‹ Christine de Pisan et ses principales uvresChapitre 3 sur 8 · CHAPITRE JII · texte numérisé non relu

CHAPITRE JII

Li;s TlIKOltlES I)K CimiSTlNE I)K PlSAN CONCKliNANT LE DltOIT PLHLIC ET LE DHOIT DE LA GlEJtnE.

En plusieurs ouvrages de Christine de Pisan sont disséminées des considérations politiques dans lesquelles, sans doute, on ne saurait reconnaître des principes conslitutiis d'un système véritable, mais qui n'en offrent pas moins un certain intérêt.

Une courte dissertation ouvre Le livi'c du corps de policie, lequel parie de vertu et de meurs. « Princes, chevaliers et nobles, université de tout le peuple, est-il dit, doivent être en une seule policie, ains comme un droit corps est, selon la sentence de Plutarque qui, en une epistre qu'il envoya à Trajan l'empereur, compare la chose publique à un corps ayant vie auquel le prince ou les princes tiennent le lieu du chef en tant qu'ils sont ou doivent estre souverains et de eulx doivent venir les singuliers establissemens, tout ainsi comme de l'entendement de l'homme sourdent et viennent les foraines œuvres que les membres achièvent. Les chevaliers et les nobles tiennent le lieu des mains et des bras, car tout ainsi que les bras de l'homme, qui sont fors pour soustenir labeur et paine, doivent-ils avoir la charge de detfendre le droit du princÊ et la chose publique; si sont aussi comparés aux mains, car ainsi que les mains déboutent les choses nuisibles, doivent-ils mettre en arrière et dejeter toutes choses malfai-

santés ou nuisibles. Los aultres gens de peuple sont comme le ventre, les piez et les jambes, car sicomme le ventre reçoit tout en soy, ce que préparent le chef et les membres, ainsi le fait de l'exercice du prince et des nobles doit revertir au bien et en l'amour public, sicomme ci après sera plus tard dedairé et ainsi comme les jambes et piez soutiennent le fais du corps humain, semblablement les laboureurs soutiennent tous les aultres estas. (^) »

Christine de Pisan insiste sur les devoirs des rois; elle s'attache à prouver qu' « il est nécessaire pour bien gouverner le corps de la policie publique que le chef soit sain, c'est assavoir vertueux M. « Le bon prince, dit-elle, aimera mieulx le bien de son peuple que le sien propre. » Elle s'occupe de l'éducation des enfants royaux auxquels elle veut donner des maîtres dignes de leur haute mission. Elle insiste sur trois points : les mo'urs, la régularité du travail et la nécessité d'apprendre le latin et la philosophie {^). « Le latin pour elle, écrit Robineau, n'a d'autre but que d'introduire à la philosophie et par là aux bonnes mœurs en permettant d'étudier les auteurs qui en ont traité. Elle cite : « Ainsi comme a fait aprendre ses enfants le très prudent prince le duc d'Orléans, qui a présent vit, à l'instance de la très sage et vertueuse duchesse sa femme. (•^) » Il s'agit de Louis d'Orléans et de V'alentine de Milan; parmi leurs enfants était Charles d'Orléans, qui fut fait prisonnier à Azincourt et ne recouvra la liberté qu'au bout de vingt-cinq ans. Enfermé dans la prison de Pomfret, le prince écrivit les chansons qui, selon le mot de Michelet, sont les plus françaises que l'on ait.

L'auieur du Livre du corps de policie expose des idées sur réducalion en général : « Le maistre, dit Christine, doit très amiablement accueillir l'enfant et le blandir de doulces paroles quand il retient bien ce qu'il lui a monstre ou qu'il lui

(1) Bibliothèque royale de Bruxelles. A/anuscrits. Numéro 10440.

(2) E. M. D. Robineau, ouvrage cité, p. 280. (») Ibicl. "^

fait aulcun bien; si lui doit faire le maistre plaisir par lui donner aulcunes chosettes qui plaisent à l'enfant et lui dire aucunefois par honne manière des contes infantiles dans une truffe pour le faire rire et tout ce afin qu'il l'ait en grâce et amour tant pour l'estude que lui mesme. »

Selon Christine, il convient que le jeune prince soit conduit au conseil du roi, quand il est en âge de comprendre; il convient également qu'on lui parle souvent des « povres et indigens » et qu'on l'exhorte « à avoir pitié des povres gentils femmes, des vefves, des enfans et des orphenins et à ouïr leurs requestes ».

Monté sur le trône, le prince doit êlre « debounaire et bénin », est-il dit dans le Livre du corps de policie; néanmoins, « il faut qu'il se fasse craindre et redouter », 11 doit « prendre garde sur le fait de ses officiers ». 11 lui convient d'être prudent et d'avoir « sage éloquence ». A ce sujet, l'auteur cite comme doués de véritable talent de parole Charles V, le duc de Bourgogne et le duc d'Orléans « qui excite l'admiration des solemnels clercs de l'université par la merveille de sa grant mémoire et belle rhétorique ».

Il est à remarquer que Christine de Pisan admet l'utilité de l'astrologie. Elle invoque un passage de Valère 31axime. Celui-ci a écrit que la « science d'astrologie est très profitable à la chose publique et par especial en batailles » et il a prétendu le démontrer par « la très grant estude de Sulpitius Gallusen toutes manières de lettres qui sauva par son sçavoir sa gent de soudaine paour ». Tribun de l'armée de Paul- Émile, en l'an 168 avant notre ère, et prévoyant une éclipse de lune pour la nuit qui précédait le jour fixé pour la bataille que l'on devait livrer à Persée, Sulpitius Gallus fit assembler les soldats, leur expliqua l'éclipsé et les avertit qu'elle arriverait. On constate que Christine distingue les « purs et parfais astrologiens » de « ceux qui usent de mauvaise art ». Elle insiste d'ailleurs pour proclamer l'indépendance de la volonté, « laquelle, dit-elle, est franche et no peut astre

contrainte par nulle action ». « Il n'en est pas de inesnie des inclinations, ajontct-clle, ni du corps sur lequel les astres peuvent exercer (pielque intluence tandis que sur délibération de volonté les intluenccs du ciel n'ont point de seignourie ».

Comme nous l'avons vu, Nicole Urcsme avait traduit, à la demande de Charles V, en se servant des versions latines, VKlhiqui',\i\ Politique ol V Économique d' Avhioie. Paulin Paris remarque à ce sujet que cette traduction est précieuse pour l'histoire de la langue française ('). En effet, l'évêque de Lisieux a rédigé une table des mots ditiiciles employés dans la Politique; on constate qu'il s'est hasardé à employer un assez grand nombre de vocables qui ont fini par être adoptés; on peut citer les mots : actif, aristocratie, barbare, barbarie, démagogie, démocrate, desposte, économie, héros, illégal, législation, mercenaire, monarque, monarchie, oligarchie, philanthrope, poème, poète, poétiser, politique, potentat, séditeux, sédition, spectateur, tyrannie, tyrannique. Christine de Pisan fit son profit des termes ainsi créés Elle connut Aristote grâce surtout aux ouvrages de Nicole Oresme et elle l'invoqua fréquemment. Du reste, elle ne crut nullement à son infaillibilité. Dans la Cité des dames elle voit en songe la Raison, la Droiture et la Justice. « La Raison, écrit-elle, est créée par le Dieu de l'univers pour redresser les hommes et les femmes quand ils sont dévoyés et pour les remettre dans la voie de la justice et de l'honneur; c'est elle qui enseigne que les dits des poètes et des philosophes ne sont pas articles de foi : les philosophes sont sujets à errer, mesmement Aristote, soit-il dit le prince des philosophes et en qui philosophie naturelle et morale fust souverainement. »

Le Livre du corps de policie montre dans la monarchie la meilleure forme de gouvernement. A l'époque où l'ouvrage fut composé, la situation semblait désespérée; le trône de France était occupé par un dément et dans toutes les classes

(1) A. Paulin Paris, ouvrage cité, t. I, p. 221.

sociales régnait l'esprit de haine. Chrislinen'en fait pas moins l'éloge des rois de France et elle affirme que « malgré les révoltes, sur tous les païs et royaulmes du monde le peuple de France est le plus naturel et du meilleur amour et obéissance à leur prince». Elle prend d'ailleurs le soin de rappeler au monarque les devoirs auxquels il doit s'astreindre et elle lui conseille d'écouter les « sages juristes » et, dans les circonstances graves, de demander l'avis des « sages juristes estrangiers ».

Des faits très importants s'étaient passés en 1369. Les Anglais occupaient les plus belles provinces de la France, le Ponthieu, le Poitou, la Saintonge, l'Angoumois, le Limousin, le Périgord, l'Agénois, le Quercy, le Rouergne et tous les autres pays compris sous le nom de Guyenne. Charles V se prétendait souverain de ces territoires et il voulait chasser l'usurpateur. « Avant que de s'engager dans une guerre, dit un auteur, Charles V examina ses droits avec scrupule; il assembla plusieurs fois son conseil ; il demanda l'avis des universités de son royaume et de celles des pays étrangers; il voulut même consulter la nation entière, représentée par les députés des trois ordres de l'Etat, et à peine une année consommée en délibérations put-elle suHirepour le déterminer... Le roi tint son lit de justice au parlement, le 8 juin 1369, et y fit appeler les députés des trois ordres de l'Etat. L'assemblée fut continuée au 10, puis aull. En conséquencedece qui avait été décidé dans le lit de justice, la cour de Paris rendit un arrêt au mois de novembre, par lequel la Guyenne et toutes les autres terres que le roi d'Angleterre possédait en France furent confisquées au profit du roi et réunies à son domaine. Le 14 mai 1370, Charles V donna des lettres patentes qui confirmaient la décision (^). » Dans le Livre des faits eVarmes et de chevalerie, Christine de Pisan rappelle comment le roi

(1) Mémoires de litlé>-ature tùx's des reyish-es de V Acadé»de roijale des Inscriptions et Belles-Lettres . Paris, 1751, t. XVII, p. 316 et suivantes.

Mémoire de Secousse. • .-,...-.■

s'y pril pour ri'sislor aux provocalioiis coutimicllt's des Anglais qui, non conlenls de tenir sous leur dDUiination le duehé de (îuycnnc, « demarchoienl, foiiloienl et grevoient par leur orgueil et oultrecuidancc les autres contrées voisines ». Elle raconte (pie <( le bon roi assembla à Paris son parlement et les estas et avecques eux tous les sages juristes estrangiers tant de Uoulongue la Grasse comme de ailleurs que avoir il peust ». « A iceulx, ajoute-t-elle, comme très sage proposa ses raisons contre les Anglois, demandant leur advis se cause avoit de la guerre recommencier. Car sansjuste cause, le regard et délibération d'entre eulx en la conscience et voulenté de ses bons subgiez, nullement faire ne la vouloit. Auquel conseil par longue délibération fut conclu que bonne et juste cause avoient de la recommencier. »

Fréquemment, Christine de Pisan fait mention des« quatre estas du pays ». a C'est assavoir, dit-elle, les nobles anchiens, expers en armes ; item les clercs légistes pource que es lois sont déclariez tout les cas dont doit sourdre juste guerre. Item les bourgeois pource qu'il est de nécessité que ils participent en la mise, et se prengnent garde sur la fortitication des villes et citez et induisent le menu peuple à aidier à leur seigneur. Item aulcuns hommes des mesticrs pour plus honorer ledit peuple et que plus soient enclins à volontiers aidier le roy du leur, de laquelle chose les doit doulcemcnt prier. )>

Selon notre auteur, la mission dos nobles est grande et une éducation austère doit servir de préparation. Christine invoque surtout l'exemple des écrivains de l'antiquité; elle cite fréquemment Valère Maxime et les Homains qui « tant sagement en toutes choses gouvernaient » ; elle résume en quelques conseils l'idée qu'elle se fait du « bon chevalier », (jui doit aimer l'exercice des armes, dire la vérité et préférer l'honneur aux richesses.

Parlant des progrès de la bourgeoisie au xiv® siècle, Victor Le Clerc remarque que les écrits en langue vulgaire

apprennent mieux à connaître « les gens de moyen estât »; il ajoute que, si les ouvrages latins de la même époque, comme le De regimine piincipimi d'Egidio Colonna, disent bien quelques mots d'une classe intermédiaire entre les nobles et les vilains, ils n'en parlent que d'après Aristote (^). Aux premières années du xv^ siècle, Christine de Pisan distingue nettement la bourgeoisie de ce qu'elle appelle «le commun», « le populaire », les « menuz gens ». A Paris, en d'autres villes encore, des luttes sanglantes se livraient entre la riche bourgeoisie et les gens du peuple, luttes dont l'enjeu était la direction de la municipalité et la prise de possession des emplois. Christine rappelle les « folles esmeutes »; elle soutient qu' « il n'appartient pas au populaire d'avoir auctorité de quelconque office ne prérogative de gouvernement es citez ou villes, lesquelles choses sont pertinent aux bourgeois notables et d'anciennes lignées, de degré en degré, selon la faculté tant desdits oftîces que des personnes ». Elle écrit : « Otiice de cité n'appartient pas au populaire »; si on lui oppose que a plusieurs citez en Italie et aultre part se gouvernent par les menuz gens, comme Boulongne la Grasse et aultres », elle repousse l'argument. Elle veut bien reconnaître le fait, « mais, ajoute-t-elle, que de nulle d'entre elles j'aye ouï parler que bien par tels soit gouvernée, ne longuement en paix, je dis que non ». Elle invoque d'autres exemples et soutient qu'à Rome les nobles dirigeaient comme ils dirigent encore à Venise, au moment où elle compose ses livres.

Christine de Pisan indique ce qu'elle entend par les bourgeois dont elle fait l'intermédiaire entre la royauté et « le commun ». (c Les bourgeois, écrit-elle, sont de nation ancienne en lignage es citez et ont propre surnom et armes antiques, reniez et héritez de maisons, et est belle chose et honorable quand il y a notable bourgeoisie en une cité et il est grant honneur au païs et grant richesse au prince. » Elle enseigne,

(') ^'. Le Clerc, ouvrage cité, p, 251.

d'ailleurs, que « si le commun leur semble ^revé. les bourgeois doivent assembler de entre eulx les plus sages et les plus disertz afin de se garder mieulx de murnmrations ».

Dans le Livre du corps de policieun chapitre est consacre'' aux « trois estas » de la communauté du peuple. « C'est assavoir, dit-elle, par especial en la cité de l*aris et aussi en aultres citez, le clergie, les bourgeois et marcbans et puis les communes gens de mestiers et les laboureurs de terres. » Elle met en relief les qualités que doivent déployer les marchands et elle leur conseille la probité. Elle fait l'éloge des gens de métier. « Les mestiers, dit-elle, approchent des sciences » et elle constate qu'il y en a « de moult subtils à Paris ». Toutefois, elle ne veut pas qu'une part soit faite aux artisans dans la direction des atïaires; elle les montre ne connaissant d'autre travail que celui des bras et des mains et n'ayant pas fréquenté les légistes « coutumiers es choses de droit et justice»; elle leur reproche de «n'avoir pas appris à parler ordonnement » et elle conclut que « sachant à peine le Paler MOS/tT » ils sont incapables de se gouverner eux-mêmes tout en voulant gouverner le pays (^).

Au sujet de la légitimité de l'impôt, Christine de Pisan se rallie à la notion généralement admise par les écrivains du moyen âge, c'est-à-dire à la notion patrimoniale. Dans ce système, le prince doit subvenir par ses propres ressources aux besoins de son administration; les taxes ne sont légitimes que lorsque les revenus des domaines, accrus des droits féodaux, ne sont pas suffisants ; de nouveaux impôts sont justifiés quand le prince est attaqué et est obligé de faire la guerre, quand il marie ses enfants et quand il doit payer leur rançon pour les tirer de la captivité. L'auteur du Livre du corps de policie critique avec une; grande vigueur un des abus les plus considérables des anciennes organisations politi(|ues, l'exemption de l'impôt pour les classes privilégiées. Christine

(') C. .JouKDAi.N, uiivnigf cite, p. 553.

de Pisan se demande pourquoi les riches sont dispensés du paiement des taxes, « estrange coutume, dit-elle, de quoy on use aujourd'hui en ce royaulme au fait des tailles qu'on assiet. Car de ce sourdent les envies, pource que semble un despris à ceux qui paient et une manière de servitude ».

L'auteur n'hésite pas à blâmer le clergé séculier et à s'élever avec force contre les possesseurs de bénéfices ecclésiastiques. Il ne s'agit point de discuter les droits du sacerdoce et du pouvoir civil; à son point de vue le problème est moins vaste et se borne à la question de savoir si le roi peut « avertir les gens d'Eglise», sans songer à les corriger. Elle se borne à r (c avertissement ». Il est à noter que jamais peut-être, il ne s'était présenté une situation semblable à celle qui se présentait à cette époque, oîi antipapes, anticardinaux, antigénéraux d'ordres religieux se trouvaient en face l'un de l'autre, menaçant de leurs foudres quiconque refusait de s'incliner.

Nous avons eu l'occasion de citer des passages du Livre des faits d'aunes et de chevalerie. Comme nous l'avons dit, l'ouvrage comprend quatre parties que l'auteur énumére au commencement de l'ouvrage. « La première partie, écrit Christine de Pisan, devise la manière que doivent tenir rois et princes au fait de leurs guerres et batailles selon l'ordre des livres, dits et exemples des preus conquerans et quels et contais chievelains y doivent estrc eslus, et les manières qui leur allièrent à tenir en leurs offices d'armes. Item la IP partie parle selon Frontiii des cautelles d'armes qu'il appelles stratagèmes, de l'ordre et manière de combattre et defendi'e chasteaiilx et villes selon Vegèce et aultres acteurs et de donner batailles on neuves et en mer. Item la III*^' partie parle des droits d'armes selon les lois et droit escript. Item la IV' partie parle des droits d'armes en fait de sauf-conduit, de trêve, de marque et puis de champs de bataille. »

La première partie coniplc 29 chapitres, la deuxième 39, la troisième 2i, la quatrième 17.

Nous devons nous borner à résumer (|iiolques chapitres et à compléter nos indications au moyen d'un certain nombre de citations, à peine de donner à noire exposé historiqne de trop longs développements.

Déjà, nous avons mentionne que Christine de Pisan considère la guerre comme « la droite exécution de justice pour rendre le droit là où appartient» et qu'elle réservait aux princes souverains la l'acuité de l'entreprendre. Elle pose la question de savoir « quelz sont les mouvemens dont premièrement sourdent guerres et batailles ». «11 mesemble, dit-elle, que comnuinément cinq mouvements principaulx y a sur quoi les guerres sont fondées, dont les trois sont de raison et les autres de voulenté. La première de droit parquoy doivent estre emprinses ou maintenues est pour soutenir droit et justice. La deuxième pour contresler aux mauvais qui vouldroient fouler, grever et oppresser la contrée, le pays et le peuple. Et le tiers pour recouvrer leurs seignouries ou aultres choses par aullrui ravies et usurpées à injuste cause qui au prince ou à la juridiction du pays ou des subgiez deusscnt appartenir. Item des deux de voulenté l'une est pour cause de vengeance pour aulcun grief recheu d'aultrui, l'autre pour conquérir et acquerre terres et pays estranges. Mais pour plus principalement déclarer, premièrement et par especial le premier des trois qui est de justice, on doit savoir que trois principales causes y a par lesquelles loist au roi ou prince de emprendre ou soustenir guerres et batailles. La première est pour porter et soustenir l'Eglise et son patrimoine contre tout homme qui fouler la voulsist, comme tous princes chrestiens y sont tenus. La deuxième pour son vassal s'il l'en requiert au cas qu'il ajuste querelle et ledit prince se soit avant seulement efforchié de mettre le accord entre les parties, en laquelle chose le adversaire soit trouvé intractable. Et le tiers est que le prince poet justement, s'il lui plaist, aidier à tout prince, baron ou aultre

son allié ou ami ou à quelconque contrée ou pays, s'il en est requis, en cas que la querelle soit juste. En ce point soit compris femmes, vefves, orphenins et tous ceux, de quelque part que ils soient foulez à tort d'aultrui jouissance. »

Nous avons vu que Christine de Pisan enseigne qu'avant de commencer la guerre, le prince doit examiner avec soin s'il a de justes motifs pour recourir aux armes et consulter à ce sujet les hommes compétents et avisés. Dans le Livre des faits (Vannes et de chevalerie elle l'engage à demander l'opinion de personnages étrangers. « Le prince, dit-elle, assemblera grant conseil des saiges en son parlement ou en celui de son souverain s'il est subgiet et non mie seulement assemblera ceulx de son pays afin que hors en soit tout souppechon de faveur, mais aussi de païs estrange que on sache non adherens à nulle partie, tant anchiens nobles comme juristes et aultres. Presens iceulx, proposera ou fera proposer tout au vray sans paliation. »

Les enseignements de l'histoire de France ne semblent pas étrangers à la rédaction d'un chapitre dans lequel Christine « devise comment n'est mie expédient » que le roi ou le souverain prenne personnellement part à la bataille. Elle invoque plusieurs raisons dont la principale est que personne ne sait à laquelle des parties en présence Dieu donnera la victoire et que, si la fortune venait contre le monarque qui se trouverait dans la mêlée, « la morl, la prise ou la fuite s'ensuivroient, ce qui ne seroit pas perdition et deshonneur seulement à sa personne mais à tous ses sujets infini inconvénient ». Le roi Jean II avait été fait prisonnier, le 19 septembre 1356, sur le champ de bataille de Poitiers; au mois d'avril 13o7, les Anglais l'avaient conduit à Londres et ce fut seulement au mois de mai 1360 qu'il recouvra la liberté.

Le Livre des faits d'armes et de chevalerie renferme de nombreux conseils que l'auteur adresse aux chefs et aux capitaines; les uns sont empruntés aux auteurs latins; d'autres sont suggérés par la tactique employée au xv* siècle. Christine

recommande de porter la guerre chez l'ennemi, a Trop mieulx vaut, dit-elle, l'oller autrui terre (juo souttrir la sienne eslre foliée. » Elle insiste sur les qualités du connétable, des « cliievetains » et des gens d'armes. Elle parle de l'éducation du soldat (|ui doit s'exercer non seulement à monter à cheval et à exécuter des prouesses dans les batailles mais aussi à assaillir les châteaux forts, à l'aire de lonyues marches, ù tirer de l'arc, à lancer la fronde. Elle recommande d'avoir une armée peu noujbreuse et elle veut qu'elle soit régulièrement payée. Elle engage les chefs à se servir d'éclaireurs, à choisir avec soin l'emplacement du combat et à se procurer des plans. (( Tout ainsi, écrit-elle, que ceux qui vont par mer et les périls de mer, passaiges et destroiz se font peindre sur une carte pour les eschiver, semblablement les chievetains et meneurs d'ost doivent sçavoir les voies et passaiges, montagnes, foretz, bois, eaues, rivières et destroiz, partout où passer doivent. » Des chapitres concernent « la manière selonc l'usaige du temps présent d'arrangier ost en champ pour combattre » et « les sept manières selon Vegèce d'arrangier batailles », « l'ordre et manière quand bonne fortune est pour le chievetain », « l'ordre et manière quand la fortune de la bataille lui vient au contraire », « la manière de se garder des périls où le chef peut venir pour estre descheu quand il traite de paix ou de trêves avec ses ennemis ». Dans son histoire de Charles V, Christine écrit un chapitre qu'elle intitule : « Ci dit quatre grâces nécessaires à chevalier que ot le roi Charles, c'est assavoir bonne fortune, senz, diligence et force, et là où l'une de ces quatre grâces fauldroit, la vertu des aultres remaindroit comme toute amortie. »

Dans la deuxième partie du Livre des faits d'armes et de chevalerie figurent des notices sur quelques grands hommes de guerre de l'antiquité. Des emprunts sont faits ensuite aux Stratagèmes de Frontin et des indications sont données concernant la défense et l'attaque des forteresses. Christine s'occupe de la construction des châteaux forts, des munitions

dont il convient de les garnir, et s'aidant « des conseils de saiges chevaliers expers en choses d'armes » elle fixe le nombre des canons et la quantité des « pouldres » qui sont nécessaires pour repousser l'ennemi ; elle parle des mines et des tranchées. Elle consacre un chapitre aux « batailles qui se font par mer » et mentionne les k mains de fer :», le « feu grégeois » et les (c brûlots ».

C'est dans son deuxième livre que Christine cite un mot de Charles V. De faible santé, le monarque n'était nullement un homme de guerre, mais il savait choisir ses généraux, comme le nom de Bertrand Du Guesclin en porte témoignage. Charles V ne reculait pas devant l'emploi de moyens que la chevalerie dédaignait. « Quand, écrit-elle, on lui disoit que grande honte estoit de recouvrer des forteresses par pecune que les Anglois à tort tenoient, comme il eust assez puissance pour les ravoir par force : Il me semble, disoit-il, que ce que on peut avoir par deniers ne doit point estre acheté par sang d'homme. » On connaît le portrait qu'elle trace dans le Livre des faits et bonnes meurs de Charles V. Elle montre le roi tant affaibli et débilité depuis son couronnement « que toute sa vie demoura très pale et très maigre et de complexion moult dangereuse et avec ce lui remaint de ladicte maladie la main destre si entlée que pesant chose lui eust esté non possible à manier; et convint, le demourant de sa vie, user en dengier de médecins «.

Nous avons reproduit la page dans laquelle Christine de Pisan fait apparaître Honoré Bonet qui lui donne l'autorisation de mettre à contribution V Arbre des batailles et d'en publier des extraits. C'est ainsi qu'elle examine en s'aidant du curieux livre du prieur de Selonnet le problème, fréquemment discuté au moyen âge, des rapports de l'empereur et du pape et de leurs droits respectifs. Elle pose notamment la question de savoir si l'empereur peut faire la guerre au pape : « Amie chière, dit l'auteur de V Arbre des batailles, à ceste question je respons que mouvoir guerre selon droit ne lui poet, et voici

les raisons que le droit y assure. Premièrement, car il est procureur de l'Eglise et ce seroit grant oultrage si le procureur venoit contre le niaislre kMjuel il doit dettendre. Item l'enipereur est subject au pape, ce ne poetil pas nier. Car il appert pource que son élection gist tant en lui qu'il lui cour vient enquérir se il est homme idoine à ce et se l'élection est deue; et de le couronner ou non est en lui. Doncques, puisque son subgiet est, seroit tort que le subgiet fesist contre le souverain. Et encore le dis-je plus que se l'empereur ne se gouvernoil à loi de bon empereur, le pape par droit lui peut oster l'impériale dignité et ung aultre y establir. Ergo, ne doivent ne ne poeent selonc droit obéir ses subgiez au mandement de telle guerre s'ils ne voellent desobéir à Dieu en persécutant son Eglise. » Le dialogue continue : « l'nisque ainsi est, doulx maistre, dit Christine, que l'empereur ne doit ne ne poet mouvoir guerre au pape, je te demande se le pape la poet mouvoir à l'empereur, car il sembleroit que non, veu que il est lieutenant de Jésus Christ en terre et doit suivre ses traces qui toutes furent paisiblement faites ne oncques de guerre se mesla ne aida ». L'auteur de V Arbre den batailles admet que le souverain pontife fasse la guerre à l'empereur en ceitains cas qu'il énumère : « C'est assavoir, repond-il, s'il est hérite ou sclsmalique. Item s'il vouloit usurper le droit de l'Eglise ou tollir ou empeschier son patrimoine et ses héritages et juridictions. Et te dis bien que en ces cas ne lui poet mie seulement faire guerre ains seroient tous chrestiens, princes et aultres, mesmement de l'empire, tenus d'aidier au pape. Ainsi qu'il advint du pape Alexandre, le tiers de c« nom, lequel persécuté de l'empei'eur alla au refuge du roi de France qui en son lieu le remist. Et seroit néant se aulcun vouloit dire que Dieu dist à saint Pierre qu'il remesist le coutel en la gaine qui estoit à dire que de glaive ne devoit l'Eglise ferir, car il ne dist mie qu'il le jetast mais dist qu'il le remesist, qui signifier vouloit qu'il le gardoit pour le temps advenir, car pour ceste heure il ne vouloit pas user de voie de fait. >»

Longuement Christine do Pisan examine une série de questions relatives aux droits des « ehievetains », aux devoirs des vassaux, à la question générale de savoir « se en toutes guerres, selonc droit, poeent aller tous souldoyers ». A ce sujet, apparaît la distinction entre la guerre juste et la guerre injuste : ce En guerre juste, est-il dit, poet aller qui voelt et prendre gaiges et souldées pour servir en icelle, mais tout homme se doit, ains que en guerre se mette, très bien enfourmier de querelle pour savoir se la calenge est juste. » L'interlocuteur de Christine développe sa pensée : « El se de ce lu me demandes, dit-il, comment savoir le pourras, car de toutes parties de gens qui font guerre chascun se dit avoir juste querelle, enquiers se ceste guerre a esté premièrement jugiée par bons juristes ou se elle est cause de deffence. Car en cas de deftence toute guerre est bonne et juste, c'est assavoir de defllendre son pays quand il est assailli. » Que le point soit important, Honoré Bonet se hâte de le constater. « Se injuste est la querelle, enseigne-t-il, celui qui s'y met dampne son ame et se en cesl estai meurt va en voie de perdition se grant repentance par grâce divine n'a en la partin. » Il ne se dissimule nullement que le conseil n'est pas écouté : a Assez en y a, ajoute-t-il, que ne chault quelle soit la querelle mais que ils aient bonne paie et que rober ils puissent. »

La solde des gens, la composition des compagnies, le droit de passage font l'objet de considérations tirées pour la plupart de V Arbre des batailles. Un chapitre est intitulé : « Ci demande se cautelles sont justes à faire selon droit » Christine interroge son maître : « Die moi, je te prie, dit-elle, estce bonne raison et selonc droit que ung roi ou prince par eautelle et subtilité fasse tant que il subjugue et ait le dessus de son ennemi soit en bataille soit autrement? Celui qui ajuste querelle doit aller, ce semble, le droit chemin de guerre sans y user de cautelles. » L'interlocuteur répond en ces termes : a Fille et cbière amie, tu dis moult bien mais non pourquant te certifie-je que selonc droit d'armes, voire qui plus fort esU

selonc Dieu et Esoripture on poct vainci-c son ennemi par eautelle, engien et haral sans faire tort d'armes, puis(jue la guerre est jugiée et noliliée entre les parties. »

Les soldats se livraient au pillage. Christine demande s'ils peuvent le faire. 11 est à remarquer qu'elle ne s'occupe que du cas où leurs gages sont régulièrement paj^és. L'auteur de W'irbre des hatnille'i répond que les dé|)rédations « ne sont point de droit de guerre mais constituent extorsion mauvaise et violence faite sur le peuple à tort et à pechié ». Il soutient (jue le prince doit« donner ordre que ses gens d'armes soient bien payés par quoi payer puissent justement leurs vivres et ce qu'ils prennent ». « Ainsi se fera juste guerre, conclut-il, et Isuant bien est de pugnir ceulx qui quelconques choses prendroient sans payer. » II fait toutefois une réserve pour le cas où l'ennemi envahit le territoire et où le prince ne peut payer ses troupes de mois en mois parce qu'il n'a pas d'argent en son trésor; alors il lui est loisible de tolérer que les soldats s'emparent des choses nécessaires à la vie.

« Toute la gaingne est à la volonté du prince ou de son lieutenant chievetain », dit Christine de Pisan, conformément à la doctrine enseignée par Honoré Bonet. C'est la conclusion logique du fait que les gens d'armes sont à la solde du roi. Les deux interlocuteurs sont d'accord, cependant, pour reconnaître que « par longue coutume en France et aultre part est laissé aux hommes d'armes ce qu'ils conquièrent se chose n'est de si grant prix qu'elle passe le prix et la somme de dix mille francs ». Ils sont également d'accord pour louer le désintéressement des « vaillans preux anchiens » auxquels ic il sutiisoit de recevoir seulement l'honneur et que leur gens en eussent le profit ».

Dans un cha})itre l'auteur du Livre des fails d'armes et de chevalerie demande « se on doit faire mourir un chievetain d'ost ou aultre grant homme d'armes pris en fait de guerre ou s'il doit estre au prince et se c'est chose de droit de faire payer ranchon ». Le « solemnel docteur » répond. Il cite

d'abord le décret portant que miséricorde est due et il soutient ensuite que « quoique soient plusieurs opinions de divers maistres pro et contra en ces cas, néanmoins est conclu que toutes prises et proies doivent estre en la voulenté du prince auquel appartient de les distribuer selonc sa discrétion ». Au sujet de la rançon, il enseigne qu'elle ne peut être « cruelle », c'est-à-dire qu'elle ne peut réduire à la pauvreté le prisonnier, sa femme et ses enfants, car elle serait dans ce oas « tyrannie, contre conscience et contre tout droit d'armes ». « Il ne convient pas, ajoute Honoré Bonet, que le gentilhomme soit mendiant après sa ranchon, ains lui doit demourer de quoi vivre et tenir son estât. Et bien fait à priser Testât de Italie esquelles guerres quant homme d'armes est pris ne pert de commun usage néant plus que les chevaulx et harnois, si ne lui fault vendre sa terre ni estre déshérité pour ranchon payer... Mettre homme en mauvaise prison et contraindre par tourmens à payer ce qu'il ne poet, est horreur inhumaine et fait de mauvais tyrant chrestien pire que juif. Et sachiez de vrai que ce que par ceste voie on a est très mauvaisement acquis, et tenu de le rendre on est à sa dampnation. »

« Ci demande se c'est chose de droit que on puisse prendre «ur terre d'ennemis les simples laboureurs qui ne se meslent ■de la guerre? » Ainsi est formulé le problème du respect de la population qui ne prend pas part aux hostilités. Interrogé, Honoré Bonet dit que les gens d'armes « doivent grever ceulx qui mènent la guerre et espargnier de toute leur puissance les simples et paisibles » (').

Constamment apparaissent dans le texte de Christine de Pisan des réminiscences de V Arbre des batailles; c'est ainsi qu'elle mentionne l'étudiant anglais, venu à Paris « pour estudier et pour estre docteur en décret et en théologie »,

(*) L'Arbre des batailles d' Honore Bonet. Édile pfir E. Xys. Bruxelles, 1S83, p. 192 et p. 200,

(|iruii Français a cnijn-isonné cl dont la cause est dcballuc devant le roi ; c'est égalenuMil ainsi qu'ellenientionne l'homme a ancien » qui l'ail valoir devant le même roi (|u'il ne peut être l'ait prisonnier. La supériorilé du droit naturel est formulée en un adage : <■<■ Tant plus, écrit ('hrlsline, est granl le dntil de nature que celui de guerre. »

Les privilèges des ambassadeurs sont aftirmés. u De dioil escript, est-il dit, les ambassadeurs ou légats ont partout privilège d'aller seurement eulx et leurs choses. »

La quatrième partie du Livre des faits d'armes et de chevalerie traite du sauf-conduit, de la trêve, du droit de marque, des gages de bataille, des armoiries, des pennonceaux et des diverses couleurs nobles. I/auteur détinit le droit de marque. « Mar(|ue, dit-il, est quant un homme d'un royaulme sicomme de France ou d'aultrc part ne peut avoir droit d'aulcun tort t'ait d'un puissant homme estrangier. Le roi lui donroit une manière de licence de prendre, arrester et (emprisonner par vertu de certaines lettres obtenues de par lui, marchans et tous aultres, leurs biens venant du pays et du lieu de celui qui a tort fait et qu'ils en fussent exens jusques adonc que droit et restitution fut faicte au demandeur de la demande. )) Avec ■Honoré Bonet, Christine de Pisan fait ressortir le caractère illogique et injuste de semblable mesure; elle soutient qu'il ne faut la prendre qu'à bon escient parce qu'elle peut entraîner la guerre; elle l'autorise seulement quand le prince est « souverain )) en juridiction ; elle montre qu' « es anciens gestes n'en est faicte aulcune mention )>.

Le Livre des faits d'armes et de chevalerie blâme le duel judiciaire. « Selon droit des gens, écrit Christine, droit civil et droit du décret et du canon, donner gaiges de bataille et les recepvoir pour combattre est chose dampnée et réprouvée. »

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