NOUVELLES D'ESPAGNE
Les délicates attentions d'Isabelle. — Missives royales. — La première lettre arrivée d'Espagne au nouveau monde. — Perfidie et lâche abandon. — Les Indiens se révoltent. — Où Guacanagari reparaît. — Une ruse de guerre. — Une poignée d'Espagnols met en fuite les masses indiennes. — Organisation des tributs. — En Espagne on écoute les délations des déserteurs. — Isabelle, troublée, se rassure aux récits de don Diego. — L'enquête et le choix de l'enquêteur. — • Perfides calculs de ce dernier. — La grande modestie de l'accusé. — Un premier ouragan. — Préservation de la caravelle amirale. — Un adelantado. — Les vents alizés. — L'amazone qui se dévoue au service de Caonabo. — Le calme. — Mort du fier cacique. — Colomb prédit le prochain arrivage. — Sous l'habit du tiers ordre franciscain. — Le lapidaire de Burgos. — Une lettre digne de Bossuet. — Ce qu'il faut en conclure. — (( J'arrive avec un chargement d'or! » — Colomb refuse un apanage. — • Les difficultés de l'armement. — On ouvre la porte des prisons. — Le majorât. — Paraphe religieux. — Un piège pharisaïque. — Comment Colomb châtie l'impudence d'un vil séide de ses ennemis. — Si l'amiral était d'un caractère emporté.
La femme au grand cœur, que les annales d'Espagne appellent « le roi », Isabelle, sous les mystérieuses ogives de l'Alhambra, reconquis par la croix sur le croissant, songeait au héros qu'elle eut la gloire de deviner la première et de soutenir, seule, contre tant de préventions et d'animosités jalouses.
Un document mis au jour par M. Roselly de Lorgues nous la montre préparant de ses mains royales une sorte de trousseau
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princier, digne de son vice-roi dans les Indes. Tout ce que cette délicatesse, à laquelle nos mères nous ont initiés dès la plus tendre enfance, tout ce (pie l'ingénieuse délicatesse du cœur sait imaginer d'attentions touchantes est là, jusqu'à ces ornements de détail qui devaient montrer à l'amiral combien cette reine attentionnée avait observé ses goûts et ses moindres attraits-
Déjà Barthélémy lui avait parlé des sollicitudes d'Isabelle. Il en eut la preuve surabondante à l'arrivée des quatre caravelles que lui amenait de sa part Antonio de Torres, avec un approvisionnement complet et, cette fois, surveillé avec une royale sévérité.
Les missives qui accompagnaient l'envoi témoignaient d'une déférence flatteuse. On eût dit que les souverains d'Aragon et de Gastille, abaissant l'orgueil national devant le génie, traitaient d'égal à égal avec leur vice-roi.
Ils confirmaient toutes ses nominations, lui rendaient compte des nouvelles conventions prises avec le Portugal au sujet de la délimitation des découvertes; et, prévoyant que Colomb pourrait, comme le pape, y trouver à redire, ils ajoutaient, comme pour s'excuser :
« Si vous aviez été présent, nous aurions pris votre avis. »
Tout l'état- major recevait l'ordre de redoubler de soumission envers le vice-roi. Il n'était pas jusqu'au père Boïl qui n'eût sa part d'exhortations, hélas! bien nécessaires et qui furent bien peu eftîcaces, comme nous Talions voir.
La reine avait joint aux dépêches une lettre particulière, où se révèle son grand cœur de chrétienne; c'est vraiment Isabelle la Catholique qui écrivait, à la date du 16 août 1494 :
« Nous avons eu un grand plaisir à apprendre les choses que vous nous avez écrites , et pour tout cela nous rendons de vives actions de grâces à Notre-Seigneur. Nous espérons qu'avec son aide cette œuvre , qui est la vôtre , sera cause que notre sainte foi catholique recevra une grande extension. »
C'est la première lettre arrivée d'Espagne au nouveau monde. 11 nous plaît d'y relever cet hommage à l'apostolat catholique, et ce premier hymne à la propagation de la foi.
L'àme ardente de Colomb tressaillit à cet écho roval de sa
pensée la plus chère, comme son cœur trouva une intime consolation à lire ce qui suivait :
« Et dans tout ceci , l'une des principales satisfactions que nous goûtions est de sentir que cette entreprise a été conçue , mise au jour et exécutée par votre génie, votre habileté, votre labeur. Et il nous paraît que tout ce que, dès les premières ouvertures , vous nous aviez annoncé devoir arriver, s'est etï'ectué en majeure partie , avec autant de précision que si vous l'eussiez vu s'accompHr avant de nous le dire. »
Suivaient des questions faites sur un ton aimable et enjoué. C'est vraiment comme un roi qui converse avec un frère couronné et ami.
Il fallait cette consolation pour adoucir la blessure faite au grand cœur du vice -roi par une honteuse et cruelle déception.
Le commandant en qui il avait mis tant de contiance, Pedro Margarit , trahissant l'honneur militaire en son absence , s'était insurgé contre le conseil du gouvernement laissé par l'amiral à Isabelle. Au lieu de reconnaître l'île en une série d'explorations telles que Colomb les lui avait marquées, il s'établit à peu de distance , campa dans une sorte de retranchement d'où il soumettait les insulaires à des vexations abominables. Don Diego Colomb voulut y mettre ordre. Le commandant s'insurgea ouvertement, et, s'emparant des navires amenés par don Barthélémy, il complota de s'enfuir avec un autre Catalan comme lui, celui-là membre du conseil, et qui payait de cette ingratitude la générosité de Colomb envers ses précédents abandons. C'était ce père Boïl, qui ne cessait de souffler le vent de la révolte autour de lui, jusque parmi ses confrères, abusant ainsi d'une mission sacrée à laquelle, comme on l'a vu, il n'était pas appelé du Ciel.
L'intrépide et savant défenseur de la mémoire de Colomb contre toutes les calomnies tirées par l'esprit d'erreur des pam-
phlets aigrement perfides de ses détracteurs le rappelle hardiment à cette occasion : « La première mission dans le nouveau monde fut stérile parce que celui qui la dirigeait n'était pas appelé d'en haut, il n'avait point consulté Dieu. Il était venu j)armi les sauvages sur l'ordre de la cour, comme à une mission diplomatique. Ce fait, au début de la découverte, prouve que nul n'est prophète si Dieu ne l'a choisi ; que le ministère de l'Évangile n'a pas été départi à tous indistinctement. L'apostolat ne se confère point par nomination royale. Il faut une vocation spéciale pour une mission spéciale, exigeant des grâces exceptionnelles. Pendant que le père Boïl n'avait éprouvé qu'ennui, sécheresse et dégoût de ses fonctions; que, sans faire aucun bien, il avait coopéré au mal, un pauvre moine franciscain et un religieux de Saint-Jérôme, qui étaient venus, eux, entraînés par une vocation véritable, en moins d'un an savaient déjà la langue la plus répandue de l'île, et éprouvaient la consolation de publier la gloire de Jésus-Christ, les dogmes de l'Église, parmi les différentes peuplades, en s'adressant aux chefs, aux caciques eux-mêmes. »
Quand ils furent partis avec leurs complices , sans même que le commandant eût pris la p^ine de se substituer un lieutenant après son départ, les soldats, livrés à eux-mêmes, se débandèrent et commencèrent un pillage effréné.
Indignés de cet abus criant de la force, les caciques se coalisèrent pour reconquérir leur indépendance. Laissant en dehors de leur complot le cacique Guacanagari , suspect parce qu'il conservait à Colomb une évidente sympathie , ils se placèrent sous l'autorité du farouche Caonabo. Celui-ci, voulant punir le cacique fidèle, fondit une nuit sur Guacanagari; et, sachant bien qu'il le prenait par le point le plus sensible, lui enleva cette épouse dont la fuite du bord de la caravelle amirale détermina la défection du cacique.
Le coup fait, il s'en alla bravement assiéger, à la façon indienne, la garnison du fort Saint-Thomas, où cinquante hommes, éprouvés par la rigueur du climat, obéissaient au commandant d'Ojéda. Trente jours durant, presque sans vivres, la garnison fidèle tint bon conlre les perfides assauts des troupes féroces du « seigneur de la maison d'or ».
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Caonaix» , rusé comme il convenait à un chef de sa tribu, finit un soir par tenter un coup de maître. Se glissant comme un reptile sous les hautes herbes, il pénétra jusque dans l'Isabelle, en observa les points vulnérables, et en rapporta toute espèce de remarques fatales à la sécurité des Espagnols. Le terrible partisan se retirait l'œil en feu, sûr de sa vengeance et déjà triomphant, quand il aurait pu rencontrer sur sa route furtive un autre cacique, celui-là resté fidèle malgré les apparences. C'était Guacanagari.
Surmontant une crainte justifiée par ses apparentes défections et les soupçons terribles qui pesaient sur lui , Guacanagari insista pour voir l'amiral. « Il parut à son chevet, se montra profondément affecté de le trouver malade. Il revint sur les tragiques événements du fortin , protesta de nouveau avec larmes qu'il n'avait pu empêcher ce malheur, lui rappela qu'il était son ami; c'est pourquoi les autres caciques le traitaient en adversaire. Il lui apprit le complot formé pour l'extermination des Espagnols, lui demanda son assistance contre ses voisins devenus ses ennemis; et sentant renaître, en le voyant, sa première affection, lui offrit de le seconder par tous ses moyens. »
Il fallait à tout prix rompre la ligue dont on lui révélait la périlleuse formation. Colomb comprit que ce serait bien difficile, avec le petit nombre de soldats dont il disposait. Or l'on était en cas de guerre, et les Indiens ne comprenaient pas une autre manière de la faire que l'emploi- de la ruse et des surprises. Il tentera ce moyen.
Précédemment, tandis qu'il rôdait autour de l'Isabelle, Caonabo avait eu un moment de stupeur. Tout d'un coup le son de l'Angélus avait interrompu tous les travaux. Qu'était donc cette cloche, aux vibrations sonores, assez puissante pour se faire ainsi obéir? De retour dans ses cases, il parlait sans cesse de la turrey mystérieuse , qu'il aurait tant voulu entendre encore une fois avant de mourir.
L'amiral imagina d'utiliser cette impression du « seigneur de la maison d'or ». Bravement Ojéda, avec neuf cavaliers résolus, alla trouver Caonabo et l'invita à venir faire amitié avec les Espagnols à Isabelle même , où Colomb lui ferait présent du fameux turrey. Le rusé cacique devait succomber à la tentation; mais.
prétextant de sa haute dignité, il voulut une nombreuse escorte des siens, bien armés et l'œil ouvert. Ojéda y consentit. Puis, sortant de sa valise une jolie collection de menottes d'acier, dont les facettes brillaient au soleil, il répondit aux questions du trop curieux Gaonabo (jue c'étaient là des bracelets, dont les rois se paraient dans les grandes occasions en Espagne. Le cacique voulut être traité comme un roi espagnol. Ojéda le garrotta ainsi de la meilleure grâce du monde, puis le prit en croupe sur son cheval, qui, en caracolant devant les Indiens ébahis de la nouveauté du carrousel, élargissait le cercle de l'escorte gênante, tant et si bien que, prenant à la tin une tangente, Ojéda finit par s'enfuir au triple galop, emmenant son prisonnier, suivi de neuf autres cavaliers qui tenaient en respect le farouche captif.
Gaonabo, transporté d'admiration pour ce tour de maître, se montra dès lors comme l'esclave soumis de celui qui l'avait pris, et, tandis qu'il dédaignait de regarder même l'amiral, malgré les avances de ce dernier , toutes les fois (ju'Ojéda paraissait devant lui, il se levait et le saluait respectueusement.
Cette capture mit le comble à la fureur des Indiens. Anacoana, « la fleur d'or, » que la bravoure de Gaonabo avait gagnée au point qu'elle voulut être son épouse , épanchait sa douleur en une série de chants sauvages , empreints d'une inexprimable mélancolie. Des interprètes s'en allaient les chanter un peu partout, et tous ces peuples n'eurent plus qu'une pensée : délivrer le cacique et écraser les Espagnols.
« Quand donc retournerez-vous au ciel? » disaient-ils naïvement à ces derniers , lorsqu'ils se trouvaient en contact avec eux. Voyant qu'ils ne songeaient pas à s'en retourner, mais qu'ils se fortifiaient de plus en plus dans leur cité, ils tentèrent de les étouffer sous le nombre.
Ils étaient cent mille réunis, et Golomb disposait de vingt chevaux, de deux cents fantassins et de quelques chiens corses. Avec cette poignée de soldats et beaucoup de tactique, la victoire pouvait encore être disputée, pensa- 1- il, à la condition que les masses ennemies ne songent pas à envelo])per « la poignée de grains de maïs » à laquelle les éclaireurs indiens avaient pittoresquement comparé le petit bataillon espagnol.
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La tactique l'emporta, et les Indiens, terrifiés, se jetaient à genoux, demandant grâce. L'impression fut si profonde, que depuis lors un Espagnol isolé pouvait circuler impunément dans l'île. Les indigènes se prosternaient devant lui et se mettaient à ses ordres.
Christophe Colomb profita de la victoire pour organiser les tributs à payer par ces peuples. Il fallait de l'or surtout , on s'en souvient. Mais, dit l'historien officiel Herrera, « comme l'amiral était étranger, seul, peu favorisé des ministres des rois catholiques, il reconnaissait que ce qu'il devait plutôt conserver était les richesses; ainsi il faisait plus d'état de l'or que de toute autre chose. Quant au reste, il faisait les actions d'un véritable chrétien, craignant Dieu; en sorte qu'il modéra les tributs. »
Les déserteurs cependant étaient arrivés en Espagne.
La reine n'en pouvait croire ses oreilles...
Eh quoi! cet homme, ce héros, ce génie, en qui elle avait mis toute sa contiance, ne serait donc qu'un vulgaire aventurier, un menteur, cruel, sans bonne foi, trahissant les rois et sa patrie adoptive au profit d'une ambition personnelle devant laquelle tous les moyens sont bons!
Cela résultait des témoignages les plus écrasants.
Ainsi parlaient les deux survenants , échappés à grand'peine aux tyranniques exigences du vice-roi. Ainsi parlaient Fonseca et Juan de Soria, les plus hauts fonctionnaires de la cour. Ainsi parlait Pedro Margarit, celui-là même que Colomb avait signalé à sa bienveillance comme digne de toute la confiance des souverains.
Tout cela était accablant , et la plus élémentaire prudence commandait à Isabelle de faire taire son cœur, pour étudier avec impartialité une situation qu'on lui peignait aussi lamentable. Accablée de douleur, elle se résolut à une enquête.
A ce moment solennel de l'existence du grand révélateur des contrées nouvelles, apparaît, pour la })remière fois dans l'histoire, le nom de l'homme qui devait recueillir devant la postérité l'honneur immérité d'attacher ce nom à la découverte.
Le nouveau monde ne s'appellera pas la Colombie , comme l'eût voulu la justice et comme ne saurait le permettre la malice jalouse du dominaleur que le porte -Christ venait déposséder. 11 s'appellera l'Amérique !
Améric Vespuce, qui servira ainsi d'instrument à la vengeance satanique devant l'histoire, apparaît aujourd'hui dans ce récit. C'est le premier commis de Juanoto Berardi, avec qui Isabelle passe le contrat pour le nolis de l'expédition décidée dans les conseils royaux, après les dénonciations accablantes des déserteurs.
Tout à coup néanmoins arrive don Diego Colomb , qui apporte de l'or et des produits nouveaux. Isabelle le manda en sa présence. Anxieuse, haletante, elle va enfin savoir la vérité.
Don Diego n'eut aucune peine à démontrer la fausseté des récriminations intéressées qui accablaient son trop généreux frère. Plus rien, aux yeux de la reine, heureuse de cette lumière, ne subsiste de cette accumulation de mensonges. Mais d'où provient donc cette animosité implacable? Il est du devoir d'un roi sage et prudent de s'en éclaircir. Pour y arriver, Isabelle résolut de confier à un homme éclairé , signalé par Colomb lui-même pour sa sagesse, le soin de voir enfin toutes choses par luimême et de lui en rendre un compte exact, détaillé et impartial.
C'était l'intendant Juan Aguado.
La reine l'avait nommé, croyant être agréable à Colomb. Elle ne savait pas que, pendant qu'elle donnait à son envoyé une sorte de pouvoir discrétionnaire en le chargeant des plus explicites témoignages de sa confiance intime envers le vice-roi, Juan Aguado , circonvenu par Fonseca et par tous ces puissants contrôleurs dont l'amiral avait dû démasquer la mauvaise foi , partait pour le nouveau monde, l'âme enfiellée et bien résolu à perdre le grand homme , coupable devant tous ces conjurés d'avoir su gagner la confiance de leur souveraine.
Quand il arriva, en l'absence de Christophe Colomb, occupé
à réprimer les dernières révoltes des frères de Caonabo, il affecta de se poser en maître absolu, méprisant en public les titres de don Barthélémy, bouleversant toutes choses, parlant tout haut du vice-roi comme d'un subalterne qu'il venait enfin mettre à la raison. Ces airs de matamore avaient un but, perfidement calculé.
Le délégué castillan savait bien qu'un accusé, quand il a raison au fond, doit se garder de se donner des torts de forme dans sa défense , parce que l'accusateur en profitera pour lui aliéner l'esprit des juges. Il espérait, en poussant à bout la patience de Colomb, l'amener à un éclat qui l'eût perdu.
Le misérable avait compté sans l'héroïque vertu de sa victime , qui, en rentrant de l'expédition, s'inclina humblement devant le caractère dont ses lettres patentes revêtaient l'indigne envoyé d'Isabelle, et, dit le chroniqueur officiel lui-même, « souffrit son insolence avec grande modestie. »
Aguado était furieux. Telle la douceur d'agneau de Jésus devant ses accusateurs exaspérait ces cœurs de tigre. Il commença une instruction. Par ses soins , tous les mécontents furent invités à venir déposer contre le vice-roi. Les Indiens eux-mêmes furent convoqués. Des émissaires s'en allaient dans l'île , disant aux indigènes :
« Il est arrivé un jeune amiral qui doit tuer le vieux ! »
Et les malheureux Indiens venaient déposer contre celui qui les avait protégés contre l'avidité inhumaine des Espagnols!
Pendant que ces indignités s'accomplissaient, éclata sur l'Isabelle une de ces tourmentes inconnues jusque-là aux Européens, et à laquelle ils donnèrent le nom que les naturels prononcèrent à son apparition :
« Hurracan!... Hurracan!... »
Ce cri retentissait sur toutes les lèvres indiennes à l'approche du typhon, qui prit dès lors le nom d' « ouragan » , sous lequel on désignera désormais les plus affreuses perturbations de l'atmosphère.
« C'était une de ces convulsions effrayantes de la nature dont le caractère destructeur rappelle les éruptions précédées de tremblements de terre. De mémoire d'homme, on n'avait ouï raconter pareille perturbation. Un combat de typhons eut lieu dans
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l'atmosphère. La plus violente des trombes traversa la côte nord-ouest, arrachant, déracinant comme des herbes les arbres géants; elle enleva les navires amarrés dans le port, les plongea dans les flots à plusieurs reprises , et les enfouit disloqués au fond des eaux. Dès que cessa ce terrible phénomène des airs, une enflure subite souleva la mer. Les flots se dressaient mugissants vers le ciel obscurci. Tout à coup, par un raz de marée, ils franchirent l'éternelle barrière imposée à leur courroux, et s'avancèrent dans l'intérieur des terres, inondant les pays plats de la côte. Les Espagnols croyaient que c'était la tîn du monde; les Indiens voyaient dans ce chaos le châtiment des crimes de leurs tyrans. »
Quand ce fut fini, on courut au port. Les quatre caravelles amenées par Aguado avaient disparu. Des trois autres, une seule avait finalement résisté, au prix de dislocations lamentables, et c'était la petite caravelle amirale , l'ancienne Nina , la Santa- Chiara, que le pavillon vice-royal semble avoir disputée à la rage des éléments soulevés par une puissance ennemie , toujours la même, celle qui s'acharne à la perte du héros porte-Christ.
Devant les agissements de l'envoyé plénipotentiaire, Colomb dut se rendre à l'évidence. Don Diego était un défenseur insuffisant en Castille. Seul le vice-roi lui-même pourrait confondre la calomnie. Il se décida à partir, l'âme attristée, et profondément dégoûté de l'instabilité d'une faveur royale à qui il suffisait de perfides dénonciations pour être au moins ébranlée, sinon détruite.
Tandis qu'il roulait ses pensées découragées dans son esprit, un autre déserteur, bien coupable puisqu'il avait délaissé ses frères et abusé de la confiance naïve d'une Indienne pour s'en aller vivre sous le toit de celle-ci, comme l'un des insulaires,
apparut tout à coup dans la ville , se jetant aux pieds de l'amiral et lui révélant un mystère que l'Indienne lui avait découvert : l'existence de mines d'or dans le voisinage.
C'était encore la Providence qui, à point nommé, sur le coup d'un départ imminent, lui envoyait ainsi l'argument auquel l'Espagne sera le plus sensible, la preuve palpable de l'existence de cet or tant convoité.
Suivant son usage, constaté par l'historiographe royal, « lorsqu'on lui portait quelque objet de prix, ii s'agenouillait dans son oratoire et rendait grâces à Dieu. »
Mais, cette fois, l'action de grâces fut plus fervente encore que de coutume. Maintenant il peut mettre à la voile.
Auparavant il avait réglé toutes choses, nommé son lieutenant général, en espagnol a adelantado », son frère don Barthélémy, qui n'est plus connu désormais dans les chroniques sous un autre nom. Nous le lui donnerons nous-même dans la suite de ce récit.
A côté de l'adelantado, il organisa fortement le ministère de l'apostolat, dès lors puissamment contrecarré par les prêtres intéressés et jaloux des fausses divinités que la croix venait déposséder au nouveau monde.
Encore une fois il peut partir. Mais la science à cette époque ne savait point encore, ce que le moindre hydrographe sait aujourd'hui par cœur, l'existence des vents alizés.
« Alizé B est un vieux mot qui signifie « uni, régulier » .
Il se dit de certains vents qui, dans les mers ouvertes et au large des côtes, soufflent perpétuellement dans la même direction, ou qui s'étendent des deux côtés de l'équateur jusqu'au 30° degré de latitude environ. La direction générale des vents alizés est celle de l'est à l'ouest, en inclinant un peu vers le nord au-dessus de l'équateur, et vers le sud au-dessous. Cette direction constante résulte de ce que l'air, sans cesse échauffé par le sol à l'équateur, s'élève dans l'atmosphère en laissant un vide qui est rempli par de l'air venu du nord ou du sud. Cet air, animé d'une vitesse absolue moindre que celle des régions équatoriales, produit, pour l'observateur placé à l'équateur, en vertu des lois du mouvement relatif, l'effet d'un courant d'air venant de l'est; et
c'est la combinaison de ce mouvement apparent avec le mouvement réel du nord au sud ou du sud au nord, dont cet air est animé, qui explique la direction constante des vents alizés \
Voilà ce qu'on ignorait le 10 mars 1496, quand les deux navires que Christophe Colomb emmenait avec lui en Castille reçurent l'ordre d'appareiller. On ne savait point encore qu'il fallait gouverner directement au nord, pour rencontrer les vents alizés qui favorisent le retour en Europe.
Douze jours durant il fallut louvoyer et se fatiguer beaucoup, au grand désespoir des mariniers et à la grande terreur des hidalgos désenchantés et des mécontents, qui demandaient à rentrer au pays. Aguado montait une caravelle neuve, Colomb restait tidèle à la vieille caravelle que l'ouragan avait épargnée.
Après une lutte des plus fatigantes, il fallut aborder aux côtes des Caraïbes, où les fières et terribles amazones les accueillirent fort mal. Mais ne voilà-t-il pas que l'une d'elles, apercevant le grand Caonabo, que l'amiral emmenait en Castille, tomba tout à coup aux pieds du superbe « seigneur de la maison d'or », protestant qu'elle ne voulait plus quitter l'époux de la célèbre Anacoana? Le malheureux, dit- elle, n'a ni esclave ni femme pour le servir!... Elle ne put résister à la vue de cette majesté sauvage ainsi délaissée, et, oubliant elle-même en un instant ses enfants, le cacique son époux, son pays, sa tribu, elle voulut se consacrer à soulager les ennuis du héros, dont les hauts faits électrisaient son imagination.
Du temps où la voile et le vent disposaient du sort des navires, avant que la vapeur eût fait oublier cette condition première de la navigation, les vieux marins s'en souviennent, rien n'était redoutable comme ce qu'ils appelaient « la bonace » . Les voiles
' La prédominance des vents d'ouest dans nos climats n'est que le contre-coup du phénomène des vents alizés.
mllmiiUidiimBmé
« Dans trois jours nous mouillerons rlans les eaux iki cap Saint- Vincent. »
pendaient flasques le long des mâts, et pas un souffle ne les agitait. Perdu, immobile au milieu de l'Océan immense, le bâtiment n'avançait pas et semblait ancré dans l'immensité. Lorsque ce calme se prolongeait, le capitaine, soucieux, se demandait comment il suffirait, avec les provisions mesurées à bord, à la nourriture de l'équipage. Il fallait rationner le vin, le biscuit, quelquefois l'eau elle-même. Alors c'étaient des murmures, des découragements, en attendant le désespoir. Périr ainsi, faute d'un peu de brise, tandis que, dans un autre parage, on lutta contre un si affreux déchaînement des vents en colère !
Cette épreuve ne pouvait manquer au navigateur-apôtre. Après l'ouragan, la bonace. Il fallut réduire les rations, à peine de quoi ne pas mourir de faim. Les hidalgos fainéants, les aventuriers déçus, que Colomb rapatriait, n'en pouvaient supporter l'idée. Du murmure ils passèrent à la barbarie.
Il y avait là trente Indiens, bouches inutiles. On pourrait les tuer, bien plus, s'en nourrir, comme ces cannibales qu'on n'avait pu réduire. La proposition en fut faite dans un comité secret et adoptée, après quelques jours d'hésitation. Les conspirateurs ne purent si bien dissimuler leur dessein, que l'amiral n'en soupçonnât quelque chose. Alors lui, si doux et si indulgent d'ordinaire, entra dans une colère sainte.
Ces Indiens, il n'avait couru après eux, à travers tant de périls et de soutTrances, que pour les racheter et les sauver... Ils sont ses enfants, et il les prend sous sa sauvegarde. Malheur à qui touchera un cheveu de leur tête !
« D'ailleurs, ajouta-t-il d'un ton inspiré, la peur est mauvaise conseillère, chrétiens dégénérés! Sachez-le donc, dans trois jours nous mouillerons dans les eaux du cap Saint-Vincenl ! »
A cette annonce, les pilotes poussèrent les hauts cris. On était, disaient -ils, égaré dans l'incommensurable Océan : comment mesurer le point de la route ? Les plus avisés se croyaient près des Açores. Colomb les laissa se disputer contre sa prédiction, et se rendit auprès du fier cacique, qui se mourait.
Drapé dans sa muette colère, dédaignant de répondre aux avances affectueuses de l'homme qui avait sans pitié interrompii le cours de ses barbares forfaits, Caonabo se renfermait dans un
morne silence. Rien ne l'en pouvait tirer, pas même le dévouement sauvage de l'amazone roulée à ses pieds comme une esclave obéissante. 11 mourut ainsi, laissant cette malheureuse sans espoir de revenir jamais dans son île, où sa défection lui ménageait une mort cruelle, la mort des déserteurs. Elle mourut, elle aussi, de douleur et de chagrin, dans l'exil, où sans doute le bon père Juan Ferez de la Marchena, le consolateur des Indiens embarqués sur la Santa-Chiara, adoucit ses derniers instants, en lui révélant, nouvelle Samaritaine, le don du ciel. Cependant les pilotes continuaient leur débat : « Nous sommes près des côtes d'Angleterre, disait l'un.
— Non, sur les parages de la Gallia, répliquait l'autre.
— Vous vous trompez, assurait un autre, nous touchons au canal des Flandres. »
Sans daigner discuter avec ces fantaisistes obstinés, l'amiral fit continuer le même rumb ou aire de vent; car un peu de brise entlait les voiles, après un mois de stationnement sur place. En maugréant contre le Génois ignorant, auquel le caprice royal les obligeait d'obéir, les pilotes castillans poursuivirent la route, et le troisième jour, au point de l'aube, ravis, éperdus d'admiration, ils reconnurent le cap que leur avait annoncé cet homme extraordinaire, qu'à partir de ce moment, disent les chroniques contemporaines, ils tinrent pour « très savant et devin dans les choses de la navigation ». Les envieux, à bout d'explications, prétendirent qu'il recevait des révélations diaboliques et devait à la magie ses intuitions soudaines et humainement inexplicables.
Quand ils débarquèrent à Cadix, les esprits étaient retournés. Qu'il invoque leur témoignage auprès des souverains, et Colomb verra s'il a sauvé des ingrats. Maintenant leurs yeux sont dessillés. Ils savent à quoi s'en tenir sur les mobiles du triste enquê-
teur qui le calomnie. Si Colomb se tait, ils iront, eux tout seuls, trouver les rois' et leur dénoncer l'injustice d'Aguado. Dussent-ils errer autour du palais fermé par l'inexorable étiquette espagnole, un jour viendra où Ferdinand et Isabelle les trouveront sur leur passage, criant la vérité et demandant justice.
Colomb les remercia, en souriant avec tristesse. Il savait maintenant à quoi s'en tenir sur la valeur et la solidité des faveurs humaines : VHosanna est trop près du Crucifige pour lui faire illusion. Il renvoya les heureux passagers dans leurs foyers. Pour lui, sans se hâter de courir, comme on l'a cru longtemps sur la foi d'Herrera, à la cour, où il se borne à mander son arrivée, il s'en alla, joyeux de souffrir, pour prier dans l'asile monacal que son cœur aimait.
Avec son ami le gardien de la Rabida, ils remontèrent sur l'observatoire de Palos, et, après de longues journées passées dans la prière et le recueillement, ils s'en venaient, le soir, loin des bruits de ce monde, en face du ciel étoile et de la mer aimée, parler des miséricordes du Seigneur sur le monde.
Sa barbe avait poussé, et, sur la robe grossière du tertiaire franciscain, l'amiral, dépouillé des insignes de sa dignité quasi royale, passait le cher et humble cordon du séraphique Père, dont il s'honorait plus d'être le lils dévot que d'être le vice -roi des Indes. Cet habit si cher à sa piété , il le portait même hors du couvent, et les contemporains assurent l'avoir souvent rencontré, ainsi vêtu, dans les rues de Séville.
Enfin l'ordre arriva de Burgos, où se trouvaient pour lors les souverains de Castille et d'Aragon. Colomb s'y rendit aussitôt, sans forfanterie, mais sans fausse humilité, non comme un accusé, mais comme un serviteur loyal et irréprochable.
Le langage de leur vice-roi, ses récits simples et francs, ce qu'il apportait en témoignage de son dire, touchèrent le cœur des rois. Isabelle se montrait fière du héros de sa royale confiance. Ferdinand ne pouvait s'empêcher d'être sensible aux minerais d'or que Colomb rapportait dans ses mains. Une fois encore la malice des calomniateurs fut confondue, et, à leur grand dépit, l'innocent inculpé se vit traité devant eux avec tous les honneurs princiers.
lOS CHRISTOPHE COLOMB
Avec celte délicatesse dont nous avons déjà surpris tant de preuves éloquentes, Isabelle imagina en ce moment d'aboucher le héros chrétien avec l'homme du monde le mieux fait pour le comprendre et l'encourager dans sa vaste mission.
Les historiens ont négligé ce détail, si glorieux pour Christophe Colomb ; mais le sagace avocat de notre grand homme a su tirer des limbes de l'histoire cette page si belle et si éloquente dans sa naïve simplicité.
L'homme le plus savant de son époque, Jairae Ferrer, était lapidaire. Liitié à toutes les sciences de son temps, il avait beaucoup voyagé, beaucoup observé et tout retenu. Erudit et modeste, l'épiscopat l'estimait, la reine le recevait et le consultait. Elle lui conféra le titre de don, et, lorsque fut engagée la célèbre discussion sur les réclamations dirigées par le Portugal contre la ligue de la démarcation papale, le grand cardinal d'Espagne avait eu recours aux lumières de son ami le lapidaire de BurgOs. Jaime Ferrer rédigea un rapport adressé à la reine de Gastille, où cet homme droit et éclairé disait, en parlant de Christophe Colomb :
« Je crois que, dans ses hauts et mystérieux desseins, la divine Providence l'a choisi comme son mandataire pour cette œuvre, qui ne semble être qu'une introduction et une préparation aux choses que cette même divine Providence se réserve de nous découvrir pour sa gloire, le salut et le bonheur du monde. »
Isabelle, ravie de ce témoignage , manda Ferrer à sa cour, lui conféra la noblesse, l'attacha au service de son fds, et finalement lui demanda, comme un service personnel, d'entrer en relations avec le révélateur du nouveau monde.
La lettre écrite par don Jaime Ferrer à Christophe Colomb semble tombée de la plume avec laquelle Bossuet écrivit cet hymne à la Providence de Dieu sur les annales humaines, qui s'appelle le Discours sur l'histoire universelle. A la lire, on voit une fois de plus comment « les hommes de génie sont toujours contemporains entre eux ». Donc le Bossuet du xv° siècle, écrivant à l'ambassadeur de Dieu sous les cieux inconnus, s'exprime en termes respectueux empreints tout à la fois d'une vénération sensible et d'une sainte liberté.
« La divine et infaillible Providence, dit- il à Colomb, envoya
le grand Thomas d'Occident en Orient pour promulguer aux Indes notre sainte loi catholique; et vous, seigneur, il vous a envoyé par le côté opposé, d'Orient en Occident, afin que, par la divine volonté, vous arriviez jusqu'à atteindre l'Orient, les parties extrêmes de l'Inde supérieure, pour que les ])euplcs, qui n'ont pas entendu Thomas, connaissent la loi du salut, et que s'accomplisse ce mot du prophète : Leur parole retentira sur toute la terre. In omnem terrum exioit sonus eorum. »
Puis le digne correspondant du grand homme n'hésite pas à ajouter :
« Je ne crois point errer. Monseigneur, en disant que vous remplissez un office d'apôtre, d'ambassadeur de Dieu, envoyé par les décrets divins révéler son saint nom aux régions où la vérité reste inconnue. Il n'eût pas été inférieur aux convenances, à la dignité et à l'importance de votre mission, qu'un pape ou un cardinal de Rome prît en ces contrées une part de vos glorieux travaux. Mais le poids des grandes affaires retient le pape, et le cardinal ne peut encore suivre un pareil chemin... Pourtant il est très sûr que, dans un but semblable au vôtre, seigneur, le prince de la milice apostolique vint à Rome, et que ses coopérateurs, ces vases d'élection, s'en allèrent de par le monde, s'exténuant, harassés, leurs sandales usées, leurs tuniques trouées, leurs corps amaigris par les dangers, les privations, les fatigues des voyages durant lesquels souvent ils mangèrent un pain d'amertume. »
Continuant son analyse de ce magnifique document, le comte Roselly de Lorgnes montre don Jaime Ferrer déclarant au révélateur du globe qu'il doit s'attendre aussi à des soutïrances, à des épreuves, ces marques d'élection et de prédilection céleste. « Sa franchise catholique, sa droiture d'intention, enhardissent le lapidaire de Rurgos jusqu'à donner un ])ieux conseil à l'ambassadeur de Dieu, et à le mettre en garde contre l'humaine faiblesse. Il lui dit qu'après ces grandes choses, quand il repassera en son esprit les résultats de son glorieux ministère , il ait à -s'agenouiller comme le prophète incliné sur sa harpe, et à s'écrier du fond du cœur : « Non pas à nous, Seigneur, non pas à nous, mais à votre « seul nom, donnez la gloire. » No7i nohis, Domine, non nohis, sed nomini tuo da gloriam. Cette courageuse recommandation d'hu-
milité nous paraît toute une révélation de l'âme du lapidaire : on reconnaît bien à ce trait le chrétien admirable s'adressant au chrétien qu'il admire. »
Continuant sa lettre, don Jaime Ferrer ajoute :
« Monseigneur, il est très sûr que, par leur nature, les choses temporelles ne sont ni mauvaises ni opposées aux choses spirituelles, quand on sait en bien user, et selon la fin pour laquelle Dieu les créa. »
Après avoir développé ce beau principe de haute métaphysique morale, le savant lapidaire engage Colomb à poursuivre ses recherches, et lui prédit que Dieu et son Église en retireront d'immenses avantages au spirituel, tandis que le vieux monde y trouvera ses profits temporels.
Cela dit modestement, le correspondant du vice-roi des Indes en vient à l'objet de sa mission auprès de celui qu'il ne cesse cependant de traiter avec un respect infini, comme le ministre de la Providence céleste.
« La reine m'a ordonné d'écrire à Votre Seigneurie, etc. >
Avec l'exhumateur de cette belle missive, nous tirerons plusieurs conclusions, fort importantes pour notre histoire :
1° Le caractère surhumain du rôle de Christophe Colomb est affirmé par le plus savant cosmographe de cette époque, l'esprit le plus richement cultivé et l'un des plus sincèrement catholiques de l'Espagne.
2° Trois ans avant la découverte du nouveau continent % et tandis que le premier essai de circumnavigation tenté par Colomb était encore ignoré en Castille, don Jaime Ferrer le considérait déjà comme réalisé.
3° Le lapidaire de Burgos est le premier laïque qui ait déclaré, comme conséquence naturelle de cette entreprise, la jonction de l'Orient avec l'Occident, et la diffusion de l'Evangile sur tout le globe.
4° Il est également le premier qui ait reconnu la mission confiée au messager du salut, d'accomplir les prophéties concernant les nations lointaines.
' La découverte de la terre ferme fut faite le i"' août '1498 par don Christophe Colomb, et don Juime Ferrer lui avait écrit, pour la première fois, le 5 août 1495.
5° N'oublions pas enfin que ce pénétrant esprit, alors que depuis son triomphe à Barcelone Colomb n'avait encore rencontré que des honneurs et des hommages, lui promettait déjà, sous le voile de l'allusion, de cruelles épreuves, et lui annonçait qu'il aurait à traîner sa croix à la suite de notre Rédempteur dans l'épineux sentier des souffrances.
L'imagination aime à se représenter l'amiral, venu à Burgos, en conférence avec le savant et pieux lapidaire, sous les auspices de la grande reine qui les a mis en relations. Comme avec le gardien de la Rabida, dont le nom disparaît maintenant de cette histoire, Colomb s'entretient avec don Jaime Ferrer. H y puise un réconfort précieux pour continuer son œuvre providentielle; il y trouve surtout la consolation dont il va avoir besoin , car l'ennemi guette dans l'ombre.
VU
« J'arrive avec un chargement d'or ! »
En recevant cette dépêche d'Alonzo Nino, qui ramenait trois caravelles de Saint-Domingue, le roi d'Aragon ne se possédait plus de joie. Puisque l'Espagne est si riche, plus n'est besoin de retrancher aux dépenses ordinaires de l'intérieur pour parer à celles d'une expédition nouvelle, que sollicite Colomb. Celle-là sera payée par le splendide chargement qui arrive à point.
Ferdinand dès lors affecta à d'autres emplois les économies réservées sur le trésor et attendit, non sans impatience, le « chargement d'or » annoncé.
Or ce chargement, c'étaient trois cents Indiens, faits prisonniers par les Espagnols et amenés par Alonzo pour être vendus comme esclaves, selon le droit de la guerre. Voilà ce qu'il appelait de l'or !
Le roi irrité, la reine déçue, l'opinion publique fatiguée de ces déconvenues, l'ennemi qui guette l'occasion, ne tardèrent pas à
éclater. Alonzo était le coupable, c'est Colomb qui fut puni, ou, comme il dit lui-même, « accablé de reproches. »
« Jamais, assuraient les gens de finances, les conseillers royaux, les hommes d'Etat, jamais les rois ne couvriront leurs dépenses. »
Christophe Colomb se vit encore sur le point d'être délaissé.
Dans son abandon il tourna, après Dieu, ses regards vers la reine, qui, raconte-t-il lui-même, lui répondit, « avec ce grand cœur qu'on lui connaît : »
« Ne faites pas la moindre attention à ces propos, parce que ma volonté est de poursuivre celte entreprise et de la soutenir, dût-on n'en retirer que des pierres et des rochers. Je ne m'arrête point à la dépense et considère comme bien employé ce qui a été dépensé et ce que je dépenserai encore, parce que je crois que notre sainte foi s'étendra, que mes royaumes s'augmenteront. »
La grande reine ajoutait ces paroles significatives, qui réconfortèrent le cœur de Colomb :
« Ceux qui dénigrent l'entreprise ne sont point amis de ma couronne royale. »
Pour prouver à l'homme de sa droite sa royale satisfaction, elle résolut de lui constituer un apanage.
Dans l'île où il s'est établi, Christophe Colomb désignera un espace de terre de cinquante lieues de long sur vingt- cinq de large, qui sera érigé en duché ou en marquisat, et qui constituera la principauté du révélateur du nouveau monde.
Avec sa grande âme, et de peur que la possession du sol ne le détournât de ses vues de circumnavigation et de délivrance des lieux saints, Colomb refusa la dotation royale.
Autour des rois on se méprit sur le sens de ce refus; Isabelle le comprit, et sa confiance au génie de Colomb se doubla dô vénération pour sa vertu.
On continuait cependant, mais avec une lenteur désespérante, les préparatifs de ce troisième voyage qui devait être l'occasion de scènes si diverses, vraie épopée du génie luttant contre l'adversité au milieu de conquêtes immortelles.
Or les plus courageux se dérobaient aux instances de Colomb
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et de ses questions. Un jeune page du roi d'Aragon l'écrivait avec une naïveté significative :
« Et parce que ceux qui s'en étaient allés avec l'amiral... s'en retournaient malades, défaits et de si mauvaise couleur, qu'ils semblaient plus morts que vifs, cette terre et pays des Indes fut tellement décriée, qu'on ne trouvait personne qui y voulût venir. Car, à la vérité, j'en ai vu plusieurs de ceux qui lors retournèrent en Gastille, si défaits, qu'il m'est avis que, si le roi m'eût donné ces Indes, pour être tels qu'ils étaient, je ne me fusse délibéré d'y venir. »
Les offres cependant étaient bien séduisantes.
Les rois avaient décidé de faire passer à Saint-Domingue un corps de recrue de trois cents hommes, composé de quarante cavaliers, cent fantassins, soixante matelots, vingt ouvriers en or, cinquante laboureurs et vingt artisans de professions diverses : les uns et les autres recevaient une haute paye, plus la subsistance sur une très largo échelle. On enverrait de plus des religieux pour le service divin et pour la conversion des indigènes ; des médecins, des chirurgiens et des apothicaires, pour étudier, connaître et guérir les maladies qui avaient emporté tant de monde; enfin jusqu'à des musiciens et des joueurs d'instruments, pour bannir la tristesse, ce fléau ordinaire des colonies lointaines.
Outre ces trois cents personnes, qui devaient être entretenues aux dépens des rois, l'amiral eut la permission d'en emmener cinq cents à ses propres frais.
Il fut en outre permis à tous ceux qui voudraient passer aux Indes, sans aucune solde, de s'embarquer sur sa flotte, avec cette séiluisante perspective qu'ils auraient le tiers de tout l'or qu'ils pouvaient découvrir et qu'ils ne payeraient au trésor royal que la dixième partie de tous les autres profits du commerce.
Ces avantages furent paralysés fiar les menées souterraines des envieux de Colomb. Exploitant avec une perfide habileté le triste état des revenants, ils décourageaient les parlants.
Alors il fallut recourir à une extrémité des plus dangereuses pour l'avenir de la conquête. Puisque les hommes libres s'y refusent, ouvrons les prisons !
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Les galériens, les condamnés à mort, les scélérats de toute bande, furent invités à choisir entre leur condamnation et une libération entière au bout de deux ans pour les condamnés à mort et d'un an de séjour aux Indes pour les autres.
Nous verrons ce qu'il advint de cette mesure, rendue nécessaire par la malice des implacables ennemis de Colomb.
Ceux-ci entravaient de leur mieux les préparatifs. L'amiral, découragé par le mauvais vouloir des bureaux, dut lui-même pourvoir à tout. On le vit courir les boutiques pour acheter les provisions, débattre les prix, s'assurer de la qualité des vivres, et à grand'peine parvint-il à armer deux caravelles, au lieu des huit promises. Décidé à lutter jusqu'au bout, il expédia à son frère ces deux premiers navires, et resta encore à poursuivre le complément de sa nouvelle expédition, qu'il pressentait devoir être capitale dans sa vie.
La nation espagnole en deuil pleurait sur la mort prématurée du prince royal, ravi à l'aflfection de ses futurs sujets et à la tendresse de ses royaux parents.
Isabelle, dont ce coup avait instantanément ruiné la florissante santé, voulut, comme si elle avait prévu ce qu'il en serait après elle du grand homme, qu'il songeât enfin à sa postérité.
La grande reine avait déjà pris dans sa maison les deux fils de l'amiral en qualité de pages. Elle voulut que le sort et la noblesse transmise par leur glorieux père à ces deux enfants fussent assurés par un acte solennel et authentique.
Après y avoir mûrement réfléchi, Colomb se décida à constituer un majorât, sorte de testament qui devait perpétuer dans sa descendance le souvenir de sa découverte et le produit de ses labeurs.
Il l'institua le 22 février 1498, en veitu d'une autorisation
royale du 23 avril li97, et il plaça l'exécution de ses volontés sous la sauvegarde du chef de l'Église.
Le caractère religieux de ce majorât éclate dès le début et jusque dans le paraphe que le possesseur du majorât devra signer, après Colomb lui-même.
Or cette formule, composée d'initiales, était une prière.
Voici comment il était disposé :
XPO FERENS.
Ces sept initiales signifiaient :