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LA DÉCOUVERTE DU CONTINENT

Le mot du maréchal de Villars. — Les horreurs d'un calme plat. — Le triple sommet. — Une invite sans résultat. — La découverte du continent. — César dicte son improvisation. — Les intuitions du génie. — Sept grandes découvertes scientifiques. — Récompense de la foi. — Témoignage de Quinet et de Villemain. — Chez la reine Anacoana. — Une scène du temps des patriarches. — Une solde royale qui manque le but. — Théorie des courants marins. — Don Barthélémy accourt audevant de son frère. — Lettre de l'amiral au chef des rebelles. ^ L'humiliation est à son comble. — Voici l'heure de la puissance des ténèbres ! — Arrivée et révolte d'un ancien protégé de Colomb. — Comme au jardin des Oliviers. — Pourquoi crains -tu, homme de peu de foi? — Comment la voix d'en haut pourvoit à tout. — Répression des rebelles. — Développement et prospérité de la colonie. — La ville de Saint-Domingue. — L'avenir est assuré. — L'oiseau de proie se prépare à fondre sur sa victime.

On raconte que, lorsque le maréchal de Villars prit congé de Louis XIV pour aller combattre le périlleux combat où se jouait une terrible partie, il dit au roi :

« Sire, je vais combattre vos ennemis, et je vous laisse au milieu des miens! »

Colomb aurait pu parler comme Villars.

Tandis qu'il voguait vers ce but glorieux, qu'il estimait égal et même supérieur à la découverte du premier voyage, l'amiral pressentait, ayant laissé son honneur aux mains de pharisiens jaloux et haineux, qu'il courait à sa perte.

Ce que nous allons raconter, comme l'ont observé des maîtres en l'art d'écrire, M. Villemain entre autres, a l'intensité poignante d'un drame. Aucune épopée humaine, disent-ils, n'égale celle-là, avec ces contrastes qui transportaient d'enthousiasme et d'indignation le génie des Homère, des Sophocle, des Dante et des Gamoëns. Ce n'est pas de l'histoire, c'est de la plus haute poésie, avec la certitude en plus du fait vécu et authentique.

C'était le 30 mars 1498. Les six caravelles, parties au nom de la Trinité sainte, s'en allaient à la recherche d'une terre nouvelle, à qui le pieux vice-roi promettait d'imposer ce nom trois fois saint. Cette fois , ce ne sont plus des îles qu'il veut trouver, mais bien un continent, ce nouveau continent qu'il trouvera, il en est sûr, en sondant les espaces inconnus de l'Océan au midi.

Après avoir pourvu aux besoins de ceux qui attendaient son retour à Saint-Domingue , en dirigeant sur eux trois de ses caravelles, il mit, avec les trois autres, son cap sur la zone inconnue, toujours au nom de la très sainte Trinité.

Surmontant les douleurs atroces d'une attaque de goutte qui paralysait ses mouvements, Colomb, qui prévoyait des dangers jusque-là inconnus, se tenait, à force d'héroïsme, debout, comme pour les regarder bien en face et affermir le moral des siens devant cette implacable coalition des éléments conjurés.

Après les herbes, en effet, voici la région encore inconnue des calmes, ces calmes énervants que la marine à vapeur dédaigne , et qui furent pendant des siècles la terreur des plus tins voiliers.

Il le décrit, dans la relation de son ft-oisième voyage, ce calme désespérant et meurtrier, qui vint au début le défier dans son entreprise.

« Le premier jour, un soleil que ne tempérait le voile d'aucune vapeur sembla torréfier l'espace. Tout brûlait; le goudron se liquéfiait. Heureusement, le lendemain, d'épais nuages couvrirent le ciel; il tomba quelques ondées de pluie en larges gouttes. Cependant la chaleur restait suffocante. Sous l'influence de cette ardeur jointe à l'humidité, les vivres s'altéraient rapidement; la corruption se mettait dans les salaisons. Le lard fondait comme devant le feu. Le blé se ridait et semblait se rôtir. Le bois des

douves se desséchant , l'assemblage n'était plus comprimé par les cercles, et le vin et l'eau s'échappaient des fentes élargies. Malgré le péril , telle était cette asphyxiante chaleur, qu'il n'y avait personne qui osât descendre sous le pont pour réparer les tonneaux et avoir soin des vivres. Cette incandescence dura huit jours, sans qu'il fût possible, à cause du manque absolu des vents, de s'y soustraire. »

Gomme toujours, l'amiral s'adressa à Dieu, il se ressouvint d'avoir trouvé un grand changement dans la température, chaque fois qu'il avait passé à cent lieues à l'ouest des Açores, au point désigné providentiellement par la fameuse ligne de démarcation papale.

< D'après cela, dit-il, je résolus, s'il plaisait à Notre-Seigneur de m'envoyer du vent et un temps propice pour me tirer des parages où je me trouvais, de ne pas pousser plus avant au midi, toutefois sans rétrograder, mais de naviguer au couchant jusqu'à ce que j'eusse rencontré la température que j'avais trouvée quand j'étais dans le parallèle des Canaries , et alors d'aller plus au sud. Il plut au Seigneur, au bout de ces huit jours, de m'accorder un bon vent d'est, et je me dirigeai au couchant. Pendant dix-sept jours. Dieu Notre-Seigneur me donna ce bon vent. »

Oui, mais les équipages mouraient de soif, et les vivres pourris ne suffisaient plus à les nourrir. La détresse à bord était extrême. Colomb comptait sur un miracle.

Le miracle lui vint, car il a toujours considéré comme miraculeuses les circonstances de temps, de lieu, d'aspect, coïncidant avec son voeu de consacrer à la sainte Trinité la première terre qu'il découvrirait à ce troisième et capital voyage.

Orj le 31 juillet, à l'heure de midi, son domestique, Alonzo Ferez Nizzardo , étant monté par hasard dans les huniers , poussa un cri qui attira l'amiral.

« Je vois à l'occident , s'écriait Alonzo , trois sommets de montagnes réunis à une même base. »

C'était la figure de la Trinité des personnes en l'unité de substance, la terre montrée au loin par le doigt de Dieu, elle portera le nom sacro-saint de l'adorable Trinité.

Pénétré d'admiration, l'amiral épanche sa reconnaissance dans le sein de ce Dieu miséricordieux ; puis , modeste comme toujours , sans révéler que c'est à son serviteur intime que la révélation a été montrée, il écrit dans sa relation :

« Et comme Sa Haute Majesté a toujours usé de miséricorde envers moi, un matelot monta par hasard au hunier et aperçut au couchant trois montagnes réunies; nous dîmes le Salve regina et d'autres prières et rendîmes des actions de grâces à Notre-Seigneur. >

On débarqua au pied de cette image de la Trinité sainte. On y put renouveler la provision d'eau; et, après avoir planté la croix conquérante, l'amiral regardait au loin s'il n'apercevait pas quelqu'un de ces hommes à qui sa venue présageait la lumière d'en haut. Il ne vit rien.

Mais le lendemain, comme il raconte dans sa relation aux rois catholiques, arriva de l'est une embarcation montée par vingtquatre hommes tous jeunes, armés d'arcs, de flèches, ayant chacun leur bouclier, la tête couverte d'un mouchoir de coton peint de diverses couleurs, et portant aussi un pareil tissu autour des reins. Ils avaient les cheveux noirs, longs, et taillés presque à la mode d'Espagne. Leur peau était plus blanche que celle des insulaires qu'on avait déjà rencontrés. Lorsque le canot fut à la portée de la voix , les rameurs s'arrêtèrent et bêlèrent la caravelle de l'amiral, où personne ne comprit leurs paroles. L'amiral leur fit signe d'arriver. La défiance paraissait les retenir. Pendant plus de deux heures ils furent en observation, parfois s'approchant pour examiner les miroirs, les bassins de métal, les cuirasses reluisantes et autres objets brillants qu'on étalait afin de les attirer; puis tout à coup s'éloignant de nouveau au moment où ils étaient le plus rapprochés. L'amiral, voulant les gagner par l'attrait d'un gai spectacle, réunit sur le gaillard d'avant tous les jeunes matelots pour les faire danser au son

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de la flûte et du tambourin. Mais , dès que les Indiens virent exécuter les premiers pas, déposant aussitôt leurs avirons, ils passèrent aux bras leurs boucliers, saisirent leurs arcs et commencèrent l'attaque. D'après leur habitude d'entrer en campagne par une danse de guerre, ils avaient vu dans ce joyeux exercice des étrangers un prélude hostile, et ils acceptaient le prétendu défi. A cette brusque agression, l'amiral répondit par deux coups d'arbalète , ce qui suffit pour modérer l'ardeur des assaillants. Ils allèrent se ranger vers la poupe de la caravelle voisine, dont le pilote descendit bravement dans leur canot, donna une casaque et un bonnet écarlate à celui qui lui parut le chef. Ils lui firent signe de venir à terre, qu'on lui donnerait tout ce qu'il voudrait, et s'en allèrent l'attendre au rivage. Le pilote, n'osant s'y rendre sans avoir obtenu la permission de l'amiral , passa à son bord pour la demander. Dès que ces gens-là le virent remonter sur le navire où l'on avait dansé , soupçonnant quelque trahison , ils se jetèrent dans leur canot et s'enfuirent à toutes rames.

En vain l'amiral , poursuivant ses explorations , cherchait à atteindre ces indigènes fuyards, il ne parvenait même pas à les apercevoir de loin. C'est que, par l'exercice obligé dès l'enfance de leurs principaux sens, les Indiens acquéraient une telle supériorité dans la portée de la vue, la finesse de l'ouïe, la subtilité de l'odorat, qu'ils apercevaient les étrangers avant d'en être vus, entendaient leurs pas, reconnaissaient leurs traces, et ainsi se dérobaient à leur rencontre.

Tandis qu'il avançait, l'amiral rencontra un courant violent, dont le bruit était terrible. A minuit, il entendit un horrible grondement qui s'élevait du midi. La mer, soulevée comme une montagne, arrivait sur eux, menaçant de les engloutir. On se crut perdu sans ressource. Dieu vint encore à leur aide. Mais l'amiral garda le souvenir de ce danger et donna le nom de Bouche-de-Serpent à ce périlleux passage.

Colomb était en face de l'Orénoque.

L'embouchure de l'Orénoque , d'une étendue d'environ cinquante lieues, est parsemée d'îles et d'îlots de diverses grandeurs, qui masquent la vue du fleuve et ressemblaient à la terre ferme.

Celte vue d'ensemble avait pour le découvreur du nouveau monde quelque chose de nouveau, d'étranger, d'inexplicable : il pressentait la présence du continent. Dans cette pensée, au lieu de donner un nom collectif à ces îles, il appela la contrée Terrede-Grâce, parce que, disait-il, c'est la grâce de Dieu qui m'y a seule conduit.

L'eau était douce. Celte constatation le confirma dans son idée. Il fit pousser aussitôt vers l'est- nord-est. Enfin l'on aperçut un terrain déboisé et mis en culture.

Retenu à son bord par une cruelle ophtalmie, contractée à braver les nuits dangereuses, il fit descendre un détachement, conduit par un homme vertueux, le maître d'hôtel de l'amiral.

Le nom de cet homme mérite d'être conservé à l'histoire. Il se nommait Pierre de Terreros.

Le premier, Pierre de Terreros a foulé la terre ferme du continent nouveau, dont il prit possession, au nom de l'amiral viceroi, par la plantation d'une croix.

C'était le .5 août 1498.

Arrêtons-nous ici, car aussi bien nous sommes en présence d'un trait de génie éclairé par la foi et de l'un des plus grands événements historiques de l'humanité.

Retenu à son bord par la cécité qui le menaçait, il dictait son journal, sorte de rapport ou de relation adressé aux rois catholiques.

L'un de ses deux secrétaires, Diego de Alvarado ou Bernard de Ibarra, recueillait avidement la dictée du grand homme. C'était l'improvisation de César.

De cette dictée du génie, l'esprit confondu déduit que Colomb venait de faire les plus grandes découvertes scientifiques se rapportant au globe terrestre.

Recueillons-les à la suite de son sagace et fidèle panégyriste.

En face de l'Orénoque , en constatant la douceur de l'eau , il a compris qu'il était en présence d'un fleuve, et l'immensité de son embouchure lui fait deviner un continent distinct de l'Asie.

Il a constaté que la terre en cet endroit est plus relevée que celle d'où il est parti, ce qui le conduit à la découverte du ren-

flemenl équatorial, affirmant que la terre n'est pas tout à fait ronde'.

En troisième lieu , ainsi qu'à la qualité de l'eau il avait deviné le caractère de la terre, au mouvement des flots il avait deviné une des lois générales du globe : le grand fleuve de l'Océan , ou courant équatorial, d'Orient en Occident, auquel il attribuait la dislocation de quelques îles de la terre ferme.

Il affirmait encore , sans savoir sur quoi il s'appuyait, que par delà cette grande terre, d'où s'échappait ce fleuve immense, se trouvait encore l'Océan.

Ah! oui, vraiment, Christophe Colomb apercevait infiniment plus par les yeux de l'esprit que par la marche des caravelles.

M. Roselly de Lorgnes a soigneusement relevé, vers la fin de son savant travail, les grandes découvertes d'ordre scientifique de son héros. Pour n'y plus revenir, et bien que quelques-unes ne se dessinent que plus tard , nous saisissons l'occasion de les énumérer ici.

Elles sont au nombre de sept :

1° L'influence qu'exerce la longitude sur la déclinaison de l'aiguille aimantée ;

2° L'inflexion qu'éprouvent les lignes isothermes en poursuivant le tracé des courbes depuis les côtes orientales de l'Europe jusqu'aux rivages orientaux du nouveau monde ;

3° La grande position du banc de fucus flottant dans le bassin de l'océan Atlantique, bercail neptunien, où s'abritent, se préparent et se forment les bandes de poissons destinés à notre alimentation ;

4° La direction générale du courant des mers tropicales ;

5° Les causes géologiques de la configuration de l'archipel des Antilles;

6° Le renflement équatorial impliquant l'aplatissement des pôles;

7° L'équilibre continental du globe , qu'aucun cosmographe ou physicien n'avait supposé.

' Nous devons ajouter, pour être complet, que Colomb supposait, en outre, ce qui a été soutenu d'ailleurs par d'autres savants, que le paradis terrestre pouvait bien avoir été situé dans cette contrée.

Ainsi, en sus de sa découverte du nouveau monde, l'humanité doit à Christophe Colomb ces sept indications, dont une seule, la moindre , eût à coup sûr suffi pour illustrer toute une académie de savants.

Or ces conquêtes n'étaient pas les conséquences , le fruit d'une science acquise; c'était la récompense d'une persévérante assiduité , jointe à une merveilleuse puissance d'observation qui lui permettait de comparer et de saisir la raison des phénomènes de ce monde.

Mais alors, si, comme l'assurent tous les savants avec Humboldt, il n'était pas appuyé par la science, qui donc lui révélait tous les secrets de ces causes jusque-là dérobés à la perquisition humaine?

Disons-le sans crainte, ces intuitions du génie sont la récompense de la foi.

Les rationalistes ne l'avoueront point, et pourtant ils n'osent pas sourire devant cette affirmation des croyants. Les plus prévenus s'inclinent devant le secret de ce mystère.

« Dans sa concision, s'écriait en 1843 Edgard Quinet en plein collège de France, le journal de Colomb a je ne sais quoi de mystérieux, de sublime, de religieux comme le grand Océan au milieu duquel il est écrit. »

De son côté, un maître en l'art de dire, le célèbre M. Villemain , ne craignit pas de constater ce même caractère dans un de ses plus beaux récits d'histoire littéraire.

« Je n'hésite pas à le dire , écrit-il , cet étranger, qui n'apprit l'espagnol que tard dans ses audiences et dans ses placets, pour faire agréer la découverte d'un nouveau monde, Colomb a été, dans son siècle , l'homme le plus éloquent de l'Espagne. C'est qu'il avait de grandes idées , qui emportaient avec elles des expressions sublimes. C'est qu'il avait surtout de l'enthousiasme. Spiritus iJei ferebatur super aquas. Les formes extérieures de l'art, les phrases longues et savantes, n'avaient pas manqué jusque-là dans les chroniques espagnoles. Avec lui commence le sublime, la simplicité dans la grandeur. »

a Le mercredi 30 mai, je partis, au nom de la très sainte Trinité, de la ville de San-Lucar, souffrant encore des fatigues de mes premiers voyages. A mon précédent retour des Indes , j'avais espéré goûter un peu de repos en Espagne , mais je n'y trouvai que chagrins et tourments. »

C'est en ces termes que débute la relation du troisième voyage , dont Villemain a proclamé la sereine et surnaturelle sublimité.

La croix poursuivait le héros de la croix : ainsi Dieu, qui aime les siens, leur donne à partager le sort qu'il a choisi pour ses amis, ses disciples, ses apôtres, sa mère et pour lui-même!

La croix le suivit au retour dans ces Indes qu'il aimait tant.

Il nous faut, pour l'entendre, jeter un regard en arrière, et d'abord retrouver cette femme extraordinaire, que. la sauvage bravoure du cacique, « seigneur de la maison d'or, » avait bien pu aveugler au point de la jeter aux pieds de ce barbare comme une esclave soumise , mais à qui la supériorité de sa rare intelligence devait ouvrir les yeux.

Or le frère de Christophe Colomb ne le comprit point au début.

La capture et la mort de Caonabo lui avait semblé un abîme ouvert entre les Européens et la veuve de ce barbare, et cette erreur lui avait fait négliger une femme au pouvoir de laquelle il ne croyait d'ailleurs que médiocrement.

Heureusement il reconnut sa faute avant qu'elle devînt irréparable , et aussitôt , conciliant la courtoisie à la politique , il partit avec un corps de troupes le plus nombreux et le mieux armé possible, afin de donner à sa visite cette pompe guerrière que cette femme supérieure devait apprécier plus encore qu'une autre.

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Anacoana fut vivement flattée de cet hommage. Cette héroïne, qui avait su comprendre le génie de Christophe Colomb, mais qu'avait éloignée de lui pour longtemps la prise de Caonabo , n'avait pas les mêmes raisons p.our tenir rigueur à don Barthélémy.

L'intérêt même de sa nation , périodiquement décimée par les Caraïbes , lui conseillait de ressaisir, par l'adelantado quelque chose de sa première influence sur l'amiral. En se retirant, comme elle l'avait fait, chez son frère le cacique Behechio, elle avait obéi à des convenances senties et obs-ervées même chez des peuples enfants; mais on peut croire qu'elle s'était aisément consolée de la perte d'un homme qu'elle n'avait jamais pu rallier à sa politique ni dépouiller des instincts féroces du Caraïbe. Plus tard, la haute intelligence dont elle était douée lui avait fait pressentir, à travers les divisions des Européens, le triomphe définitif de l'autorité légitime, et, quant aux faibles encouragements qu'elle avait donnés aux rebelles dont nous allons parler, ce n'avait été de sa part qu'un premier avertissement à l'adresse de Barthélémy, dont elle se voyait négligée.

Une politique non moins féminine, c'est-à-dire non moins adroite, la fit d'abord rester passive, lorsque le cacique son frère, prenant autrement la visite militaire des Espagnols , eut levé quarante mille guerriers, qu'il expédia à la rencontre de Barthélémy. Bientôt cependant, satisfaite d'une démonstration qui rendait à celui-ci politesse pour politesse, elle décida son frère à rappeler ses troupes, et ne songea plus qu'à faire à l'adelantado une réception digne d'elle et de lui.

La splendide flore des Antilles fît les frais d'élégance de toutes les fêtes données aux Espagnols. La reine elle-même, dans une sorte de représentation dramatique \ dont la musique et les vers

' La reine Anacoana n'était pas seulement le premier poète de l'île ; elle eH formait encore la poésie la plus suave. Sa personne, sa vie, ses conceptions tenaient de l'encliantement. Elle était inspiratrice avant d'être inspirée. On lui devait des ballades et ballets , des poésies parlées et chantées, enricliies de pas chorégraphiques, rehaussées d'une pantomime savante. Le crédit littéraire d' Anacoana rendait nationaux les mythes de son invention ; et tous les souverains de l'ile se trouvaient tributaires de sa chorégraphie. Reine de la langue, du cérémonial, des jeux et des plaisirs, elle avait fait

étaient de sa composition , parut au milieu de ces nymphes sous un costume de fleurs, mais de fleurs assemblées avec un art qui eût rendu jalouses les premières faiseuses de Séville et de Burgos.

Au reste, conclut justement le biographe à qui nous empruntons ce tableau, ces enchantements enfantins servaient chez Anacoana une politique haute et loyale.

En prenant congé de Behechio et de son aimable sœur, don Barthélémy avait voué à cette Isabelle du nouveau monde autant de confiance et de respect que d'admiration.

Désormais Anacoana sera, pour l'adelantado, une fidèle alliée, et ce n'est pas chez elle que les révoltés trouveront les secours et la complicité dont ils ont besoin.

L'irritation fermentait chez ceux-ci dès avant le départ du vice-roi, qui avait écarté du travail si envié des mines d'or les mauvais chrétiens rués sur l'île comme sur une proie livrée à leur brutalité et à leurs pires convoitises.

Don Barthélémy les avait longtemps maîtrisés en élevant sur les ruines la forteresse qu'il baptisa du nom de Saint-Christophe; puis, un peu plus loin, une autre forteresse dédiée à saint Domingue, l'illustre Espagnol dont le nom resta à l'île tout entière. Mais, se tournant vers la partie encore insoumise, les mécontents s'efforçaient d'y nouer des intelligences et d'y trouver des complices dans la personne des caciques indépendants.

L'adelantadf) courut au plus pressé, et nous venons de voir quel succès couronna sa démarche près d'Anacoana et de son frère. Restait à brider un autre cacique puissant, Guarionex, que tous les efforts des missionnaires n'avaient pu gagner à la cause de l'Évangile, dont l'éloignaient les violateurs des saintes lois que leurs prêtres cherchaient à introduire chez lui. Guarionex fut fait prisonnier. Alors se passa une de ces scènes comme en raconte Homère, et digne des temps patriarcaux. « Les sujets de Guarionex se réunirent au nombre d'environ cinq mille, et s'approchèrent de la demeure où était détenu l'infortuné monarque. Ils

adopter l'étiquette à sa cour, mis à la mode ses parures , ses meubles , ses fleurs préférées. (RosELLY DE LoRGUES, Christophe Colomb, histoire de sa vie et de ses voyages, édit. de 1856, t. I, p. 39 et suiv.)

n'avaient pour armes que leurs gémissements ; ils passaient les nuits et les jours à hurler de douleur, couchés sur la terre. Ne pouvant le délivrer, ils lui prouvaient du moins leur attachement par ces témoignages de désolation. Don Barthélémy, touché de leurs larmes et peut-être aussi fort importuné de leurs hurlements affectueux , ne pouvant se résoudre à sévir contre une affliction si naturelle , ne voulant pas non plus punir de mort un vaincu fatalement poussé au combat par les sollicitations de son entourage, pour changer soudain en ivresse la désolation de ce peuple, lui rendit son débonnaire monarque. »

L'enthousiasme fut grand et le succès complet.

Anacoana, qui le sut, s'en montra fort réjouie, et, quand l'adelantado repassa par ses États, ce fut une ovation magnifique. C'est alors que se passa la naïve scène rapportée par les chroniqueurs.

La reine avait manifesté l'intention de visiter la caravelle royale de don Barthélémy; celui-ci fit aussitôt approcher ses plus beaux canots, et Anacoana monta sur sa chaloupe. Or, au moment où la chaloupe approcha de la caravelle , l'artillerie fit les saluts en usage pour les souverains. Au bruit de la détonation , les Indiennes tombèrent comme mortes le long des bancs. Anacoana s'était instinctivement jetée contre l'adelantado, qui la prit comme en un élan de protection. Rassurée , la reine se remit aussitôt et rit de sa frayeur. Elle monta sur la caravelle , accompagnée du cacique Behechio son frère, en visita l'aménagement intérieur avec un étonnement indicible. L'adelantado leur fit plusieurs cadeaux, préparés à leur intention, commanda quelques manœuvres, fit virer de bord, s'éloigna de la terre, puis revint au mouillage et ramena la reine sur la grève dans sa chaloupe , au bruit des salves, qui maintenant, bien loin de l'eflFrayer, encensaient son orgueil.

L'amiral s'était orienté tout droit sur Saint-Domingue, ville que don Barthélémy avait dû, savait-il, faire construire pendant son absence. Mais les courants et les vents d'est l'entraînèrent fort au-dessous; et, quand il pensait toucher le port dans l'embouchure de rOzama, il se trouva devant la petite île Beata.

Il s'étonna d'abord de cette erreur de calcul. Mais sa réflexion y trouva bientôt la preuve et la confirmation de sa découverte du grand courant pélagique, dont le moment est venu de dire un mot.

On appelle « courants marins » des déplacements d'énormes masses d'eau qui suivent une direction constante. Ce sont des fleuves qui roulent leurs eaux dans un lit formé par les eaux de la mer, tranchant par leur couleur ou leur température avec celle de leurs rives liquides. Ils charrient de grandes masses de débris végétaux, des sables, des vases, qu'ils répartissent sur le fond des mers.

Il y a deux courants généraux :

1° Le « grand courant équatorial » , qui se dirige de l'est à l'ouest, d'un côté entre l'Amérique et la Chine, de. l'autre entre l'Europe et l'Amérique. Il est dû à ce fait que, le mouvement de rotation de la terre , entraînant avec moins de rapidité les océans que les bords, les eaux se trouvent animées ainsi d'un mouvement relatif inverse.

2° Le « grand courant polaire » , échange constant entre les eaux froides du pôle et les eaux chaudes de l'équateur : ce courant est déterminé par la différence des températures. Ces deux courants agissent l'un sur l'autre et en même temps donnent naissance à des courants secondaires, qui presque toujours se dédoublent en un a courant superficiel » et un « courant profond > , se dirigeant en sens contraire '.

' Le plus remarquable de ces courants secondaires dans l'océan Atlantique est le Gulf-Stream, qui, traversant l'Atlantique à la hauteur du Sénégal, remonte ensuite

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Les courants marins sont permanents : ils n'ont pas sensiblement varié depuis les commencements de ce qu'on est convenu d'appeler l'époque géologique actuelle.

Colomb devina cette théorie, aujourd'hui acquise à la science.

Craignant d'être longtemps retardé par le vent contraire et la force du courant, il envoya une embarcation au rivage chercher un Indien qui se chargeât de porter, à travers les montagnes, un message à l'adelantado , et, pour lui, il continua de faire voile vers le port.

Quelques jours après , il vit venir à lui une caravelle qui manœuvrait pour le joindre.

C'était son frère, don Barthélémy Colomb, qui accourait tendrement à sa rencontre.

Hélas! plus que jamais le dévouement de Barthélémy était nécessaire à son frère aîné.

Depuis son départ des îles du cap Vert, l'amiral, dévoré par la fièvre , travaillé par la goutte et atteint d'une ophtalmie des plus douloureuses, n'avait éprouvé aucun relâche dans ses souffrances.

Il arrivait pâle, amaigri, presque aveugle, aspirant de tous ses membres au repos du cœur, au sommeil de l'esprit.

Et pourtant l'ingratitude, le crime qui, durant son absence,

vers le golfe du Mexique et de là vers Terre-Neuve, puis, quittant les côtes d'Amérique, va se perdre dans les régions polaires, au nord de la Scandinavie. C'est aux eaux chaudes de ce courant que certains ports de ces contrées boréales doivent d'être libres de glaces toute l'année. C'est à ces mêmes eaux qu'est due, sans nul doute, l'existence, aux environs du pôle, de cette immense mer libre que plusieurs voyageurs ont entrevue, mais dont la route est constamment fermée par les glaces. Sur les côtes de France, il y a une ramification du Gulf-Stream, le « courant de Renell », qui marche du sud au nord en contournant les terres ; une autre branche du Gulf-Stream pénètre dans la Manche et de là dans la mer du Nord. Ce courant élève considérablement la température du continent européen. La France, par exemple, est à la latitude du Canada et du Labrador, dont les climats sont beaucoup plus froids; quant à l'Angleterre et à la Suède, elles correspondent à des pays tout à fuit inhabitables. D'un autre côté, c'est à la condensation des vapeurs émises par les eaux chaudes du Gulf-Stream dans les régions froides de Terre-Neuve, qu'on attribue la production de ces mouvements giratoires de l'atmosphère connus sous le nom de « tourbillons » , et qui, poussés en Europe par les vents d'ouest, y sont la cause principale des mauvais temps et des orages.

avaient mis l'île en conflagration, n'allaient pas lui permettre une heure de quiétude et de calme réparateur.

Lorsque l'adelantado lui eut raconté ces horreurs , le pieux ambassadeur de Dieu sur la terre nouvelle comprit que ce que le lapidaire de Burgos lui avait prédit de tribulations et de dures épreuves allait se réaliser.

Les mesures prises par don Barthélémy , en exécution des ordres de son illustre frère, avaient éveillé, chez les hidalgos et les Espagnols fainéants et libertins , une haine farouche dont un traître, Roldan, profita pour soulever la colonie contre ses chefs, Christophe et Barthélémy Colomb.

Rien n'est beau comme la lettre par laquelle l'amiral essaya tout d'abord, en arrivant, de ramener l'esprit du rebelle.

Colomb écrivait à Roldan :

« Cher ami, mon premier soin en arrivant dans cette capitale, après avoir embrassé mon frère, fut de demander de vos nouvelles. Vous ne sauriez douter qu'après ma famille vous n'ayez depuis longtemps occupé la principale place dans mon cœur; et j'ai toujours tellement compté sur le vôtre, qu'il n'est rien dont je ne me fusse entièrement reposé sur vous. Jugez par là de ma douleur, en apprenant que vous étiez brouillé avec les personnes du monde qui me touchent de plus près et me doivent être les plus chères. On me consola néanmoins, en me disant (jue vous attendiez mon retour avec ardeur; je me flattai alors que vos premiers sentiments à mon égard n'étaient point changés, et je m'attendais qu'aussitôt que vous sauriez mon arrivée, vous ne tarderiez pas à vous rendre auprès de moi. Ne vous voyant point paraître, et craignant que vous n'appréhendiez quelque ressentim'ent de ma part, je vous envoyai Ballester, pour vous donner toutes les assurances que vous pouviez désirer. Le peu de succès

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de cette démarche a mis le comble à mon chagrin. Et d'où vous peuvent venir ces défiances que vous témoigniez avoir de moi ? Enfin vous m'avez demandé Carvajal, je vous l'envoie : ouvrez-lui votre cœur, et marquez-lui ce que je puis faire pour regagner votre confiance. Mais, au nom de Dieu, songez à ce que vous devez à la patrie, aux rois nos souverains seigneurs, à Dieu, à vous-même; prenez soin de votre réputation, et jugez plus sainement de toutes choses que vous n'avez fait par le passé; considérez avec attention l'abîme que vous creusez sous vos pieds, et ne persistez pas plus longtemps dans une résolution désespérée. Je vous ai présenté à Leurs Altesses comme un homme de la colonie sur qui Elles pouvaient plus sûrement compter : il y va de mon honneur et du vôtre qu'un témoignage si avantageux ne soit pas démenti par votre conduite ; hâtez-vous donc de vous remontrer tel que je vous ai autrefois connu. J'arrête les navires, qui sont tout ])rêts à partir, dans l'espérance que, par une prompte et parfaite soumission, vous me mettrez en liberté de confirmer tout le bien que j'ai dit de vous. — Je prie le Seigneur qu'il vous ait en sa sainte garde. »

Roldan fut touché, mais ses complices le tenaient prisonnier. Colomb comprit qu'il faudrait composer avec cette révolte, si contagieuse, que les deux capitaines demeurés fidèles commençaient à douter de leurs hommes, circonvenus par ceux de Roldan. Partout où il se présentait, l'amiral ne rencontrait que timidité tremblant de se conqjromeltre, ou insubordination plus ou moins affichée, avec accompagnement de moqueries et parfois même de menaces.

Au moment où il était arrivé, tous demandaient à rentrer en Espagne. Mais quand, pour débarrasser l'île de leur turbulence, il eut mis à leur diposition cin(j caravelles chargées de les ra|)atrier, il eut beau les faire attendre sur leurs ancres : aucun des mécontents ne songeait maintenant à s'embanpier.

Les navires partirent sans eux , emportant, avec un peu d'or, des perles et des échantillons des produits indigènes, un rapport de l'amiral qui exposait, sans ambages ni formules diplomatiques, la situation critique où il se trouvait et la manière dont il pourrait y remédier. 11 terminait en demandant avec instances

quelques religieux de mérite, et l'envoi d'un juge habile, capable d'appliquer la légalité et de faire observer le droit.

Après le départ des caravelles, à plusieurs reprises dont le récit serait fastidieux, par l'intermédiaire d'habiles officiers de mer, des négociations furent entamées avec les révoltés et leur chef, sans avoir jamais pu aboutir, tant les exigences étaient exorbitantes. A la suite d'un long échange de propositions invariablement blessantes pour sa dignité, renonçant aux intermédiaires, Colomb se résolut à imiter le pasteur de l'Évangile, qui s'en va lui-même à la recherche de la brebis égarée. Il vint au-devant de Roldan avec deux caravelles, dans le port d'Azua, quartier général du rebelle.

Loin de se montrer touché d'une bonté à laquelle il avait perdu tous droits, l'insurgé monta sur la caravelle amirale, et d'un ton hautain, comme s'il eût été le vain({ueur, il posa son ultimatum, plus humiliant que jamais. Il fallait en finir; par amour de la paix, l'amiral, subissant l'empire des circonstances, souscrivit aux prétentions de la révolte, à l'arrogance et aux dures volontés de son ancien domestique, auxquelles, afin que rien ne manquât aux humiliations prédites par le lapidaire de Burgos, les complices ajoutèrent des stipulations dérisoires, vrai comble de l'impudence et de l'insulte.

Le cœur se soulève au récit de ces outrages. On est confondu et indigné , quand on lit ces choses dans les chroniques du xvi° siècle, écrites sous l'impression des événements et souvent par des adversaires prévenus contre le révélateur du nouveau monde. Imaginons-nous, en effet, le héros chrétien, le grand homme, le génie, réduit à contester et à débattre avec de pareils misérables, contraint d'accepter les conditions d'un serviteur ingrat, menacé dans son pouvoir et dans son existence même par des hidalgos dévergondés, des soldats ennemis de la discipline, des ouvriers fainéants, des reclusionnaires et des forçats auxquels il avait procuré le facile moyen de devoir à eux-mêmes leur réhabilitation ! Du moins un peu d'aide lui viendra-t-il d'Espagne... Non, il faut que la mesure soit comble. Au lieu du secours qu'il attendait des rois, Colomb reçut une réponse écrite sous l'inspiration haineuse de Fonseca.

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Ainsi SOU rapport si précis, si exact, si noble, n'avait point convaincu les souverains. Ainsi la supériorité du ji;énie, la hauteur de ses vues, tant de prodiges accomplis, tant d'etforts déployés pour la grandeur et la gloire des Espagnes, son zèle pour répandre la foi : tout cela, mis en balance avec les dires de vils pervers, ne comptait pas, et c'est la haine seule qui avait droit de se faire entendre.

Ah ! c'est donc l'heure de la puissance des ténèbres.

A la pensée de ce trait de ressemblance de plus avec le divin Maître, le pieux vice-roi se résolut à poursuivre un plan de réorganisation.

Mais voilà que des bruits inquiétants, comme un vent d'orage, arrivent du nord-ouest de l'île. Une révolte générale des insulaires se prépare. Plus impatients du joug que leurs compatriotes, les Ciguayens se lèvent en armes.

Don Barthélémy dut quitter son frère pour s'opposer à la révolte des peuplades; Saint-Domingue reste sans défense, et une autre nouvelle, non moins terrible, arrive du côté opposé de l'île.

Quatre caravelles viennent d'y paraître, montées par un ancien protégé de l'amiral, devenu la créature de Fonseca, Alonzo de Ojeda.

Sans souci des privilèges solennellement réservés par contrat royal au vice-roi, le misérable revient d'explorer la côte de Paria, au golfe des Perles. Il y a fait une razzia sanglante, il en rapporte de l'or et des esclaves.

Enhardi par le succès de sa félonie, Alonzo de Ojeda, enivré d'orgueil, songea à s'emparer du pouvoir. Il s'adressa à la fierté native des Espagnols, remua la libre nationale et leur offrit de les débarrasser de la tyrannie des Colomb.

« Ces étrangers, disait-il, tombés dans la disgrâce du roi, n'ont résisté jusqu'ici que grâce à la protection obstinée de la reine. Mais la santé d'Isabelle décline à vue d'œil, et les Génois n'ont plus rien à prétendre; car mon patron, don Juan de Fonseca, est devenu le vrai maître des Indes, témoin la lettre que le vice-roi disgracié a reçu en réponse de ses rapports désespérés. »

Ojeda se disait en outre autorisé à prendre le gouvernement de l'île, et, s'ils veulent le suivre, les rebelles sont assurés d'obéir à la vraie pensée du roi Ferdinand, en marchant immédiatement avec lui sur Saint-Domingue, la citadelle ouverte où Colomb s'efforce en vain de maintenir un simulacre d'autorité.

Heureux de cette occasion de désordre, les anciens compagnons de Roldan, habitués à la révolte, applaudirent au nouvel ambitieux, sans s'inquiéter de savoir ce qu'en penserait leur ancien chef. Avec une bande composée des plus audacieux, Ojeda se dirigea sur les habitations des timides ou des paisibles, et voulut les contraindre à grossir son parti.

Or l'amiral se trouvait seul, son frère avait dû emmener les troupes disponibles. Aucune ressource pour faire face à tant de périls, c'est-à-dire il en restait une, mais celle-là était le pire des dangers et le comble de l'humiliation : se mettre sous la protection du traître Roldan. Mais, s'il tente ce moyen désespéré, y a-t-il lieu de douter que les deux chefs de rebelles ne s'entendent, pour se partager les dépouilles du vaincu, après l'avoir exterminé!... Déjà l'indice ordinaire des révolutions et des coups d'Étal se manifeste autour de lui. Comme à la Passion, après la trahison de Judas, les meilleurs et les plus fidèles se dérobent peu à peu et s'enfuient de ce nouveau jardin des Olives, où la révolte est triomphante.

• Christophe Colomb fit à ce moment un retour suprême au dedans de son âme. La constatation fut terrible.

Comment fermer les yeux, et, devant cet arrivage des ennemis du dehors venant réveiller la révolte assoupie à point nommé, en fortifiant le soulèvement indigène, comment méconnaître l'intluence des bureaux de Séville?

Il se rappelait l'ingratitude de la cour, la constante malveillance du roi Ferdinand ; il voyait son autorité sans appui en

Espagne, sans respect dans l'île, sans force executive, sa vie et celle de ses frères incessamment menacées par des bandits habitués à tous les crimes; il sentait son isolement; il voyait le malheur des Indiens, repoussés du christianisme par les excès des chrétiens impies...

Alors le révélateur du globe éprouva une grande satiété des hommes. Comme au jardin de Gethsémani son divin Maître, humilié jusqu'à l'amertume, chancelant sous l'accablement de tant d'aftlictions, cette grande âme, qui tant de fois avait terrassé l'etFroi, maîtrisé l'épouvante, conjuré et assoupli le péril, fut gagnée d'une tristesse mortelle.

Or ce jour était l'anniversaire de la naissance du Sauveur des hommes, le 25 décembre 1499.

Jusque-là invaincue, la vaillance de Christophe défaillit tout à coup. Son esprit frémit d'horreur à la vue du meurtre qui se préparait. Il ne voulut pas être assassiné.

L'instinct de la conservation survécut seul, et pour la première fois le grand homme songea à sa vie. Il se résolut à se jeter sur une caravelle avec ses frères et à fuir à travers l'Océan la rage de ses ennemis.

Mais au milieu des plus sinistres appréhensions de ses officiers et des mortelles angoisses de son cœur, cette Providence qui tant de fois lui avait prouvé par des témoignages incontestables, quoique muets, sa vigilance tutélaire, vint personnellement à son secours.

Dieu daigna parler à son serviteur éperdu.

Il entendit une voix d'en haut, et la voix disait :

« 0 homme de peu de foi, relève-toi! que crains-tu? Ne suis-je pas là? Prends courage, ne t'abandonne pas à la tristesse et à la crainte : je pourvoirai à tout. »

THRISTOPHK ('.i)L(»MIÎ 2.11

« Je pourvoirai à tout, » avait dit la voix', et le soir de Noël n'était pas venu, que l'annonce mystérieuse était accomplie.

Avant la fin du jour, on apprenait à Saint-Domingue la découverte de mines d'or immenses.

De plus Roldan, loin de vouloir partager le pouvoir usurpé par Ojeda, venait se jeter aux pieds du vice-roi, et, après avoir obtenu son pardon, il ne songea plus qu'à repousser de l'île ce rival dangereux. Il s'était résolu de lui-même à soutenir désormais franchement l'autorité de l'amiral, d'où la sienne tirait sa force, comme grand juge.

La lutte fut vive entre les deux adversaires, dignes l'un de l'autre par la ruse, l'audace et la force physique. Finalement, après une série d'incidents dramatiques, le grand juge contraignit l'agent de Fonseca et des bureaux à se rembarquer.

Mais alors surgit un autre péril.

Voyant le grand juge assurer l'exécution des volontés de l'amiral et travailler au rétablissement de l'ordre qu'il avait tant contribué à troubler, ses anciens complices le prirent en haine ardente. Ils le déclarèrent traître et résolurent de lui crever les yeux avant de le tuer, et d'assassiner aussi l'amiral.

Roldan sut leur projet, et se mit à les suivre sans qu'ils s'en doutassent.

Une nuit où les principaux conjurés s'étaient rendus au lieu de la convocation qu'ils croyaient secrète, le grand juge, homme hardi, robuste, fort habile aux armes, avec sept serviteurs et trois soldats résolus, arriva soudain à l'improviste, fondit sur le conciliabule, s'empara des chefs et les emmena enchaînés à la citadelle de Saint-Domingue.

' M. Roselly de Longues , dont nous suivons à peu près textuellement le récit abrégé, a démontré surabondamment le caractère prodigieux de cette intervention.

Le châtiment fut prompt, inflexible. On le reprochera plus tard à l'amiral, et il fut l'œuvre du grand juge. Colomb n'aurait pas voulu qu'il y eût du sang versé.

Les rebelles, intimidés, prirent la fuile. Les bons se rassurèrent, et les indigènes rentrèrent sous l'obéissance de la Castille. Ils recommencèrent à payer les tributs.

Paisibles et rassurés, les colons purent entreprendre les grands travaux de culture auxquels les encourageait l'amiral. On multipliait les plantations; les troupeaux s'accroissaient à vue d'œil. La tranquillité régnait dans toute l'île, et un Espagnol, même isolé, pouvait la traverser avec sécurité, sans armes. Déjà même un certain nombre d'Indiens commençaient à se vêtir et à vivre à l'européenne. Ils demandaient le baptême.

Tout l'avenir de la colonie de Saint-Domingue s'annonçait sous les plus heureux présages.

La capitale, création presque spontanée, prenait une extension rapide.

Construite sur le plan de Christophe Colomb, mais en son absence par son frère don Barthélémy, la ville de Saint-Domingue témoignait d'un merveilleux talent d'ingénieur et d'architecte. Le site élait admirablement choisi. D'un abord et d'une défense également faciles, abritée contre la violence des vents, jouissant d'ombrages délicieux, alimentée d'une eau excellente, cette capitale improvisée réunissait les conditions de séjour les plus favorables.

La sûreté, la commodité, la salubrité, l'agrément, toutes ces conditions réunies permettaient aux Européens de s'acclimater aisément.

Puis, comme dans l'esprit de son fondateur Saint-Domingue, siège de la vice-royauté des Indes, devait devenir le foyer de la propagande chrétienne dans le nouveau monde, Christophe Colomb avait ordonné d'établir là un séminaire, ou, comme on disait alors, une université de théologie pour les prêtres destinés à évangéliser ces pauvres peuplades idolâtres, auxquelles le révélateur du globe, on s'en souvient, vrai porte -Christ, comme le présageait son nom, venait apporter la lumière divine.

Sous l'impulsion créatrice du vice-roi des Indes, l'agriculture,

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mise en honneur, se développait elle aussi progressivement. De jour en jour de nouvelles plantations s'étendaient sur des terrains jusque-là verdoyants, mais totalement improductifs.

En même temps Colomb faisait bâtir dans la plaine qu'il avait dédiée à l'Immaculée Conception, une vaste forteresse qui allait bientôt devenir l'origine d'une ville épiscopale.

La prospérité montait à son comble. Pour l'affermir, voilà qu'on découvrait des gisements aurifères en abondance, et la richesse devenait chose commune dans toute l'île.

Christophe Colomb s'était assuré qu'avant trois ans les seuls droits royaux perçus dans l'île s'élèveraient, pour le moins, à soixante millions de produit annuel.

Il ne se trompait point, car cinq ans après ces droits dépassaient cent millions.

Mais l'ennemi veillait au delà des mers, comme un oiseau de proie tout prêt à se précipiter sur sa victime.

Déjà, en effet, par l'influence des bureaux de Séville, en ce moment- là même, s'était accompli un événement qui allait changer la destinée des Indiens, détruire les plus douces espérances de Colomb, éloigner de l'Évangile ces peuples enfants et livrer leur race au désespoir et à l'extermination.

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