et d'humanistes au xiv^ siècle en France. Ce qui manquait aux « humanistes » du xiv^ siècle en France, c'étaient la pleine Intelligence de ce qu'ils auraient pu faire, le talent, et, pour tout dire en un mot, le génie. Honnêtes ecclésiastiques, excellents bourgeois, bons patriotes, ils n'étaient ni artistes ni penseurs... Ils sont devenus traducteurs, pour la plupart sur l'invitation du roi, lequel se souciait peu d'humanisme; ce qui intéressait Jean le Bon, dans Tite Live, c'étaient les hauts faits d'armes, les prouesses des « chevaliers romains»; quant à Charles V le Sage, qui réunit une si belle « librairie », il se souciait avant
tout d'astrologie. De fait, au moyen âge, l'antiquité, toujours mal comprise, n'a jamais été complètement ignorée. Les ouvrages latins ont été lus et copiés avec zèle et vénération, mais sans véritable intelligence de l'esprit classique » (').
Les traducteurs des classiques ont joué un rôle important dmis toutes les littératures modernes. En France, surtout, leur travail offre de l'intérêt. Nous nous contenterons de citer quelques noms, A la demande du roi Jean, Pierre Berçuire ou Bersuire, originaire de la petite ville qui s'appelle aujourd'hui Bressuire, entreprit la traduction des Décades de Tite Live que l'on possédait à cette époque; il y travailla de 1352 à 135(3 et il la publia sous le titre de Romans de Titus Livius. En 1373, Simon de Hesdin, maître en théologie et religieux des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, commença, à la prière de Charles V, la traduction des Facta et dicta memorabilia de Valère Maxime, que Nicolas de Gonesse acheva, en 1401, à la demande du duc Jean de Berry. Valerius Maximus a vécu sous le règne de Tibère; après avoir servi en Asie, il rentra à Rome et composa les « neuf livres des faits et des paroles mémorables» qu'il dédia à l'empereur. C'est surtout un recueil des actions et des dits remarquables de Romains illustres. La traduction française portait le titre de Livre de Valère le grant. Il est à remarquer que Charles V encouragea de toutes manières l'œuvre des traducteurs. <c Nonobstant, écrit Christine de Pisan, que bien entendist le latin et que jà ne feust besoing que on lui exposast, de si grant providence fu, pour la grant amour qu'il avoit à ses successeurs, que au temps à venir les voult pourveoir d'enseignemens et sciences introduisibles à toutes vertus, dont pour celle cause fist par solemnels maistres souftîsans en toutes les sciences et ars, translater de latin en françois tous les plus notables livres. )) Elle indique les principaux ouvrages qui parurent alors en français; elle cite notamment la Bible, la
(') L. Petit de Julleville, volume cité, p. 258.
Cité de Dieu et les Soliloques de saint Augustin, le Livre du ciel et du monde, des ouvrages d'Arislote, les é(;rits de Tile Live et de Valère iMaxinie, le Policralique de Jean de Salisbury, et elle ajoute qu'il y eut « très grant foison d'autres ». C'est Kaoul de Presles qui avait traduit la Cité de Dieu. Nicole Oresme composa successivement la traduction de V Éthique, de la Politique et de VÉconomique d'Aristote. Dans une dédicace à Charles V, il constate qu'il s'est servi de la version latine. Déjà, à la fin du xin" siècle, Jean de Meun avait entrepris la traduction du traité sur l'art militaire de Végèce, pour le fils de Philippe le Hardi, qui monta plus tard sur le trône sous le nom de Philippe le Bel. On possède peu de renseignements sur Flavius Vegetius Uenatus; on sait qu'il vécut à la fin du IV* siècle de notre ère; le titre de son livre décrit le contenu; ce sont les Instituta rei militaris ad Valentianum imperatorem ex commentariis Catonis, Ceisi, Trajani, lladriani et Frontini, les «Institutions militaires, adressées à Valentinien Auguste et tirées des commentaires de Caton, de Celse, de Trajan, d'Adrien et de Frontin». On suppose qu'il s'agit de l'empereur d'Occident Valentinien II, qui périt en 392. «Jean de Meun, dit un auteur, ne vit dans le De re militari de Végèce qu'un traité de chevalerie auquel il donna sans plus de façon le litre de Livre de Chevalerie. Pour lui, le rniles de l'antiquité était le chevalier du moyen âge... 11 signale, comme devant faire de bons chevaliers, les « fèvres, ouvriers du fer, charpentiers, bouchers, cacheurs de cers et de sangliers (i).» Citons à ce sujet une phrase de Christine de Plsan, inscrite dans le Livre des faits d'armes et de chevalerie. «Parmi les gens du commun, dit-elle, les bouchers et les charpentiers vaudront mieux que les aultres par leur habitude de verser le sang et de manier la hache. »
(1) Société des anciens textes français. L'art de chevalerie, traduction du De re militari de Végèce, publié avec une étude sur celte trailuction et sur le Il ahrejance de l'ordre de chevalerie de Jean Priorat, par Ulysse Robert. Paris, 1897, Introduction, p. xx.
Des ouvrages de Christine de Pisan sont consacrés aux questions politiques et rentrent ainsi à quelques égards dans l'histoire du droit public et du droit des gens; d'autres écrits sont suscités par les événements qui se sont déroulés sous les yeux de l'auteur, qui prône, en les invoquant, la concorde et la paix; d'autres écrits encore sont, en quelque sorte, des traités de morale rappelant de nobles actions et reproduisant de sages maximes.
Dans les dernières années du xiv^ siècle, Christine de Pisan avait composé VEpistre au dieu (Vamours, c'est-à-dire VEpislre du dieu d\imour; elle supposait que des femmes de toute condition s'adressaient au dieu d'amour et portaient plainte contre les hommes trompeurs. Le dieu racontait les stratagèmes auxquels se livraient les chevaliers déloyaux et il dénonçait leurs mensonges et leur vantardise. L'œuvre suscita une assez vive querelle. Christine blâmait VArt d'aimer d'Ovide et le Roman de la Rose de Jean de Meun. Ses appréciations furent combattues. Jean de Monstreuil, prévôt de Saint-Pierre de Lille, prit la défense du Roman de la Rose, et Gautier Col, secrétaire du roi, reprocha à l'auteur de VEpistre au dieu d'amours d'écrire «par manière d'invective». Christine de Pisan ne faiblit nullement devant les attaques dont elle était l'objet; elle défendit l'honneur de la femme contre les sarcasmes, et elle se montra digne de la tâche qu'elle avait assumée. Jamais, elle ne cessa de blâmer les allusions indécentes de Jean de Meun. Dans les Enseignements moraux, s'adressant à son fils, elle écrivait :
Se bien veulx et chastement vivre, De la Rose ne lis le livre.
L'opinion qu'elle émettait au sujet de l'œuvre de Jean de Meun dans son Epistre au dieu d'amours se retrouve dans VEpistre sur le Roman de la Rose, v Se mieulx veulx, dit-elle
dans cette composition, ouïr descrirc paradis et enfer et plus haultement parler de théologie, plus protitablement, pins poétiquement et de plus grande eflicace, lis le livre qu'on appelle Dant, ou te le fais exposer pour ce que il est en langue llorentine. Là auras cueilli propos mieulx fondé, plus subtilement, ne te desplaise, et où plus tu pourras profiter que en ton roman de la Rose. » Il s'agit de la Divine Comédie de Dante Alighieri.
Christine de Pisan trouva un allié puissant en Jean deGerson qui n'hésita pas à condamner le Iloman de la Rose et à le qualifier de livre immoral. Une polémique ardente s'éleva ainsi, à laquelle plusieurs écrivains prirent part. René de Mauldela-Clavière mentionne un passage du Dit de la Rose, rédigé à cette occasion par Christine. « Elle y célèbre, écrit-il, un souper de 1402, où l'on vit paraître à l'entremets des dames en costumes de divinités. Ces déesses proposèrent à l'assemblée une association en faveur des dames, sous le nom d'Ordre de la Rose, dont l'insigne serait une rose ou une rosace sur les vêtements. Pour bien marquer l'esprit de l'ordre projeté, elle date son dit du jour de la Saint Valentin,
Le jour où mains amans dès le matin Choisissent amour pour l'année,
jour aussi de la fête de la duchesse Valentine, un peu délaissée dans ces cénacles amoureux, malgré sa grâce, son charme et son fol amour pour son mari » (^).
Dans YEpistre d'Othéa, Minerve envoie au jeune Hector de Troie ses conseils et ses vœux :
Othéa, déesse de prudence, Qui les bons adresse de vaillance, A toi, Hector, noble prince puissant, Qu'en armes es florissant.
(c Othéa, dit l'abbé Sallier, est la Sagesse ; il est vraisemblable que Christine avait emprunté d'Homère cette dénomi-
(1) R. DK Maulde-la-Clavière, ouvrage cité, t. I, p. 18.
nation de la Sagesse. Le poète grec désigne souvent Minerve par le mot 0éa; il y a même quelques vers qui commencent par l'exclamation ui 6éa dans laquelle on adresse la parole à Minerve. Dans VEpistre, la déesse engage son protégé à acquérir la vraie chevalerie par la pratique de la vertu (^). » C'est à Louis d'Orléans que Christine de Pisan adressait les maximes et les préceptes qu'elle attribuait à la déesse et que Jean Miélot, chanoine de Lille, développa plus tard, à la demande de Philippe le Bon, duc de Bourgogne (2).
Dans la Cité des clames sont reproduits de nombreux passages d'auteurs qui ont raconté des traits vertueux ou héroïques des femmes. Un de ces passages a été assez fréquemment cité; c'est celui où il est parlé de Novella, la fille de Jean d'André, a Sans querre les anchiennes histoires, écrit Christine, Jean André, le solemnel légiste à Boulogne la Grasse, n'a mie pareille opinion que mal fust que femmes fussent lettrées quant à sa belle et bonne fille que il tant ama et eut nom Novelle, qu'il fist apprendre très et si avant es lois que, quant il estoit occupé d'aucun ensoigne par quoi ne povoit vaquier au lire les léchons à des escoliers, il envoyoit Novelle sa fille à ses escoliers en son lieu lire aux escolles en chayère et, afin que la beauté d'elle n'empeschast la pensée des oyans, elle avoit une petite courtine au devant elle et par ceste manière suppleoit et allegeoit aucunes fois les occupations de son père, lequel l'ama tant que pour mettre le nom d'elle en mémoire fist une notable lecture d'un livre de lois qu'il nomma du nom de sa fille la Novelle. »
Il semble que le titre de la Cité des dames fut suggéré par le grand succès qu'avait obtenu la traduction de la Cité de Dieu de saint Augustin, traduction faite par Raoul de Presles
(*) Mémoires de littérature tirés des 7'egistres de l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres. Paris, 1751, t. XVII, p. 518.
(*) J. VAN DEN Gheyn, Christine de Pisan. Êpître d'Othéa, déesse de la Prudence, à Hector, chef des Troyens. Reproduction des miniatures du manuscrit 9392 de Jean Miélot. Bruxelles, 1913, p. 5. -
de 1371 à 1375. Le roi Charles V avait largement subventionné le travail de ce dernier « pour l'utilité publique du royaume et de toute la chrétienté (*) ».
Le Livre des Trois Vertus a comme sous-titre : Trésor de la Cité des (lames; ainsi s'expliquent les confusions fréquentes qui ont été faites entre cet ouvrage et la Cité des dames que nous venons de mentionner. « Le Livre des Trois Vertus, dit Mathilde Laigle, est un de ces traités d'éducation et de savoirvivre qui furent si communs et si populaires au moyen âge. Celui de Christine de Pisan est particulièrement intéressant (2). » L'auteur que nous venons de nommer note que, dans le Livre des Trois Vertus, de nombreux faits ajoutent leur témoignage à l'histoire industrielle, agricole, économique, judiciaire et politique. Il fait, d'ailleurs, une observation qui otïre de l'intérêt, c'est qu'il n'est pas question dans l'ouvrage du schisme qui divisait la chrétienté en deux camps ennemis ; le motif est indiqué : le 14 septembre 139o, Charles VI avait édicté une ordonnance qui interdisait « à tous dicteurs, faiseurs de dilz et de chansons, de chanter ditz, rimes ou chansons faisant mention du pape, du roi et des seigneurs de France au regard de ce qui touchait le fait de l'union de l'Eglise ».
Nous avons vu comment Christine de Pisan fut amenée à écrire l'histoire ou plutôt l'éloge de Charles V. Elle s'attache à louer en lui la noblesse de courage, la noblesse de chevalerie et la noblesse de sagesse; elle fait ressortir comment faible et malade la vie durant, il parvint néanmoins à accomplir de belles et nobles actions et à acquérir la gloire des grands rois. Elle émet des considérations sur l'organisation sociale et politique et reproduit notamment l'opinion d'après laquelle « royaumes et cités sont bons quand il y a moyennes gens», formulant ainsi le système de classes qu'elle défendra
(*) LÉOPOLD Delisle, Recherches sur la librairie de Charles F. Paris, 1907, t. I, p. 1.
(*) M. Laigle, ouvrage cité, p. 3.
en plus d'un de ses ouvrages; elle s'occupe même des affaires militaires et consacre des chapitres à la défense des places et aux opérations de la guerre sur mer. Elle ne pouvait pas passer sous silence une des utiles entreprises du monarque, la création de la bibliothèque du Louvre. Ses prédécesseurs avaient possédé des livres; le roi Jean, son père, avait témoigné pour les belles-lettres un zèle éclairé : le premier, Charles V avait songé à faire de sa « librairie » un établissement durable (^). « Ne dirons-nous encore, écrit Christine, de la sagesse du roi Charles, la grant amour qu'il avoit à l'estudeet à la science? Et qu'il soit ainsi, bien le demonstroit par la belle assemblée de notables livres et belle librairie qu'il avoit de tous les plus notables volumes qui par souverains auteurs aient été compilés, soit de la Sainte Escripture, de théologie, de philosophie et de toutes sciences, moult bien escrips et richement adornez et tout temps les meilleurs escripvains que on peust trouver occupez pour lui en tel ouvrage ; et se son estude bel à droit estoit bien ordonnée, comme il voulsist toutes ces choses belles et nettes, polies et ordonnées, ne convient demander : car mieulx estre ne peust. » Elle loue le goût du roi pour l'architecture et elle fait rénumération des monuments qu'il bâtit. « De géométrie, dit-elle, qui est l'art et science des mesures et ecquerres, compas et lignes, sanz qui nulle œuvre est faicte, s'entendoit souffisamment et bien le monstroit en devisant ses édifices. De art, en tant que s'entent l'œuvre formele, nul ne l'en passoit, tout n'eust il l'expérience ou exercice de la main. Eneflfect, que nostre roi Charles fut sage artiste, se demonstra vrai architecteur, deviseur certain et prudent ordeneur, lorsque les belles fondacionsfist faire en maintes places, notables édifices, beaulx et nobles, tant d'églises comme de chasteaulx et aultres bastimens à Paris et ailleurs ».
Deux autres ouvrages de Christine avaient paiu, à peu près
{*) L. Delisle, ouvrage cité, t. I. p. 2.
vers la même époque : le Livre du chemin de longue estude et le Livre de la mutulion de Furlune.
Le Livre du chemin de longue estude est dans la forme d'une vision, en imitation de la Divine comédie dont un passage du chant premier de V Enfer a suggéré à la l'emme de lettres le titre qu'elle a adopté, k Oli! répond Dante au chantre d'Enée, es-tu donc ce Virgile'el cette source qui répand un si large (louve de poésie? 0! des autres poêles, honneur et lumière, que la longue étude et le grand amour qui m'ont fait rechercher ton livre me servent près de toi ! )>
tt Christine, dit Claude-Bernard Petitot, déhute dans Le chemin de longue estude par déplorer le malheur de sa position. Le livre de la Consolation de Boèce lui tombe sous la main et l'attache tellement qu'elle passe une partie de la nuit à le lire. Le sommeil s'empare enfin d'elle; la Sibylle de Cumes lui apparaît et lui propose de la conduire dans le « chemin de longue estude » oii nul ne peut entrer s'il est grossier et mal instruit. Christine répond qu'elle a déjà vu dans Dante le « chemin de longue estude », mais qu'elle ne le connaît point assez et qu'elle est prête à s'y engager. Elle part avec sa compagne, qui la mène à Constantinople, à Jérusalem, en Grèce, en Egypte, etc., et lui fait parcourir toutes les terres classiques; puis la Sibylle la conduit dans la région éthérée dont elle donne la description, montrant ainsi les connaissances qu'on avait alors en astronomie. Christine aperçoit aux quatre coins du monde quatre chaires qui sont occupées par la Sagesse, la Noblesse, la Chevalerie et la Richesse et au milieu une cinquième où siège la Raison. La Terre présente une requête à cette dernière et lui expose tous les maux qu'elle endure. La Raison mande la Richesse, la Sagesse, la Noblesse et la Chevalerie qui comparaissent devant elle. Toutes quatre prétendent que la Terre a tort de les accuser et elles se renvoient mutuellement les accusations ; la Sagesse prétend que si les hommes sont malheureux, c'est qu'ils l'ont méprisée et elle attaque ainsi la Raison. Le débat se prolonge; on ne
trouve d'autre moyen d'arrêter le cours du mal que d'élire un roi qui gouvernerait toute la terre en paix et avec équité ; mais il était difficile de s'accorder sur le choix. La Noblesse propose Charles VI; la Chevalerie, Henri IV, roi d'Angleterre; la Richesse, un prince si opulent qu'il n'aura pas besoin de lever des impôts; enfin la Sagesse, un monarque poète et philosophe qu'elle ne nomme pas. On croit* que les deux derniers princes étaient Bajazet et Ferdinand, roi de Portugal. On discute de nouveau sur ces quatre candidats; on examine quelles sont les qualités les plus nécessaires pour gouverner. Les cinq déesses ne pouvant tomber d'accord, il est convenu que l'on soumettra la chose au jugement de celle des cours terrestres où depuis de longues années il s'est vu le plus de sens, de savoir et de vertu. Cette cour est celle de France, et Christine est chargée d'en porter la nouvelle à Charles VI. (^) »
Dans ce qu'on peut appeler la partie géographique de son livre, Christine fait de copieux emprunts aux récits de voyage publiés sous le nom de Jean de Mandeville, dont le manuscrit le plus anciennement connu est rédigé en français et porte la date de 1371 (2).
En pénétrant dans la région élhérée, l'auteur du Livre du chemin de lo7igue estude contemple avec pitié la Terre qu'elle voit à ses pieds,
Gomme une petite pelote, Aussi ronde qu'une balote.
Dante, Alighieri avait écrit, au chant XXII du Paradis : « Je retournai du regard à travers toutes les sept sphères, et je vis notre globe tel, que je souris de son vil aspect. »
(*) Collection complète des mémoires relatifs à l'histoire de France depuis le règne de Philippe- Auguste jusqu'au commencement du XVII^ siècle. Paris, 1824, t. V, p. 234.
(2) Paget Toynbee, Christine de Pisan and sir John Maundeville.Romania, recueil consacré à l'étude des langues et littératures romanes. Paris, i892, p. 228 et suivantes.
Le Livre de mulation dr Fortune est un poème allégorique où l'histoire occupe une certaine place et est invoquée pour attester les changements que la Fortune opère.
Le Livre des faits d'armes et de chevalerie a été composé, selon les uns en 140o, selon les autres en 1407. Il comprend quatre parties. Dans le prologue de la première partie, Christine s'excuse d'avoir osé entreprendre la tâche qu'elle essaie d'accomplir. « Et pource, écrit-elle, que c'est chose non accoustumée et hors usaige à femme qui communément ne se sceust entremettre ne mais que de quenoilles, fillaches et choses de maisnage, je supplie humblement audit très hault office et noble estât de chevalerie, que, en contemplation de la sage dame Minerve, née du pays de Grèce, que les anciens pour son grant savoir reputèrent déesse, laquelle trouva, selon ce que dient les anchiens escrips, si que aultrefois ai dit et que mesmement le recite le poète Boccace en son livre des femmes clères et semblablement le récitent aultres plusieurs, l'art et la manière de faire le harnois de fer et d'acier, qu'ils ne veuillent avoir à mal si moi femme me suis chargée de traicter de si parfaicte matière... 0 Minerve, déesse d'armes et de chevalerie, ne te desplaise ce que moi, simple femmelette, ose présentement emprendre à parler de si magnifique office qui est celui des armes duquel premièrement tu donnas l'usage. Et en tant te plaise me estre favorable que je puis estre aucunement consonante à la nation, dont tu fus, en ce que comme adonc fust nommé la Grant Grèce le pays d'oultre les Alpes qui ores est dit Pouille et Calabre en Italie où tu nacquis et je suis comme toi femme italienne (^). »
Il ne faut pas s'attendre à trouver dans le Livre des faits
(*) Bibliothèque royale de Biuxelles. Manuscrits. Numéro 9010.
d'armes et de chevalerie des idées fort originales. Les Stratagèmes de Frontin et les Instiliitions militaires de Végèce fournirent à l'auteur le moyen facile et commode d'écrire de nombreuses pages, ou plutôt de recopier, avec quelques modifications, les traductions françaises qui avaient paru, au siècle précédent. Nous avons parlé de Végèce; Sextus Julius Frontinus vécut sous les règnes de Vespasien et de ses fils, et mourut sous le règne de Trajan. Comme nous l'avons dit, il est un autre écrivain dont l'auteur du Livre des faits d'armes et de chevalerie a reproduit des chapitres entiers, c'est Honoré Bonet.
A la tin du xv^ siècle, Antoine Vérard, entrepreneur de manuscrits et libraire attitré de la cour de Charles VIII, avait eu l'idée de faire travailler pour son compte les imprimeurs les plus habiles de Paris, Jean du Pré, Pierre Le Rouge, d'autres encore (^). On lui doit notamment la publication faite, en 1493, de ï Arbre des batailles, dont l'exemplaire offert au roi est imprimé sur vélin et enrichi d'ornements et d'initiales en couleur et de cent dix-huit miniatures {^). En 1488, il avait publié un volume de 198 pages intitulé : L'Art de chevalerie selon Végèce. «Ci commence, était-il dit, la table de ce présent livre nommé Végèce de l'art de chevalerie, lequel traicte de la manière que princes doivent tenir au fait de leurs guerres et batailles. » Viennent alors d'autres lignes conçues en ces termes : « Ci après s'ensuit le livre des faits d'armes et de chevalerie lequel est divisé en quatre parties. )> L'art de chevalerie selon Végèce n'est autre que le Livre des faits d'armes et de chevalerie de Christine de Pisan modifié en ce sens que, dans les passages où l'auteur se met en scène, au genre féminin employé dans la plupart des manuscrits est substitué le genre masculin et qu'ainsi un homme et non une femme s'adresse au lecteur. D'ailleurs, Vérard n'a fait que suivre le texte de certains manuscrits; la Bibliothèque royale de
(*) A. Claodin, Histoire de V imprimerie en France an w^ei au wi" siècle, Paris, 1900, t. I. Préface, p. viii.
H Ibid., t. II, p. 461.
linixcUes notamment poss(>dc un manuscrit intitulé : L'art de. latjuene, qui est tout simplement le texte de Christine avec la modification adoptée par Vérard (*).
Nous aurons rocension d'examinerde plus près les doctrines exposées par Christine de Pisan; mais dès maintenant nous pouvons citer quelques passages intéressants. Au début du Livre des faits d'aunes et de chevalerie a^i la page dans laquelle elle enseigne que « guerres et batailles emprinses à justes querelles et menées à bon droit sont chose de justice et permise de Dieu ». On comprend qu'elle ait énoncé la proposition et qu'elle se soit attachée à en prouver la vérité. Il n'y avait pas longtemps, en effet, que le grand scolastique anglais, John Wycliffe, avait nié la légitimité du recours aux armes et avait soutenu que les arguments tirés de l'Ancien Testament étaient sans valeur; en termes violents il avait dénoncé les atrocités de la guerre. Quelques-unes de ses affirmations méritent d'être reproduites. « Le droit de conquête, écrivaitil, est le vol sur une vaste échelle; quand le Tout-Puissant donne l'ordre de conquérir, la conquête peut être valable; elle ne saurait l'être autrement. » « Seigneur, s'écriait-il, quel honneur y a-t-il pour un chevalier de tuer un grand nombre d'hommes? Le bourreau en tue plus et à un titre bien plus fondé. Mieux vaudrait être le boucher des bêtes que le boucher de ses frères, car ce serait moins contraire à la nature ! »
Pour démontrer sa thèse, Christine de Pisan invoque l'Ecriture disant que Dieu est « sire et gouverneur des osts et batailles ». « Et n'est, ajoute-t-elle, aultre chose guerre et bataille qui est faicte ajuste querelle ne mais que la droite exécution de justice pour rendre le droit là où il appartient, et ce accorde mesmement le droit divin et semblablement les lois ordonnées des gens pour conquester et conlrester aux arrogans et malfaiteurs. » Des auteurs soutenaient que le prince qui entreprenait une guerre juste devenait le juge des
(') Bibliothèque l'oyaie de Bruxelles. Manuscrits. Xuméro i0205.
ennemis et pouvait les punir conformément au droit et en proportion du tort qu'ils lui avaient infligé. Une prière de l'Église pour le temps de guerre suggérait une idée que plus d'un écrivain développa. « 0 Dieu, était-il dit, le souverain maître des royaumes et des rois, qui nous guérissez en nous frappant et qui nous conservez en nous pardonnant, regardez-nous dans votre miséricorde afin que le fléau de la guerre serve à nous corriger et que le retour de la paix nous fasse avancer dans la piété. »
A l'époque où écrit Christine de Pisan, la guerre ne cesse de désoler la France; l'autorité du pouvoir royal est contestée par les ennemis du dehors et par les ennemis de l'intérieur. Elle voit la cause du mal et elle s'attache k démontrer que, seule, la guerre entreprise par un roi ou par un prince souverain est légitime et que, partant, il faut condamner comme injuste la guerre privée. « ïl ne loist, dit-elle, fors aux rois ou souverains princes emprendre de leur singulière autorité guerres et batailles. « Elle le prouve. « Nous avons, écrit-elle, touchié briefment comment guerres et batailles à bon droit emprinses sont chose juste; au propos revenir est à regarder puisqu'elles sont de droit, et il appartient à tout homme de faire œuvre juste. Si loist à chacune personne emprendre guerre pour garder son droit. Car il sembleroit par quelle raison que, sans mesprendre, tout homme faire le puist. Mais pour déclarer le vrai à ceux qui en ce point pourroient errer, est à savoir que, sans faire double, selon la détermination de droit et des lois, n'appartient à nul emprendre guerre si n'est as princes souverains sicomme empereurs, rois, ducs et aultres seigneurs terriens lesquels soient mesmement chiefs principaulx de juridictions temporelles. Ne à baron quelconque ne à aultre tant soit grant n'appartient sans licence, congié et voulenté de son souverain seigneur. Et que ceste loi soit de droit le demonstre assez la manifeste raison. Car se aultrement fust, de quoi doncques serviroient princes souverains qui pour aultre chose ne furent
establis ne mais pour faire droit à ung chascun de leurs subgiez, qui oppressez seroienl par aulcune extortion, cl de les défendre et garder si que le bon pasteur qui expose sa vie pour ses ouailles. Et pour ce doit fuir le subgiet au seigneur comme à son refuge quant aulcun grief lui est fait. El le bon seigneur prendra les armes pour lui si besoing lui est, c'est-àdire lui aidera de sa puissance à garder son bon droit soit par voie de justice ou par exécution d'armes. »
Le Débat des deux amants est consacré à résoudre la question de savoir « si d'amour vient bonneur ou honte; si c'est maladie ou granl santé ». II fui présenté à Louis d'Orléans. Son auteur lui donna le titre de « Rommans » et justifia son appellation en ces termes :
Car tout d'amour sera cils miens rommans Si l'entendront François et Alemans, Et toute gent, s'ils entendent Rommans.
Christine fait l'éloge du duc dans les vers suivants :
Prince royal, renommé de sagece,
Hault en valeur, poissant de grant nobloce
Duit et apris en honneur et largece,
Très agréable Duc d'Orliens, seigneur digne et valable. Fils de Charles le bon roi charitaible
Mon redoubté Seigneur vaillant, par vostre grant bonté Mon petit dit soit de vous escouté.
Peu après la publication du Livre des faits d'armes et de chevalerie, l'auteur composa un autre ouvrage qui renferme quelques passages curieux ; c'est le Livre du corps de policie lequel parle de vertu et de meurs. Le traité comprend trois
parties qui sont consacrées respectivement « aux princes, aux chevaliers et nobles et à l'université de tout le peuple», et qui contiennent des conseils, des avis et des enseignements tirés de l'histoire ancienne et même de l'histoire contemporaine. Le travail n'est point sans mérite, mais on ne peut souscrire aux éloges exagérés, formulés par un des biographes de Christine de Pisan. Celui-ci appelle le Livre du corps de poîicie une composition plus audacieuse encore et plus vaste que le Livre des faits d'armes et de chevalerie, ce On est forcé, écrit-il, d'admirer les démarches de ce puissant esprit qui toujours veut agrandir son horizon et étendre les limites de ses conquêtes (^). » L'appréciation n'est point exacte; Christine de Pisan n'était point une femme de génie ; elle n'était point non plus l'auteur original de théories politiques; elle n'a innové en rien; mais, laborieusement, elle a reproduit dans ses livres, ce qu'elle a appris dans ses lectures et, en quelques T)ages émues, elle s'est faite l'interprète de ceux qui voulaient, à son époque et dans son entourage, porter remède aux incalculables maux dont la France souffrait.
Deux écrits de Christine de Pisan ont trait, de spéciale manière, aux troubles qui désolaient la France; ce sont la Lamentation et le Livre de la Paix.
VTII
Le roi Charles VI avait été frappé d'un mal terrible ; c'était la folie furieuse; à des intervalles près, il fut dément depuis 1392 jusqu'en 1422. Autour de lui s'agitèrent les ambitions et les haines des princes du sang. A cette époque, le pouvoir royal était faible encore en France, et en présence d'un souverain qui lui-même était frappé d'une incapacité totale, les appétits et les convoitises ne faisaient que grandir et ajouter au
(1) E. M. D. RoBiNEAu, ouvrage cité, p. 278.
péril que courait l'unité nationale naissante. « Au commencement (lu XV' siècle, écrit un historien, nous trouvons la France dans la plus complète anarchie. Chaque prince, chaque grand fcudataire se croit en droit d'échanger des ambassades avec l'étranger, de nouer des alliances et des intrigues, de s'unir à ses pareils par des pactes. Le duc de Bretagne, par exemple, passera un traité d'alliance avec le comte de Clermont. La reine Isabeau, elle-même, signera un pacte avec les ducs de Berry et d'Orléans, et toutes ces parties qui n'ont pas le droit de traiter, échangeront comme des souverains, l'une sa parole de reine, les autres leurs paroles de fils de roi. Chacun, en outre, négocie de son côté; le duc d'Orléans traite avec le duc de Gueldre. Le duc de Bourgogne noue avec l'Allemagne des relations secrètes contre les ducs d'Orléans et de Milan ; la reine est l'âme du complot pour son père, le duc Etienne de Bavière. Les querelles des princes deviennent ainsi non seulement des affaires d'Etat mais des affaires diplomatiques, ou, pour mieux dire pseudo-diplomatiques. Il en résulte de véritables scandales ; pour en trouver des exemples, on n'est embarrassé que de choisir : tel l'étonnant arbitrage déféré aux ducs de Berry, de Bourgogne et d'Orléans pour le règlement des difficultés pendantes entre le duc de Moravie, d'une part, le comte de Saint-Pol et le roi, de l'autre; telle surtout la lettre collective adressée, en 1412, par le duc de Berry, le duc Charles d'Orléans, le duc de Bourbon, le comte de Vertus à l'empereur pour lui demander d'intervenir en France {^). » Est-il besoin d'ajouter que l'invasion étrangère et la guerre civile ajoutaient à ce qu'il y avait de douloureux dans la situation générale du pays ?
Dans les dernières années du xiv« siècle, les ducs de Berry et de Bourgogne, oncles de Charles VI, et le duc d'Orléans, frère du roi, se disputaient la régence que la maladie du
(*) R. DE Maulde-la-Ci.avière, La diplomatie au temps de Machiavel, t. I, 1892, p. 172.
monarque rendait nécessaire. Aussi longtemps que vécut Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, il fut possible d'éviter la guerre civile; mais, sous son successeur, Jean sans Peur, la violence l'emporta. La lutte ne tarda pas à prendre un caractère atroce et, le 23 novembre 1407, Louis d'Orléans fut assassiné à Paris, dans la Vieille rue du Temple. « Il fut haché en morceaux, dit un écrivain, sous les yeux d'un inconnu qui voulut s'assurer par lui-même de la mort de la victime. Jean de Bourgogne assista aux funérailles. Puis il eut l'audace du crime comme il en avait eu l'hypocrisie. Bientôt, au grand scandale des âmes honnêtes, il chargea son orateur, le fameux Jean Petit, du soin de sa justification. Celui-ci, après avoir reproduit toutes les accusations qui pesaient sur la mémoire du duc d'Orléans, soutint qu'à son égard, non seulement l'assassinat était légitime, mais encore méritoire et qu'en outre, tous les moyens, même les plus perfides, comme faux serments, embûches et trahisons, devaient être employés de préférence. La mort du duc d'Orléans ne mit point fin aux graves dissensions. Il trouva des vengeurs. Sa veuve inconsolable dépensa plus d'un million d'or à chercher les moyens de châtier l'inspirateur du crime; elle survécut à son mari, l'espace d'une année, mais le jeune duc d'Orléans et son beaupère, le comte d'Armagnac, ne tardèrent pas à reprendre la lutte et à la mener à outrance (^). » C'est, le 8 mars 1408, que le moine franciscain, Jean Petit, docteur en théologie et conseiller du duc de Bourgogne, « proposa la justification » de ce dernier en l'hôtel royal de Saint-Pol, à Paris. Dans l'assistance se trouvaient le Dauphin, le roi de Sicile, le cardinal de Bar, les ducs de Berry, de Bretagne, de Bar et de Lorraine, des prélats, des docteurs de l'Lniversité, des nobles et des bourgeois. Les conclusions sont significatives. « Il s'ensuit clairement, était-il dit, et en bonne conséquence que mondit
(') R. Th'imassy, Gerson, chancelier de Not7'e-Dame el de l'Université de Paris. Paris. 1843, p. 2t2.
seigneur de Bourgogne no doit en ricMis eslre blasmé ou repris dudit cas avenu en la jiersonne du criniineulx feu duc d'Orléans et que le roi, nostre sire, le doibt plus amer que paravent et sa loyaulté et bonne renommée l'aire preschier par tout le royaulme par lettres patentes, par manière d'epistres ou aultrement; icelui Dieu veuille que ainsi soit l'ait; qui est benediclus in secula seculoruni ; amen!» Jean Petit n'avait pas reculé devant l'atlirmation d'une proposition générale; il soutenait qu'il est permis et digne de récompense de tuer le tyran. Au xh« siècle, Jean de Salisbury, évéque de Chartres, avait déjà enseigné la même doctrine, dans son Policraticus seu (le migis curialiiim et vestigiis philosophorum.
La « justification » lue par Jean Petit suscita un mouvement de protestation ; Jean Gerson la dénonça comme une œuvre criminelle et, quand le parti d'Orléans reprit le dessus, l'évèque de Paris la condamna. En 141o, le concile de Constance fut saisi de la question par Jean sans Peur. Il se prononça contre la doctrine du tyrannicide, mais il n'osa pas blâmer l'écrit même de Jean Petit et il proclama que l'évèque de Paris avait dépassé les limites de sa compétence.
Les malheurs ne cessèrent de s'abattre sur la malheureuse France. Le jeune duc d'Orléans épousa la fille du comte Bernard d'Armagnac qui se montra l'énergique adversaire du duc de Bourgogne. En 1410, Paris fut menacé par les bandes dévastatrices des princes du sang qui s'étaient presque tous ligués contre le duc de Bourgogne; et quand, à son tour, Jean sans Peur fit appel à la force brutale, la destruction fut presque générale. La trêve de Bicêtre mit momentanément fin aux excès, mais ceux-ci ne tardèrent pas à se produire avec plus de sauvagerie et de cruauté.
Christine de Pisan trouva des paroles émues pour prêcher la modération et le pardon. S'adressant au vieux duc de Berry, elle écrivait : « Viens doncques, viens, noble duc de Berry et suis la loi divine qui commande paix. Saisis la bride pargrant force et arreste eeste non honorable armée, au moins
jusque aux parties aies parlé. Si t'en viens à Paris, en la cité de ton père, où tu naquis, qui à toi crie en larmes, soupirs et pleurs, et te demande et requiers. Viens tost reconforter ta cité adolée. »
En 1412, Henri IV d'Angleterre donna son aide aux Armagnacs et leur envoya des secours contre les Bourguignons. L'année suivante éclata la grande révolution cabochienne qui mit la famille royale à la merci des bouchers auxquels se mêlaient des partisans de Jean sans Peur. Le chaperon blanc, signe de ralliement des séditieux, fut imposé à Charles VI et à ses enfants et, pendant trois mois, la terreur régna dans la capitale (^). C'est à cette époque que Christine de Pisan déplora la triste situation de la noblesse que la colère du peuple menaçait de destruction. Elle appelle la France « la contrée dont il est lu que les nobles ont toujours esté comme un mesme corps ». « Et puis, ajoute-t-elle, après ladite occision et desconfiture, viendra le diabolique même peuple pour macérer et achever le demourant des nobles dames, demoiselles et enfans, sans aviser comme fols que estrangière seignourie tost surviendra les subjuguer et mettre à mort, faute d'y trouver résistance après la mort des nobles. Et ainsi, France périe et mise en servage! De laquelle chose, moi, Christine, toute frémissante encore de paour en larementevant, prie Dieu que jamais ce ne puist avenir. 0 la très piteuse besongne ! Pour Dieu, pour Dieu, très nobles et excellens princes françois et tous aultres nobles princes et à venir que ce mortel péril ne parte jamais de vos mémoires, par pitié de vous mesmes, et que plus ne soit souffert sourdre contentions dont si détestable inconvénient puisse en nul temps advenir ! Ni oublié non soit et mis en oubli, comme néant, les ruines, destructions, effusion de sang, cruaultés horribles, appauvrissemens, irrévérence du peuple vers souverains seigneurs,
(') G. Du Fresne de Beaucourt. Histoire de Charles VII. Paris, 1881, t. I, p. 13.
dames, damoiselles, vefves et orphelins, dcmourez de ce meschief, comme la povrc Christine, votre humble servante, par ses piteux et plourables epistres vous disoit avant le coup. Et encore, de paour que plus ne me adviengne, ne s'en peut taire, estant en péril de pis, dont n'en a mis garde quelconque sagesse humaine, mais seulement Providence divine, par évident miracle dont Dieu soit loué. »
Le crime des guerres civiles lui arrache d'autres imprécations et elle n'hésite pas, à certaines pages, à adresser ses objurgations aux puissants. « 0 tu, chevalier, écrit-elle notamment, qui viens de telle bataille, dis-moi, je t'en prie, quel honneur tu emportes? Diront donc tes gestes pour toi plus honorer que tu fus à la journée du côté vainqueur? Mais cestui péril, quoique tu en eschappes, soit en mescompte de tels aultres beaux faits; car ajournée reprouchée n'appartient louange. »
Dans les derniers mois de 1409, Christine de Pisan composa les Sept psaumes allegorisés. « A chaque verset des Psaumes, écrit Georges Doutrepont, elle a rattaché avec plus ou moins d'habileté, une méditation ou une oraison. Il se trouve là des prières dont l'objet est d'implorer le Ciel en faveur du roi Charles VI et des ducs Jean Berry et Jean de Bourgogne. En même temps, la miséricorde divine est sollicitée pour l'âme des bienfaiteurs de Christine, bienfaiteurs qui sont entre autres, Charles V et Philippe le Hardi (^). » Jean sans Peur, duc de Bourgogne, ne cessa de protéger la noble femme de lettres; des comptes du prince l'attestent suffisamment et Christine, d'ailleurs, ne manqua jamais de manifester sa reconnaissance (*).
(*) G. Doutrepont, La littérature française à la cour des ducs de Bourgogtie. Philippe le Hardi, Jean sans Peur, Philippe le Bon, Charles le Téméraire. Paris, 1909, p. 203.
(2) Ibid,, p. 277.
Déjà dans le Livre des faits et bonnes meurs de Charles V, elle faisait l'éloge de « Jehan qu'on nommoit, au vivant de son père, conte de Nevers, prince de toute bonté solvable, juste, sage, bénigne, douls et de toutes bonnes meurs ».
Commencé le 4" septembre 1412, le Livre de la Paix fut achevé en 1414 et dédié à Louis, duc de Guyenne, dauphin. Ce prince était le troisième fils de Charles \l et d'Isabeau de Bavière, dont les deux premiers enfants étaient morts en bas âge. « Le Livre de la Paix, dit Thomassy, est l'ouvrage où Christine porte au plus haut degré l'autorité que donnent le talent et l'amour du bien public... Elle donne des leçons de prudence pour le maintien de la pacification d'Auxerre; elle parle des vertus de justice, de magnanimité et de force pour les chevaliers; elle parle du gouvernement du peuple conformément aux trois vertus de clémence, libéralité et justice; elle finit par rappeler au dauphin l'exemple de son aïeul Charles V (^) ». Dans l'ouvrage figurent des citations latines de Sénèque, de Salluste, de Cassiodore et d'autres auteurs, citations qui sont accompagnées d'une traduction en français.
La guerre dite de Cent ans avait commencé, en 1337, quand Edouard III s'était intitulé roi de France et d'Angleterre et avait constitué Jean, duc de Brabant, son vicaire en France. Elle dura jusqu'en 14o3, quand Talbot fut vaincu à Castillon et que Bordeaux fut abandonné par les Anglais qui virent leurs possessions continentales réduites à Calais et à Guines. « La différence des caractères, écrit Elisée Reclus, le contraste des conditions sociales se révélèrent d'une façon remarquable entre les deux nations belligérantes et donnèrent aux événements une forme singulièrement tragique. On peut dire, d'une manière générale, que la France représentait à la fois deux causes bien différentes : celle du peuple qui défendait justement et àprement ses campagnes, ses villes, ses ateliers^
(1) R. Thomassy, Essai su)^ les écrits politiques de Christine de Pisan, suivi d'une notice littéraire et de pièces inédites. Paris, 1838, Introducti'>n,
p. LX'XVf.
et la cause ilc la féodalité, (|iii ne savait même plus comballrc et se lanvait rolienieul dans les batailles eonime en des tournois de parade. Onant à Tarniée anglaise, aventurée sur un sol étranger, elle savait dès le premier jour combien la guerre était chose sérieuse et s'y appliquait avec une industrie toute pratique. A cet égard elle constituait une sorte de démocratie contre la survivance féodale. Le grand avantage initial des armées anglaises pendant cette guerre intermittente provenait de la possession de la Guyenne : la France du Nord était ainsi prise comme dans un étau (^). »
A peine monté sur le trône d'Angleterre, Henri V renouvela les réclamations de ses prédécesseurs au sujet du trône de France. Le 28 juillet 1 41o, il somma Charles VI d'exécuter le traité de Brétigny conclu, en 1360, entre Edouard Ili et Jean le Bon, aux termes duquel le roi de France cédait au roi d'Angleterre la souveraineté de la Guyenne et de plusieurs autres provinces et s'engageait à payer trois millions d'écus d'or pour sa rançon. Au mois d'août, il débarqua à Hontteur et, le 2o octobre, il écrasa les forces françaises à Azincourt. Avant d'entrer en campagne, il avait pris toutes ses mesures. Par de nombreux contrats il s'était procuré des charpentiers et des maçons et il s'était fait promettre la livraison de chariots, d'arcs et de flèches ; en Hollande et en Zélande, il avait pris en location des navires et il avait fait saisir les bâtiments de vingt tonneaux et au-dessus, anglais et étrangers qui se trouvaient dans la Tamise ou dans les ports du royaume; des vivres en abondance étaient transportés à la suite des troupes. L'armée comptait 11,500 hommes, non compris les valets. Le service devait être accompli, pendant une année, soit en Angleterre, soit en France; un trimestre de solde avait été payé. Déjà, depuis Edouard III, les forces militaires étaient constituées en Angleterre non d'après le système féodal mais en vertu de conventions conclues entre
(1) É. Reclus, Lltommeet latcn-e, Paris, 1905, t. IV, p. 122.
— soie roi et les nobles qui s'engageaient à i'ournir les soldats et stipulaient la durée de l'engagement, le salaire et la part dans le butin. Henri V avait obtenu du parlement des subsides trop faibles et il s'était vu contraint de mettre en gage les bijoux de la couronne et d'exiger de ses sujets des sommes d'argent qui, sous le nom de beuevolences, avaient l'apparence de dons volontaires.
Le roi avait publié un règlement militaire qui comprenait quarante-six articles. Ce n'était pas la première fois qu'un monarque anglais édiclait pour ses troupes une ordonnance destinée à maintenir la discipline. Sans remonter plus haut, nous citerons les Instilutes, ordinances and customs to be observed in the army, rédigés par ordre de Richard II, en 1385. Henri V reproduisait quelques dispositions du règlement de Richard II. Il proclamait le principe de l'obéissance envers le souverain, le connétable et le maréchal; il commandait aux gens d'armes de respecter l'eucharistie, les vases sacrés, les églises, les prêtres, les femmes; il prononçait la peine de mort contre les coupables. Il défendait de molester les laboureurs travaillant aux champs. Il déterminait les droits des soldats en ce qui concernait le butin et les prisonniers de guerre. Le roi donna d'autres instructions encore à ses lieutenants et, durant la guerre qu'il fit en France, on ne compta pas moins de trente-sept règlements destinés à maintenir la discipline dans l'armée (^).
Les faits, il est vrai, étaient loin de répondre aux règles formulées avec sagesse et avec humanité. On connaît les paroles de Henri V. « La guerre, disait-il dans une de ses expéditions de France, a trois serviteurs fidèles : le feu, le sang et la famine. J'ai choisi ce qu'il y a de plus doux. » C'était la famine. La journée d'Azincourt fut marquée par d'horribles massacres. « Une foule de cavaliers français, démontés, mais
(') Sir Harris Nicolas, History of the battle of Agincourt and of the expédition of Renry the fifthinto France in 1415. Londres, deuxième édition, 1832. Appendice, p. 31.
relevés par les valels, écrit Mielielel, s'étaient tirés de la bataille et rendus aux Anglais. En ee moment, on vient dire au roi qu'un corps franvais pille ses bagages, et, d'autre part, il voit dans l'arrière-gardc des Bretons ou des Gascons qui faisaient mine de revenir sur lui. Il eut un moment de crainte, surtout voyant les siens embarrassés de tant de prisonniers; il ordonna à l'instant que chaque homme eût à tuer le sien. Pas un n'obéissait; ces soldats sans chausses ni souliers qui se voyaient en main les plus grands seigneurs de France et croyaient avoir fait fortune, on leur ordonnait de se ruiner. Alors le roi désigna deux cents hommes pour servir de bourreaux. Ce fut, dit Monstrelet, un spectacle effroyable de voir ces pauvres gens désarmés à qui on venait de donner parole, et qui, de sang-froid furent égorgés, décapités, taillés en pièces. L'alarme n'était rien. C'étaient des pillards du voisinage, des gens d'Azincourt qui, malgré le duc de Bourgogne, leur maître, avaient profité de l'occasion (^). » « La bataille tinie, ajoute Michelet, les archers se hâtèrent de dépouiller les morts, tandis qu'ils étaient encore tièdes. Beaucoup furent tirés vivants de dessous les cadavres, entre autres le duc d'Orléans. Le lendemain, au départ, le vainqueur prit ou tua ce qui pouvait rester en vie... Les Anglais avaient perdu seize cents hommes, les Français dix mille, presque tous gentilshommes, cent vingt seigneurs ayant bannières. »
Deux ans plus tard, Henri V entreprit une nouvelle guerre en France. Le 22 août 1417, il débarquait à Honfleur; en septembre de la même année il s'emparait de Caen; en septembre 1418, il occupait Cherbourg et, en janvier 1419, il se rendait maître de Rouen. A partir de celte année, dans tout le duché de Normandie, la garnison du Mont Saint-Michel fut seule à résister; il est vrai qu'elle soutint vaillamment durant vingt-six ans les attaques de l'ennemi. « Peu de rois, dit Michelet au sujet du monarque anglais, avaient été plus
(*) Jules Michelet, Histoire de France, livre IX, chapitre F.
heureux à la guerre, mais la guerre était son moindre moyen. Il était, ses actes en témoignent, un esprit politique, un homme d'ordre, d'administration, et en même temps de diplomatie. Il avançait lentement, parlementant toujours, exploitant toutes les peurs, tous les intérêts, profitant à merveille de la dissolution profonde du pays auquel il avait affaire, fascinant de sa ruse, de sa force, de son invincible fortune, des esprits vacillants qui n'avaient plus rien où se prendre, ni principe, ni espoir ; personne en ce malheureux pays ne se fiait plus à personne, tous se méprisaient euxmêmes. ))
Le 10 septembre 1419, Jean sans Peur fut tué sur le pont de Montereau par des hommes d'armes du jeune dauphin, le futur Charles VII. Son successeur au duché de Bourgogne fut Philippe le Bon, qui, voulant venger son père et agrandir sa propre puissance, jugea de son intérêt de reconnaître les droits du roi d'Angleterre à la couronne de France. Ainsi fut conclue, en 1419, une convention qui appuyait Henri V dans ses revendications. Le monarque anglais voulait obtenir la main de la princesse Catherine, fille de Charles VI et d'Isabeau de Bavière. « Ne suis-je pas moi-même du sang de France, disait-il. Si je deviens gendre du roi, je le défendrai contre tout homme qui puisse vivre et mourir. »
Isabeau de Bavière et Philippe le Bon reçurent de Charles VI un plein pouvoir pour négocier le mariage et conclure la paix, qui fut signée à Troyes, le 21 mai 1420. Catherine fut donnée en mariage au roi d'Angleterre et celui-ci se vit assurer la survivance du royaume de France. « Est accordé, était-il dit, que tantost après nostre trespas, la couronne et royaume de France demeureront et seront perpétuellement à nostredit fils le roi Henri, avec le conseil des nobles et sages dudit royaume. Durant notre vie, les lettres concernées en justice devront estre escrites et procéder sous nostre nom et scel ; toutefois pour ce qu'aucuns cas singuliers pourroient advenir, il sera loisible à nostre fils écrire ses lettres à nos sujets, par lesquels
il mandora, défendra et commandera, de pour nous ot de par lui comme regenl. » Une clause frappait le dauphin. « Considéré, était-il stipulé, les horribles et énormes crimes et délits perpétrés audit royaume de France par Charles, soidisant dauphin de Viennois, il est accordé (pic nous, nostrcdil tils le roi et aussi noslre très cher lils l'hilippe, duc de liourgogne, ne traiterons aucunement de paix ni de concorde avecques ledit Charles, ni traiterons ou ferons traiter, sinon du consentement et du conseil de tous et chacun de nous Irois et des trois états des deux royaumes desous dits. »
Au mois de décembre 1420, Henri V lit son entrée à Paris où, pendant près de deux années, il eut sa résidence principale <( exerçant les pouvoirs de la royauté, faisant justice et gi'âce, dictant des ordonnances, nommant des ofiiciers royaux» (^). Le 31 août 1i22, il fut emporté par la mort, à l'âge de 34 ans. H était décédé au château de Vincennes. Son corps fut exposé à Saint-Denis, comme celui d'un roi de France et il fut porté ensuite à l'abbaye de Westminster où des funérailles solennelles furent célébrées le 7 novembre.
Christine de Pisan avait terminé le Livre de la Paix en 1414. Il semble qu'après cette année elle ne composa plus d'ouvrages de quelque étendue ; dans tous les cas nous n'en possédons point. Rares sont les renseignements qui se rapportent aux dernières années de son existence. On sait qu'en 1418 elle se retira dans un couvent, probablement auprès de sa fille. Le spectacle de la France en proie aux souffrances remplit de douleur la noble femme. Toutefois, il lui fut donné de voir l'aurore d'une ère meilleure. Le 17 juillet 1429, Charles VII fut mené par Jeanne d'Arc à Reims et oint de l'huile de la sainte ampoule. C'est alors que Christine écrivit les vers qui, au dire de Jules Quicherat, sont les seuls vers français écrits du vivant de Jeanne d'Arc, qui soient parvenus jusqu'à nous (*).
(1) J. MiCHELET, ouvrage cité. Livre IX, chapitre III.
(2) Jules Ouicher.\t, Procès de condaynnation et de réhabilita lion de Jeanne d'Arc, dite la Pucelle d'Orléans. Paris, t. V, 1849, p. 3.
Voici (les extraits de cette poésie empreinte de patriotisme et de sentiments d'honneur :
Je Christine qui ai plouié Unze ans en abbaye close Où j'ai toujours puis demourè
L'an mil quatre cent vingt et neuf, Reprint à luire le soleil.
11 ramena le bon temps neuf Que on n'avait veu du droit œil, Et toi, pucelle bien eurée, N"y dois tu mie esire oubliée, Puisque Dieu t'a tant honnonrée, Qui as la corde desliée Qui tenoit France estroit liée, Tu, Jehanne, de bonne heure née, Benoist soit cil qui te créa ?
Pucelle de Dieu ordonnée En qui le Saint-E^^prit réa Sa grant grâce, Considérée ta personne Qui efct une jeune pucelle.
Voici bien aultre cliose.
L'auteur parle du siège d'Orléans et continue en ces
Icrnu's :
Une lillelle de seize ans (X'ost-ce pas chose fors nature ?) A qui armes ne sont pesans, Ainsi semble que sa norriture Y soit, tant y est fort et dure ; Et devant elle vont fuyans Les ennemis, ne nul n'y dure.
Elle fait ce, mains yeulx voiant, Et d'eulx va France descombrant En recouvrant chasteaulx et villes, N'a-t-eile mené le roy au sacre, Qui tenoit adès par la main.
Un peu plus loin, Christine montre Charles Vil ayant
Avecques lui la pucelletle.
Celte « chronique rimée », comme on l'a dénommée, est la dernière en date des œuvres de Clirisliue de Pisan. On suppose généralement que celle-ci mourut en 1431.