‹ Christophe ColombChapitre 14 sur 34 · r.HUISTOFHI-: COLOMH · texte numérisé non relu

r.HUISTOFHI-: COLOMH

derne, était humainement impossible, et un savant de nos jours , le baron de Bonnefons, l'a ouvertement proclamé :

« Nous nous croyons fondé, écrit-il dans sa Vie de l'amiral , à n'admettre l'infaillibilité absolue d'aucun homme, d'aucun instrument météorologique , d'aucune donnée préalable , d'aucun signe précurseur, en ce qui concerne toute prédiction ou toute annonce sur le temps qu'il fera, non seulement deux jours, mais même deux heures à l'avance. Que Colomb, par exemple, en cette occasion, ait remarqué que les nuages des régions supérieures avaient une marche assez prononcée à l'encontre de celle des nuages plus voisins de la terre; qu'il ait observé que les vents alizés faiblissaient, que par intervalles les brises de l'ouest prenaient de l'ascendant ou toute autre indication pratique , et qu'il ait cru prudent de prendre ses précautions et de se mettre à l'abri, nous le concevons facilement, d'autant qu'en marin consommé Colomb avait l'habitude, qui est celle de tous les chefs prudents, d'avoir toujours la pensée préoccupée de sa route, de son navire, de l'état du ciel et des probabilités du moment! Mais, quant à déclarer publiquement qu'une tempête devait éclater dans deux jours, nous croyons que c'est au-dessus des facultés humaines, et que ni Colomb ni personne au monde n'a jamais pu le prédire avec certitude. »

C'est donc encore une fois le cas de répéter ici la grande et profonde parole de son grand historien, M. le comte Roselly de Lorgnes :

« Celui qui ne croit pas au surnaturel ne peut comprendre Colomb! »

L'amiral n'apprit tout cela que plus tard. Il ignora longtemps la perte de la flotte, lorsqu'il avait à grand'peine pu rallier ses propres navires, ayant beaucoup souffert de la tempête dans un abri insuffisant, et alors que Saint-Domingue eût pu si facilement lui offrir le refuge que le gouverneur inhumain lui refusa.

Entraîné vers la côte méridionale de Cuba , par ce même courant équatorial qu'il avait découvert à son précédent voyage, puis rejeté au large par une série de tempêtes, pendant quatre-vingts jours, ses yeux ne virent ni le soleil ni les étoiles; ses vaisseaux étaient entr'ouverts, ses voiles emportées en lanibeaux; cordages,

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agrès, chaloupes, tout était perdu; ses meilleurs matelots, malades, consternés, se confessaient les uns aux autres; les plus intrépides perdaient courage.

« Mais, écrivait-il aux deux rois, ce qui déchirait le plus cruellement mon âme, c'était mon tils, dont l'extrême jeunesse ajoutait à mon désespoir et que je voyais en proie à plus de peines, plus de tourments qu'aucun de nous. Dieu sans doute , et non pas un autre, lui prêtait une telle force. Seul il ranimait le courage et la patience des marins dans leurs durs travaux. On eût cru voir en lui un pilote vieilli parmi les tempêtes, chose incroyable, inouïe, et qui mêlait du moins quelque douceur à des peines qui seules m'auraient accablé. »

Il ajoute, un peu plus bas :

« Ce n'est pas tout. Un souvenir qui m'arrache le cœur par les épaules, c'est que j'ai laissé en Espagne le plus jeune de mes fds, don Diego, privé de son père et dénué de toute fortune; mais j'espère qu'il trouvera en Vos Altesses des princes justes et. reconnaissants qui lui rendront avec usure ce dont votre service l'a privé. »

Quand il laissait ainsi déborder ses angoisses paternelles, Colomb venait d'être poussé sur les côtes de la terre ferme, à la hauteur du cap Honduras.

Un mois après, le 14 septembre 1502, il avait exploré ces mêmes côtes jusqu'au cap Gracias-a-Dios, et le surlendemain il mouillait près de la bouche d'un fleuve, que la perte d'un canot avec tous ses hommes lui tit appeler la rivière du Désastre.

Colomb se trouvait enfin parvenu à ce point du globe que ses pressentiments lui avaient désigné comme devant lui livrer passage pour pénétrer dans la mer du Midi et y jtorter la croix, qu'il voulait porter triomphalement autour du monde , amené par lui au Calvaire reconquis avec l'or du nouveau continent.

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11 suivait anxieusement les moindres sinuosités du littoral de Chagres, cherchant le passage, en face même de Panama.

Panama! ce nom qui retentit si douloureusement dans tant de cœurs français en cette iîn de siècle où nous écrivons, Colomb, avant bien d'autres qui lui devaient emprunter leurs vues ambitieuses, en pressentit l'importance.

Le premier il a deviné , avec l'instinct du génie , ce point géographique, objet depuis quatre siècles de tant de vœux, ce terrain que les géologues de France, d'Angleterre et de Prusse n'ont cessé d'étudier.

Le grand révélateur du globe s'o|)iniâtrait à vouloir trouver le détroit là où, bien qu'il n'y soit pas encore, les besoins de la civilisation le réclament et le sollicitent, bien plus même qu'ils n'appelaient à grands cris le canal de Suez. Il le cherchait aux lieux qu'une configuration particulière semble avoir préparés pour la section des deux grandes régions du continent américain. On dirait que la nature s'est soudain arrêtée dans son œuvre sur l'ordre du Très-Haut, qui réserve sans doute au génie et à l'industrie des hommes l'ouverture de ce passage, comme l'un des efforts suprêmes de l'humanité. Christophe Colomb cherchait donc le détroit, non point à l'extrémité des régions australes où il se trouve, mais là même où il devait être et où il sera un jour, espérons -le, malgré les tristes et décevantes déconvenues dont la modeste épargne du travailleur français souffrira longtemps. Le révélateur de la création, ambassadeur de Dieu dans le nouvel hémisphère, est venu, à l'aurore du xvi° siècle, désigner l'emplacement que le xx° abordera , pour vaincre les terribles difficultés qui le hérissent.

N'ayant pas trouvé le détroit à Chagres, Colomb persévéra dans son exploration de cabotage. A la rigueur, bien que son pressentiment fût dérouté, le détroit pouvait se trouver plus loin.

Il suivit la côte à l'est, et, le 2 novembre , il alla jeter l'ancre dans un port sûr et commode, entouré de terres cultivées qu'animaient de gracieuses habitations, quelques-unes même peintes avec goût. Des arbres à fruits formaient des vergers fleuris autour de ces demeures, qu'ombrageaient de magnifiques palmiers, et qu'embaumaient les ananas et les vanilles.

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Pour cela, le vice-roi donna à cet abri flélicieux le nom de Beau-Port.

La pluie les y retint sept jours. Enfin, le 1) novembre, malgré l'état du ciel, ils remirent à la voile pour continuer l'exploration de la côte. y^

Sans le savoir, ils longeaient l'isthme de Panama.

C'est derrière ces montagnes, qui se profilaient devant eux comme un rideau magique , que s'étend l'océan Pacifique. Et Colomb, comme s'il eût entendu la voix de la grande mer qui l'appelait, continuait à chercher le passage qui l'y conduirait.

Le vent faisait rage, il luttait contre le vent.

Les indigènes accouraient sur les rivages, apportant de l'or : il ne paraissait pas les apercevoir.

Il cherchait le détroit , pour atteindre cette mer dont le murmure l'attirait.

Pourtant, raconte M. Roselly de Lorgnes, dont nous suivons ici pas à pas le récit, que le premier il a tiré complet des documents négligés par ses devanciers, trois jours après, la force du vent l'obligea d'entrer dans une anse étroite, dont l'ouverture, plus étroite encore, offrait seulement l'avantage de briser la force des lames. Les caravelles étaient si près du bord, que d'un bond les marins pouvaient sauter à terre. Les plantes aquatiques, les hauts herbages fourmillaient d'alligators, exhalant une forte odeur musquée : ils s'étendaient paresseusement au soleil sur la vase. Pendant neuf jours, le mauvais temps retint l'escadrille dans cette anse , que pour cela l'amiral appela el Retrite ( le Cabinet).

Les indigènes, doux et confiants, arrivèrent, apportant des vivres et des ornements d'or. Ils traitèrent familièrement dans les échanges que l'amiral faisait surveiller. Malheureusement, favorisés par la facilité du débarquement, quelques marins, trompant la surveillance des officiers, s'échappèrent la nuit, allèrent dans les cabanes où ils avaient été reçus si hospitalièrement pendant le jour, et, par leurs violences comme par leur rapacité, irritèrent les habitants. Ceux-ci, rendus furieux par la violation du droit instinctif des peuples , vinrent alors attaquer les caravelles.

L'amiral, pénétré de douleur, fit tout son possible pour éviter retï'usion du sang. Par ses ordres, on essaya de tous les moyens pour les apaiser. Mais , enhardis par la patience des assiégés , croyant qu'elle cachait une impuissance dont ils se vantaient tout haut d'avoir raison, Colomb tenta de les intimider par un coup de canon chargé à poudre. Mais eux, habitués au fracas bien plus effrayant du tonnerre, ripostèrent à cette décharge inoffensive par des insultes, frappant la terre et les arbres de leurs massues, lançant des flèches et se préparant à l'abordage. Alors, à son grand regret, Christophe Colomb fit pointer, par l'habile Matteo, son premier maître canonnier, une pièce de gros calibre sur la butte où ils s'étaient réunis. Quand ils eurent vu les effets de ce coup, ils s'enfuirent tremblants derrière les montagnes.

Ce quatrième voyage de Christophe Colomb fut une longue suite de souffrances. On dirait que Satan, prévoyant que l'ambassadeur de Dieu venait pour la dernière fois sous ces latitudes où il avait planté la croix de Jésus, voulait lui faire subir tous les efforts de sa rage rancunière.

Ainsi, depuis qu'il côtoyait le continent américain, le pieux héraut du Christ rencontrait partout les rugissements des vents contraires. Depuis quatre mois, à quelques rares journées près, les rafales ennemies, les pluies torrentielles, les brusques intempéries, avaient épuisé les forces et abattu le moral des équipages. Les matelots , les petits mousses et jusqu'aux pilotes ou capitaines , demandaient à grands cris de retourner directement en Castille.

L'amiral , dont la constance ne s'ébranlait point , finit par concevoir des doutes sur l'exacte position du détroit qu'il cherchait. Alors, ému par l'abattement de ses équipages, l'état de

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sa flottille et la diminution de ses vivres de bord, il se résigna à rétrograder et à s'en aller visiter ces mines d'or de Veragua, sur lesquelles les indigènes donnaient des renseignements fabuleux.

C'était le lundi 5 décembre 1502.

Mais voilà que, sorti du port, quand il voulut mettre le cap sur l'ouest, une bourrasque terrible le jeta au large. Les vagues étaient si hautes et les secousses si violentes, qu'on ne savait plus comment gouverner. Pour comble d'infortune, Christophe Colomb tomba gravement malade. L'ancienne blessure dont nous avons raconté l'origine au début de ce livre se rouvrit.

Pendant neuf jours, il demeura entre la vie et la mort, comme agonisant.

Or les vents contraires et divers empêchaient également de rentrer au port et de gagner la haute mer. L'escadrille , ballottée au gré des souffles capricieux, errait à l'aventure, tantôt risquant d'être engloutie par submersion, tantôt menacée de se briser sur les écueils que le bouillonnement des flots empêchait de distinguer.

Et cependant les marins de cette expédition , qui pensaient avoir épuisé dans cette laborieuse campagne toutes les rigueurs de la mer, n'avaient point encore fait connaissance avec un véritable orage océanique.

Aujourd'hui on le sait, sous les latitudes intertropicales, vers les parages du courant équatorial, les phénomènes météorologiques atteignent un degré de force, d'éclat et de majesté inconnue dans nos régions. Là-bas, parfois la ligne brisée des éclairs traverse l'horizon tout entier ; la foudre y retentit avec une sonorité effrayante, la portée des lames dépasse nos mesures : l'Océan manifeste par le formidable et le grandiose sa puissance souveraine.

Jouets des flots, les quatre caravelles étaient tantôt poussées sur la cime des vagues devenues des montagnes , tantôt précipitées dans les sombres gouffres creusés à leur base.

« Jamais, dit plus tard l'amiral ému à ce souvenir, jamais on ne vit la mer aussi haute, aussi terrible, aussi blanche d'écume. »

Le ciel, obscurci de nuages teints de rouge, chargés de fou-

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fires, était lourd et suffocant. A chaque instant, d'immenses éclairs déchiraient cette tenture menaçante et enflammaient l'horizon chargé d'une électricité vitreuse. Les yeux ne pouvaient soutenir l'éclat de cette fulguration incessante ; les marins fermaient leurs paupières pour ne la point voir. L'air semblait allumé; les secousses que la violence des lames imprimait aux navires faisaient gémir leurs membrures : à tout instant on croyait les voir s'ouvrir et s'engloutir dans l'abîme. La couleur sanglante des nuées se reflétait dans la teinte rougeâtre des ondes.

« La mer, raconte le fils de l'amiral, la mer semblait de sang et paraissait bouillonner comme une chaudière sur un grand feu. Jamais on n'avait vu le ciel avec un aspect aussi effrayant; il brûla un jour et une nuit comme une fournaise. »

Pendant vingt-quatre heures on respira du feu. Des éclairs globulaires, dont la fulguration dura plusieurs secondes, se suivaient sans interruption. Telle était l'ardeur de leur foyer, qu'à tout moment , malgré son accablement extrême , Christophe Colomb se soulevait sur son lit, pour voir si ses mâts et ses voiles n'avaient pas été emportés.

Et cependant là n'était pas tout le danger.

La foudre, amassée dans les hautes couches de l'atmosphère, se déchargeait à tout instant; le feu du ciel tombait souvent autour des caravelles, qui, séparées et cachées dans les mobiles gouffres de la mer, avaient cessé de s'apercevoir. Aux détonations rapprochées de la foudre, chaque navire croyait récipro(|uement que l'autre tirait toute son artillerie pour demander du secours au moment où il s'engloutissait. Cette incandescence ne diminua point durant la nuit. La phosphorescence des vagues et les étincelles qui jaillissaient à chaque brisement de la mer entretenaient une lueur blafarde , pâlissant à toute minute devant la rapide illumination des éclairs.

Au milieu des désordres de la nature, la pluie tombait en larges gouttes et par averses impétueuses. La pluie finit par l'emporter : elle éteignit les foudres, mais précipita en torrents ses masses condensées. Elle tomba sans interruption , et, selon la pittoresque expression du chroniqueur, « si épaisse, qu'il semblait qu'on la versât d'en haut à pleines cruchées. »

Elle continua ainsi l'espace de huit jours. Pendant tout ce temps, l'eau du ciel ne cessa pas de tomber.

« On ne peut appeler cela pleuvoir, disait plus tard notre annaliste , c'était comme un autre déluge. Les équipages se trouvaient tellement harassés, qu'ils souhaitaient la mort, pour être délivrés de tant de maux. »

Exténué par les soutîrances que lui causaient ces tourmentes continuelles , le bon père Alexandre succomba aux suites de l'épuisement.

Ainsi, le premier aumônier qui ait péri sur l'Océan, dans les fatigues de l'apostolat, fut un franciscain. Les glorieuses prémices d'une telle mort étaient bien dues aux enfants du Séraphin d'Assise.

Durant ces fureurs pélagiques, une des caravelles fut emportée au loin.

Elle avait réussi à jeter une ancre et à se maintenir ; mais un coup de vent enleva le grand canot des officiers, et, pour ne pas périr, l'équipage dut à la hâte couper le câble. Pendant trois jours elle se vit le jouet des vagues.

Au milieu de ces convulsions de la nature, les marins les plus aguerris souffraient du mal de mer. L'insomnie, la fatigue, la crainte, avaient fini par les jeter dans un morne abattement. « Les navires avaient déjà perdu deux fois des chaloupes, des ancres, des amarres; ils étaient entr'ouverts et n'avaient plus de voiles. » Le naufrage devenait l'inévitable conséquence de ce délabrement.

Une seule chose a le droit de nous surprendre : c'est que ces bâtiments, sur lesquels on ne se croyait pas en sûreté dans une mer tranquille, résistassent si longtemps à une si étrange agitation.

Cependant, dit M. Roselly de Lorgnes, à qui nous laissons raconter cet épisode, le plus beau peut-être de l'admirable vie de Christophe Colomb, et que nul biographe n'a dramatisé avec autant d'éloquence (}ue son savant panégyriste; cependant, malgré les sévices de l'air et les grandes colères de l'Océan, après tant de dangers , le plus grand péril n'était pas venu : une nouvelle épreuve était réservée à ces infortunés.

Le mardi 13 décembre 1502, pendant que l'amiral agonisait dans son lit de douleurs, une clameur déchirante, partie de l'une de ses caravelles, fut presque aussitôt répétée par les trois autres.

Ce cri de désespoir retentit jusqu'à l'âme du moribond ; il frissonna et rouvrit les yeux.

Quelque chose d'horrible se passait à la portée du regard.

Sur un point de l'espace agité par un mouvement giratoire , la mer se gonflait de tous les flots qu'elle attirait à ce centre, se soulevait comme une seule montagne, tandis que de noirs nuages, descendant en cône renversé , s'allongeaient vers le tourbillon marin qui se dressait palpitant à son approche, comme cherchant à le joindre. Ces deux monstruosités de la mer et de l'atmosphère s'unirent tout à coup par un effroyable embrassement , et se confondirent en forme d'X tournoyante.

« C'était, dit l'historien de Saint-Domingue, une de ces pompes ou trombes marines que les gens de mer appellent joo^îA:* , que l'on connaissait alors si peu \ et qui ont depuis submergé tant de navires. »

' Depuis, les physiciens en ont donné la théorie eflrayante, et nous croyons que nos lecteurs seront aises d'en avoir l'aperçu résumé.

La trombe est une colonne de vapeur plus ou moins condensée et inclinée qui va d'un nuage à la terre ou à la mer, et qui est le plus souvent animée d'un mouvement giratoire rapide, ainsi que d'un mouvement de translation. L'air tourbillonne autour de la colonne jusqu'à une certaine distance, au delà de laquelle règne un calme absolu. Souvent du milieu de la trombe s'échappent des éclairs, accompagnés de roulements de tonnerre. Les trombes de mer. qu'on appelle ascendantes ou descendantes suivant qu'elles commencent par un cône s'élevaiit de la mer ou descendant des nuages, .sont redoutables aux navires qu'elles rencontrent sur leur passage : elles les entraînent, les soulèvent et les submergent la plupart du temps. En attaquant ces trombes à coups de

Un âpre sifflement précédait l'haleine fatale qui poussait vers les caravelles cet épouvantail, alors sans nom dans nos langues.

Ce genre de trombe est la plus affreuse manifestation de cette tempête infernale, à qui l'Orient donna le nom même de l'esprit (lu mal, « typhon. » Malheur aux navires qui se rencontrent sur son passage !

Au cri de détresse qui frappa son cœur, le grand homme s'était ranimé.

Devant l'imminence de la destruction, il se relève, reprend son ancienne vigueur et sort de sa cabine, afin de mesurer d'abord le péril. Lui aussi aperçut la chose formidable qui approchait. La mer était soutirée vers le ciel.

A ce phénomène inconnu il ne vit point de remède. L'art était inutile, la navigation impuissante. D'ailleurs, on ne pouvait plus gouverner.

Aussitôt Colomb, l'adorateur du Verbe, soupçonna dans cet

canon, on peut diviser la colonne et intercepter par suite la communication entre le nuage et la mer, ce qui écarte au moins momentanément le danger. Les trombes de mer semblent être particulières aux régions intertropicales. Les trombes de terre sont ordinairement précédées d'une chaleur étouffante, d'un calme plat, et d'une baisse énorme et rapide du baromètre. Elles ne sont pas moins redoutables que les précédentes, et les dévastations qu'elles produisent sont épouvantables. On cite, en France, celle de Chatenay en 1839 et celles de Monville et Malaunay en 1845, qui produisirent sur leur passage de véritables désastres. Franklin, Mussehenbrœk , Monge, etc., considéraient les trombes comme des tourbillons d'air engendrés par la rencontre de deux courants opposés. Brisson le premier y vit un effet électrique ; mais c'est à Peltier que revient l'honneur d'avoir complètement expliqué ce phénomène. Suivant lui, si un nuage électrisé passe à une certaine distance de la terre, il sera attiré et s'abaissera; alors, si ce nuage est très dense, sa partie inférieure formera une sorte de protubérance qui ira peu à peu en s'allongeant. Si le phénomène se passe au-dessus de la mer, l'eau se soulèvera et s'élancera sur l'extrémité de cette protubérance pour former avec elle une colonne entre la mer et le nuage. Si au contraire le cône se forme au-dessus de la terre, les poussières et les corps légers seront attirés, s'élanceront au sommet du cône, seront repoussés, puis attirés de nouveau : la communication se trouvant ainsi établie entre le nuage et la terre, les objets plus volumineux seront attirés à leur tour, et la trombe sera alors en état de produire de terribles actions mécaniques, toujours accompagnées d'ailleurs d'actions électriques, enlèvement et rupture des arbres, renversement des bâtiments, dessèchement des étangs, coups de foudre, carbonisation des bois, fusion des métaux, etc., actions qui attestent l'origine électi'ique du phénomène, ainsi que sa puissance.

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effroyable déploiement des forces de la nature quelque manœuvre satanique. Il ne pouvait conjurer les puissances de l'air d'après les rites de l'Église , craignant d'usurper sur le sacerdoce. Mais, à défaut du prêtre, dont la mort du père Alexandre l'avait privé, il se rappela qu'il était chef d'une expédition chrétienne; que son but était saint, et voulut, à sa manière, sommer l'esprit des ténèbres de lui livrer passage.

Il Ht allumer dans les fanaux des cierges bénits, arborer l'étendard royal de l'expédition; ceignit son épée par-dessus le cordon de Saint-François, prit en main le livre des Évangiles, et, debout en face de la trombe qui approchait, lui notifia la sublime affirmation qui ouvre le récit du disciple bien-aimé, saint Jean, le iils adoptif de la Vierge.

S'efforçant de dominer de sa voix le bruit de la tempête, le messager du salut déclara au typhon « qu'au commencement était le Verbe; que le Verbe était en Dieu, et que le Verbe était Dieu; que toutes choses ont été faites par lui, et que rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui; qu'en lui était la vie, et que la vie était la lumière des hommes; que la lumière luit dans les ténèbres, et que les ténèbres ne l'ont point comprise ; que le monde qui a été fait par lui ne l'a pas connu, qu'il est venu dans son propre bien, et que les siens ne l'ont pas reçu; mais qu'il a donné à ceux qui croient en son nom , et ne sont nés ni du sang, ni de la chair, ni de la volonté de l'homme, le pouvoir d'être faits enfants de Dieu; et que le Verbe s'est fait chair, et qu'il a habité parmi nous. »

Alors , de par ce Verbe divin , notre Rédempteur, dont la parole calmait les vents et apaisait les Ilots, Christophe Colomb commande impérieusement à la trombe d'épargner ceux qui , faits enfants de Dieu, s'en vont porter la croix aux extrémités des nations, et naviguent au nom trois fois saint de la Trinité.

Puis, tirant son épée, plein d'une ardente foi, il trace dans l'air, avec le tranchant de l'acier, le signe de la croix, et décrit autour de lui un cercle acéré , comme s'il coupait réellement la trombe.

En effet, ô prodige! la trombe qui marchait vers les caravelles, attirant avec un noir bouillonnement les flots , parut poussée

La trombe disparut, la mer sembla vouloir apaiser sa fureur.

obliquement , passa entre les navires à demi noyés par le bouleversement des vagues, s'éloigna rugissante, disloquée, et s'alla perdre dans la tumultueuse immensité des plaines atlantiques \

La trombe disparue, la mer sembla vouloir apaiser sa fureur; les vagues, moins emportées, se modérèrent; peu à peu l'Océan se remettait de sa colère, les vents faiblirent, il se fit comme un apaisement dans la nature.

Mais une troupe de hideux requins accoururent de tous les points de l'horizon , comme pour se repaître des épaves du carnage que leur instinct les assurait devoir rencontrer après cet épouvantable typhon. Les marins, à bout de provisions, prirent quelques-uns de ces monstres et en mangèrent malgré une vive répugnance, car les vivres à bord étaient corrompus, et, dit l'annaliste, on ne pouvait plus manger la soupe « à cause de la multitude des vers qui en sortaient et qui se cuisaient parmi » . Les uns en mangeaient en fermant les yeux, pour que le cœur se soulevât moins; les autres attendaient la nuit, afin de ne pas voir l'infecte nourriture à laquelle ils étaient réduits. Malgré ses douleurs et sa maladie , l'amiral « ne se traitait pas mieux que le dernier des matelots ».

C'est en mémoire de ces contrariétés inouïes que l'amiral nomma cette portion du littoral la Côte des Contrariétés.

L'historiographe royal Herrera l'a dit : « La cause de toutes

* C'est de ce fait, auquel les historiens rationalistes et protestants ne peuvent contester un caractère prodigieux, qu'est venue l'idée, d'abord répandue chez les marins, qu'on se préservait de la trombe en la coupant avec un sabre et l'évangile de saint Jean. Dans sa traduction de la vie de Christophe Colomb, le Provençal Cotolenrly rappelle naïvement cette croyance. Il dit, dans une note marginale, en parlant de la trombe : « On s'en garantit en la taillant avec un couteau et l'évangile de saint Jean. »

ces contrariétés est si épouvantable, qu'il semblait que jamais homme naviguant n'en a vu de semblables en si peu de chemin qu'il y a de Porto -Bello à Veragua. L'amiral appela cette côte la Costa de los Contrastes. Il eut, pendant tout ce mauvais temps, la goutte avec de grandes douleurs, et tous ceux qui étaient dans les vaisseaux étaient malades , fatigués et dans des débilités étranges. »

Seul le grand chrétien conservait, avec la paix de son âme héroïque, la confiance inébranlable en cette Providence qui permettait à Satan d'éprouver ce nouveau Job, sans jamais l'autoriser à attenter à ses jours. Il en eut une preuve nouvelle au début de l'année 1503.

« Le jour de l'Epiphanie , écrit -il dans le journal de son dernier voyage, j'arrivai à Veragua, n'en pouvant plus. Là, Notre- Seigneur me fît trouver un tleuve et un bon port ; j'y pénétrai avec peine , et la tempête recommença. Si je m'étais trouvé dehors, je n'aurais pu y entrer à cause du banc. »

Toujours dévoué jusqu'à l'héroïsme, quand il s'agissait d'épargner une peine à son frère bien-aimé, don Barthélémy s'engagea, avec quelques hommes résolus, dans l'intérieur des terres, persuadé, comme il devait le constater bientôt par lui-même, que les plus riches terrains aurifères étaient à Veragua.

L'adelantado et ses hardis compagnons furent reçus par le quibian de Veragua, — c'est le titre que portait le chef de cette contrée , — avec un empressement qui combla de joie les chercheurs d'or.

Les témoignages du «piibian endormaient leur vigilance. L'amiral, qui la partageai!, attendait, en proie aux plus cruelles souffrances d'un corps I risé par les fatigues , le résultat de leur expédition et encourageait l'établissement d'un poste miUtaire au centre du théâtre des opérations.

Mais, si tous s'endormaient dans une fatale sécurité, quelqu'un veillait et observait les allées et venues des indigènes, dont il entendait un peu la langue.

C'était Diego Mendez.

Admirateur passionné de Christophe Colomb, il s'était attaché à sa personne , et peu à peu par son mérite avait gagné la

confiance de l'amiral, qui le nomma secrétaire en chef de l'escadre et lui donna le commandement d'une caravelle.

Or, un soir, Diego Mendez, quand il fut sûr de sa terrible découverte, vint trouver le confiant vice-roi et lui dit :

« Monseigneur, ces gens qui sont par ici en tenue de guerre disent qu'ils vont rejoindre ceux de Veragua pour marcher contre les Indiens de Gobrava Aurira '. Je pense que c'est, au contraire, pour brûler nos vaisseaux et nous massacrer tous. »

Colomb, tiré de sa sécurité, tressauta, et, comme il avait pleine confiance en son dévoué serviteur, il le chargea de s'en aller surveiller de plus près les agissements et les desseins de ces troupes armées.

Mendez s'acquitta avec un intrépide courage de sa mission.

« Monseigneur, dit-il le lendemain à Colomb, il n'y a plus de doute , et maintenant ils sont en éveil. »

Alors, en ayant obtenu licence, l'héroïque serviteur, accompagné d'un seul aspirant de marine , Rodrigo de Escobar, se risqua au cœur de la conjuration.

En route, deux Indiens étrangers lui apprirent que le plan, déconcerté par sa brusque apparition de la veille, serait exécuté dans deux jours pendant la nuit. Moyennant une, profusion de cadeaux, il essaya de décider ces deux hommes à le conduire, dans leurs canots , jusqu'à Veragua. Ils se dérobèrent à ses instances, certains, disaient-ils, qu'en arrivant on les massacrerait sans pitié. Il finit cependant par obtenir qu'ils le débarqueraient en face du principal village des conjurés.

Or les naturels armés barraient le passage et empêchaient Mendez d'arriver à leur chef.

Mendez, qui était un peu chirurgien, parut s'offenser de leur résistance à l'empêcher d'aller soigner la blessure du quibian. Ils le laissèrent passer.

L'habitation du quibian, posée sur un plateau au haut d'une éminence, occupait le centre d'une place ornée de trois cents

' Dissimulant ses véritables intentions, qui étaient de massacrer tous les Espagnols, le quibian s'était donné l'air de réunir ses troupes pour combattre le cacique de Cobrava, contre qui il venait d'avoir une escarmouche dans laquelle il avait été blessé à la cuisse, blessure que Diego Mendez va utiliser pour son dessein.

têtes de vaincus. Diego Mendez trouva moyen d'y pénétrer, d'observer la place et de s'en tirer sain et sauf.

« Monseigneur, dit- il à Colomb en lui racontant son expédition , il n'y a plus une heure à perdre. Il faut s'emparer du quibian , sinon nous sommes tous perdus. »

L'adelantado , prenant avec lui quatre-vingts hommes, se chargea de l'arrestation. Elle fut opérée fort adroitement, et sans effusion de sang.

On confia la garde du terrible prisonnier au lieutenant Juan Sanchez, un colosse de taille et de vigueur herculéenne. Aux recommandations de don Barthélémy, l'hercule répliqua d'un air fanfaron qu'il répondait du captif sur sa vie et offrait, s'il s'échappait, de permettre qu'on lui arrachât la barbe poil à poil.

Pendant ce temps, les sujets du quibian poussaient des hurlements de douleur, suppliant qu'on leur rendît leur chef. Mais Sanchez l'avait chargé sur ses épaules, bien et dûment garrotté. Il le coucha au fond du canot, l'assujettit fortement à un banc, et l'on descendit le fleuve , car la nuit arrivait.

Le quibian poussait des gémissements à fendre l'âme , se plaignant que ses liens trop serrés coupaient ses bras et ses jambes malades. Sous sa rude écorce, Juan Sanchez avait le cœur bon. II détacha la corde qui fixait l'Indien au banc des rameurs, se contentant de la tenir lui-même dans la main. Tout à coup, profitant d'un moment où le pilote regardait d'un autre côté, le quibian s'élança d'un bond violent, tomba comme un bloc au fond de la mer et disparut. Juan Sanchez, renversé par la violence du choc, avait involontairement lâché la corde, tandis que, habitué à nager entre deux eaux, le prisonnier plongeait et s'échappait, sans que personne pût le distinguer dans l'osbcurité noire. Toujours à la faveur de la nuit, il sortait des herbes du rivage comme un alligator, et rejoignait sa peuplade, furieux et ne respirant que la vengeance.

CHlUSTUl'HE COLOMB i293

Ce qui suivit délie toute description.

Qu'il nous suftise de dire que, tombés dans les embuscades des Indiens, malgré des prodiges de valeur, l'adelantado et ses plus braves compagnons, blessés ou tués, se virent bientôt acculés dans une impasse terrible, laissant Colomb dans une affreuse perplexité.

Malade et retenu à son bord par l'impossibilité de se mouvoir, il voyait autour de lui pleurer à chaudes larmes les capitaines et les matelots complètement démoralisés.

Alors Christophe Colomb fit effort pour gagner la hune du grand mât et voir si l'horizon ne lui découvrirait pas quelque signe salutaire. Il regardait de tous côtés, il interrogeait au loin, les vents seuls lui répondaient. N'en pouvant plus de tristesse et d'angoisse, il s'affaissa au pied de la hune, comme autrefois Élie sous le genévrier, et, l'âme brisée, il conjura le Seigneur, comme le prophète, de le retirer de ce monde.

A ce moment une chose sublime se passa , dont le froid rationalisme a vainement tenté de réduire la beauté à ses mesquines proportions, mais dont, en plein Collège de France, un grand lettré contemporain, l'illustre et savant M. Villemain , n'a pas craint de dire : « Il faut clore le xv° siècle par cette vision sublime, où rien ne manque : le génie, l'enthousiasme et le malheur d'un grand homme. »

Mais laissons parler le héros lui-même.

Il l'écrivait aux rois :

« En butte à de si nombreuses tempêtes, tourmenté par la fièvre et accablé par tant de fatigues, tout espoir de salut s'était éteint dans mon âme. Cependant je m'armai de tout mon courage, je montai à l'endroit le plus élevé, appelant en vain les quatre vents du ciel à mon secours. Je voyais autour de moi

pleurer à chaudes larmes les cajjitaines de guerre de Vos Majestés. Épuisé, je tombai et m'endormis; dans mon sommeil, j'entendis une voix compatissante qui m'adressa ces paroles :

« — 0 insensé! lent à croire et à servir ton Dieu, le Dieu de tous les hommes! que fit-il de plus pour Moïse ou David son serviteur? Dès ta naissance, il prit toujours le plus grand soin de loi. Lorsqu'il te vit parvenu à l'âge fixé dans ses desseins, il fit merveilleusement retentir ton nom sur la terre. Les Indes, cette riche portion de l'univers, il te les a données comme tiennes; tu les as distribuées comme il t'a plu , et en cela il t'a transféré son pouvoir. Il t'a donné les clefs des barrières de la mer océane, fermées jusque-là de chaînes si fortes! On obéit à tes ordres dans d'immenses contrées, et tu as acquis une renommée glorieuse parmi les chrétiens. Que fit-il de plus pour le peuple d'Israël, quand il le tira d'Egypte? et pour David même, qui de simple pasteur devint un roi puissant de Judée? Rentre en toi-même , reconnais enfin ton erreur : la miséricorde du Seigneur est infinie; ta vieillesse ne fera pas obstacle aux grandes choses que tu dois accomplir. Le Seigneur tient en ses mains des héritages de longues années. Abraham n'avait-il pas plus de cent ans, lorsqu'il engendra Isaac? Et Sarah elle-même était-elle jeune? Tu réclames un secours incertain, réponds : Qui t'a tant et si souvent affligé? Est-ce Dieu ou le monde? Dieu maintient toujours les privilèges qu'il a accordés et ne fausse jamais ses promesses. Le service une fois rendu, il ne dit point que l'on n'a pas suivi ses intentions, et qu'il l'entendait d'une autre manière; il ne martyrise pas, afin de prouver sa puissance. Il suit l'esprit de la lettre. Tout ce qu'il promet il le tient, et même au delà. N'est-ce pas son usage? Voilà ce que ton Créateur a fait pour toi et ce qu'il fera pour tous. Montre maintenant la récompense des fatigues et des périls que tu as essuyés en servant les autres. »

« J'étais, dit Colomb, comme à demi mort en entendant tout cela. Mais je ne sus trouver aucune réponse à des paroles si vraies; je ne pus que pleurer mes erreurs. Celui qui me parlait, quel qu'il fût, termina en disant :

« — Ne crains pas, prends confiance; toutes ces tribulations demeurent gravées sur le marbre , et ce n'est pas sans raison. »

Colomb sortit fortifié de cette vision.

Il eut du reste presque aussitôt la preuve sensible de la protection du Ciel. La Providence se servit de Diego Mendez pour tirer, par une série de prodiges où l'on sent la main d'en haut, les malheureux engagés dans cette périlleuse extrémité. On put enfin lever l'ancre, emportant les soldats, dégagés des mains de l'ennemi.

Mais Satan, de plus en plus furieux de ses insuccès, souleva sur le passage des caravelles, aux trois quarts démembrées, des difficultés sans cesse renaissantes , qui ont fait du quatrième voyage de Colomb une odyssée d'infortunes telle, qu'aucune autre navigation n'en a rencontré de pareilles.

Les historiens les moins suspects, entre autres l'historiographe royal, ont consigné cette remarque dans leurs récits.

« Comme ils sortaient d'un port, dit Herrera, il semblait que les vents épiaient leur sortie pour user peu après toute leur force sur leurs vaisseaux, comme contre des roches qui eussent pu leur résister; et ainsi, par la force des vents, ils étaient poussés maintenant vers l'Orient. Aussitôt après ils étaient chassés avec impétuosité par d'autres vers le Ponant, et de tant de sortes et si souvent, que l'amiral et tous ceux qui étaient dedans ne savaient à quoi se résoudre. »

« C'est une merveille que toutes les deux ne se soient pas mises en pièces, » écrit l'amiral au sortir d'une tempête qui prit en jouet sa caravelle amirale et une autre.

Quand elle eut fini, dit-il encore, il n'osait plus se remettre en route.

« J'avais perdu tous mes agrès; mes navires étaient percés de trous plus qu'un rayon d'abeilles, et les équipages complètement démoralisés. »

298 CHIIISTUFHE COLuMti

A tout prix cependant il fallait regagner Saint-Domingue.

« Ils ne savaient, raconte Herrera, à quel saint se vouer. Leur force, leur industrie, ne pouvaient vaincre l'eau, quoique l'on travaillât incessamment aux pompes. Déjà l'eau montait presque sur le tillac. »

L'amiral, dans sa lettre du 7 juillet 1503 aux souverains, le disait d'ailleurs lui-même :

« Mon navire était au moment de couler bas, lorsque Notre- Seigneur me conduisit miraculeusement à terre. »

Le miracle devait continuer, en lui ménageant un accueil hospitalier parmi les naturels du littoral. On mourait de faim à bord, et Diego Mendez , qu'en récompense de son zèle Christophe Colomb avait fait son capitaine de pavillon, se dévoua encore pour le salut de ses frères. Lui-même le rapporte, avec une aimable et noble candeur, dans son récit de Quelques incidents du dernier voyage de l'amiral don Christophe Colomb :

« Il plut à Dieu que je trouvasse des habitants fort doux qui ne me firent aucun mal, se récréèrent avec moi et me donnèrent des vivres de leur plein gré. »

Colomb attendait dans l'inquiétude.

Cette peuplade inconnue pouvait avoir reçu le mot d'ordre du quibian, l'un de ces mots d'ordre qui, dans ces régions dépourvues en apparence de moyens rapides dans les communications, se transmettaient mystérieusement, comme portés sur l'ailé des vents , à travers les mers et les forêts. Un peu partout d'ailleurs les Indiens se tenaient en garde contre ces étrangers, qu'ils avaient d'abord cru voir descendre du ciel, et qui, par leurs rapines et leurs crimes, s'étaient aliéné les cœurs des plus simples. Aussi, quand Diego Mendez apparut à bord de la Capitane, l'amiral ne pouvait se lasser de le regarder avec admiration :

« Il rendait grâces à Dieu, dit le bon serviteur, de ce qu'il m'avait ramené sain et sauf du milieu de ces nations sauvages. »

Gomment compter néanmoins sur ces peuplades changeantes et fantasques à l'instar des enfants? D'autre part, il était impossible d'utiliser les deux dernières caravelles et de construire un navire. Les insulaires , excités par les instigations du dehors ou leur propre mobilité, pouvaient se jeter sur les malheureux échoués et les massacrer, sans aucun secours religieux et sans espoir de fuite.

Tandis qu'il réfléchissait tristement à ces choses, l'amiral se résolut à écrire aux rois, sans savoir comment il leur ferait parvenir ce message, et ce message leur parvint. Il est connu, parmi les savants, sous le nom de littera rarissima.

A vrai dire, ce n'est ni une lettre, ni un rapport, ni un résumé de voyage. C'est une communication du révélateur du globe aux rois cathohques.

Il raconte d'abord les souffrances et les travaux inouïs de cette navigation.

Il annonce l'existence de l'océan Pacifique , de l'autre côté du continent découvert, et aussi la découverte des mines d'or de Veragua.

Il s'occupe ensuite des intérêts de ses vaillants et infortunés compagnons de voyage.

Puis il se plaint de ce qu'on ne fait rien pour le rachat du saint sépulcre.

« C'est là, dit-il, l'autre affaire, la plus importante. Elle reste là, les bras ouverts, appelant; on l'a tenue pour étrangère jusqu'à cette heure!

Enfin il termine par cette condoléance demeurée célèbre, dont Humboldt a dit qu'elle nous initie aux secrets et aux combats intérieurs de la grande âme de Colomb :

« J'ai pleuré, s'écrie-t-il, jusqu'à présent sur les autres; main-

tenant que le Ciel me fasse miséricorde, et que la terre pleeur sur moi ! Qu'il pleure sur moi, celui qui aime la charité , la vérité et la justice! »

Le message sans messager a été imprimé et traduit en vingt lieux divers. Mais comment parvint-il à son auguste destination? Mystère.

Il fallait cependant, il le fallait à tout prix, quitter la Jamaïque et regagner Saint-Domingue.

Après neuf jours de transes, de réflexions, l'amiral manda dans sa cabine son valeureux capitaine de pavillon, et là, seul à seul, s'engagea ce dialogue :

« Diego Mendez, mon fils, aucun de ceux qui sont ici, excepté vous et moi, ne se doute du danger dans lequel nous sommes, par suite de notre petit nombre et de la multitude des Indiens sauvages, dont le caractère est inconstant et fantasque; et lorsqu'il leur prendra fantaisie de venir nous brûler dans ces deux navires, dont nous avons fait des maisons de paille, ils pourront facilement de la terre y mettre le feu et nous brûler tous. L'arrangement que vous avez fait avec eux pour qu'ils nous apportent des vivres, — ce qu'ils font de si bonne grâce, — peut bientôt ne plus leur convenir, et il ne serait pas surprenant que demain ils ne nous apportassent plus rien. Or nous ne sommes pas en position de prendre ces vivres de vive force, et nous aurons à en passer par où ils voudront. J'ai pensé à un moyen pour nous tirer d'embarras, si vous le trouvez bon : ce serait que quelqu'un s'aventurât sur le canot que vous avez acheté, pour se rendre à l'île Espagnole et s'y procurer un navire , avec lequel nous puissions sortir de la situation périlleuse dans laquelle nous nous trouvons. Dites-moi votre opinion.

— Monseigneur, répondit Diego, je vois parfaitement le danger qui nous menace, et il est plus grand qu'on ne saurait l'imaginer. Je considère le projet de passer de cette île dans l'île Espagnole avec un bâtiment aussi petit que ce canot, non seulement comme fort difficile , mais encore comme impossible , parce que je ne connais personne qui ose se hasarder à courir le risque si patent de traverser un golfe de quarante lieues entre des îles où la mer est si impétueuse. »

Colomb se tut. Il n'avait rien à répliquer au vaillant capitaine , et pourtant son regard parlait à sa place. Diego le comprit :

« Monseigneur, reprit-il après un long silence, j'ai hasardé plusieurs fois ma vie pour sauver la vôtre et celle de toutes les personnes qui sont avec vous, et Dieu m'a miraculeusement sauvé. Mais, malgré ma conduite, il n'a pas manqué de médisants qui aient dit que vous me contiez toujours toutes les choses où il y a de l'honneur à acquérir, lorsque parmi elles il y en avait d'autres qui les exécuteraient aussi bien que moi. Pour ce motif, il me paraît convenable que Votre Seigneurie les fasse appeler tous, leur propose cette entreprise, pour voir si parmi eux il s'en trouve quelqu'un qui veuille s'en charger, ce dont je doute; et, si tous refusent, je hasarderai ma vie pour votre service, ainsi que je l'ai déjà fait plusieurs fois. »

Dès le lendemain, sur ce sage avis, l'amiral réunit tous les officiers en conseil, et leur proposa d'envoyer un canot à Saint- Domingue. Tous se récrièrent, disant que ce serait aller à une mort certaine. C'est ce qu'attendait le brave Mendez.

4 Puisqu'il en est ainsi. Monseigneur, dit-il, je n'ai qu'une vie, et je veux la hasarder pour le service de Votre Seigneurie et pour le bien de tous ceux qui sont ici, parce que j'espère en Dieu Notre-Seigneur, qui, en voyant l'intention qui me dirige, me sauvera comme il l'a déjà fait tant de fois. »

Transporté de joie , et dans son admiration pour cet héroïsme si simple et si droit, Christophe Colomb se leva de son siège, courut au brave capitaine, et, le pressant tendrement sur son cœur devant tout le conseil, il s'écria :

« Je savais bien qu'il n'y aurait que vous ici qui oseriez vous charger d'une telle entreprise ! »

Puis, comme s'il avait eu révélation de la récompense que le Ciel invoqué accorderait à cette bravoure :

« J'ai la ferme confiance, dit-il d'une voix inspirée, que Dieu Notre-Seigneur vous fera surmonter les dangers qui vous menacent, comme il l'a fait dans d'autres occasions. »

Diego Mendez partit et courut une série de dangers qui constituent à eux seuls un drame. Nous l'écririons volontiers, s'il ne fallait se hâter. Le héros , digne élève du grand génie au

service duquel il avait consacré sa vie, l'a résumé en cette ligne, d'une concision cornélienne :

« Dieu me délivra miraculeusement. »

Une fois entre autres, les Indiens, qui s'étaient emparés de lui, jouaient sa vie à la balle. Il leur échappa, retrouva sa route, et rejoignit son canot.

Quand il revint rendre compte à Colomb de sa première tournée d'exploration, il continue, avec une simplicité antique, son récit :

« Je lui racontai, dit-il, de quelle manière Dieu m'avait délivré des mains de ces sauvages. Sa Seigneurie eut une grande joie de mon retour. Elle me demanda si je reprendrais mon voyage. »

Tant d'héroïsme toucha le cœur des plus timides , et bon nombre d'hésitants demandèrent à l'accompagner.

Mais, tandis que ces vaillants vont affronter un péril suprême, il est temps de nous transporter nous-mêmes à Saint-Domingue , et d'y voir ce que l'incurie et l'incapacité avaient fait de cette belle colonie. Le récit de ces choses incroyables a été fait par un contemporain. Nous lui laissons la parole.

Tandis que l'infatigable Colomb , tourmenté d'une goutte cruelle, abattu et presque mourant, conservait cette activité qui caractérise tous les hommes nés pour les grandes choses; tandis qu'il était le jouet des tempêtes, à quelque distance des côtes du Mexique, qu'il ne lui fut pas donné d'apercevoir, on dévastait l)ar les barbaries les plus exécrables la colonie qu'il avait fondée.

Ovando ne se vit pas plus tôt en possession du pouvoir suprême, que, pour contenir les indigènes, il n'imagina pas de meilleur moyen que de dépeupler une de leurs plus grandes provinces.

Ils joignirent la cruauté à la perfidie.

La princesse Anacoana avait succédé au gouvernement de Xaragua.

Très portée d'inclination pour les Castillans, elle s'était, on s'en souvient, d'abord appliquée à bien traiter ceux qu'elle y avait trouvés établis. Mais, comme elle n'avait été payée que d'ingratitude, ceux-ci se persuadaient que la haine aurait succédé à la sympathie dans le cœur de la princesse. Ils mandèrent à Ovando que la reine de Xaragua méditait quelque dessein hostile, et qu'il importait de la prévenir.

Ovando connaissait bien le caractère de ceux qui lui donnaient cet avis; cependant il prit ce prétexte pour se rendre dans les Etats d'Anacoana à la tête d'une petite armée , après avoir publié que le but de son voyage était de percevoir le tribut que la reine devait à la couronne de Gastille et aussi de voir une princesse qui s'était déclarée de tout temps l'amie de la nation espagnole.

La confiance de l'accueil d'Anacoana aurait dû dissiper tous les soupçons. La reine n'oublia rien, en effet, pour faire aux Espagnols une réception honorable. Elle assembla tous ses vassaux pour grossir sa cour et donner aussi une plus haute idée de sa puissance. On y comptait jusqu'à trois cents caciques.

A l'approche du gouverneur, Anacoana se mit en marche pour aller au-devant de lui , escortée de tous ces grands chefs et d'un peuple innombrable, tous dansant à la mode du pays et faisant retentir l'air de leurs chants.

La rencontre se fît assez proche de la ville de Xaragua , et l'on se donna mutuellement des marques de confiance et d'amitié. Après les premiers compliments, Ovando fut conduit parmi des acclamations continuelles au palais de la reine, où il trouva, dans une salle très spacieuse , un festin qui l'attendait. Tous ses gens furent traités avec profusion, et le repas suivi de danses et de jeux.

Cette fête dura plusieurs jours, avec autant de variété que de magnificence; et les Castdlans, dit la chronique, admiraient le bon goût qui régnait dans une cour barbare.

A son tour, Ovando proposa à la reine de Xaragua une fête à la manière d'Espagne, pour le dimanche suivant, et il lui

donna à entendre que, pour y paraître avec plus de grandeur, elle devrait y être entourée de tous ses grands caciques. Cet avertissement semblait plus fait pour ilatter l'ambition d'Anacoana que pour lui inspirer de la défiance. Elle retint donc ses trois cents vassaux, et leur donna le même jour un grand repas, à la vue d'un peuple infini, que la curiosité du spectacle n'avait pas manqué de rassembler.

Toute sa cour se trouvait donc réunie dans une salle spacieuse, dont le toit était soutenu d'un grand nombre de piliers et bordait la place qui devait servir de théâtre à la fête.

Après s'être un peu fait attendre, les Espagnols parurent enfin en ordre de bataille. L'infanterie, qui marchait la première, occupa d'abord, mais sans affectation, toutes les avenues de la place. La cavalerie vint ensuite, avec le gouverneur général à sa tête, et s'avança jusqu'à la salle du festin, qu'elle investit. Tous les cavaliers castillans mirent alors le sabre au clair.

A cette vue, la reine frémit et tous ses convives; mais, sans leur laisser le temps de se reconnaître, Ovando porta la main à sa croix d'Alcantara , signal dont il était convenu avec ses troupes. Aussitôt l'infanterie fit main basse sur le peuple qui remplissait la place, tandis que les cavaliers, mettant pied à terre, entraient brusquement dans la salle.

Les caciques furent attachés aux colonnes, et, sans autre forme de justice, on mit le feu à la salle. Tous ces infortunés furent brûlés vifs.

La malheureuse reine, destinée à des traitements plus honteux, fut chargée de chaînes et conduite au gouverneur, qui la fit conduire en cet état à la forteresse de Saint-Domingue, où l'on instruisit son procès dans les formes d'Espagne. Les juges la déclarèrent convaincue d'avoir conspiré contre les Espagnols , et la condamnèrent au plus ignominieux des supplices , celui de la potence.

On fit périr, dans la fatale journée de Xaragua , un nombre infini d'Indiens, sans distinction d'âge ni de sexe. Quelques cavaliers ayant, par pitié, sauvé quelques enfants qu'ils emmenaient en croupe et réservaient pour l'esclavage, d'autres, plus cruels, venaient par derrière percer ces malheureux enfants,

Un nombre infini d'Indiens périrent dans la fatale journée de Xaragua.

OU bien leur coupaient les jambes et les abandonnaient dans cet état.

De ceux qui échappèrent à la fureur des soldats, quelques-uns se jetèrent dans des canots que le hasard leur fit trouver sur le bord de la mer, et passèrent dans une île nommée Guanabo, à huit lieues de Saint-Domingue; mais ils y furent poursuivis, et, s'ils obtinrent grâce de la vie, ce fut pour tomber dans une servitude plus dure que la mort.

Un parent de la reine, nommé Guarocuya, se cantonna dans les montagnes de Barruco , les plus hautes et les plus inaccessibles de l'île, qui s'étendent, par l'intérieur des terres, depuis Xaragua jusqu'à la côte du sud , et dont les habitants étaient encore sauvages. Plusieurs pénétrèrent dans celles qui forment le milieu de l'île. Ovando fit marcher des troupes sur ces deux points. Les Indiens s'y défendirent pendant quelque temps; mais Guarocuya et les autres caciques ayant été pris et condamnés à la mort, tout le reste fut si bien dispersé, que six mois après on ne connaissait plus un seul indigène qui ne fût soumis au joug des vainqueurs.

C'est au milieu de ces horreurs que Diego Mendez était enfin parvenu, après avoir vingt fois failli périr, à rejoindre Ovando, le conjurant d'envoyer des secours à l'amiral en détresse.

Son lieutenant voulait rapporter à Colomb l'heureuse nouvelle de leur arrivée sains et saufs. Mais aucun rameur ne consentit à recommencer une aussi périlleuse traversée , et force fut d'attendre le résultat de la mission de Mendez.

Rien n'est triste comme l'attente, mauvaise conseillère des impatients. L'amiral allait en faire une fois de plus la douloureuse expérience.

Un an s'était écoulé à interroger l'horizon et à attendre.

Enfin, le 2 janvier 1504, François de Porras, arrogant, la tête haute, évidemment sûr de l'impunité, ouvrit la cabine où gisait sur son lit de douleur l'héroïque vice-roi, et, sans en attendre l'autorisation, y pénétra de force.

Cet intrus était l'aîné de deux frères sévillans, que les bureaux avaient imposés à l'amiral, l'un comme capitaine d'une des (juatre caravelles, l'autre comme notaire de l'escadre. « Aucun d'eux, disait Colomb, n'avait les talents nécessaires pour ces emplois. Mais je fermai les yeux pour l'amour de celui qui me les avait donnés. Dans les Indes, ils se montrèrent de plus en plus vains de leur position. Je leur pardonnai une foule de manquements que je n'aurais point passés à un parent, et qui méritaient une autre punition que des réprimandes. »

« Il paraît, amiral, dit l'insolent, que Votre Seigneurie ne com])te pas retourner sitôt en Castille , et qu'elle a résolu de nous faire périr ici. »

Colomb, d'abord surpris, suivant sa pittoresque expression, « autant que si les rayons du soleil avaient produit des ténèbres, » répondit doucement que le capitaine, ayant assisté à tous les conseils, savait parfaitement à quoi s'en tenir sur l'impossibilité où l'on se trouvait, en attendant le retour de Diego Mendez, de remettre à la voile.

Sur quoi François de Porras lui déclara que, s'il ne voulait pas partir avec eux sur l'heure, on le laisserait seul à la garde de Dieu, et, paraissant sur le seuil de la cabine, il cria aux conjurés accourus :

« Je m'en vais en Castille, qui m'aime me suive !

— Moi ! moi ! ce sera moi ! » criaient de tous côtés les compatriotes des deux chefs de la révolte.

Puis, pénétrant de force dans les magasins d'armes et de provisions, ils ne cessaient de crier :

« Castille! Castille! »

Menaçant les rares fidèles , ils poussaient des hurlements féroces :

« Qu'ils meurent! qu'ils meurent! »

Les fidèles, éperdus, demandaient à Colomb :

« Amiral, seigneur amiral, que ferons-nous? »

L'adelantado prit une hallebarde et vint au secours de son frère.

Intimidés, les rebelles s'emparèrent des canots, et, au nombre de quarante-huit, ils partirent sous la conduite de Porras.

Trois fois ils tentèrent de franchir le passage, trois fois la mer les repoussa.

Renonçant alors à leur premier dessein de se rendre à Saint- Domingue, ils abandonnèrent les canots et se mirent à parcourir les terres en vrais bandits, allant d'une habitation à l'autre, dépouillant et violentant les indigènes , qu'ils excitaient à s'en venger sur l'amiral , comme s'ils les eussent ainsi traités et pillés sur ses ordres.

Les misérables savaient bien que Colomb était réduit à vivre par le secours des Indiens. Excités par les rebelles , rendus furieux par leurs déprédations, ceux-ci cessèrent tout à coup d'alimenter les caravelles.

C'est alors qu'eut lieu le fameux épisode de l'éclipsé, dénaturé par les historiens, et auquel il faut restituer sa vraie physionomie, comme l'a fait M. Roselly de Lorgnes dans un récit que nous lui emprunterons, parce qu'il en finit une bonne fois pour toutes avec une légende malheureusement encore fort accréditée par les manuels d'histoire.

Lorsque, par l'intermédiaire de Diego Mendez, Christophe Colomb fit avec les caciques des environs de Santa- Gloria un traité pour l'approvisionnement des caravelles, il leur dit tout d'abord que Dieu son maître l'avait fait arriver en ce lieu, et qu'il y séjournerait jusqu'à ce qu'il lui plût de l'en retirer. Il se présenta donc à eux, suivant son vrai caractère, comme l'hôte de la Providence, et consigna les équipages à bord, uniquement pour préserver de leurs convoitises les riverains hospitaUers.

Mais au moment où les indigènes, violant leurs promesses.

voulurent aiïamer les naufragés, Colomb, dépourvu de foute ressource humaine, invoqua le Seigneur, et, comme à l'ordinaire, ce ne fut pas en vain.

Au lieu de l'aider par un miracle matériel , comme il l'eiit fait pour un patriarche, un prophète de l'ancienne loi, et de lui envoyer de la manne ou des cailles, le Très-Haut l'assista d'une idée. Il secourut son serviteur par une notion tirée de l'architecture céleste. Il lui inspira un moyen qui n'avait jamais été employé depuis le commencement de l'histoire certaine, et auquel jamais de lui-même l'amiral n'aurait songé.

Dieu lui rappela que dans trois jours aurait lieu une éclipse de lune.

Ainsi la lune, ce signe par lequel Diego Mendez avait été préservé d'une horrible mort par la soif, devait sauver de la famine Christophe Colomb.

Dans ses perplexités, chaque fois que, se mettant en prières, le messager de la croix suppliait le Seigneur de le secourir, l'idée de l'éclipsé revenait à son esprit. Colomb reconnut par là qu'il devait tirer son salut de cette éclipse. Dieu lui indiqua simplement le sujet, son génie lui fournit le mode de fécondation.

' Allusion à un incident de la tiMver.sée de Mondez entre la Jamaïque cl Saint- Domingue. Les rameurs, brûlés de soif, tombaient sous leurs bancs, et on désespérait d'arriver à la petite île de Navasa, que chacun craignait d'avoir laissée loin de leur route. L'un des rameurs succomba, et les malheureux survivants cherchaient à tromper leur soif, en humectant leurs lèvres avec de l'eau de nier. Tous désespéraient, sauf Diego Mendez. La lune venait de se lever au nord, et l'envoyé de Colomb, qui sans cesse portait les yeux autour de lui, remarqua qu'une ligne courbe et brisée cachait la partie inférieure du disque. II conjectura qu'une masse opaque s'interposait au loin entre l'astre et les canots. Alors, remerciant le Seigneur de l'avoir secouru par ce signe céleste, il réveilla le zèle de ses canotiers, qui se mirent tous aux rames, et le lendemain au jioint du jour ils atteignirent Navasa. ("était une île basse, aride et n'ayant qu'une demi-lieue de circuit. Elle était formée de locs nus, n'avait ni source, ni arbres, ni plantes. Par bonheur, dans le creux des rochers se trouvait encore de l'eau des dernières pluies. Diego Mendez rendit de vives actions de grâces à Dieu de cette miséricorde. En voyant le peu d'étendue et d'élévation de Navasa, il comprit que, si son œil ne se fût pas fixé sur la lune en ce moment précis, ils auraient passé hors de leur route sans la distinguer, et se seraient infailliblement perdus dans l'immensité des flots. Ils se délectèrent avec cette eau du ciel. (Cf. Roselly nrc Lorgues, op. cit.. t. II, p. 282 et suiv.)

L'amiral envoya un interprète d'Haïti chez les caciques, les inviter à un grand spectacle que donneraient les étrangers le surlendemain.

Gomme il le prévoyait, ils accoururent en foule.

Alors il leur reprocha leur manque de bonne foi et leur dureté. Il leur rappela qu'il se trouvait leur hôte par la volonté de Dieu son maître. Il ajouta que Dieu son Seigneur savait leur projet de faire périr de faim les étrangers, malgré les accords arrêtés entre eux pour l'approvisionnement des caravelles ; qu'assurément Celui qui récompense les bons et punit les coupables était irrité de leur manque de bonne foi et d'humanité. Et, pour leur prouver la supériorité des serviteurs de son Dieu, il leur annonça que le soir même , au lever de la lune , ils verraient bientôt l'astre rougir malgré la sérénité du ciel, puis s'obscurcir et leur refuser la lumière.

Là-dessus quelques-uns eurent peur, mais « les autres s'en allèrent en riant de moquerie ».

Lorsque la nuit arriva, la couleur sanglante de la lune ébranla les plus fermes. Dès qu'ils virent sa teinte s'obscurcir, ils poussèrent des hurlements de terreur et accoururent chargés de provisions aux caravelles, promettant d'apporter désormais des vivres régulièrement. Sur leurs instances, l'amiral leur dit qu'il allait parler à son Dieu; et, en effet, il se retira dans sa cabine. Pour qui comprend le caractère de Colomb , il est hors de doute qu'il pria Dieu en leur faveur, lui demandant d'ouvrir leur cœur aux lumières évangéliques, de leur inspirer des sentiments doux et humains , et de leur épargner les maux qui avaient affligé les indigènes de Saint-Domingue.

Durant ce temps, l'éclipsé devenait plus complète, ainsi que la terreur des Indiens rassemblés sur le rivage, comme le prouvaient leurs hurlements. Ils suppliaient les Espagnols d'avoir pitié d'eux.

L'éclipsé parvenait à sa décroissance quand l'amiral, ayant achevé sa prière, sortit de sa cabine et dit aux caciques qu'il avait parlé d'eux à son maître; que Dieu entendait leur promesse de bien traiter les chrétiens, de leur apporter des provisions. Il leur annonça que ce phénomène, objet d'épouvante chez la plu-

part des peuples idolâtres , n'était point un présage menaçant pour les serviteurs du Christ, et que bientôt la lune n'allait plus être d'un brun rougeâtre, mais reparaître pure et blanche comme à l'ordinaire. .

Les indigènes conjurent Colomb d'avoir pitié d'eux.

Le messager de la croix prit occasion de cette circonstance pour montrer aux indigènes le signe du salut , et leur inspirer cette crainte salutaire du Seigneur qui est le commencement de la sagesse.

En effet, les caciques remercièrent l'amiral et s'en allèrent

« louant le Dieu des chrétiens » , dont ils ne parlaient plus qu'avec un grand respect. Depuis lors ils envoyèrent exactement des provisions, qui étaient scrupuleusement payées en objets d'échange.

Ses équipages le croyaient peut-être insensible , et nul , à coup sûr, ne se doutait des pensées qu'il roulait dans son esprit, tandis que, échoué dans cette anse inconnue, il attendait depuis un an bientôt sa délivrance.

Or, pendant qu'il gardait pour lui seul les angoisses de son âme, celte grande âme, sans rien perdre de sa conformité au vouloir divin, cherchait à pénétrer le secret providentiel de cet apparent abandon.

Un témoin discret, confident de ses pensées, nous révèle ce mystère. Sur le manuscrit original du livre commencé à Palos, le Job moderne a écrit ces deux vers, écho lointain du célèbre Heimihi, quia incolatus meus prolong atus est? « Hélas! pourquoi donc mon exil s'est-il ainsi prolongé? »

Le paléographe curieux qui parcourt à la bibliothèque colombine de Séville le manuscrit du Libro de las Profecias , s'arrête involontairement ému au feuillet lxxvh, et, quand il songe que les deux vers qui l'arrêtent ont été écrits par le héros éprouvé dans une anse de la Jamaïque , où il passait l'une des dernières années de sa vie dans une inaction forcée, lui qui rêvait de si grandes choses, il répète avec le grand homme :

Quai sea la causa de tanto destierro

Por mill prolongado y mas de quinientos ?

« Quelle peut donc être la cause d'un si long bannissement? » Ses compagnons d'infortune se le demandaient aussi; et.

comme ils n'avaient pas son héroïque confiance en Dieu, quelquesuns, reprenant le dessein des Porras, résolurent de le massacrer et d'emporter tout ce qu'ils pourraient après ce parricide.

« Or, raconte avec une touchante simplicité son lils Fernando, Notre- Seigneur, voyant le péril imminent de l'amiral, à la suite de cette seconde sédition, il lui plut d'y remédier par la venue d'une petite caravelle. »

Pour comprendre l'arrivée de ce secours providentiel, il nous faut revenir en arrière.

A Saint-Domingue, on venait d'apprendre avec stupeur les réponses dilatoires opposées par le gouverneur Ovando à toutes les instances que lui faisait Diego Mendez, pour obtenir l'envoi d'une petite flotte au secours de l'amiral.

Ovando, dit le père Charlevoix, soupçonnait quelque arrièrepensée dans ce naufrage, et pensait que cet accident avait été préparé par l'amiral pour lui fournir un prétexte plausible de venir au siège du gouvernement.

Il retint tant qu'il put auprès de lui, à Xaragua, le fidèle serviteur de Colomb et ne lui permit de rentrer à Saint-Domingue qu'après l'horrible pendaison de la noble et hospitalière Anacoana, la poétique et gracieuse reine d'Haïti.

Les envieux n'avaient pu déraciner dans les cœurs l'estime et la vénération que son génie , ses vertus et sa bonté avaient conciliés à Christophe Colomb. Le récit de son infortune présente émouvait les plus rebelles, d'autant que les religieux franciscains ne craignaient point de reprendre du haut de la chaire cette révoltante ingratitude; ils tonnaient avec une sainte hardiesse contre cet abominable abandon où l'on laissait leur pieux et noble ami.

L'opinion publique finit par émouvoir et peut-être effrayer Ovando. Il annonça l'envoi d'un brigantin à Colomb. Mais, au lieu de permettre à Mendez de rejoindre son glorieux maître, il fit de l'envoi de ce prétendu secours un moyen d'espionnage.

Il confia le commandement du petit navire à un officier de terre, et quel officier! l'ennemi le plus ardent de l'amiral à Saint- Domingue. Du reste, les provisions et rafraîchissements envoyés à Colomb témoignaient du secret espoir de se leurrer du grand

homme : une moitié de porc salé et un baril de vin, pour les cent trente hommes qu'il savait être auprès de l'amiral.

Et cependant, quand le brigantin apparut à l'horizon de la petite baie, la joie fut grande parmi les naufragés. Tous regardaient, cherchant à s'expliquer les manœuvres singulières du petit navire.

Au lieu de jeter l'ancre tout près, il mouillait à distance et envoyait une chaloupe, qui ne tarda pas à accoster la caravelle ariiirale. Ceux qui la montaient demandèrent une amarre , à laquelle ils attachèrent le baril de vin et la moitié du porc salé, que l'on hissa à bord. Puis l'ofticier prit au bout d'une gaffe un pli pour l'amiral, et le présenta ainsi. On prit le message, et la chaloupe s'éloigna à toute vitesse. A distance, l'officier éleva la voix. Le son de cette voix plongea dans la stupéfaction tous ceux qui l'entendirent : c'était le traître Diego de Escobar, ce commandant du fort de la Madeleine qui , pendant que l'amiral découvrit le nouveau continent, s'était révolté contre le vice-roi des Indes et avait passé avec sa troupe à Roldan.

La présence de cet homme était une violation flagrante des ordres de la reine Isabelle, portant que tous les anciens rebelles devaient être renvoyés en Castille. La mission que lui. avait confiée Ovando constituait une double offense envers l'amiral.

Christophe Colomb cependant était sorti de sa cabine. Quand Escobar le vit sur le pont, il lui cria que le gouverneur général était bien fâché de ses malheurs, mais qu'il ne pouvait encore le tirer de la situation où il se trouvait, quoiqu'il fût dans l'intention d'y apporter la diligence possible: et qu'en attendant, il le priait d'agréer cette légère marque de son amitié.

En achevant ces mots, il se retira à distance, pour attendre que l'amiral eût écrit sa réponse, et il la prit ensuite avec les mêmes précautions.

Tous regardèrent comme une insulte ce nouveau procédé, et Christophe Colomb s'aperçut vite du mauvais effet produit sur ses gens.

Il les assembla , pour les assurer que les secours ne tarderaient maintenant plus à arriver; car il avait bien compris la secrète pensée d'Ovando, de s'assurer par un affidé non suspect

de la vérité des récits de Mendez. Or, quelle que fût la haine d'Escobar pour lui, il ne pouvait ne pas rassurer le gouverneur sur les véritables intentions de l'amiral et lui persuader qu'il ne s'agissait point là d'un prétexte pour reparaître à Saint- Domingue.

Les promesses de l'amiral calmèrent la majorité. Seuls quelques esprits soupçonneux s'obstinèrent à penser et murmurer que le dessein d'Ovando devait être de laisser périr les Colomb et tous ceux qui leur témoignaient de l'attachement.

L'amiral voulut essayer des mêmes moyens de persuasion auprès des rebelles.

Il envoya aux Porras un messager sûr, chargé de leur communiquer la bonne nouvelle qu'il venait de recevoir, et leur fit même porter un quartier du porc qu'il avait reçu d'Ovando, avec une petite provision de vin prise dans son pauvre baril.

Mais cette avance fut mal reçue. François de Porras déclara que de sa vie il ne se fierait aux Colomb , et que, jusqu'à l'arrivée du secours promis, il continuerait de vivre dans l'indépendance, c'est-à-dire dans la révolte et la rapine. Il ajouta que, si l'on envoyait deux vaisseaux, il en prendrait un pour lui et pour sa troupe, et que, s'il n'en arrivait qu'un, il se contenterait de la moitié , et qu'au reste , ses gens ayant été forcés de jeter à la mer toutes leurs hardes et leurs marchandises, il convenait que l'amiral partageât avec eux ce qui leur en restait.

Les envoyés de Christophe Colomb représentèrent qu'ils ne pouvaient transmettre des propositions de cette nature à leur chef commun.

Alors la fureur des rebelles atteignit son paroxysme. Ils en vinrent même à protester que ce qu'on ne voulait pas leur accorder de bonne grâce, ils l'enlèveraient de force.

Puis Porras, se tournant vers eux, leur dit que l'amiral était un homme cruel, dont ils avaient tout à craindre pour leur vie; qu'il joignait le sortilège à la cruauté ; que cette barque , qui n'avait paru qu'un instant, était l'effet de quelque prestige; qu'il excellait dans ces inventions, et que, si la barque eût été réelle, il n'aurait pas manqué, dans l'extrémité à laquelle il était réduit, de s'y embarquer avec son fils et son frère; que le plus sûr était

(le le visiter l'épée à la main, de se saisir de sa personne, et d'enlever tout ce qu'il avait sur ses vaisseaux.

Il faut convenir, observe naïvement le chroniqueur à ce trait, que, s'il n'est pas très extraordinaire qu'on prît Colomb pour un sorcier (tant il avait accompli de prodiges depuis dix ans), il n'était guère conséquent d'attaquer un homme que l'on croyait doué d'un pouvoir surnaturel; mais cette contradiction se retrouve à tout moment dans l'histoire de l'esprit humain.

François de Porras s'avança bientôt jusqu'en vue des caravelles; et, s'étant arrêté dans un village où, quelques années après, devait naître, sous le nom de Séville, un petit bourg castillan , il parut se disposer à forcer les Colomb dans leur retraite.

L'amiral, à ce moment, était encore retenu immobile par des douleurs de goutte. Il frémit d'indignation, en apprenant que les rebelles étaient prêts à l'attaquer. Cependant, la prudence et la compassion l'emportant comme toujours dans son grand cœur, il chargea don Barthélémy, qu'il envoya à leur rencontre avec cinquante hommes, de les exhorter encore à la soumission et d'offrir un pardon général à ceux qui voudraient l'accepter.

Les mutins ne lui donnèrent pas le temps de leur faire cette proposition. A peine eurent-ils aperçu sa troupe, cfu'ils s'avancèrent les armes à la main en criant : « Tue! tue! »

L'adelantado alors excita les siens à ne pas forfaire à l'honneur, et il ne leur commanda rien dont il ne leur eût auparavant donné l'exemple.

Au premier engagement, six des conjurés tombèrent. Alors l'aîné des Porras, furieux de voir tomber les plus forts de sa troupe , auxquels il avait donné précisément mission de tuer le frère de l'amiral, s'élança sur lui et fendit son boucher d'un coup terrible qui blessa même l'adelantado à la main. Mais don Barthélémy , qui était d'une vigueur extraordinaire , le saisit par le milieu du corps et le fit son prisonnier. Pressant ensuite ceux qui continuaient de résister, il en tua plusieurs, et le reste se sauva par la fuite.

Ainsi l'amiral fut redevable de son salut à la valeur de son frère, car les rebelles avaient juré de ne pas ménager sa vie, si la victoire s'était déclarée pour eux.

Elle ne coûta qu'un seul homme à l'adelantado; mais quelquesuns furent dangereusement blessés , entre autres le pilote Ledesma, dont l'héroïsme fournit un épisode qui nous a été conservé par les historiographes de l'expédition.

Ledesma était fort connu pour son courage et sa force. Il fut si maltraité d'un coup de sabre à la tête, que sa cervelle était à découvert. Un autre coup faillit lui abattre le bras, et d'un troisième il eut la jambe fendue jusqu'à l'os, depuis le jarret jusqu'à la cheville du pied. Comme on l'avait cru mort, et qu'il était demeuré sur le champ de bataille, les Indiens du village voisin, surpris de voir étendus par terre et sans mouvement des hommes qu'ils avaient crus immortels, s'approchèrent de lui et voulurent toucher ses blessures pour observer quelles plaies faisaient les épées. Ce mouvement l'ayant rappelé à lui : « Si je me lève! » cria-t-il d'une voix terrible, et de ce seul mot il porta tant d'épouvante dans l'esprit des Indiens, qu'ils se mirent à fuir sans oser tourner les yeux.

Le lendemain du combat, tous les rebelles qui s'étaient échappés par la fuite prirent le parti de venir se jeter aux pieds de l'amiral et de s'engager par de nouveaux serments.

Il les reçut avec bonté, à la seule condition que Porras, leur chef, demeurerait prisonnier, et qu'ils recevraient eux-mêmes, jusqu'au départ pour Saint-Domingue, un capitaine de sa main, sous la conduite duquel ils auraient la liberté de s'établir au lieu qu'ils choisiraient, pour y subsister du commerce de quelques marchandises qu'il leur ferait délivrer.

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