‹ Christophe ColombChapitre 10 sur 34 · CHRISTO FERENS · texte numérisé non relu

CHRISTO FERENS

Le fondateur du majorât l'institue au nom de la très sainte Trinité, qui lui donna, dit-il, d'abord l'idée et ensuite la parfaite compréhension de son plan de découverte.

Il oblige ses descendants à préparer les moyens de délivrer le saint sépulcre, et de veiller aux intérêts du pouvoir temporel des papes.

11 leur impose la dîme à Dieu dans ses pauvres, de soulager les malades par l'établissement d'un vaste hôpital des mieux ordonnés, de fonder un vrai séminaire des missions étrangères pour la conversion des peuples idolâtres, et d'ériger une église en l'honneur de l'Immaculée Conception de Marie, dans la magnifique plaine royale de la grande île.

Voilà ce que le messager de la croix imposa à ses descendants.

On y voit l'objet de ses préoccupations constantes et comme le pressentiment de l'hérésie luthérienne qui réduira la papauté à compter sur les vrais fidèles, desquels Colomb veut que sa postérité soit toujours.

Enfin, après un an de fatigues, de démarches, de déceptions, l'amiral fut en mesure de repartir.

Ce départ exaspérait les bureaux, en particulier l'ordonnateur en chef Juan de Fonseca et ses affidés. On résolut de lui tendre un de ces pièges comme les pharisiens en tendirent si souvent au Sauveur Jésus , le plaçant dans la plus terrible des alternatives en le compromettant à coup sûr, quel que fût le parti qu'il se résignât à adopter.

Nous laissons la parole à M. Roselly de Lorgnes, qui a admirablement tiré au clair cet épisode , travesti comme tant d'autres par les historiens conjurés contre la renommée du grand homme.

Un certain Juif, qui avait trouvé avantageux de recevoir le baptême, Jimeno de Bribiesca, déjà devenu officier payeur, voulant faire rapidement son chemin et s'assurer l'appui de son patron don Juan de Fonseca, se dévoua à ce triste rôle.

Dans plusieurs circonstances, ce Jimeno s'était essayé à braver et à offenser l'amiral.

Le jour de l'embarquement, il le suivit sur le port, en l'injuriant de la manière la plus révoltante; il paraît même qu'il osa, par comble de bravade, le relancer sur son bord, et l'y provoquer par ses outrageuses vociférations.

On sait qu'au moment de s'embarquer, Colomb se recommandait plus spécialement à Dieu et à la sainte Vierge, et se disposait à son entreprise par des actes particuliers de piété. Son cœur à cet instant surabondait d'émotion chrétienne. Il se trouvait donc tout prêt au pardon, par conséquent à supporter plus aisément l'injure.

Mais aujourd'hui l'ou(rage était si grief, si odieux, par sa persistance et sa forfanterie, que le vieux marin se rappela ce qu'il devait à son rang d'amiral.

L'impunité , cette fois , pouvait entraîner des conséquences désastreuses.

L'ofïense avait lieu sous les yeux de toute l'escadre, de la foule encombrant les quais, des criminels, des bandits embarqués; ceux-ci allaient prendre sa patience pour faiblesse et poltronnerie.

Au moment du départ, il importait, peut-être au salut des navires et au maintien de la discipline fondée sur le respect de la force, de prouver sur-le-champ que l'âge n'avait point anéanti la vigueur de l'amiral, et qu'il ne saurait pas moins faire respecter sa personne qu'exécuter ses commandements.

L'ex-Juif qui s'acharnait contre lui était l'émissaire de cette coterie de sycophantes qui avait toujours entravé ses entreprises. Il ajoutait sa bassesse personnelle aux indignités de ses patrons. L'excès de son impudence transporta d'une sainte colère l'amiral. On le raillait, enhardi par sa mansuétude; on le bafouait comme un vieillard impuissant et débile ; il ressaisit soudain les forces de sa jeunesse.

Moins usé par ses soixante -deux hivers que par quarante et un ans d'incessante navigation , le patriarche de l'Océan , grandi majestueusement par l'indignation , tit un pas vers son insulteur, et, levant sa frémissante main, l'abattit sur sa face impudente.

Le misérable tomba comme assommé.

L'amiral se borna simplement à châtier du pied ce vil aboyeur, qui s'enfuit au milieu des huées , cachant sous une humiliation et ses feintes larmes le secret de sa joie.

Dès ce moment, en effet, la fortune de l'ex-Juif était faite.

Il convient d'insister sur cet épisode, car il nous donne la clef d'une des principales accusations dirigées par l'école rationaliste contre le pieux héros.

C'est à tort, dit un éloquent et sagace panégyriste, que les écrivains d'une certaine école se sont plu à considérer le châtiment infligé à Jimeno par l'amiral comme l'indice de son caractère emporté; c'était tout simplement de la police de bord. - Colomb ne céda ni à la vivacité ni à l'irritation de l'amourpropre. Il fît ce qu'il avait à faire , suivant les mœurs des gens de mer de son époque et la nécessité du moment.

Quelle qu'eùl élé dans cette circonstance l'altitude de Colomb, la prudence la mieux réfléchie n'eût pu le préserver de l'écueil insidieusement préparé sous ses pas avec une astuce infernale.

S'il se bornait à faire chasser Jimeno par ses écuyers , il semblait se défier de ses forces, accuser sa vieillesse; cette modération le tuait moralement, il perdait son ascendant personnel sur l'escadre et les malfaiteurs qu'elle emportait. C'est ce que voulaient ses ennemis.

S'il réprimait lui-même l'insolence, n'eût-il donné qu'une gourmade, il y avait matière suffisante à l'inculper de voies de fait, de violence corporelle, de rage et de brutalité. Par cela même, toutes les accusations de Boïl , de Margarit, de Juan Aguado sur sa violence et sa cruauté , étaient prouvées sans réplique.

Cet incident, qu'avait fait naître don Juan de Fonseca, fut amplement commenté à la cour par ses soins et ceux de ses partisans.

« Puisque, sur le sol même de l'Espagne, dans un port des rois catholiques, l'amiral traitait ainsi un de leurs officiers, que ne devait-il pas oser dans ces régions lointaines, où son autorité s'exerçait sans contrôle? »

Jimeno, l'infâme sbire de Fonseca, obtint la compatissance et l'intérêt de la cour. On plaignit, on consola l'insulteur, on l'indemnisa de son désagrément , et l'offensé fut réprouvé par l'opinion publique. Il n'était plus là pour se défendre.

L'amiral avait levé l'ancre, recevant pour adieux l'outrage et emportant le pressentiment du blâme dont on l'accablerait absent.

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Levant sa frémissante main, Colomb l'abattit sur sa face impudente.

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