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LE DERNIER VOYAGE

La plus noble de toutes ses entreprises. — La Croix du sud. — La mer. — Les siens ne l'ont pas reçu. — Colomb prédit une tempête. — Elle éclate terrible et confond les ennemis du vieil amiral. — Le caractère surnaturel de cette prédiction et de son accomplissement. — Les angoisses de Colomb. — Colomb en face de l'isthme de Panama. — 11 fait connaissance avec un véritable orage pélagique. — La trombe. — Gomment le pieux amiral la conjure. — Comme Job. — Diego Mendez avertit Colomb de la conspiration des Indiens. — Arrestation et fuite du quibian. — La vision sublime. — Satan redouble de rage contre le héraut de Dieu. — Colomb échoue à la Jamaïque. — La lettera rarissima. — Héroïque tentative de Diego Mendez. — Comment Ovando réduisit à l'obéissance les indigènes et leur malheureuse reine Anacoana. — Révolte à bord de l'escadre amirale. ' — L'épisode de l'éclipsé de lune ramené à sa vraie physionomie par M. Roselly de Lorgnes. — Orlando envoie épier Colomb dans un abri de naufragé. — Les rebelles attaquent l'amiral. — Ils sont vaincus, et leur chef fait prisonnier. — Clémence de Christophe Colomb.

« Ce fut la plus noble et la plus avantageuse de toutes. » Christophe Colomb qualifiait ainsi lui-même la quatrième de ses expéditions, celle qui devait être la dernière et que la plupart des historiens semblent avoir dédaigné de raconter.

Il partit avec quatre caravelles, montant la Capitane , avec un état-major choisi avec le plus grand soin, mais sans pouvoir éviter l'immixtion de quelques Judas dans l'équipage : le disciple de la croix ne devait jamais cesser d'être traité comme le Maître.

Or, lorsqu'il voulut partir, un vent contraire semblait vouloir immobiliser sa flotte au port de Cadix. II attendait patiemment l'heure de Dieu, quand quelqu'un lui dit que les Maures bloquaient une forteresse catholique, sur les côtes du Maroc. Aussitôt , se fiant à Dieu , il fît sonner de la trompette et mettre à la voile malgré le vent. Il arriva rapidement près des navires musulmans , qui , à la vue de son guidon amiral , prirent peur et levèrent le blocus.

Le ciel, récompensant son courage, lui donna des souffles favorables, et il pouvait écrire de la Grande-Canarie, le 24 avril 1502 :

« Notre-Seigneur me donna ensuite un si bon temps, que j'arrivai ici en quatre jours. Je poursuivai mon voyage au nom de la sainte Trinité, de qui j'espère la victoire. »

La victoire! C'est donc comme au combat qu'il dirige sa quatrième expédition, ce grand milicien du Christ, qui voyait dans les oppositions suscitées à son dessein l'esprit de ténèbres luttant contre l'esprit de lumière, Satan contre l'Église.

Bientôt, en effet, les senteurs balsamiques des Antilles arrivèrent à l'escadre, joyeuse de cette traversée favorisée du ciel.

Pour lui il avait levé les yeux au firmament, et son âme avait tressailli, quand du côté de l'Orient il vit se dégager peu à peu quatre magnifiques étoiles, brillant du plus pur éclat.

« La Croix du sud ' ! » dit-il avec une sorte d'enthousiasme.

Ceux qui ont voyagé dans les latitudes méridionales savent l'impression de surprise, de joie solennelle qu'on éprouve, lorsque tout à coup cette reine des constellations se découvre aux regards. La pureté de ses rayons , la grandeur de ses étoiles , le vif éclat dont elles brillent , saisissent la pensée en même temps que les yeux. Surtout cette forme qui rappelle l'instrument du salut, le trône sur lequel un Dieu daigna s'asseoir pour racheter le monde au prix de son sang, ce signe sacré de la croix, l'admiration du ciel et de la terre, tout en rappelant au chrétien les bienfaits qu'il a reçus par la rédemption, éveille en lui un enthousiasme pieux et comme une religieuse vénération. Que la nuit soit sombre

* La Croix du sud, constellation australe, qui contient dix -sept étoiles. C'est au moyen de quatre des étoiles de celte constellation que les navigateurs trouvent le pôle sud.

et laisse paraître, entre deux nuages, sa constellation favorite, ou qu'elle soit pure et montre ses milliers d'étoiles, comme pour mieux faire ressortir l'éclat de celle-ci : il n'est personne qui puisse retenir un mouvement de respectueuse admiration en voyant la première fois la Croix du sud.

A l'aspect de sa constellation préférée, le pieux marin laissa éclater sa joie. Ce cœur de septuagénaire battait toujours comme à vingt ans.

La mer continuait à exciter ses chauds enthousiasmes, et volontiers il l'eût chantée avec le poète :

« Oui, ô mer, vous êtes belle dans votre étendue, libre dans vos caprices, glorieuse dans votre indépendance! On peut, à juste titre, vous appeler le miroir des grandeurs de Dieu. Nulle part il ne voit mieux qu'en vous éclater sa puissance , sa force , sa majesté, son immensité; soit que, paisible comme un enfant endormi, vous reproduisiez sur votre limpide surface le ciel bleu et ses milliers d'étoiles; soit que vous étaliez vos flots azurés aux rayons du soleil; soit que, pleine d'un sublime courroux, vous vous agitiez avec transport, comme un malade dans son lit : oui, vous êtes toujours la bien-aimée du Seigneur, le reflet de ses éternelles beautés. Seule vous ne passez pas, vous ne 'vous ridez pas, vous ne vieillissez jamais; quand la main du temps renverse tout, change tout sur la terre, elle n'ose vous faire sentir ses coups; les vallées se comblent, les montagnes s'affaissent; vous, vous restez toujours la même, aussi vive, aussi fraîche, aussi jeune que le jour où l'Esprit-Saint vous fécondait, en vous choisissant pour confidente de ses conseils. En sorte que, dans ce perpétuel changement des choses d'ici -bas, il n'est que deux choses qui ne s'altèrent jamais : le ciel, qui se mire en vous, et vous, où le ciel se mire : deux immensités dignes l'une de l'autre, et bien faites pour se contempler. »

Favorisée par un temps constamment propice, la flottille arrivait, le 15 juin 1502, à la Martinique, et, le jour suivant, à la Dominique, à Santa-Gruz et à Porto-Rico.

De là, une de ses caravelles répondant mal à sa destination, l'amiral, afin de l'y mieux adapter ou de l'échanger avec retour contre une meilleure, vint jeter l'ancre en vue de Saint-Domingue, et demanda aux autorités de cette ville par lui fondée la permission d'y relâcher pour avaries.

Cette autorisation, qu'on eût accordée au plus obscur pilote, Nicolas de Ovando la refusa à Christophe Colomb.

« Quel homme, écrivait-il plus tard à ce sujet aux rois des Espagnes, quel homme, en comptant Job lui-même, fut jamais plus malheureux que moi? Ces mêmes ports que j'avais découverts au péril de ma vie, on m'y refusa, en ces douloureuses circonstances, un refuge contre la mort qui nous menaçait, moi, mes amis, mon frère et mon jeune tils. »

Ces derniers mots font allusion à l'un des actes les plus merveilleux de la vie du grand génie chrétien.

Alors que rien ne pouvait humainement la faire présager, l'amiral prédit à Ovando une tempête furieuse, et, se vengeant à sa manière, le conjura de ne point laisser appareiller une flotte qui, à ce moment même, se disposait à rapatrier, avec Bobadilla et ses richesses, nombre d'hidalgos mécontents et découragés, à ce qu'ils prétendaient, mais en réalité gorgés d'or à leur suflisance.

Sur cette flotte, Ovando embarquait, entre autres trésors, la fameuse pépite d'or, la plus grande dont l'histoire ait fait mention, et que nous avons déjà décrite. Ferdinand l'attendait avec impatience, et les marins, avec les passagers, se riaient des pré-

dictions du « faux propliète » , comme ils l'appelaient en ricanant , insinuant que l'âge arrivait pour lui où l'hoonme le plus fier commence à radoter.

Repoussé de Saint-Domingue, Colomb, qui savait bien l'épouvante prochaine, chercha un abri pour sa flottille, qu'il enferma tant bien que mal dans une petite anse assez fermée, où il attendit l'ouragan.

Cependant la flotte espagnole, se riant de la prophétie du radoteur, partait fièrement et s'avançait sous le cap Raphaël, quand, à des signes certains , les pilotes comprirent l'approche de la tourmente.

Jamais, de mémoire de marin, la tempête n'atteignit un pareil degré de fureur. On eût dit que le ciel, conjuré avec la mer et les vents, voulait venger le mépris de son prophète. Les chroniqueurs renoncent à décrire l'angoisse qu'éprouvèrent tous les équipages et les passagers, quand des signes trop certains leur apprirent que les vaisseaux étaient perdus. A bord de celui que montait Robadilla, chargé de veiller sur le fameux pain d'or, déjà un des mâts était brisé, plusieurs voiles étaient emportées, la cale commençait à s'emplir sous l'action incessante de lames énormes. La mer, soulevée en montagnes , semblait se faire un jeu de ballotter le frêle bâtiment, en attendant qu'elle le dévorât. Quelques éclairs illuminaient seuls ces scènes de désolation et de terreur. Et rien peut-être n'est plus sinistre que ces lueurs subites , paraissant pour éclairer le désastre , puis disparaissant pour tout replonger dans l'obscurité. Le craquement des vergues, le sifflement du vent dans les voiles et les cordages, le bruit tantôt aigre et tantôt sourd du tonnerre, se mêlaient aux cris des capitaines et aux lamentations des matelots. Car, à cette heure critique, les plus mâles courages faiblissent. Tel qui, dans les moments de calme, semble doué d'une force invincible de caractère, ne sait plus, en ces terribles circonstances, résister aux tentations de l'abattement et du désespoir. De plus, la situation morale des navigants n'était certainement point sans influence sur la disposition actuelle de leurs esprits. Quoi qu'en dise l'impie, philosophant au coin du feu, le meilleur rempart contre les terreurs de la mort, c'est une conscience pure. Si bien que l'âme

dépravée ail cru effacer en elle les impressions de la foi, elle n'a cependant que rarement réussi à les oblitérer tout à t'ait, à supposer qu'elle ait pu, pendant de longues années, outrager, blasphémer, nier même un Dieu bon, jamais elle ne vient à bout de se débarrasser de l'idée d'un Dieu juste. Les éléments eux-mêmes prennent alors un aspect si etTrayant, qu'ils réveillent forcément la pensée de ce Dieu vengeur; et quand les beautés de la nature, l'éclat du soleil, l'harmonie des astres, les splendeurs du jour et de la nuit ne sauront plus dire à l'homme : « Aime et adore Dieu ; » toujours le rugissement du tonnerre , les tremblements de la terre, les fureurs de l'ouragan, les ravages de la peste, les éruptions du volcan, sauront lui dire : « Grains et tremble! »

Entin le désastre en vint au point que le sort de la Hotte sembla désespéré. Toutes les manœuvres devenaient inutiles, toutes les ressources de l'art étaient épuisées. Déjà la plus grande partie des riches cargaisons avait été jetée à la mer : la mer jalouse avalait d'une bouchée ce qui avait coûté tant de peines à acquérir : elle se plaisait, la cruelle, à bercer sur ses vagues vengeresses les produits de la rapine et de l'injustice. Quand un éclair fendait la nue, on voyait en quelque sorte les ballots danser autour des navires, comme pour leur insulter et comme pour dire : « Bien mal acquis ne profite pas. »

Mais, dans ces heures de suprême angoisse, nul ne songeait plus à regretter de telles pertes. Les malheureux ne voyaient plus que la mort assise, hideuse, sur les tillacs, et tenant pour chacun sa faux levée. On n'écoutait plus la voix des chefs : on ne l'entendait plus, à travers cet affreux tumulte de la mer et du ciel en fureur. L'unique souci qui préoccupât, c'était le soiii de sa propre vie. On vit alors cette troupe d'hommes, souillés de tant de vices, se jeter à genoux de tous côtés, joindre les mains, lever les bras au ciel, dans l'attitude du désespoir; crier, pleurer, supplier; mêler aux bruits de la tempête les lambeaux de prières qu'ils retrouvaient dans leur mémoire; essayer entin, par tous les moyens que l'etfroi leur suggérait, de calm'er l'iiitlexible justice d'un Dieu outragé.

Bobadilla surtout se montrait éperdu. Le remords lui arrachait des cris de désespoir, et peut-être plus d'une fois, parmi

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les jeux de la lumière et des ombres, crut-il découvrir un spectre vengeur qui le désignait du doigt à la fureur de la tempête.

La Capitane , si merveilleusement encombrée d'or, malgré ses solides charpentes, fut fracassée, ouverte, dépecée, puis engloutie sans rémission dans l'abîme. De tout ce qu'elle portait, hommes et trésors, rien ne reparut.

Plus de vingt-six caravelles, toutes chargées d'or, dépouilles des malheureux Indiens, furent brisées et ensevelies dans les goulTres des vagues; d'autres, emportées dans les sillons écumeux de l'Océan, furent entraînées sous des parallèles inconnus, et s'en allèrent sombrer plus loin.

De toute cette brillante flotte il ne revint à Saint-Domingue que deux ou trois bâtiments à demi noyés, tandis que le plus chétif, V Aiguille, continuait sa route vers la Castille, où il porta la nouvelle du désastre, lequel mit en fureur le roi Ferdinand et valut à l'inhumain gouverneur des reproches terribles, pour avoir refusé l'entrée à Colomb et négligé sa prédiction. C'est que V Aiguille portait tout le bien de l'amiral, qui consistait en quatre mille pesos; et ce fut le premier qui arriva en Castille , comme par la permission de Dieu , dit l'historiographe royal Herrera.

Dans cette terrible journée avaient péri, sans en excepter un seul, les traîtres, les calomniateurs, les ennemis jurés de l'amiral.

« Là, dit l'historiographe déjà cité, là prit fin François de Bobadilla, celui qui avait envoyé l'amiral et ses frères, les fers aux pieds, sans l'accuser, ni lui donner lieu de se défendre; là prit fin aussi le rebelle François Roldan et quantité de ses complices, qui s'étaient soulevés contre les rois, contre l'amiral, dont ils avaient mangé le pain, et qui avaient tyrannisé les Indiens; là périt aussi le cacique Guarionex , qui avait opiniâtrement refusé l'Évangile; les deux mille pesos furent submergés avec ce grain d'or d'une grosseur prodigieuse. »

Ce discernement effrayant de la tempête a frappé tous les contemporains, comme les a frappés aussi le caractère, qualifié de miraculeux par l'humble amiral lui-même, de la prédiction de cette tempête.

Cette prédiction, même avec le progrès de la météorologie mo-

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