‹ Christophe ColombChapitre 7 sur 11 · VU · texte numérisé non relu

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Le jour où mademoiselle Fanchet accomplit sa seizième année fut celtii de son mariage. Les présents du bon oncle éiaienl arrivés la veille; on avait pu voir , à la forme des lettres qui les accompagnaient , que le respectable vieillard faisait tous ses efforts

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pour ne parler que de bunlieur ; cl vraimeni le bonheur présidait à celle union. La fêle fui sans nuage: tout dans l'habitation s'en ressentit ; les noirs en prirent leur pail. On leur donna un bœuf, un porc , deux piècos dV'Xcellenie cau-de-vic.

Les nègres réunis des doux habitations vinrent , sous une double rangée ordonnée par M. Girard , attendre le cortège au retour de l'église ; et quand la mariée sortit de la voiture qui la ramenait , un nègre et une négresse se détachèrent du groupe de toutes ces têtes noires. Ils s'approchèrent en formant des pas grotesques, en s'arrélant, de distance en dislance, pour saluer plus grolcsciuenienl encore , et olFrirenl un énorme bouquet de fleurs les plus odoriférantes... bouquet choisi par les vieilles négresses , ei d'où leur savanle expérietice avait banni toutes les fleurs qui auraient pu élre d'un mauvais présage pour les jeunes mariés... Car les nègres sont peul-ètic les plus superstitieux des hommes ;rieniie peut les dissuader de recourir à leurs charmes , à leurs devins , à leurs talismans , qu'ils consultent à tout propos.

Quand le boucpiel eut été reçu , les noirs se relirèreni pour danser tout le jour , ivres de plaisir dès qu'ils pouvaient chanter et danser.

Dans l'habilalion , les amis invités pour le lepas des noces chantèrent , selon la coutume de l'époque, nombre d'épilhalames. La plus vive gaieté y présida : parents el voisins , tous avaient vu grandir Marie; ils l'aimaient tous. A riolérél (jui s'altarheà un jour si solennel, se joignait celui ((u'on avait toujours porté à la jeune fille.

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La vieille Yoca ne cessait fie pleurer ei de rire ahernaiivement depuis le matin.

Elle avait pleuré en liant le ruban de salin brodé d'argent qui serrait la robe do dentelle de la jeune créole , el en lui disant :

4 C'est la dernière fois que j'habille Marie dans celle chambre où je l'ai bercée toute petite !... »

Puis la voyant toute parée, elle s'était reculée d'un pas pour mieux la contempler , et avait happé dans ses mains en s'écriant , avec un transport de joie extraordinaire :

« Jésus! Maria! bon Giù ! (bon Dieu!) qu'elle est belle ! »

Et puis elle s'était jetée sur les mains de sa maîtresse qu'elle avait couvertes de baisers.

Quand Marie, après avoir reçu à genoux la bénédiction maternelle , avait traversé les salons et descendu les degrés, la bonne nourrice , marchant derrière, relevait la lêle , fière de faire admirer sa maîtresse.

A l'église , la vieille négresse avait pleuré quand le prêtre avait dit :

8 Mes enfants, Dieu vous unit pour que chacun de vous aide l'autre à parcourir le chemin de la vie, non à la manière des impies qui ne voient que les choses qui passent, mais à la façon des chrétiens qui savent que leur union commencée ici-bas s'achève dans un monde meilleur, et que la vie immortelle et bienheureuse est le prix de la vie vertueuse et pure. Ainsi, Marie, vous trouverez en votre époux votre gloire et votre appui ; ainsi , Arthur , vous aimerez

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Marie comme l'époux doit aimer la fciinne sensée cl verlucuse qu'il a reçue de la main du Seigneur; car la grâce de sa modestie est plus précieuse que l'or. »

La bonne Yoca s'était encore sentie émue, (juand elle avait vu la mère de Marie joiiidre les mains avec ferveur, et, oubliant l'assistance pour ne penser qu'à sa fille, murmurer tout bas des prières ardentes pour cette enfant chérie. I^cs craintes venaient au cœur de la tendre mère, au moment de l'engagement solennel : la jeunesse, et le présent où tout était radieux, disparaissaient à ses yeux pour lui montrer l'avenir î l'avenir toujours grave parce qu'il est incertain! Et la mère avait dit, répondant à sa propre pensée :

< Seigneur , tous les événements de la vie sont entre vos mains; conduisez les pas de cette jeune épouse, votre servante: dans la paix et dans l'ailvcrsilé , donnez-lui votre esprit et revéïez-la de voire force ! »

— bon Gin ! enlendez-la, et qu'ils soient tous deux heureux, les pauvres enfants! » avait répété Yoca.

Car telle est l'impression religieuse que la foi chrétienne donne à toutes ses soletiniiés : elle rend les joies graves , elelle sait donner l'espérance dans la tristesse.

Mais quant aux émotions du temple avaient succédé les jeux de la fèie, Yoca , passant et repassant, semblait demander à chacun des amis comment il trouvait son enfant.

On voyait cette tête noire coiffée d'uri madras rouge , et rayonnante de plaisir , passer à travers l'embrasure d'iiue fenêtre , se montrer à rouveriure

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d'une porfe; e.l on souriaii à son bonheur. La négresse était bien parée ce jour-là : elle avait une robe brillante rayée rouge et jaune , des bracelets , de longs pendants d'oreille, un triple rang de chaînes d'or qui retombaient par étages jusqu'à sa ceinture , et un collier de grosses perles blanches attaché jnsle autour de son cou.

Aux fêles renouvelées pendant plusieurs jours succéda le calme , où Marie se retrouva avec plaisir.

Les deux habitations étaient si près l'une de l'autre, que les deux familles pouvaient se visiter chaque jour. La jeune femme se faisait un plaisir de montrer à sa mère son savoir faire de maîtresse de maison : madame Fanchet était enchantée, quand elle pouvait avoir à sa table sa fille et son gendre; et nul incident nouveau n'interrompait le cours de ces jours tranquilles. La paix se rend par un seul mot, et ne laisse que le désir de la goûter.

Seulement qu'on nous permette une réflexion suggérée par la peinture même de toute cette félicité : c'est qu'elle peut paraître uniquement l'effet des conjonctures heureuses où se trouvait Marie, et qu'en réalité elle était le résultat de son propre caractère. A la place de Marie supposons , également riche , également élevée par une mère tendre , également mariée à un époux de son choix, une jeune fille hau-

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taine , sans amour de Dieu , sans attachement à ses devoirs , sans compassion pour le malheur , sans empire sur elle-même pour réprimer ses défauts ; en un mol, mettons les mêmes éléments de bonheur sans rélévation de l'esprit qui les apprécie , et sans la vertu qui les consacre , et nous verrons que le bonheur ne s'y trouvera pas.

La vanité , le caprice , peut-être la jalousie , peutêtre l'envie ; ceriainement l'inégalité de l'humeur, la dissipation, la gaîtépar accès, la moquerie au milieu des satisfactions , la colère , le dépit au moindre mécompte, remplaceront tout ce calme aimable dont l'idée seule rafraîchit. Telle sera , sous le chaume et dans les palais, réternelle différence marquée seulement par les dispositions du cœur et du caractère.

La naissance d'un fils vint mettre le comble aux vœux de madame de Taverny, et lui ouvrit une nouvelle source de joies. Klle se livra aux soins de son enfant avec l'amour que ceux qui la connaissent peuvent attendre d'elle , et nous n'avons rien à ajouter au tableau que nous venons de tracer de cet intérieur.

Près de deux ans s'étaient écoulés depuis le mariage de M. et de madame de Taverny.

Un jour la vieille négresse entra chez ses maîtres. 4 Qu'y a-t-il, Yoca? dit madame Fanchet.

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