DANS LES FERS
Pnga! -pnqa! — Le réquisitoire. — La défense. — Gomment Isabelle se laisse circonvenir. — Norninalion de Bobadilla. — L'arrivée du nouveau gouverneur à Saint- Domingue. — Insolence et tyrannie. — Comment Christophe Colomb fut amené à se soumettre. — La cédule royale. — Colomb dans les fers ! — La race de Bobadilla est toujours la même. — Pourquoi Bobadilla ne fit point mettre à mort l'amiraL — Un noble cœur. — Colomb se refuse aux instances de celui-ci. — Sa lettre à dona Juana. — Réparation. — L'audience et les larmes d'Isabelle. — Il n'y a point eu de faute commise! — Ce qui se passait à Saint-Domingue depuis le départ de Colomb. — Ovando remplace Bobadilla. — La poésie console la vieillesse. — Retour du souvenir vers les splendeurs d'outre-mer. — Les jouissances de la contemplation que rhomme-animal ne perçoit pas. — L'intuition du génie. — L'i'sthme. — Son fils et ses frères, à la veille du départ. — La suprême aventure.
Il nous faut maintenant revenir en arrière.
Christophe Colomb quitte le port, où il vient d'essuyer et de châtier l'outrage d'mi vil séide du haineux et jaloux Fonseca.
Repoussé dédaigneusement du pied, l'ex-Juif Jimeno de Bribiesca s'est enfui, au milieu des huées, dissimulant sa joie secrète sous une feinte confusion.
L'insulteur savait que son action serait récompensée, elle le lut. Fonseca le nomma payeur général de la marine. Aux yeux de l'ordonnateur, toute injure faite aux Colomb méritait d'être récompensée comme un service rendu à la couronne.
236 CHRISTOPHK COLOMB
L'ordonnateur lui-même n'était guère qu'un instrument, la responsabilité remontait plus haut. Au-dessus de Fonseca il y avait, sur le trône même, un esprit aigri, (jue les lauriers de Colomb empêchaient de dormir. Au mépris des conventions, le roi d'Aragon Ferdinand rognait de son mieux les privilèges accordés à l'amiral. Il lui contestait mesquinement le titre de vice-roi et atïectait de ne plus le lui donner.
Seule Isabelle, — et c'était un grief de plus aux yeux du souverain envieux, — persévérait à honorer le grand homme et à prôner ses services. On résolut d'attiser le feu de la haine chez le roi et de perdre enfin ce Génois trop heureux dans l'esprit de la reine.
Entrant dans la pensée du complot, les bureaux de la marine, ces bureaux où dans tous les ministères on a de tout temps dissimulé tant de mauvais vouloir, se refusèrent, sous divers prétextes, à payer la solde des émigrants revenus de Saint-Domingue, les excitant en sous main à l'aller réclamer aux souverains eux-mêmes, à Grenade.
Dès lors le roi ne pouvait sortir de l'Alhambra sans être entouré de gens plus ou moins déguenillés, qui lui criaient, comme à un mauvais débiteur :
« Payez ! payez ! Paya ! paga ! »
Rien n'eût été plus aisé à Ferdinand que de faire disperser cette tourbe immonde. Il tolérait son impudence, parce qu'elle devait lui servir à aliéner au noble révélateur du globe la popularité dont il était jaloux.
Enhardis par l'impunité, les mêmes hurleurs se portaient dans les cours du palais, et, quand leur office de pages de la reine obligeait les deux enfants de Colomb à les traverser, c'étaient de nouveaux hurlements :
« Voici, criaient-ils avec des huées, voici les fils de l'amiral des moucherons, de celui qui a trouvé les terres de vanité et de mensonge pour le malheur et la sépulture des gentilshommes castillans ! »
Isabelle devait finir par prêter l'oreille à ces vociférations. Elle en demanda la raison. Alors les délégués de ces criailleurs, choisis avec soin parmi les beaux parleurs de celle bande de
fainéants, s'en allèrent hardiment à l'audience de la reine, et l'un d'eux, plus habile et plus roué, prononça un véritable réquisitoire, préparé avec soin dans les termes qui devaient impressionner la digne et juste reine de Castille.
Nous n'en dissimulerons rien, car aussi bien le moment est venu de connaître l'accusation et de lui opposer une défense définitive, puisque, entre les plans du centenaire qui se prépare, au moment où nous écrivons ces pages, iigure, dit-on, la prétention de faire revivre les blâmes des ennemis contemporains du grand homme, afin de diminuer sa gloire, qui offusque ses ennemis posthumes.
Voici donc les griefs, tels que les chroniques nous les ont révélés, en résumant le discours du dénonciateur admis au tribunal de la reine de Castille :
« Nous nous plaignons de la misère où nous a réduits l'amiral, après nous avoir accablés de corvées et de mauvais traitements.
« Il est responsable de l'état de maladie où nous sommes réduits, comme il l'est de notre pauvreté.
« Il veut faire mourir tous les vrais hidalgos, afin que, n'ayant plus sous ses ordres que des gens sans aveu, il lui devienne facile de les insurger contre les rois et de se déclarer souverain indépendant. Dans ce but il a pris ses mesures, d'accord avec certains caciques.
a II empêche de travailler aux mines, de peur que l'on ne connaisse trop tôt les richesses qu'il se réserve pour lui seul.
« C'est ainsi, dans le même ordre d'idées, qu'il avait d'abord espéré cacher le gisement des perles, et ne s'est décidé à en parler qu'après avoir su que sa découverte transpirait dans le public.
« Son avidité sordide n'a d'égale que son insupportable superbe.
« Il n'a pas de meilleure joie que d'humilier les Castillans, surtout les gentilshommes, qu'il a en horreur.
« Pendant la disette, lorsque ces derniers demandaient la permission d'aller chercher à manger, l'amiral la leur accordait, se réservant de la nier ensuite, afin d'avoir un prétexte pour les faire pendre.
« Enfin, et cette dernière accusation devait impressionner le
plus vivement le cœur de la pieuse reine, il empêchait les prêtres et les religieux de donner le baptême aux Indiens qu'ils en jugeaient dignes, parce qu'il aimait mieux pouvoir les faire esclaves que chrétiens. »
On le voit, nous n'avons rien dissimulé des griefs : écoutons maintenant la défense, et tinissons-en une bonne fois avec les calomnies anciennes et nouvelles.
L'éminent avocat que la Providence a suscité de nos jours pour venger la mémoire de l'illustre accusé consacre de longues pages à cette victorieuse défense. Nous ne saurions la reproduire ici, même en l'abrégeant. Disons-en cependant quelque chose, assez du moins pour en fixer les conclusions.
1° Colomb s'était promis de ne jamais « toucher à un cheveu » de ses administrés. Jamais, dans ses expéditions maritimes, il ne lit passer un homme devant un conseil de guerre. Jamais il ne commanda une exécution à mort. S'il y en eut, comme celle du révolté Adrien de Mogica, ce fut sans aucun ordre de sa part, mais pendant son absence, par un excès de pouvoir du grand juge Roldan, qui se hâta de faire exécuter sa sentence, se méfiant de l'indulgence du vice-roi, à son avis excessive et fatale aux intérêts de la colonie.
2° Jamais il ne trafiqua des Indiens. S'il en envoya quelquesuns en Espagne, c'est qu'ils s'étaient insurgés et rendus coupables de meurtre. Il agissait ainsi dans leur intérêt, pour faciliter leur conversion. C'est dans le même but qu'il voulait réduire les Caraïbes. Quant à ceux qu'il soumettait aux corvées, ils restaient les sujets de leurs caciques et donnaient leur travail en payement de l'impôt.
3° Il est faux qu'il eût défendu de les baptiser. Mais, se méfiant à bon droit des ruses de ces enfants des forêts, il défendit uniquement de leur donner le baptême sans préparation et sur leur seule demande.
4° Le reproche d'incapacité et d'impéritie administrative ne tient pas mieux que les autres. On ne peut citer un seul fait précis. Colomb gouvernait dans des circonstances tout à fait nouvelles, imprévues, sans précédent; et cependant, nous l'aftirmons, il ne commit aucune faute. Dieu l'assistait visiblement; et.
s'il y eut des abus, ce n'est pas à lui qu'on doit les imputer, mais à l'adelantado et aux gouverneurs, ces derniers surtout se trouvant gênés dans leur cupidité par son irréprochable administration.
Cependant Isabelle, rendue perplexe par l'unanimité des plaignants, résolut de donner satisfaction au vœu qu'avait exprimé l'amiral lui-même, quand il demandait l'envoi d'un juge.
Elle estima, comme Colomb, nécessaire, pour remédier à une situation aussi tendue, de nommer un magistrat qui irait rendre la jusiice dans l'île et devrait commencer par informer contre les rebelles.
Ce parti était sage, conforme en définitive aux désirs de Christophe Colomb. La reine s'y arrêta.
Mais, hélas ! au lieu d'un jurisconsulte qu'avait deniandé l'amiral, l'influence fatale du roi Ferdinand fit choisir un homme d'épée.
Ce fut le commandeur François de Bobadilla, qui jouissait de l'estime de Fonseca et d'un grand crédit à la cour.
Avant M. Roselly de Lorgnes, tous les écrivains ont affirmé que ce qui perdit Colomb auprès de la reine, ce fut l'arrivée des deux caravelles qui ramenaient les mécontents, accompagnés d'une cargaison d'esclaves.
C'est là encore une de ces nombreuses erreurs historiques, provenant de la façon superficielle avec laquelle, avant les doctes recherches du guide consciencieux que nous suivons dans ce livre, on a toujours traité l'histoire du révélateur du nouveau monde. Qu'on en juge par un simple rapprochement de dates.
Les mesures prises contre Colomb étaient à la date des 21 mars, 21 et 26 mai 141)9, tandis que l'arrivée des deux caravelles chargées, d'esclaves n'eut lieu qu'en décembre de la même année.
240 CHRISTOFHt; CoLOMli
Ce ne fut donc pas l'envoi de cette cargaison humaine qui put motiver les dispositions concertées contre l'amiral depuis plus de six mois.
Ce qui perdit Colomb, ce fut le voyage de la reine Isabelle, encore indécise, à Séville.
A Séville, tous les fonctionnaires supérieurs de la marine et des colonies, appuyés de la bureaucratie entière, n'avaient qu'une seule voix contre l'amiral des Indes.
A Séville, l'accusation contre Colomb était si compacte, l'opinion publique si fortement prononcée; elle s'insinuait et circonvenait tellement, par tous les rapports et à tous les degrés de la hiérarchie administrative, que la reine elle-même linit par céder au nombre.
La défection de l'attachement de la reine de Castille, jusque-là si fidèle à son amiral, fut le triomphe de l'ordonnateur Juan de Fonseca.
Colomb dès lors se trouvait condamné sans avoir été entendu et jugé sur la seule déposition de ses ennemis.
Ceux-ci certifiaient que l'amiral, se jouant de la liberté des Indiens, avait fait cadeau à chaque Castillan de quelques indigènes pour en battre monnaie, en les vendant sur les marchés de l'Andalousie.
L'âme généreuse d'Isabelle se révolta, à l'idée d'un pareil dédain de l'humanité.
On rapporte que, dans un transport d'indignation et sous l'impression du premier mouvement, elle se serait écriée :
« De quel droit l'amiral des Indes dispose-t-il ainsi de mes sujets? Qui donc lui a permis de faire des libéralités de cette espèce ? »
Aussitôt elle fit publier à Séville, à Grenade et en d'autres cités, cet ordre formel :
« Quiconque aura reçu des esclaves de l'amiral devra les rendre, pour être renvoyés aux Indes! »
Le crieur public ajoutait, d'une voix de tonnerre :
« Et ce, sous peine de mort !... »
La voix retentissait joyeusement dans l'âme haineuse des conspirateurs, acharnés à la perte du héros :
« Cette fois, se disaient -ils, nous le tenons, il est bien perdu ! »
Sans doute on conçoit la juste indignation de la reine à l'idée d'une pareille violation des droits les plus sacrés. Mais comment cette femme de si haute intelligence put- elle admettre, un seul instant, que l'amiral se fût rendu coupable de pareille forfaiture, elle qui avait lu si avant dans cette âme héroïque?
Il faut croire que les suppôts de Juan de Fonseca poussèrent l'audace jusqu'à fabriquer des preuves matérielles du crime dont ils accusaient Christophe Colomb.
Isabelle une fois entourée de ce réseau d'inimitiés, hypocritement dérobées à sa clairvoyance, la déchéance devait suivre de près la désaffection.
Dès ce moment aucune des demandes faites par l'amiral ne lui est accordée.
On lui refuse l'envoi de son fiJs aîné don Diego, dont il a réclamé le concours, et qu'il voulait préparer au gouvernement qu'il devait exercer un jour, suivant les conventions solennelles signées au camp de Santa-Fé, devant Grenade, avant son départ pour la découverte.
Déjà, en droit, on le regarde comme dépossédé de sa viceroyauté, pour cause de forfaiture.
En fait on annule d'un trait de plume les traités qui obligeaient envers lui la Castille.
Violant les privilèges concédés à l'amiral par traité solennel, les rois accordent une licence à Rodrigo de Bastidas pour faire des découvertes dans les Indes occidentales.
Quinze jours après, une autre licence d'expédition de découverte est consentie au commandeur Alonzo Vilez de Mendoza. Et, dans un texte, on voit que les droits de Christobal Guerra et d' Alonzo de Ojeda étaient mis sur le même rang que ceux de Christophe Colomb.
Vers la fin de juin 1409, le commandeur Bobadilla fit voile pour Saint-Domingue.
Le x/ siècle, qui avait salué l'un des plus grands événements de l'histoire, en finissant, allait voir s'accomplir l'une de ses plus grandes iniquités.
Par delà les mers, le héros chrétien, désormais tranquille et maître de la situation, poursuivait son œuvre de colonisateur, à l'entière satisfaction de tous. Les révoltés eux-mêmes, en s'inclinant sous cette main ferme et douce, se reprenaient à l'espérance et entrevoyaient l'heure prochaine où, réhabilités par la discipline, ils auraient fait oublier un douloureux passé-.
Tout à coup, au milieu de ce labeur universel, la vigie du fort Saint-Domingue annonça l'apparition au large de deux caravelles portant pavillon de Castille. Don Diego, plein de joie, pensant qu'elles amenaient le lîls de l'amiral, que son illustre frère attendait avec une paternelle impatience, envoya au-devant des navires un canot d'honneur. L'embarcation accosta et demanda le nom du commandant.
a Le commandeur François de Bobadilla, répondit une voix dure, et c'est moi-même qui vous parle. Je suis commissaire royal, je viens juger les rebelles! »
La réponse, rapportée à terre, jeta l'épouvante chez les anciens insurgés. Tous étaient persuadés qu'eux seuls seraient en cause.
Le lendemain, en effet, qui était le mardi 24 août 1499, Bobadilla, ayant fait lire son mandat royal par notaire, prit un ton de menace, et, à la grande stupéfaction de tous les colons réunis sur la place de l'église, réclama la délivrance immédiate des accusés détenus en prison. Il s'adressait, en parlant ainsi, à don Diego Colomb, qui réponcht :
« Le vice- roi des Indes a des provisions et titres supérieurs à la commission dont M. le commandeur argue. En l'absence de Sa Seigneurie, je n'ai point le pouvoir d'obtempérer à cette réquisition. Que le commandeur veuille bien me donner copie de ses titres, je les enverrai à l'amiral, de qui tout dépend dans l'île. ^
CHRISTOPHE COLOMB 2i3
Bobadilla alors prit un air dédaigneux pour répondre au frère du vice-roi :
« Puisque vous n'avez aucun pouvoir d'agir, il est au moins inutile de vous délivrer la copie demandée. Du reste, je ferai bientôt valoir une autre autorité que celle de juge suprême, pour que j'aie le droit de commander à tous ici, même à l'amiral. »
Le lendemain, l'insolent commandeur fit publier les actes, surpris à la bonne foi d'Isabelle, qui le constituaient gouverneur général des îles et terre ferme, et lui conférant un pouvoir sans bornes.
L'assistance n'en croyait pas ses oreilles et pensait, comme don Diego, que Bobadilla aurait fabriqué ces lettres-patentes, dans la nuit du mardi au mercredi, pour soutenir son rôle d'impudent usurpateur.
Aussi, quand il eut sommé de nouveau le frère du vice-roi de lui livrer les prisonniers détenus dans la forteresse, sur ses ordres et sur ceux de ces frères, pour cause de révolte, Diego refusa nettement, déclarant qu'il ne pouvait en disposer sans l'autorisation de Colomb.
« Je vous ferai connaître, s'écria Bobadilla furieux, que vous el lui devez m'obéir ! »
Et il lança à l'assaut de la forteresse les marins qu'il avait amenés d'Espagne,
Après ce beau début, le commandeur n'eut garde de s'arrêter en si brillant chemin. Enivré d'orgueil et rendu furieux par la résistance, il s'empara de force de la propre maison de l'amiral, saisit ses papiers, détruisit les dossiers préparés pour la défense de son gouvernement, confisqua ses meubles, prit de force tous les ustensiles et linges si délicatement préparés par la reine pour le service du vice- roi, s'empara de ses chevaux et fit main basse sur tous les objets rares et les échantillons curieux réunis par Christophe Colomb, ainsi que sur les pépites, Ungots et pièces d'or que l'amiral avait récoltés en vue de son prochain retour en Espagne , pour les présenter aux rois et achever de convaincre Ferdinand que la découverte du nouveau monde serait une fortune immense pour l'Aragon et la Castille.
Puis, sans aucune formalité, Bobadilla fit arrêter don Diego et
le fit jeter dans une de ses caravelles , avec l'ordre de le mettre aux fers.
Tout le monde était stupéfait, on croyait rêver, et il ne fallait pas prêter beaucoup l'oreille pour surprendre des bruits de murmure contre ces procédés tyranniques.
Il les entendit, et, pour se rendre les gens de guerre favorables, le rusé commandeur publia un édit réglant la solde militaire et la paye des engagés.
Enfin, pour attirer tout le monde à son parti, il fit publier que la recherche de l'or dans les mines serait libre pendant vingt années, à la seule condition de payer aux rois la vingtième partie de celui qu'on pourrait extraire.
11 ajouta qu'il contraindrait bien Colomb à donner satisfaction à tous ceux qui avaient contre lui quelque sujet de plainte.
Après cet appel à l'insurrection contre le vice-roi, Bobadilla tint registre ouvert à toutes les accusations portées contre les Colomb. Il reçut, avec un empressement significatif et un sourire plein d'encouragement, toutes les dépositions, toutes les dénonciations, même les plus calomnieuses et les plus manifestement mensongères, comme les plus futiles.
Le sycophante ne reculait devant rien, ni devant la ruine du principe d'autorité que ses agissements révolutionnaires foulaient aux pieds, ni devant la ruine de la colonie et des intérêts royaux eux-mêmes, pour se garer contre la possibilité et la probabilité d'une résistance sérieuse de la part de celui qu'il venait ainsi injustement déposséder.
Christophe Colomb à ce moment, — et Bobadilla le savait bien, — était en mesure de résister avec avantage à une lettre de cachet qui ne pouvait qu'avoir été méprise. Guarionex, Behechio, Guacanagari, et avec ces caciques amis tous les Indiens, sur un mot de lui, sur un signe d'Anacoana, se seraient soulevés contre l'usurpateur.
Pour parer à cette difficulté, le forban songea à exploiter les sentiments religieux de l'amiral.
Don Diego, avant d'être incarcéré, avait eu le temps d'envoyer à son frère un message, qui décida celui-ci à se mettre en route. Or, tandis qu'il cheminait, un huissier à verge vint au-devant de
lui, et lui remit copie des lettres de créance du nouveau gouverneur. Colomb avait répondu que, les pouvoirs donnés à Bobadilla étant en contradiction formelle avec les privilèges irrévocables qu'il avait lui-même obtenus des souverains, il exigeait que les sujets de la couronne d'Espagne demeurassent dans la soumission qu'ils lui devaient, jusqu'à ce qu'il en eût référé à Ferdinand et à Isabelle.
Etïrayé de cette fermeté qu'il redoutait, François Bobadilla songea, comme nous l'avons dit, à exploiter la piété de l'amiral et sa religion de tertiaire franciscain.
Le vice-roi était près d'arriver, quand il vit venir au-devant de lui un bon religieux de l'ordre séraphique, le père Juan de Trasina, qui n'avait pu se dérober à cette triste mission. Colomb l'accueillit avec un atïectueux respect, l'écouta lui raconter ce qui s'était passé à Séville et ce qui venait de se produire à Saint- Domingue, et comme ce récit semblait un songe horrible, pour achever de convaincre le héros chrétien de la triste réalité, il mit sous ses yeux la fameuse lettre de créance, d'un laconisme terrifiant, que l'histoire a recueilli, comme un des plus insignes monuments de l'injustice humaine.
La lettre disait :
« Don Christophe Colomb, notre amiral de la mer Océane, nous avons ordonné au commandeur François de Bobadilla, porteur du présent, de vous dire de notre part certaines choses dont il est chargé. Nous vous prions d'y ajouter foi et créance, et d'agir conséquemment. »
Au premier moment, disent les biographes, devant cette iniquité renversante qui aurait égaré la raison de tout autre mortel, Colomb fut abîmé de tristesse et rougit de honte pour les rois.
24fi CHRISTOPHE COLOMB
Mais, s'ils étouffaient la reconnaissance, oubliaient leurs promesses et faussaient leur parole, le héros, lui, respectait ses serments. Il résolut de ne point rompre l'obéissance, et de donner chrétiennement l'exemple de la soumission à l'autorité même injuste. Son cœur néanmoins gémissait en secret; car cette Isabelle, toujours si grande, si généreuse et si pure, s'était laissée surjx'endre par les ennemis de sa gloire. Il en souffrait pour elle bien plus que pour lui.
Une fois résolu à entrer dans la voie des humiliations, ie généreux imitateur du Christ abreuvé d'ignominies n'oublia rien pour boire jusqu'à la lie le calice amer. Lui-même le racontera plus tard avec une noble simplicité, pour ne pas offusquer la superbe du nouveau gouverneur, il prit la route de Saint-Domingue à cheval, sans escorte, presque sans domestiques, n'ayant pour ceinturon que son cordon de Saint-François et pour arme que son bréviaire.
Ce fut ainsi, entre la prière, la poésie des psaumes et la contemplation aimée de la nature équinoxiale, que le disciple de la croix, pleinement résigné à la volonté divine, vint humblement au-devant de son ennemi.
Bobadilla , averti de cette arrivée , n'en pouvait croire au récit de son messager.
Quoi ! les rois manquaient à leur parole ! En donnant à Bobadilla de pareils pouvoirs, ils faussaient la promesse solennelle faite au vice-roi des Indes; ils le dépossédaient sans procès d'une dignité qui lui appartenait légitimement, de par les conventions les plus sacrées, de par les travaux et les dangers inouïs que lui avaient valus ses découvertes, de par les droits plus inaliénables encore que lui avaient mérités sa persévérance et son génie. Colomb savait, pensait, croyait tout cela : il avait en main tous les moyens de se révolter et de rompre ses engagements vis-à-vis de ceux qui violaient ainsi leurs serments, et il se soumettait !
Le misérable n'y pouvait croire, et, lorsque l'amiral venait ainsi se présenter devant lui avec la confiance que lui donnait sa vertu, Bobadilla fut un moment saisi de stupéfaction.
Mais bientôt, remis de sa surprise, il se vengea de la peur qui
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le glaçait encore en imaginant une mesure qui semble encore un songe fatigant, après cinq siècles écoulés.
Il ordonna de mettre les fers aux pieds et aux mains du révélateur du nouveau monde !
Golomli, n'ayant opposé aucune résistance aux argousins de Bobadilla, les suivit dans la prison.
Mais, dit son éloquent panégyriste, quand il s'agit d'attacher des fers à ces pieds qui avaient conduit la Castille à la conquête du nouveau monde, tous les coeurs s'émurent d'indignation. Parmi les officiers et les gardes du gouverneur, nul ne se sentit la force d'accomplir cet ordre exécrable. La douleur comprimée étouftait toutes les voix; ils se révoltaient secrètement contre leur dégradante obéissance. La sérénité du calme de ce héros imposait un douloureux respect. Les chaînes, bien qu'apportées en sa présence, gisaient sur les dalles du cachot, sans qu'aucun des assistants osât les soulever. Devant un tel outrage, les geôliers eux-mêmes reculaient comme à l'idée d'un sacrilège. L'ordre barbare du gouverneur ne pouvait donc s'exécuter, quand vint s'otFrir gaiement pour ce forfait, non point un séide de Bobadilla, un Indien stupide ou haineux, mais un homme de la maison de l'amiral, son propre cuisinier. Cet infâme s'intligea allègrement cette honte, et, avec une impudente prestesse, riva les fers de son maître. Las Casas le connaissait, il se nommait Espinosa.
A quelques jours de là, don Barthélémy, que l'amiral avait exhorté à l'imiter dans sa soumission, arrivait, lui aussi, à Saint- Domingue, et sans autre forme de procès, sans qu'on daignât lui dire pourquoi, il se voyait arrêter, emprisonner et charger de fers à bord d'une caravelle.
Les trois frères, tenus au secret, avaient été incarcérés, chacun à distance des deux autres, sans pouvoir communiquer.
Encore une fois, même après cinq cents ans écoulés, on n'en peut croire ses oreilles ni ses yeux, quand on entend ou qu'on lit le récit de cette page d'histoire humaine. Puis on se prend mélancoliquement à redire avec l'un des plus attachants biographes contemporains de Colomb :
La race des Bobadilla est la même en tout temps et en tout
pays : chez elle, l'ineptie, ou du moins l'imprévoyance, égale toujours la bassesse et la cruauté.
Celui (jui tu enchaîner Christophe Colomb ne soupçonnait guère sans doute que, par un traitement aussi barbare, il ajoutait à la gloire de sa victime le trait le mieux fait pour la rendre un jour populaire.
Encore moins soupçonnait- il qu'avec ces mêmes fers dont il chargeait le révélateur du nouveau monde, il se rivait lui-même à tout jamais au piédestal de ce héros.
Au moins le simple bon sens aurait-il pu lui rappeler que toute rigueur inutile porte avec elle sa condamnation, et qu'une respectueuse intimation d'avoir à se rendre en Espagne n'eût pas trouvé Colomb moins soumis que ces ridicules ferrailles dont ses ennemis, les premiers, rougirent de le voir accablé.
Mais la rage et la peur avaient tellement aveuglé cet agent des rancunes bureaucratiques, qu'il s'imagina avoir fait merveille en entendant les huées dont la lie du peuple honorait les chaînes de Colomb et de ses frères.
Cet homme, qui cependant était chrétien, qui avait entendu le récit de la Passion, ne se rappela point Barabbas, quand il vit porter en triomphe le cuisinier de l'amiral, le seul être qui, en l'absence du bourreau, se fût présenté pour river les fers de son maître, de son bienfaiteur!
Au moment de son arrestation, l'illustre victime n'avait sur lui qu'un vêtement fort léger, à cause de la chaleur du jour. Bobadilla s'empara de tous ses habits, même du « sago » dont les Castillans se servent en guise de pardessus. Ainsi , sur la pierre de son cachot, le prisonnier rhumatisant et goutteux souffrirait même du froid. Il souffrit encore de la mauvaise nourriture qu'on lui jetait avec dédain, comme à un vil criminel.
L'auiiiul iii'oU'sla qu'il lie quitterait jamais ses cliaîaes que sur l'ordre du roi et de la reine.
r-HUISTOPHIi COLOMH 2M
Bobadilla n'oubliait rien j)()ur faire croire à la culpabilité du captif de sa haine. 11 lui laissait ignorer de quels crimes on l'accusait; mais il en composait, hors de tout contrôle, un dossier monstrueux.
Au lieu d'appréhender au corps, comme le portaient ses instructions et les ordres formels de la reine, les insurgés, il les appela au contraire à son aide et les invita à déposer contre l'amiral et ses frères. Alors, disent les chroniques, tous ceux que la clairvoyance de Colomb avait troublés dans leurs rapines, leur conduite licencieuse , leur tyrannie contre les Indiens ou leurs malversations, commencèrent à formuler leurs plaintes. Il y eut entre eux émulation de haine, concours de diffamation. Le directeur de l'hôpital, Diego Ortiz, se signala par son impudence. L'amiral, dans sa sollicitude pour les malades, surveillait la (jualité des vivres, des médicaments, l'emploi du matériel et des approvisionnements, faisait vérifier la comptabilité : c'est pourquoi Diego Ortiz, non content des placards injurieux affichés sur les murs de Saint-Domingue, se mit à lire en public les aigres élucubrations de sa haine.
D'autres l'imitèrent, en écrivant des pamphlets et des satires. L'opinion s'affermissait au gré de Bobadilla, joyeux, quand les Espagnols de la colonie, excités par tant de moyens, 's'en allaient sur les remparts injurier l'amiral prisonnier, ou sonner triomphalement du cor sous les deux caravelles qui gardaient ses deux frères enchaînés.
« Des emportements si peu ménagés, observent les contemporains ', firent craindre pour la vie des trois frères. Leur procès fut instruit. Bobadilla semblait avoir été trop loin pour s'imposer des bornes, ou si la facilité qu'ils auraient à détruire des accusations vagues, dont la plupart ne regardaient même que leurs intentions, parut lui causer de l'embarras, c'était un motif de plus pour se défaire de trois ennemis dont la justification entraînait infailliblement sa perte. Cependant il n'osa pousser l'audace jusqu'à faire conduire au supplice un grand officier de la couronne; et, se contentant de rendre un arrêt de mort contre lui
' Cf. La Harpe, Abrégé de l'hiatoive générale des Voyages, t. X, p. 121 et suiv.
et ses frères, il |)rit le parti de les envoyer en Espagne, avec l'instruction de leur procès , dans l'idée apparemment que le nombre et l'uniformité des dépositions, l'importance des articles et la qualité des accusateurs, dont la plupart avaient eu d'étroites liaisons avec les accusés, feraient confirmer la sentence. »
Pour assurer la stricte exécution de ses ordres, Bobadilla choisit un jeune officier, Alonzo de Vallejo, qu'il avait amené avec lui d'Espagne, un neveu de son ami Cervantes, un protégé familier de Fonseca , élevé dans la maison de celui-ci.
Quand Christophe Colomb le vit entrer dans son cachot, il crut sa dernière heure venue. L'appareil militaire, les gardes qui l'entouraient, l'air embarrassé du jeune officier, confirmèrent ses appréhensions. Tristement alors il dit :
0 Vallejo, où me conduis-tu?
— A bord de la Gorda, monseigneur, qui va partir pour l'Espagne. B
L'amiral, à demi convaincu par la nuance de respect qu'il crut saisir dans la réponse du jeune marin, le regarda bien fixement et reprit :
« Vallejo, ce que tu me dis là est-il bien véritable? »
Vallejo, qui, malgré ses protecteurs, était un vrai gentilhomme, répliqua :
« Par la vie de Votre Seigneurie , je jure que je la mène à la caravelle pour s'embarquer. »
Christophe Colomb, à cette réponse faite d'un ton loyal et ferme, se sentit soulagé d'un poids énorme. Il redoutait d'être exécuté sans jugement, comme il avait été incarcéré sans procédure, et de laisser après lui ses enfants ensevelis sous l'opprobre dont ses adversaires auraient accablé sa mémoire.
Cet Alonzo de Vallejo était un noble cœur.
Durant le trajet de la forteresse à la Gorda, il frémissait d'indignation, en entendant les huées d'une vile populace ameutée sur le passage du grand homme chargé de fers. S'il dut dissimuler sa colère pour mieux accomplir le dessein qu'il nourrissait au fond de l'âme, une fois à son bord, il n'eut rien de plus pressé que de faire partager ses impressions au maître de la Gorda, le vieux marin Andrès iMartin, indigné lui aussi de voir dans les fers le maître des gens de mer, le vainqueur de la mer Ténébreuse, si résigné dans son infortune.
Dès que le port fut hors de vue, tous deux s'approchèrent respectueusement de l'illustre captif, le priant de leur permettre de le débarrasser de ses chaînes.
Mais, ô sublimité de la vertu! Colomb, grandi encore par l'injustice, puritîé par la persécution comme l'or que le feu épure dans son creuset, refusa cet allégement.
Pas même à cette distance, dans la liberté de l'Océan et sous la responsabilité du capitaine, il ne voulut paraître contrevenir aux ordres donnés par le mandataire des souverains. Malgré les souffrances que les fers occasionnaient à ses membres endoloris, il les garda, ne reconnaissant qu'aux rois, au nom desquels on l'en avait chargé, le pouvoir de l'en délivrer.
Bien qu'écrivant au milieu d'une secte triomphante d'ennemis acharnés après la mémoire du héros chrétien, la Harpe le proclamait en plein siècle d'incrédulité :
« L'amiral protesta qu'il ne quitterait jamais ses chaînes que par l'ordre du roi et de la reine. On assure qu'il ne cessa jamais de conserver ses fers, et qu'il ordonna même par un testament qu'après sa mort on les mît avec lui dans un tombeau, comme un monument de la reconnaissance dont le monde paye les ser-
vices. Il est difficile, sans doute, de refuser quelques larmes à l'intérêt qu'inspire une âme fière et sensible, si profondément blessée; à cet ordre d'un grand homme, qui veut emporter ses injures et ses maux jusque dans la sépulture, qui veut que les outrages de la haine soient placés à côté de sa cendre, et qu'on ne puisse approcher de sa tombe sans plaindre le sort du génie et sans abhorrer l'ingratitude : et quel spectacle pourrait mieux rappeler l'un et l'autre, que Colomb sortant, en cheveux blancs et les fers aux pieds, de ces mêmes vaisseaux à qui seul il avait enseigné la route d'un nouveau monde ! »
Mais si, dans une sublime inspiration de l'esprit d'obéissance envers l'autorité même la plus injustement exercée, le héros de la croix se refuse au moindre adoucissement des mesures iniques prises à son égard , son cœur se répand en une expansion admirable, adressée à une vertueuse femme qui, ayant nourri de son lait le fils d'Isabelle, jouissait auprès de la souveraine d'un juste crédit.
Cette lettre ou mémoire, adressée à dona Juana de la Torre, mériterait d'être reproduite en entier, et c'est bien à contrecœur que nous nous voyons réduits à une simple analyse, à cause de sa longueur :
« Si c'est une nouveauté, dit dans sa noble simplicité l'amiral, de me plaindre du monde, son habitude de maltraiter est fort ancienne. Il m'a livré mille combats, et j'ai résisté à tous jusqu'à ce moment, où n'ont pu me servir ni armes ni conseils. C'est avec barbarie qu'il m'a coulé à fond. »
Mais, tout « coulé à fond » qu'il paraisse, le héros de l'Évangile, contempteur du monde victorieux, ne se laisse point abattre; car il espère en Celui qui a vaincu le monde.
a L'espérance dans Celui qui nous a tous créés me soutient, dit-il; son secours fut toujours très prompt. Il n'y a pas longtemps, étant encore plus abaissé, il me releva de son bras divin, me disant: a 0 homme de peu de foi, relève-toi; c'est moi, sois sans crainte, »
Puis il rappelle à sa vertueuse correspondante qu'il a été comme poussé du dehors à venir « servir ces princes avec une affection intime et leur rendre des services inouis ».
€ Dieu, dit- il, me fit le messager du nouveau ciel et de la nouvelle terre dont il parlait dans l'Apocalypse par la bouche de saint Jean, après en avoir parlé par celle d'Isaïe, et il me montra le lieu où on devait les trouver. Tous se montrèrent incrédules. Mais le Seigneur donna à la reine, ma souveraine maîtresse, l'esprit d'intelligence, lui accorda le courage nécessaire, et la rendit héritière de tout ce monde nouveau, comme étant sa fille chère et bien-aimée. »
Le revirement actuel de l'opinion publique n'aura qu'un temps.
« Les affaires que j'ai conduites, affirme- t-il dans sa grande et inébranlable foi, sont de celles qui ne peuvent que gagner de jour en jour dans l'estime des hommes. »
Aujourd'hui la plus vile plèbe se croit en droit de l'insulter.
« Mais, grâce à Dieu, on le contera quelque jour de par le monde à qui aura le pouvoir de ne le point souffrir. »
Après cet appel à la chaire de Pierre, suprême dispensatrice du droit et de la vérité dont elle a la garde en ce monde, et où nous aimons à trouver une allusion prophétique au jugement que tant d'àmes généreuses sollicitent aujourd'hui auprès du tribunal sacré de la papauté , il fait remarquer, avec une noble et ferme simplicité, qu'on ne saurait le juger « comme 'un gouverneur envoyé dans une ville ou dans une province administrée régulièrement , et où les lois existantes peuvent être exécutées à la lettre, sans péril pour la chose publique ».
« Je dois être jugé comme un capitaine envoyé d'Espagne pour conquérir jusqu'aux Indes une nation nombreuse et guerrière, dont les coutumes et la religion sont en tout opposées aux nôtres, dont les individus vivent épars sur les hauteurs sans agglomérations régulières. Dans les Indes, il n'y a ni villes ni traités pobtiques... »
Puis, sans récriminer, sans se plaindre de la reine, qui l'a ainsi abandonné au caprice de ses ennemis, il relève sa noble tête et termine ainsi sa lettre :
« Dieu, Notre-Seigneur, reste avec sa puissance et sa science comme auparavant, et il châtie surtout l'ingratitude! »
VU
La traversée fut rapide ; on eût dit que les vents propices , obéissant à l'ordre des anges préposés à la garde du sublime captif, se hâtaient d'abréger cette captivité.
On entra le 20 novembre dans la rade de Cadix , d'où les conducteurs de Colomb, de plus en plus touchés par son héroïsme, se hâtèrent de faire parvenir sa lettre à Grenade, où les rois pour lors résidaient.
Grenade valait mieux que Séville.
A Séville, régnaient en maîtres les bureaucrates, ennemis jurés de l'amiral.
A Grenade, le triomphe de la croix sur le croissant avait accompagné le glorieux départ de Colomb ; le peuple s'en souvenait , et la convention solennelle signée là entre les souverains et leur vice-roi vivait dans toutes les mémoires.
Lorsque dona Juana de la Torre eut porté à la connaissance d'Isabelle la noble missive de Christophe Colomb , la grande reine, pénétrée de douleur, laissa exhaler une royale indignation, voyant comment on avait traduit ses ordres et trahi sa confiance.
Quelques instants après un courrier extraordinaire, dépêché à Cadix, portait à Alonzo l'ordre d'avoir à détacher immédiatement les fers que la noble victime portait encore, de lui compter deux mille ducats d'or pour parer à ses premiers besoins et à ceux de ses dignes frères. Puis le courrier remit à l'amiral une lettre écrite par Isabelle, qu'elle avait fait signer aussi par Ferdinand, déplorant une offense que les rois disaient les atteindre personnellement.
Colomb partit alors pour Grenade, où la cour l'attendait. Mais, en homme qui avait le sentiment juste des situations délicates, il fit route, puis se présenta devant les deux rois, non plus, comme précédemment, sous l'humble bure du tertiaire francis-
cain, mais en seigneur castillan, en amiral, en vice-roi, avec le brillant costume de ses dignités méconnues, avec le regard calme et assuré que comportaient son rang, son grade, ses services, son caractère.
Ferdinand put lui savoir peu gré de cette noble attitude; il eut du moins l'habileté de n'en rien laisser paraître.
C'était le 17 décembre 1500, huit ans après la découverte du nouveau monde, qu'eut lieu la réception de Colomb, accompagné de ses deux frères, à l'audience royale.
La réception fut toute d'apparat. Elle n'était, à proprement parler, qu'une réparation publique de l'injustice commise, au nom des rois, contre l'homme auquel ils devaient tant. Ils le lui dirent devant toute la cour , marquant leur amer déplaisir des insultes dont leur indigne envoyé avait osé accabler le héros.
Cependant, dit Charlevoix, « l'amiral parla peu en présence du roi, qu'il savait bien n'être pas dans ses intérêts. »
Il laissa déborder le trop plein de son cœur dans une audience particulière que la reine voulut lui donner, après l'audience publique.
Dans cette entrevue , Christophe Colomb se présenta seul. A l'aspect du héros, Isabelle, se rappelant l'indignité des mauvais traitements qu'il avait subis en son. nom, se sentit remuée au fond du cœur, et les larmes remplirent ses yeux. « Quand le vénérable vieillard surprit sous la paupière de sa reine la marque de cette émotion, dans laquelle l'admiration se confondait avec l'attendrissement et la douleur, il essaya vainement de trouver un mot pour accuser ou se défendre. Cette âme aimante et virginale , en dépit des années , par l'éternelle fraîcheur de ses impressions, ne put rencontrer une parole. L'homme qui avait supporté inébranlable les coups de la fortune ne put contenir plus longtemps les sentiments renfermés dans son sein ; un sanglot ouvrit sa poitrine, il laissa échapper le trésor de ses larmes. Colomb et Isabelle pleurèrent à la fois, sans proférer un seul mot. Ce fut après cette communauté d'attendrissement et la muette éloquence du colloque de leurs âmes, que le révélateur du nouveau monde confondit en quelques paroles le système entier de ses accusateurs. Les larmes d'Isabelle furent un baume
souverain pour le cœur du héros. La reine catholique lui promit de punir son outrage, de réparer toutes les injustices. »
Mais l'histoire nous a conservé, sinon peut-être les termes précis, du moins le sens des douces paroles d'Isabelle.
« Vous voyez, fit-elle avec une infinie douceur, et d'une voix encore mouillée de larmes , combien je suis touchée du traitement qu'on vous a fait. Je n'omettrai rien pour vous le faire oublier, je n'ignore pas les services que vous m'avez rendus, et je continuerai de les récompenser.
En venant aussitôt à l'indigne trahison de son délégué , la noble reine daigna se justifier auprès de la victime de Bobadilla :
a Je connais vos ennemis, et j'ai pénétré les artifices qu'ils emploient pour vous détruire; mais comptez sur moi. Tout le monde se plaignait de vous, ajouta-t-elle mélancoliquement, et personne ne parlait en votre faveur. Je n'ai donc pu me dispenser d'envoyer un commissaire , que j'ai chargé de prendre des informations et de me les communiquer, avec ordre de modérer une autorité qu'on vous accusait de porter trop loin. Dans la supposition que vous fussiez coupable de tous les crimes dont vous étiez accusé, il devait succéder au gouvernement général, et vous envoyer en Espagne, pour y rendre compte de votre conduite; mais ces instructions ne portaient rien de plus. Je reconnais que j'ai fait un mauvais choix ; j'y mettrai ordre , et je ferai de Bobadilla un exemple qui apprendra aux autres à ne point dépasser leurs pouvoirs. »
Puis , révélant une détermination à laquelle sans doute les instances du roi, ennemi personnel du grand homnie, n'étaient point étrangères, Isabelle termina l'audience en lui disant :
« Je ne puis vous promettre de vous rétablir aussitôt dans votre gouvernement. Les esprits y sont trop aigris contre vous : il faut leur donner le temps de revenir. A l'égard de votre charge d'amiral, mon intention n'a jamais été de vous en ôter la possession ni l'exercice; laissez faire le reste au temps, et fiez-vous à moi! B
CHRISTOPHI-: COLOMB -2:>'ù
Le plaidoyer pro domo sua devenait, ce semble, mutile, après ces royales assurances. Colomb crut qu'il devait à son honneur, à cette bonne renommée dont l'Esprit-Saint recommanda d'avoir soin, à l'avenir et à la sécurité de ses enfants, de rédiger la plaidoirie inutile.
C'est un récit net, loyal, simple et grand. Christophe Colomb y rappelle comment il est venu offrir aux rois sa future découverte :
« Alors, dit-il, notre Rédempteur me disposa la route. J'ai placé sous la puissance de Leurs Altesses des terres plus grandes que l'Afrique et l'Europe... Il y a lieu de penser que la sainte Église y prospérera grandement. En sept années, j'^i accompli cette conquête par la volonté divine. Au moment où j'espérais obtenir des récompenses et du repos, je me suis vu soudain saisir, charger de fers, au détriment de mon honneur et des envies de Leurs Altesses... »
Puis, après avoir rappelé comment il a tout laissé, patrie, femme, enfants, pour servir les souverains d'Aragon et de Castille, il ajoute, avec la noble et chrétienne fierté d'une bonne conscience :
« Il n'y a point eu de faute commise... »
Mais, encore une fois, tout plaidoyer était inutile, et, si la vérité n'eût pas éclaté éblouissante à tous les yeux à Grenade, les nouvelles venues de Saint-Domingue auraient dessillé les aveugles. Nous laissons à cet égard la parole aux contemporains.
« Rien, disent- ils, ne servit tant à justifier l'amiral, dans l'esprit de ceux qui jugeaient de lui sans passion, que la conduite de Bobadilla.
« Il s'efforça d'abord d'augmenter de plus en plus la haine
qu'on portait là-bas à Colomb. A la réserve de quelques officiers, tout le reste n'était qu'un assemblage de la plus vile canaille ou d'un grand nombre de criminels, sortis des prisons de Gastille, sans mœurs, sans religion, et qui, n'étant venus de si loin que pour s'enrichir, se persuadaient que les lois n'étaient pas faites pour eux. D'ailleurs , malgré toutes les précautions de la reine , il s'en trouvait de toutes les provinces d'Espagne, entre lesquelles on sait qu'il y a des antipathies insurmontables, source de querelles et de divisions d'autant plus funestes dans un nouvel établissement, qu'il s'y trouve toujours des mécontents, et que les lois y sont moins en vigueur. En affectant une conduite toute contraire à celle de l'amiral, le nouveau gouverneur commit de grandes fautes. Prendre une méthode tout opposée à celle des Colomb , c'était se déclarer pour les brigands. Bobadilla donna tellement dans cet excès, qu'on entendait les plus honnêtes gens se dire entre eux tous les jours qu'ils étaient bien malheureux d'avoir fait leur devoir, puisque c'était un titre pour être exclu des grâces.
« Le commandant ne traita pas les insulaires avec plus de prudence et d'équité. Après avoir réduit les droits du prince à l'onzième, et donné la liberté de faire travailler aux mines, il fallait, pour ne rien faire perdre au domaine, que les particuliers tirassent une prodigieuse quantité d'or. Aussi les caciques se virent -ils contraints de fournir à chaque Espagnol un certain nombre de leurs sujets , qui faisaient l'office de tant de bêtes de charge. Enfin, pour retenir ces malheureux sous le joug, on fit un dénombrement de tous les insulaires, qui furent rédigés par classes, et distribués suivant le degré de faveur où l'on était dans l'esprit du gouverneur. Ainsi l'île entière se trouva réduite au plus dur esclavage, ce qui n'était pas le moyen d'inspirer de l'afTection pour le christianisme et pour la domination des rois catholiques. Mais Bobadilla ne pensait qu'à s'attacher les Castillans qui étaient sous ses ordres, et en même temps à faire de gros envois d'or en Espagne, pour se rendre nécessaire et confirmer les soupçons qu'il avait répandus sur la fidélité de l'amiral.
« Il en coûta la vie à un si grand nombre d'indigènes, qu'en peu d'années l'île parut déserte. On ne lit point sans horreur,
dans le récit même des Espagnols, les traitements barbares auxquels ces infortunés furent assujettis. Cette inhumanité pouvait d'autant moins être justitiée, qu'elle était bien inutile.
« Jamais on n'avait trouvé de mines plus abondantes, ni d'un or plus pur.
« Un esclave, qui était à déjeuner sur les bords de la rivière, s'avisa de frapper la terre d'un bâton, et sentit quelque chose de fort dur : il le découvrit entièrement, c'était de l'or. Un grand cri qu'il jeta , dans l'étonnement de voir si un gros gain , fit accourir aussitôt ses maîtres. Ils ne le virent pas avec moins d'amiration, et, transportés de joie, ils firent tuer un porc, le firent servir à leurs amis sur ce grain, qui se trouva assez grand pour le tenir tout entier, et se vantèrent d'être plus magnifiques en vaisselle que les rois catholiques. Bobadilla l'acheta pour Leurs Majestés. Il pesait trois mille six cents écus d'or, et les orfèvres, après l'avoir examiné, jugèrent qu'il n'y en aurait que trois cents de diminution dans la fonte. On y voyait encore quelques petites veines de pierre , veines qui n'étaient guère que des taches, et qui avaient peu de profondeur. Cette découverte étant sans exemple, on peut juger combien elle anima les espérances de ceux qui s'occupaient à la même recherche.
Nous continuons le récit, emprunté par la Harpe aux témoins du temps, avant de reprendre l'histoire de Christophe Colomb, que tous ces épisodes du reste justifient et vengent.
« On apprit donc à la cour la manière dont les habitants de l'île étaient traités, et le roi et la reine en conçurent une égale indignation. Le rappel de Bobadilla était déjà résolu, comme une satisfaction que Leurs Majestés croyaient devoir à l'amiral.
Elles nommèrent pour succéder au gouvernement de l'île don Nicolas Ovando , commandeur de Larez, de l'ordre d'Alcantara.
« Ses provisions ne furent que pour deux ans. On lui fit équiper une Hotte de trente-deux voiles, sur laquelle on embarqua deux mille cinq cents hommes, sans y comprendre les équipages, pour remplacer dans l'île quantité de gens dont la reine voulait purger la colonie.
« Entre les nouveaux colons, on comptait plusieurs gentilshommes, tous sujets de la couronne de Caslille. Isabelle se confirmait de plus en plus dans la résolution d'exclure du nouveau monde tous ceux qui n'étaient pas nés Castillans. Cependant , après sa mort, on ne mit plus de distinction entre les Castillans et les Aragonais, et, sous Charles-Quint, tous les sujets des différents États qui composaient la monarchie espagnole obtinrent la même liberté.
« Comme la cour était résolue de rappeler particulièrement le grand juge Roldan , et que l'administration de la justice convenait mal à un homme de guerre chargé d'ailleurs du gouvernement général, elle nomma, pour cette importante fonction, Alphonse Maldonat, habile jurisconsulte.
« Les instructions de ces deux officiers suprêmes furent dressées avec des soins qui répondaient aux vues des rois. Celles d'Ovando portaient ])articulièrement d'examiner la conduite et les comptes du commandeur de Bobadilla, de le renvoyer par la même flotte, et d'apporter toute son attention à faire dédommager l'amiral et ses frères de tous les torts qu'ils avaient soufl'erts.
<r Ovando s'embarqua' le 13 février. Une tempête, qu'il essuya près des Canaries, dissipa sa flotte et fit périr un de ses plus grands navires, avec cent cinquante hommes. Tous les autres se
' M. Roselly de Lorgues observe justement que, si Colomb avait pu s'abaisser à l'envie, il n'aurait pas remarqué sans déplaisir et sans soupçon cet appareil guerrier, ce déploiement de forces accordé à un intérimaire. Le contrôleur de la marine, qui lui avait autrefois refusé le passage gratuit pour un seul domestique, ne faisait aucune difficulté pour les dix gardes du corps à cheval et les douze gardes à pied du nouveau gouverneur, qui amenait avec lui des officiers de haut rang, et marchait entouré d'une telle pompe, que le vice-roi n'aurait pas osé en avoir la pensée. Évidemment le gouverneur transitoire était autrement favorisé que le gouverneur à titre perpétuel et héréditaire.
rejoignirent à la Gomera, qui était le rendez-vous général, où l'on acheta un navire pour remplacer celui qui avait été submergé. Quantité d'Espagnols, habitants des Canaries, en formèrent l'équipage. Ensuite Ovando partagea sa flotte en deux bandes, prit sous ses ordres celle qu'il crut la meilleure à la voile, et laissa le reste sous ceux d'André de Torrez, qui devait tout commander au retour. Il arriva, le 15 avril, au port de Saint- Domingue.
« Bobadilla s'attendait peu à recevoir sitôt un successeur. Cependant il vint le recevoir sur le rivage et le conduisit à la forteresse, où les nouvelles provisions furent lues devant tous les officiers de la colonie. Ovando fut aussitôt reconnu et salué sous tous ses titres, tandis que Bobadilla se vit en un moment abandonné. Cependant il fut toujours honorablement traité.
a Roldan fut moins ménagé. Le nouveau gouverneur, après avoir informé contre lui et contre ses principaux complices , les fit tous arrêter et les distribua sur la flotte, pour être conduits en Espagne, avec l'instruction de leur procès.
4 Aussitôt les indigènes furent déclarés libres par une ordonnance du roi et de la reine, qui portait également qu'on payerait au domaine la moitié de l'or qu'on tirerait des mines, et que, pour le passé, on s'en tiendrait au tiers, suivant les règlements de l'amiral.
« A la vérité, cette ordonnance ne fut pas plus tôt en exécution, que le profit des mines cessa tout d'un coup. Toutes les offres qu'on fit aux insulaires n'eurent sur eux aucun pouvoir, lorsqu'ils se crurent assurés qu'on ne pouvait les forcer au travail. Ils préférèrent une vie tranquille, dans leur première simplicité, à la fatigue de recueillir des biens dont ils ne faisaient aucun cas. D'ailleurs, tout le monde fut révolté qu'on obligeât de payer aux souverains la moitié de ce qui coûtait tant de peine et de dépense. Une partie des Castillans qui étaient arrivés avec la flotte s'offrirent pour remplacer ceux qui s'étaient retirés, mais ils ne furent pas longtemps à s'en repentir; l'ouvrage le plus facile était fait. Il fallait déjà creuser bien loin pour trouver de l'or. Les nouveaux ouvriers manquaient d'expérience, et les maladies dont ils furent attaqués en emportèrent un grand nombre. Ils
se dégoûtèrent d'une entreprise qui les accablait sans les enrichir.
« Le mauvais succès des Ordonnances fit juger au gouverneur qu'elles demandaient quelque modération. Il écrivit à la cour, pour engager les rois à se contenter du tiers, et cette espérance rendit le courage à quelques ouvriers. Ses représentations furent écoutées; mais, dans la suite, il fallut se relâcher encore. On se borna au cinquième des métaux, ainsi que des perles et des pierres précieuses, règlement qui a toujours subsisté depuis. »
Mais il est temps de revenir à Christophe Colomb.
Les déceptions avaient achevé de purifier son âme.
Comme Thérèse, la séraphique Espagnole, en songeant à l'ingratitude et à la malice des hommes, il se répétait :
« Ne te trouble de rien !
« Ne t'inquiète de rien !
« Tout passe!
« Dieu seul reste!... »
Tantôt renfermé chez ses amis les franciscains de Grenade, tantôt abrité sous le pittoresque couvent de cet ordre à Zubia, d'où son regard inspiré embrassait à la fois l'étendue de la Vega, cette merveille de la végétation européenne, et l'Alhambra et l'Albacuyn, ces prodiges de l'architecture mozarabique, il conversait avec les docteurs de la théologie, relisait la Soinme de l'Ange de l'école , se plongeait avec délices dans les bains salutaires de l'Écriture révélée, chantait avec le psalmiste, planait avec les prophètes et demandait à l'Apocalypse les lumières de la découverte qu'il avait eu mission d'en haut d'opérer.
Parfois , dans l'intervalle de ses recherches théologiques ou scripturaires, le contemplateur du Verbe, électrisé par la poésie bibUque et les hymnes de la liturgie, essayait de traduire en vers
Sauf les pauvres volontaires d'Assise, personne ne troublait sa solitude.
les émolions de sa piété. Poète par l'inspiration , il l'eût été dans sa langue natale peut-être à l'égal de Dante; il le fut dans sa langue d'adoption. Le peu qui nous en reste témoigne du ton grave et solennel de ses élévations : on y respire le désenchantement du monde, les profondeurs de la foi, les élans du ciel.
Ainsi, sur le déclin de leur vie, les plus grandes âmes ont aimé à chanter leur soeur. Comme l'adolescence , la vieillesse aime la poésie et le rythme. Tel Bossuet, après avoir proclamé le néant des grandeurs humaines sur le cercueil des rois, se renfermait, dans la solitude de son évêché, pour traduire en vers les psaumes de David.
Dans les livres saints , le sublime exégète , toujours fidèle à sa grande mission, recherchait surtout les textes sur lesquels, sans crainte d'être taxé d'imprudence, il appuierait ses nobles revendications.
Le saint sépulcre!... On se souvient qu'il l'avait en vue dès le premier départ au port de Palos. Il ne le perdait jamais du regard.
Le sépulcre du Sauveur doit être la propriété de son vicaire en terre. C'est au siège apostolique qu'il appartient de veiller sur celte grande relique du Verbe fait chair.
Colomb avait trouvé cette solution de la question des lieux saints, champ de bataille des nations depuis tant de siècles.
Pour y arriver, il calculait le revenu de ses dîmes, de ses privilèges au nouveau monde , dont l'or fournirait les cent mille fantassins et les dix mille cavaliers avec qui il comptait opérer la dernière et définitive croisade.
Hélas! à ce moment le révélateur du globe n'avait pas même , dans sa pauvre escarcelle , une obole à offrir au prêtre et à donner aux pauvres ; pas un toit lui appartenant pour abriter sa tête vénérable, obligée d'implorer l'hospitalité des enfants de Saint-François. L'Europe entière parlait de sa détresse, et les grands d'Espagne, autrefois si empressés à lui faire cortège, passaient dédaigneusement à côté de sa misère. Sauf les pauvres volontaires d'Assise , personne ne troublait sa solitude , et son âme, saintement éprise du ciel, en profitait pour s'élever plus facilement en haut.
M. Roselly de Lorgues, qui a merveilleusement pénétré dans l'intérieur de ce grand cœur, nous décrit les contemplations de son esprit. « Lorsque, dit-il, dans le silence de son isolement, entre les intervalles de la prière, se recueillant en lui-même, Coli)mb s'abandonnait à la saveur du souvenir, il lui semblait écouter encore, au fond des lointains échos de l'âme, les sonores harmonies de la poésie équatoriale ou les frémissements des souffles alizés et les sévères accents des harmonies pélagiques. D'un simple retour vers sa mémoire, il voyait dans sa fidèle empreinte apparaître à la fois, depuis les brumeuses mélancolies de l'Océan germanique et les glaces des mers polaires jusqu'aux splendeurs des Antilles , les magnificences de la flore équinoxiale. Les îles Fortunées, les Açores, l'archipel du cap Vert, les grandioses aspects de la terre ferme, la majesté de l'Orénoque, le golfe des Perles, le ciel éclatant de la Trinité, les constellations australes : tout ce qu'avaient aperçu ses yeux , tout ce qu'avaient deviné ses intuitions s'unissait à ce qu'il entrevoyait en espérance. L'immensité de ses investigations se déroulait entière, simultanément, dans sa vision, comme un seul tableau. Et sa conception du Créateur se déployant sublime s'élevait en proportion de cet inexprimable infini. Comme Dieu avait daigné lui conserver, malgré ses années , ses fatigues , ses accablements d'esprit et du corps, toute la vivacité d'émotions de la jeunesse, Colomb le remerciait de cette bonté. Il appréciait dignement ce bienfait de l'âme, possession du génie chrétien que nul souverain ne pouvait suspendre ou détruire. Il lui semblait même, dans son humilité, qu'une si douce jouissance n'était pas due à un pécheur tel que lui; car précisément les meilleurs chrétiens sont les moins satisfaits d'eux-mêmes, et il écrivait avec une édifiante candeur, en se rappelant les bontés de sa Haute Majesté : « J'entrai tout petit à la mer pour m'adonner à la navigation , et j'ai continué jusqu'à ce jour. Cette carrière porte qui la suit à vouloir pénétrer les secrets de ce monde... Quoique je sois un très grand pécheur, la compassion et la miséricorde de Notre-Seigneur, que j'ai toujours implorées, couvrant mes fautes, m'ont tout à fait comblé. J'ai trouvé la plus suave consolation à mettre mon bonheur dans la contemplation du merveilleux aspect de
son œuvre. » Cette vaste contemplation dont, seul sur la terre, Colomb avait alors le privilège , était en etï'et la plus grande jouissance de l'admirateur du Verbe divin. Cette satisfaction pure n'est point un don fait indistinctement à toute créature mortelle. Les natures grossières, charnelles, les instincts cupides et matériels la conçoivent peu, et, malgré la perfection des sens, l'animalité ne la connaît pas. Les sereines voluptés de la contemplation semblent participer de l'infini : l'impie et l'incrédule ne l'ont point classé parmi leurs plaisirs. »
Alors, par une intuition du génie, l'idée lui vint qu'à travers l'inconnu dont il avait à peine touché les bords, devait se trouver un point rétréci, servant de communication à ces régions inexplorées.
Ce point, il l'indiquait à Isabelle avec une précision étonnante ; il ne se trompait qu'en en faisant un détroit de mer, tandis que l'industrie humaine n'avait point encore transformé en un passage maritime ce détroit de terre.
C'est l'isthme de Panama!
La reine de Castille s'émerveilla de cette grandiose pensée, et elle donna à son vice-roi toutes les autorisations nécessaires.
Fernando, le second fils de l'amiral, celui-là même qui devait être son historien si fidèle et si aimant, partira avec lui, tandis que les titres et privilèges de son père, copiés en double dans les formes, reposeront à l'abri des malversations jalouses, sous la garde des bons franciscains.
Don Diego, le second frère de Christophe Colomb, de plus en plus dégoûté du monde, venait d'embrasser le saint état de la cléricature. Quant à l'adelantado , il résista longtemps aux instances de son glorieux aîné. Il l'aimait trop pour ne pas finir par céder. Il consentit à tenter cette suprême aventure , par dévouement fraternel.
Le pieux amiral , persuadé qu'une fois le passage découvert plus rien ne s'opposerait à la circumnavigation rêvée, pour aller à la délivrance des lieux saints, son grand objectif, avec une ardeur apostolique il s'élança à la découverte.
II avait alors soixante-six ans.