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RETOUR EN ESPAGNE

Colomb amené à Saint-Domingue. — Il ne se laisse point prendre aux hypocrites démonstrations d'Ovando. — Tout est ruiné ! — Le dernier adieu au nouveau monde. — La reine Isabelle, mourante, reçoit Diego Mendez. — La maladie et la mort de cette grande princesse. — Deuil. — Lettres sans réponse. — Le roi Ferdinand se leurre du vieil amiral. — Admirables sentiments de l'amiral devant celte ingratitude. — Ses plaintes confiées à l'archevêque de Séville. — A la mémoire d'Isabelle. — Ce que nous devons au roi. — Une page vibrante de M. Roselly de Lorgues. — D'où venait à Colomb sa force d'âme devant l'ingratitude des hommes. — Le plus grand sujet de tristesse. — Comment Christophe Colomb se venge des injures. — Ses efforts en faveur de ceux qui se sont révoltés contre lui. — Son testament.

Diego Mendez avait enfin eu raison des atermoiements d'Ovando.

Il nolisa lui-même une caravelle.

« Je la chargeai, dit-il, de vivres, en pain, vin, viande de cochons et de moutons, et de fruits. »

Ovando craignit d'être gagné de vitesse et aussi dénoncé à la cour de Gastille , où le dévoué serviteur de Colomb s'en allait porter la relation écrite au moment de l'abandon universel par l'amiral, ignorant comment il pourrait jamais la faire parvenir à sa royale destination. Il fît armer une autre caravelle, et Diego de Salcédo, un savonnier ami du vice -roi, partit à sa recherche.

Enfin, le 28 juin 1504, les malheureux naufragés furent ravi-

taillés, secourus et ramenés à Saint-Domingue, après plus d'un an d'attente et de délaissement.

Une réception princière y attendait Christophe Colomb. Elle le laissa indifférent. Il avait tant souffert et connaissait si bien maintenant les hommes! Du reste, Ovando se chargea de l'édifier sur la sincérité de ces ovations. Le fourbe prétendit connaître de la rébellion de Porras, et voulut que le prisonnier lui fût remis pour être jugé dans les formes :

« Ce que j'en fais, dit-il hypocritement à l'amiral, n'est que dans l'intérêt de la bonne justice et pour le maintien des droits du gouvernement, contre lesquels ceux de l'amirauté ne sauraient prévaloir. »

Mais, quand il eut François de Porras en ses mains, il le fit mettre en liberté sans enquête ni procès -verbal. Il parla même de faire arrêter et mettre en jugement ceux qui avaient pris les armes pour défendre Colomb.

« Il me paraît, se borne à dire le noble amiral, que l'autorité d'un amiral serait illusoire, s'il ne pouvait punir une révolte à son propre bord. »

Et, comme Ovando persistait, il haussa les épaules et sourit de pitié.

Au règlement de ses droits sur les revenus de la colonie, le grand homme se heurta à tant d'avanies, que son âme, remplie d'amertume et de dégoût, soupirait après le départ. Dieu achevait de purifier son fidèle serviteur, en le détachant de la vanité des choses humaines.

Qui l'eût pu retenir?

« Des cinq royaumes , des grands vassaux , des caciques si nombreux, rien ne restait. Elle avait disparu aussi, cette Anacoana , la fleur d'or, la souveraine enchanteresse d'Haïti , au renom séduisant, cette muse visible des plus poétiques régions, qui était à la fois l'Égérie, la Clio et la Thalie des Antilles. La torture, l'ignominie, la mort, avaient triplement payé la générosité de sa confiance et de son hospitalité royale. Avec elle s'effacèrent les chants , les jeux scéniques , les danses innocentes et la douce rêverie. La désolation et la lerreur régnaient seules sur les restes épars des tribus décimées.

« Aux massacres de Xaragua avait succédé le tranquille homicide, quotidiennement commis par l'excès des travaux dans les mines. Des spéculateurs barbares n'accordaient aucun repos à ces malheureux. Leur cupidité les contraignait à des travaux sans relâche , tandis que leur avarice refusait de leur accorder une nourriture suffisante. Ces infortunés, séparés de leurs femmes, de leurs enfants, devaient, sous peine de mort, suivre leurs maîtres dans les excursions lointaines où les entraînait la recherche de l'or. Chaque mine devenait un tombeau.

« Des populations émigraient en masse , poursuivies comme des bêtes fauves par des chiens et des cavaliers. D'autres, dégoûtées de l'existence, s'en délivraient en commun par le suicide. Les maladies achevaient la destruction qu'avait commencée la barbarie.

« Hélas ! ce n'était point ce que Christophe Colomb avait espéré quand il découvrit ces contrées. Il aimait ces naïfs et bizarres enfants des forêts; il avait reçu le don de les deviner, de les subjuguer par son ascendant personnel. Ils versèrent des larmes la première fois qu'il s'éloigna d'eux , à la Navidad. A la Jamaïque , ils pleurèrent aussi son départ. Mais il ne pouvait maintenant plus rien en leur faveur. »

Il partit le 12 septembre 1504, pour ne plus revenir.

Une grande déception, le brisement de sa dernière espérance, l'attendait au débarquement, à San-Lucas de Barramedo, le 7 novembre , après une traversée des plus pénibles , devant laquelle l'Océan semblait se venger de son vainqueur.

Isabelle, son dernier espoir en faveur des pauvres Indiens, la noble femme qui l'avait constamment protégé contre la haine jalouse de son royal époux, la grande reine de Castille, Isabelle se mourait.

La noble princesse, apprenant l'arrivée de Diego Menciez, porteur de la lettre que l'héroïque serviteur de Colomb avait apportée de la Jamaïque à Saint-Domingue sous l'aile visible de la Providence, et de Saint-Domingue à Médina-del-Campo, où la reine se mourait, voulut à tout prix recevoir le lidèle messager, et apprendre de sa bouche tous les détails de cette pénible navigation, la découverte des mines d'or de Véragua, la recherche opiniâtre du détroit, l'état lamentable de la colonie, les massacres de Xaragua , l'esclavage horrible des Indiens auquel le travail des mines servait de prétexte. Elle connut enfin la mort tragique de la poétique et hospitalière Anacoana, que son fidèle vice -roi lui avait appris à aimer. Son cœur alors fut submergé d'amertume. Elle fit entendre, dans une sainte colère, de terribles menaces contre Ovando.

Dans son exquise délicatesse , la reine catholique eut alors une inspiration , qu'elle se hâta d'accomplir, de peur que la mort ne l'en empêchât. Pour récompenser le valeureux Diego Mendez, elle voulut l'élever à la noblesse , et lui donner, avec les lettres patentes qui la lui conféraient, des armoiries qui perpétueraient l'image de son héroïsme.

Bientôt la cour entière s'inquiéta de l'altération des traits de la souveraine bien-aimée et si digne de l'être. Sa maladie dura cent jours sans interruption. La sollicitude des peuples pour leur reine fut extrême. On priait, on s'imposait des jeûnes, on faisait des neuvaines, on offrait le saint sacrifice, on répandait d'abondantes larmes; car la reine était l'honneur, la gloire, la protection, l'espoir de chaque famille castillane.

Touchée de cette initiative, la bonne princesse n'y mettait aucun obstacle; mais, quand elle eut reconnu la volonté de Dieu, elle ne voulut plus qu'on continuât ces supplications, demandant qu'on priât désormais seulement pour le salut de son âme.

Enfin la maladie prit le caractère hydropique , son mode ordinaire de terminaison fatale. La mort approchait à grands pas. Trois jours avant qu'elle vînt, la pieuse reine ajouta un codicille à son testament du 12 octobre précédent. Elle interdit qu'on l'embaumât, demanda qu'il ne fût point élevé de monument som])tueux sur sa tombe. Elle avait fait promettre au roi de châ-

tier Ovando et de réintégrer l'amiral; mais, par une prudence qui caractérise le rare coup d'œil de cette grande âme , elle ne parlait pas de ce dernier dans son testament.

Puis, ses forces déclinant, elle revêtit l'habit du tiers ordre de Saint-François, dont elle suivait la règle depuis plusieurs années, et reçut, avec toute l'ardeur de son angélique piété, les sacrements de l'Église.

L'agonie dura quelques heures encore, et, le mardi 20 novembre 1504, vers midi, cette exquise « essence de toutes les vertus » s'exhala vers son Dieu.

Un historien de Christophe Colomb ne saurait manquer d'incliner sur ce cercueil l'hommage le plus ardent d'une reconnaissante admiration.

Aux qualités de son sexe, Isabelle joignit la grandeur d'âme d'un héros, la politique profonde et adroite d'un ministre, les vues d'un législateur, les qualités brillantes d'un conquérant, la probité d'un bon citoyen, l'exactitude du plus intègre magistrat.

Ainsi parle l'histoire, et l'histoire a raison.

La reine se trouvait toujours au conseil. Son époux ne régnait point à sa place, elle régnait avec son époux; elle voulut toujours être nommée dans tous les actes publics. Rappelons que la conquête du royaume de Grenade sur les Maures et la découverte de l'Amérique furent dues à son courage et à ses soins.

Il fallait une telle princesse pour humilier les grands sans les révolter, pour conquérir Grenade sans attirer toute l'Afrique sur l'Espagne, pour détruire les vices et les scélérats de son royaume sans exposer la vie et la fortune des gens de bien.

« Ma droite défaillit de douleur, s'écrie un contemporain annonçant la mort de la reine à un de ses amis, je m'efforce pourtant de l'écrire. La reine a exhalé cette âme immense , signalée par l'excellence des actions. La face de la terre est privée de l'admirable ornement jusque-là sans exemple. »

32i CHRISTOPHE COLOMB

Or Colomb ignorait encore son malheur.

A Séville, Diego Mentiez lui avait rendu compte de son audience. Le fidèle gentilhomme, que l'illustre reine venait d'anoblir, répétait à l'amiral l'accent avec lequel, dans sa royale indignation, Isabelle lui avait dit, en parlant des traîtrises d'Ovando :

« Je lui ferai tenir une place qui n'aura jamais été occupée ! »

Il exhortait son maître à courir au lit de mort de sa noble protectrice , qui l'attendait.

Mais comment se rendre de Séville à Médina-del-Campo? Le froid était vif, et Colomb incapable de se tenir à cheval. On le transporterait, mais une simple chaise à porteurs ne pouvait convenir à l'engourdissement de ses membres endoloris. Il lui fallait une litière. Justement le chapitre métropolitain de Séville conservait celle où l'on avait naguère porté à sa sépulture le cardinal-archevêque. On la lui prêta. Mais voilà qu'au moment de partir les douleurs devinrent si aiguës, que force lui fut de déléguer à sa place son frère don Barthélémy et son fds don Fernand. Ils allaient se mettre en route, quand arriva à Séville la douloureuse nouvelle.

Le glas des clochers sévillans retentit dans le cœur du révélateur du globe plus tristement encore que dans nul autre. Qui donc avait mieux connu et mieux éprouvé la perte irréparable que faisaient les Espagnes?

Qui donc remplacera sa providence visible ? Sous le « coup affreux » qui le frappait, Colomb sentit une suprême angoisse.

Tout se mettait à l'unisson de son deuil , les hommes comme la nature. « Même les influences célestes parurent changées. Des intempéries successives, de véritables désordres atmosphériques signalèrent cette époque de deuil et de lamentations. De noirs nuages voilaient l'horizon ; le soleil ne se montrait plus ; des

pluies incessantes détrempaient les terres, détruisaient les routes, causaient des débordements. Toutes les plaines furent inondées et les semences pourries , ce qui amena une disette générale. Le cercueil de la reine, conduit à Grenade, conformément à sa volonté , faillit être emporté par les ilôts. Le chapelain du roi , chargé de diriger le convoi funèbre, dit que de mémoire d'homme jamais pareil déluge ne s'était vu. Il avait plus d'une fois couru risque de la vie dans ce lugubre trajet. Les lettres de l'amiral mentionnent le mauvais état de la mer, qui retient les navires dans le port de San-Lucar, et l'inondation éprouvée à Séville par le débordement du Guadalquivir. La misère, les dissensions, la famine , le relâchement de la justice , attestèrent bientôt que la reine n'était plus. L'Espagne fut sur le point de tomber dans la confusion et son territoire de se diviser. »

Nul ne pleura aussi sincèrement que Colomb cette perte irréparable, c'est que nul n'eut plus à s'en ressentir.

A partir de ce moment, le vice-roi des Indes, l'amiralde la mer océane, le révélateur du nouveau monde, semble ne plus compter auprès de ceux qui tiennent en mains le gouvernement de l'Espagne.

Seul le Vicaire de Jésus-Christ s'étonne du silenee de Colomb, et, quand on lui présente une liste de sièges et de candidats pour les évêchés à créer dans le nouveau monde , Jules II réclame l'avis du grand chrétien, qu'on a négligé de consulter avant de la soumettre au chef de l'Église. Or l'avis de Christophe Colomb différait de celui des bureaux de Séville, et ce fut l'avis du grand homme qui prévalut dans les conciles du pape , au vif déplaisir de ses ennemis castillans.

Cependant le noble délaissé essaya de réclamer justice.

On lui devait des sommes considérables, il y avait lieu de procéder à des règlements urgents. Il écrivit lettres sur lettres, sans que jamais le roi Ferdinand daignât y faire la moindre réponse. Le monarque astucieux se bornait à des protestations verbales auprès du fils de l'amiral, renvoyant toujours à plus tard les satisfactions demandées.

Enfin Christophe Colomb se décida à écrire une lettre brève , mais respectueusement ferme, où il demandait justice.

« Le gouvernement des Indes est mon bien et mon droit, et je supplie le roi d'en investir, en mon lieu et place, mon fils don Diego. »

Par malheur, dans sa loyauté, l'amiral crut apitoyer le cœur de Ferdinand en parlant de ses infirmités et de son inaction forcée.

« Il mourra bientôt, temporisons jusqu'à sa mort! >

Tel fut l'avis des courtisans, et tel l'odieux calcul du roi.

A bout de moyens, le vénéré malade essaya d'un voyage à la cour. Après une série de tentatives arrêtées par le mal aigu et cuisant, il finit par arriver auprès du roi Ferdinand.

L'audience fut aussi gracieuse que l'amiral avait pu la souhaiter. Mais on n'y conclut rien. A quelques jours de là il rappela les promesses royales.

« Mais, lui fut-il répondu, comment pourrait-on les oublier? »

Il se présenta de nouveau à l'audience du monarque, qui finit par lui conseiller de bien soigner ses rhumatismes, lui indiqua un bon médecin et le congédia avec un geste gracieux.

Il n'y avait plus à s'y tromper, Ferdinand cherchait à gagner du temps et le traitait en vieillard imbécile. Alors, de son style majestueux et vraiment royal , le noble paralytique écrivit au roi :

« Très puissant roi,

« Dieu Notre-Seigneur m'envoya miraculeusement ici pour servir Vos Altesses. Je dis miraculeusement , parce que j'étais allé présenter mon entreprise au Portugal, dont le roi s'entendait aux découvertes mieux que tout autre, et qu'il eut les yeux, l'ouïe et tous les sens fermés à ce point que, durant quatorze ans, il ne put comprendre ce que je lui exposais. Je dis aussi miraculeusement, parce que j'ai reçu des instances par lettre de trois princes, que la reine (Dieu l'ait avec lui) a vues et qui ont été lues par le docteur Villalon... »

Tout cela, Ferdinand le savait bien; mais il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. On fit d'aimables réponses, on nomma commissions sur commissions, on dressa enquêtes sur enquêtes, et jamais rien n'aboutissait.

Le noble délaissé s'en plaignait doucement à un ami, l'archevêque de Séville, celui-là même qui, simple prêtre, l'avait autre-

fois si noblement défendu devant la junte, à Salamanque, Diego de Deza :

« Il paraît que Son Ail esse ne juge pas à propos d'exécuter les promesses que j'ai reçues d'EUe et de la reine (qui est maintenant dans le sein de la gloire), sur leur parole et leur sceau. Lutter contre sa volonté , ce serait lutter contre le vent. J'ai fait tout ce que je devais faire. Je laisse le reste à Dieu, qui m'a toujours été propice dans tous mes besoins. »

Ainsi, dit le biographe, l'homme, qui en ce moment rendait l'Espagne le royaume le plus riche et le plus puissant de la chrétienté , n'avait pas une tuile pour abriter sa tête , couchait dans un lit de louage, et se trouvait réduit aux emprunts pour payer sa dépense à l'auberge. Or ce dénuement ne suffisait pas à la tacite animosité du roi. Non seulement il le privait de ses revenus, il voulait encore le dépouiller de ses titres et de ses honneurs.

Pour lui, sa pensée se reposait sur le souvenir de la reine défunte, de qui il écrivait à son tils aîné :

« Maintenant le principal est de recommander affectueusement à Dieu, et avec beaucoup de dévotion, l'âme de la reine, notre maîtresse. Sa vie fut toujours catholique et sainte, et portée à toutes les choses de son saint service; et par. ces motifs on doit croire qu'elle est dans sa gloire sainte , sans regrets sur ce monde âpre et pénible. »

Puis, surmontant héroïquement ses déceptions, il parle de la fidélité due au monarque qui l'accablait de son ingratitude :

« Ensuite, dit-il à son fils, l'important et la seule chose qui vaille toutes les autres, c'est de s'appliquer et de faire de continuels efforts pour le service du roi, notre seigneur, et de travailler à lui épargner des ennuis. Son Altesse est la tête de la chrétienté. Voyez le proverbe qui dit que, lorsque la tête est soufîrante, tous les membres le sont aussi; et c'est pour cela que tous les bons chrétiens doivent prier pour la prolongation de sa vie et la conservation de sa santé; et nous qui avons plus spécialement l'obligation de le servir, nous devons aider à cela avec plus d'étude et de zèle que tous les autres. »

Cependant l'astucieux monarque suivait d'un œil cruellement attentif le dépérissement des forces de celui dont il jalousait la gloire et aussi le délabrement croissant de ses ressources financières. Quand il le crut aux abois , il lui fit tout à coup offrir un titre de grandesse espagnole avec une pension, en échange des droits et privilèges à lui solennellement concédés par le traité de 1492.

Colomb repoussa avec une noble fierté cet indigne échange.

L'âme se révolte devant une si noire déloyauté, et nous ne savons si jamais , dans sa vie , Christophe Colomb fut plus grand qu'à cette heure où tout lui manqua. M. Roselly de Lorgnes l'a éloquemment fait ressortir, et nous ne savons si , dans toute l'œuvre du noble panégyriste de l'héroïque martyr, il est une page plus vibrante :

« Ce parti pris (du roi Ferdinand) de ne pas tenir ses engagements par cela seul qu'ils deviennent lourds ou gênants, et qu'on possède la force , révolte l'honnêteté publique. Pour se produire sous des plafonds dorés, la mauvaise foi n'est que plus dégradante. La préméditation de Ferdinand, sa spéculation sur la détresse et le dépérissement du révélateur de la création, sa spoliation du héros malade, offrent quelque chose de cruel et d'impie, comme l'entreprise contre l'orphelin ou la pauvre veuve sans protecteur. La justice ne connaît aucune prescription, l'histoire n'a point d'amnistie pour de telles iniquités.

« La déloyauté de Ferdinand devait indigner Colomb autant que son ingratitude ; car, malgré le silence de sa modestie , il portait en lui le sentiment de la grandeur de son œuvre, par conséquent de ses services si obstinément méconnus.

« Si, pendant un certain temps, Colomb avait réellement pu croire qu'il était parvenu aux Indes, ses dernières expéditions

venaient de rectiiier et de fixer ses idées sur l'importance dé ses découvertes. Rien n'était plus douteux pour lui, après son quatrième voyage,

« Cette intuilioïi puissante qui lui avait fait deviner l'existence d'un détroit entre les deux divisions du nouveau continent, et pressentir l'emplacement nécessaire aux grandes communications de l'avenir entre les peuples, lui montrait clairement l'immensité de ses découvertes. Il avait donc pleinement conscience de l'énormité de l'injustice royale , et sentait que jamais injustice plus criante ne fut commise envers un homme. Par la donation apostolique du saint- siège et la ligne de démarcation papale dont il était secrètement cause, il avait assuré à la Caslille la moitié de ce globe : et on lui refusait ses droits, ses titres, son honneur, son pain! Il ne possédait au monde que ses revenus, et on les faisait disparaître! C'était à la confiance ou à la commisération de quelques Génois qu'il devait de pouvoir subsister chétivement par des emprunts. »

« Après vingt ans de services et de fatigues , écrivait-il dans une stricte intimité à son fils, après tant et de si grands périls, je ne possède pas en Espagne un toit pour abriter ma tête. Si je veux manger et dormir, il me faut aller à l'hôtellerie , et le plus souvent je n'ai pas de quoi payer mon écot. »

Puis , ô suprême déception ! il voyait s'éloigner indéfiniment cette délivrance du saint sépulcre qui fut le désir désespéré de toute sa vie , alors que tout semblait prêt pour sa réalisation. L'or abondait maintenant, et chaque arrivage promettait pour la saison suivante des richesses plus grandes; mais rien de tout cela n'était pour lui ni pour Jésus-Christ, à qui il avait promis de délivrer avec cet or son divin tombeau.

Quels sentiments devaient se presser dans le cœur de Christophe Colomb ! Et cependant il ne laisse entendre aucune plainte, il arrête sur ses lèvres tout reproche prêt à en sortir. Renfermant au fond de son isolement l'amertume de sa tristesse, il les offre à Celui dont il avait planté la croix sur les continents inconnus et qui l'admettait à l'honneur de la porter à côté de la divine Victime du Calvaire.

Ce calme dans le comble des afflictions, c'est plus que de la

vertu, c'est, disons-le avec tant de bons juges en pareille matière, c'est l'héroïsme de la sainteté.

Trouverait-on dans l'histoire un exemple qui lui fût semblable? La philosophie est aussi impuissante à inspirer qu'à expliquer cette sublime résignation. Il y faut le culte, l'amour, la passion du Crucifié.

Et pourtant sa souffrance était plus grande que ne le pouvait soupçonner l'âme vénale du souverain qui spéculait sur ses autres sujets de douleur, pour être enfin débarrassé de l'homme qui offusquait sa jalousie et ses mesquines ambitions. « Nonobstant sa résignation tout aimante à la volonté de Dieu, une désolation plus amère que l'ingratitude royale le poignait incessamment dans sa solitude : c'était le souvenir de ces contrées qu'il était allé découvrir au nom de Jésus -Christ, la navrante image de ces populations jadis heureuses, qu'il avait ambitionné d'amener au Rédempteur, auxquelles il avait le premier montré et fait saluer la croix , et que maintenant l'on détruisait avec une barbarie insensée. Le révélateur du nouveau monde se sentait martyrisé dans les Indiens, démembré dans la dislocation de leurs tribus et les supplices infligés à ces infortunés qui s'éteignaient, maudissant la sublime religion qu'il aspirait à leur faire chérir. 0 souffrance que seules les âmes élevées pourront sentir et deviner !

Pour comble d'infortune, les marins qu'il avait ramenés à ses frais en Castille réclamaient vainement, eux aussi, leur solde arriérée. Ils tombaient dans le plus entier dénuement.

Connaissant la bonté de leur amiral, ils osèrent y recourir, quoique la plupart d'entre eux méritassent de passer devant une cour martiale pour fait de rébellion et d'attentat contre sa personne. Mais le serviteur de Dieu, oubliant leurs crimes, ne

voyait que leurs souffrances passées, leurs besoins présents et appuyait chaleureusement leurs réclamations.

Pourtant, comme les bureaux, malgré tant d'instances, négligeaient d'y faire droit, le charitable amiral essaya de secourir provisoirement ces malheureux de ses propres deniers. Après leur avoir donné jusqu'à son dernier maravédis, il parvint à se faire prêter quelque argent pour les assister. Puis il s'adressa à la cour; il plaida leur cause, la recommanda au crédit de son fils aîné , garde du corps du roi.

Son testament, à cet égard \ dénote et dévoile la grandeur d'âme de ce héros chrétien, qui jusque dans la mort se souvint de tous , n'oubliant que les offenses.

Mais il faut se hâter, car la mort est proche.

' On sait que les historiens protestants ont essayé de ternir la mémoire de cet homme si vertueux, en interprétant malignement une phrase de ce testament sublime. Dans sa grande vie de Christophe Colomb et dans un traité spécial , M. le comte Roselly de Lorgues a réduit à néant ces insinuations calomnieuses et revendiqué, pour la digne épouse de l'amiral, la place d'honneur qui lui appartient dans l'histoire de la vie de ce grand homme.

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