LA FIN
Sainte mort. — Silence général, ses causes. — Pourquoi le roi Ferdinand se conduisit avec tant d'ingratitude envers l'amiral. — Une note sur Americ Vespuce. — Les conspirations de l'histoire. — Comment le roi récompensa tous les grands ennemis de Colomb. — Ce qu'il en advint du roi lui-même. — Nous retournons au lit funèbre de l'amiral. — Modestes funérailles. — Première sépulture à Valladolid. — Exhumation et sépulture à Séville. — Voyage posthume de l'amiral. — Reconnaissance authentique du cercueil en 1822. — Ce qu'il advint de l'adelantado et de don Diego, frères de l'amiral. — La vie du second fils de l'amiral, auteur de la première Vie de Christophe Colomb. — Revendications du fils aîné de l'amiral.
— Il épouse la nièce du roi. — Vexations de Ferdinand. — Mort du fils de Colomb.
— Sa po-stérité. — L'héritier actuel de ses titres.
Dans une pauvre chambre d'auberge aux murs nus et sans autre ornement que les chaînes avec lesquelles le grand homme fut un jour lié comme un dangereux malfaiteur, tout seul , oublié des grands et du peuple, Christophe Colomb se mourait.
Quand il vit venir la mort, il la regarda en face et lui sourit.
II manda auprès de sa couche funèbre ses deux fds, ses officiers restés fidèles à l'infortune et quelques pères franciscains.
Leur montrant d'une main défaillante les chaînes qu'il regardait comme le gage le plus précieux des miséricordes du divin
Crucifié à l'égard de son fidèle disciple , il commanda qu'elles fussent ensevelies avec lui dans le tombeau.
La nuit cependant descendait lentement, l'aube du jour de l'Ascension allait poindre , et le mourant regardait avec une fixité significative la porte de cette misérable chambre d'hôtellerie. Elle s'ouvrit enfin , livrant une dernière fois passage à la divine Eucharistie, que lui apportait le pieux enfant du Séraphin d'Assise.
Quand il eut communié et savouré doucement la présence de Jésus -Hostie et Viatique dans sa mâle poitrine de héros, il demanda et reçut avec componction les onctions suprêmes, puis entra dans le silence du serviteur qui attend son maître.
Enfin son regard s'illumina. Il venait d'entendre le pas du libérateur.
« Seigneur, dit-il avec un accent profond, je remets mon âme entre vos mains ! »
Ayant dit cela, il rendit son dernier soupir.
C'était le 20 mai 1506, saint jour de l'Ascension , à midi.
Le grand amiral de l'Océan, le vice -roi des Indes, mourait ainsi , sans que dans l'Espagne entière personne y eût pris garde.
Quelques religieux de Saint-François, avec ses plus proches, entourèrent seuls son lit d'affonie.
La veille, on n'avait pu trouver dans toute la cité de Séville aucun homme de qualité qui daignât consentir à servir de témoin à son testament. Un moine et un bachelier eurent seuls cette complaisance.
Lorsqu'on l'ensevelit , l'archevêque de Valladolid ignora peutêtre que les restes du vice-roi des Indes recevaient l'hospitalité dans les caveaux d'un couvent de sa ville épiscopale.
Le journal de la ville , la Chronique de Valladolid, qui s'alimentait uniquement de faits divers, ne jugea pas que celui-ci eût assez d'importance pour le mentionner dans ses pages.
Deux écrivains italiens attachés à la cour, qui résidait alors non loin de là, le Milanais Pierre Martyr d'Anghierra et le Sicilien Lucio Marineo, gardèrent un complet silence sur la fin de leur compatriote.
Cette mort ne semblait une perte à aucun d'eux.
Le nom de Christophe Colomb sonnait trop mal d'ailleurs auprès du roi Ferdinand , pour qu'on se risquât à le prononcer. Les fils du grand homme eux-mêmes n'osaient pas l'invoquer. L'aîné , don Diego , ne se hasardait guère à rappeler à Ferdinand que l'ancienneté de ses propres services dans le palais ; et le second, don Fernando, courbait humblement la tête, se faisait petit , afin de ne pas envenimer les langues et susciter de nouvelles attaques à la mémoire de ce bon père dont il allait écrire l'histoire, sans avoir le courage de la publier.
Le révélateur du globe avait rencontré l'ennemi le plus implacable de sa renommée dans le souverain même qui lui devait la grandeur et les richesses de son royaume. Ferdinand d'Aragon, que le zèle beUiqueux et la piété de sa noble, compagne ont fait honorer du litre de roi cathoUque , ne se borna pas à commettre contre le vice-roi des Indes le crime de spoliation matérielle : il voulut aussi séquestrer sa gloire , et confisquer la vénération que méritaient ses vertus. Obscurcir le nom de Christophe Colomb était le plus sûr moyen de diminuer dans l'opinion l'horreur qu'aurait inspirée la vue de son ingratitude.
Il était réservé à notre siècle de divulguer enfin le secret de l'animosité des rois d'Espagne contre leur bienfaiteur.
Les successeurs de Ferdinand dérobaient annuellement plusieurs centaines de millions à la famille de Colomb. Le roi catholique mettait en pratique , sans oser encore le proférer, cet axiome bestial : « La force prime le droit, » qu'a si impudemment formulé, en plein xix° siècle, le Prussien Bismarck.
A la lettre des conventions passées avec Colomb , signées , scellées des deux couronnes de Castille et d'Aragon , puis réitérées, ratifiées et confirmées de nouveau, Ferdinand opposait
systématiquement l'inaction et l'inexécution , afin de tirer ultérieurement un droit de cette inexécution même. Par quels moyens le vice-roi des Indes aurait-il contraint le monarque à tenir ses engagements? A coup sûr son droit subsistait formel, complet, indiscutable; mais, en l'absence de toute force executive, il restait comme n'étant pas, et la force primait le droit, selon toute la barbarie du dicton moderne.
Maison où est mort Christophe Colomb, à Valladolid.
Ferdinand, qui se vantait de tricher sur l'échiquier diplomatique, de duper les rois, et tentait d'exploiter la droiture du saint -siège, Ferdinand avait combiné les moyens de hâter la fin de Colomb par des contrariétés toujours nouvelles, de secrets outrages et la misère poignante, tout en l'accablant de gracieuses paroles. Bien digne de son aïeul, Charles -Quint sut également tuer le fils aîné de l'amiral par les tracasseries et les déboires incessants dans lesquels, suivant l'expression de l'archichronographe impérial, ce malheureux « acheva sa misérable vie ». Un mystère d'éloignement, de suspicion, de silence, fut adopté envers le donateur du nouveau monde et sa postérité.
Ferdinand, croyant prendre des garanties suffisantes contre
Mort de Christophe Colomb.
la justice de l'histoire , avait imaginé de susciter un rival à Colomb, et d'éclipser son inquiétante grandeur par la médiocrité rassurante d'Améric Vespuce \ Effectivement, en voyant les faveurs royales combler Vespuce et sa famille, tandis que la postérité de Colomb, appauvrie, se trouvait durement rebutée, l'Espagne se persuada qu'elle était fort obligée envers l'un et devait très peu à l'autre. Une sorte d'interdit semblait jeté sur le nom de Colomb. On ne le prononçait jamais à la cour. Il ne retentissait qu'à sa honte, dans les enquêtes du fiscal, qui, pour répondre aux réclamations du fils, appelait en témoignage contre le père tous ceux qui avaient été complices de ses persécuteurs.
La plume des historiographes n'eut aucune liberté d'allure.
' La franc-maçonnerie, que l'approche du glorieux centenaire met en fureur, vient d'imaginer une nouvelle façon de dénigrer l'amiral, en plaidant une singulière défense d'Améric Vespuce. Voici en quels termes les feuilles franc- maçonnes ont annoncé cette prétendue découverte de linguistique : « Encore une légende qui s'en va. Vous avez toujours entendu dire, n'est-ce pas, que le nom d'Amérique avait été donné au nouveau monde en vertu d'un vol fait à la gloire de Christophe Colomb par un autre navigateur qui ne fit que marcher sur ses traces, Améric Vespuce. Il parait que cette tradition est due à l'erreur commise par un chanoine de Saint-Dié", Jean Basin, qui s'avisa de dire un beau jour, on n'a jamais su ni comment ni pourquoi , que Vespuce portait le prénom d'Améric (Amérigo, Améric), tandis que son nom de baptême était tout simplement Albert (Albericus, Alberico). C'est du moins ce que vient de démontrer M. Jules Marcou, dans une communication récemment adressée à l'Académie des sciences. La vérité serait que le mot Amérique ou Amérique est d'origine indienne et provient des idiomes des aborigènes du nouveau continent. Ce mot veut dire : pays du vent, dans les langues chontales et mayas de l'Amérique centrale, où il désigne : 1° une chaîne de montagnes connues comme très riches en mines d'or depuis leur découverte par Christophe Colomb dans son dernier voyage; 2° une tribu de Peaux-Rouges, les Amerricas. » M. Ulysse Chevalier, qui, dans une excellente réfutation de cette prétendue découverte, a vengé les données traditionnelles de l'histoire, battues en brèche dans un but d'hostilité à la mémoire de notre héros, termine sa dissertation en disant : « Le plus triste, c'est que ces théories sans fondement tendent à devenir classiques, je veux dire à pénétrer dans l'enseignement; on les trouve déjà résumées, transformées, généralisées, dans l'Histoire de l'Eiirope, par M. Henri Vast, docteur es lettres et professeur au lycée Condorcet : « En réalité, y « est-il dit, le mot Amérique est américain; c'est un mot indien qui indique les plus a hautes terres de Nicaragua. » Pour indiquer à Colomb le lieu où l'on recueillerait de l'or en abondance , les Indiens « ont certainement répété le mot Améric, Améric. » La preuve de tout cela, s. v. p. (L'Université catholique, n" du 15 juillet 1891.)
.tiO CHRISTOPHE COLOMH
Elle se sentait sous la surveillance du suprême conseil des Indes. Or Ferdinand avait su rendre ce conseil jjersonnellement intéressé à éteindre le souvenir de Colomb. Seul il avait connaissance des affaires d'outre-mer, et ne la communiquait qu'à bon escient. Charles-Quint suivit strictement les traditions de son aïeul à cet égard. Ensuite Philippe II lit transporter les archives royales au château de Simancas près de Valladolid. Il était impossible d'y pénétrer, sans un ordre non moins difficile à obtenir. Personne en Espagne ne pouvait donc écrire sur Christophe Colomb, et ne pensait d'ailleurs qu'il en valût la peine. Comme un astre nouveau, le nom d'Améric Vespuce montait alors à l'horizon de la célébrité. La relation de ses voyages, imprimée et réimprimée sous des titres divers en différents pays, étendait progressivement son renom. Assez généralement on prit Améric pour l'auteur de la découverte. Et lorsqu'il passa par Fesprit d'un géographe lorrain d'imposer au nouveau monde le nom d'Améric, qui, disaitil, l'avait découvert, cette dénomination, proposée par la France, fut sans difliculté acceptée peu à peu de tous les peuples. Dès lors le nom d'Amérique parut dans les ouvrages de géographie, sur les planisphères et les globes. La France fut donc la première cause de cette erreur, que secondèrent trop facilement la vanité des Florentins et l'insouciance des Génois V
' On pourra lire, dans le bel ouvrage de M. Roselly de Lorii,ues, intitulé Christophe Colomb serviteur de Dieu, et publié cliez Pion en 1884, le développement de cette injustice historique, avec le détail des conspirations qui finirent par prévaloir, dans l'esprit des peuples, contre la vérité et le droit, jusqu'à ce que l\obertson finît par relever le nom de Christophe Colomb et renvoyer celui d'Améric Vespuce au rang' très secondaire qui lui appartenait.
Avec la patience de l'ériidit, soutenue par l'amour de son sujet, le consciencieux historien de Colomb, dont l'éloge n'est maintenant plus à faire dans l'estime de nos lecteurs, a recherché ce que devinrent les ennemis de Colomb.
Or il résulte de ces recherches que tous reçurent de la part du roi, dont ils avaient, en réalité, suivi les haines jalouses et les mesquines préoccupations, le prix de leur animosité contre l'amiral.
Le médecin Bernai et son ancien complice Camacho furent autorisés à répandre partout le tiel de leur haine contre le trop généreux chrétien qui leur avait pardonné.
Les frères Porras furent récompensés de leur révolte : le premier par un grade à la cour, avec un traitement de cinquante mille maravédis; le second, par une belle situation dans les finances castillanes.
Le pilote ingrat Pedro de Ledesma, ayant survécu au coup terrible que lui porta l'adelantado, fut autorisé à reprendre du service et à retourner à Saint-Domingue.
Jimeno de Bribiesca devint payeur général de la marine et l'un des plus intluents à la cour du roi d'Aragon.
Loin de tenir la promesse faite à sa glorieuse épouse mourante en punissant Ovando, ce triste monarque maintint l'indigne gouverneur dans son gouvernement, comblé des bonnes grâces royales.
Don Juan de Fonseca montait de dignités en dignités, veillant avec un soin attentif à écarter tous ceux qui pouvaient venger la mémoire de celui qu'd avait tant fait souffrir.
Mais comment, après avoir énuméré les récompenses accordées à ses exécuteurs, omettre de dire ce que devint le véritable auteur de toutes ces infamies? Écoutons encore notre intrépide vengeur.
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Le seul d'entre les persécuteurs de Colomb , que son élévation souveraine assurait contre la justice des hommes, ne fut pas heureux, malgré l'immunité de sa toute-puissance. Les éphémères satisfactions dues au succès de ses finesses ne parvenaient point à calmer les incessantes inquiétudes de son autorité jalouse et déliante. C'était en vain qu'il avait frappé d'inaction tous les grands talents militaires de son règne, et qu'afin de sembler plus grand, il s'était privé du concours des supériorités réelles : le vieux catholique n'était pas réellement digne d'envie. Monarque de l'école de Louis XI, type de prince selon Machiavel, sans foi religieuse et sans loi d'honneur, il portait de son vivant la peine des habiletés dans lesquelles il s'était complu. Les rois ne croyaient plus à sa parole; et, de l'aveu de son chapelain, sa famille même ne s'y fiait pas. Il avait trompé ses rivaux couronnés , ses ministres, ses cousins, sa noble compagne. Il brisait les hommes d'Etat trop importants et les capitaines trop célèbres, comme des instruments dangereux. Il fut ingrat tour à tour envers tous ceux qui avaient fait la grandeur de ses royaumes et la gloire de son règne : le cardinal d'Espagne don Pedro Gonzalez de Mendozza , Christophe Colomb , Gonzalve de Cordoue , la reine Isabelle, le duc d'Albe, l'archevêque de Grenade et l'admirable cardinal Ximenès de Cismera.
Il trouva un châtiment dans les désirs de son propre cœur. Le vieux Ferdinand aspirait à l'amour, alors qu'il ne pouvait pas même inspirer la confiance et trouver l'amitié. Bravant l'opinion des cours , le sentiment des peuples , l'image encore partout vivante de la reine adorée qui l'honora d'une affection dont il n'était pas digne , cet habile calculateur attacha aveuglément le sort de sa vieillesse aux caprices d'une princesse de dix-huit ans, exigeante et frivole, Germaine de Foix. Peu après, il devait chercher dans le travail un soulagement aux ennuis domestiques. Le rusé souverain n'avait eu qu'un but, celui de fonder la plus puissante monarchie de l'Europe, afin d'immortaliser son nom. Et il voyait le sceptre, près d'échapper à sa main caduque, passer au fils de son ennemi, le jeune prince Charles, son rejeton, enfant d'une fille qu'il n'aimait pas et d'un gendre qu'il abhorrait : doiia Juana, la folle, et l'archiduc Philippe le Beau.
CHUISTOI'HE COLOMB 343
Où étaient venues aboutir de si longues prévisions, tant d'efforts et de ruses diplomatiques! Ferdinand ne pouvait sans trouble revenir sur son passé ni sans tremblement envisager l'avenir.
Mais il est tem[)s de revenir à notre héros.
Le grand délaissé gît maintenant sans vie et sans mouvement sur sa pauvre couche funèbre, dans l'auberge où il vient de rendre le dernier soupir.
Sa mâle figure, ravagée par les souffrances et la douleur, vient de reprendre son expression sereine et calme des plus beaux jours de sa noble vie. Une auréole de paix et de gloire céleste rayonne autour de ce cadavre, que son âme a quittée en exhalant une odeur de sainteté.
Ses pieux amis les franciscains s'approchent avec respect pour l'ensevelir.
Comme aux catacombes, quand les tidèles émus déposaient auprès du corps glorieux des martyrs les instruments de leur martyre, ils placèrent, selon la recommandation du mourant, les chaînes dont l'ingratitude chargea les mains et les pieds du messager de la croix.
Le pauvre cortège se mil alors en marche.
A la cathédrale de Valladolid, Sainte-Marie-l'Ancienne , on célébra, dans une obscurité profonde, les obsèques modestes du grand amiral des Indes.
Puis les bons rehgieux prirent sur leurs épaules l'humble cercueil et le portèrent dans les caveaux de leur couvent de l'Observance, où il descendit sans bruit et sans éclat, protégé et abrité, dans sa dernière demeure, par la piété fidèle des vrais disciples de saint François.
Il dormit ainsi en paix et dans foubli de l'ingrate Castille,
pendant sept ans. Tout à coup, au bout de ce tfemps, le vieux roi, « voulant peut-être apaiser l'accusation intérieure de sa conscience, ou peut-être tromper l'opinion publique, effacer le souvenir de son injustice envers le héros, et acquérir la renommée d'un monarque juste et reconnaissant, imagina d'ordonner que des obsèques pompeuses, aux frais de la couronne, fussent
Christophe Colomb enchaino et ramoné en Espagne.
faites au grand amiral de l'Océan, et que la Castille concédât gratis deux mètres de terrain à l'homme qui lui avait donné la moitié de ce globe. »
En conséquence de l'ordre royal, le cercueil fut tiré de son humble caveau et transporté solennellement à Séville. Un service solennel eut lieu dans la cathédrale. Les hauts fonctionnaires de la marine , les bureaux des colonies durent y assister. Quoi contraste! « Ceux qui avaient entravé sa mission, navré de douleur sa grande âme, abrégé sa vie et calomnié sa mémoire, ses ennemis de tout grade et de toute condition vêtus de deuil, avec un air approprié à la circonstance, entourèrent hypocritement
son catafalque.' Étrange cérémonie commandée par l'auteur de
la mort de Colomb, célébrée avec le concours des principaux
complices de cet assassinat moral! Accouplement sacrilège de
la piété envers les morts avec une haine survivant à la tombe! i
Jamais peut-être ne se vit cercueil plus extraordinaire. Dans
celui-ci était renfermée la seule récompense qu'eût reçue du
monde l'homme qui l'avait doublé : ses fers. »
Le service achevé, le cercueil s'en alla de l'autre côté du Gua- • dalquivir, chez les chartreux , qui montèrent auprès de lui la garde de leurs prières et de leur silence jusqu'en 1526. Cette année-là, le recueillement du tombeau fut troublé par la venue de don Diego, le fils aîné et le successeur de l'amiral, que ses ennemis avaient aussi supplicié, et qui réclamait, mort victime comme son père , de reposer en paix auprès de son héroïque modèle.
Mais dix ans après, en 1536, on se souvient que Christophe Colomb avait manifesté le désir d'être inhumé à Saint-Domingue. Encore une fois donc, reçu avec émotion à bord d'une de ces caravelles qu'il avait dirigées vers le nouveau monde, l'amiral fit le voyage des Indes, où on le déposa dans un caveau du sanctuaire de la cathédrale, à droite du maître-autel, en ce Saint- Domingue qu'il avait bâti et tant aimé. iljf^
Or, en 1795, Saint-Domingue passait sous la domination française. L'Espagne s'honora en revendiquant les restes de Colomb, et les fil transporter triomphalement, à la Havane, capitale de Cuba. Mais la Providence, qui gardait à la France un rôle si glorieux dans la glorification tardive du messager de la croix, permit que les commissaires espagnols prissent un cercueil pour l'autre.
Celui de Christophe Colomb était resté à Saint-Domingue, où il fut découvert et reconnu authentiquement le 10 septembre 1877.
Nos lecteurs ne nous pardonneraient pas, après avoir décrit le sort des ennemis, de ne pas consacrer quelques lignes à suivre celui des frères et des enfants du grand homme, pendant que ses restes, ballottés en sens divers, lui font une existence posthume aussi extraordinaire que sa vie.
Et d'abord le frère dévoué entre tous, ce don Barthélémy Colomb, qui eût pu être l'un des plus grands hommes de son temps, s'il n'avait préféré ensevelir sa gloire dans son dévouement fraternel. Cette gloire lui suftit d'ailleurs, et la postérité reconnaissante s'apprête à l'associer à la glorification de son illustre aîné.
Le roi Ferdinand appréciait celui qu'on continuait à appeler l'adelantado. Il aimait à se montrer en public accompagné de cet homme , dont il se parait. Il tirait vanité de ses dons et de ses connaissances; mais il se bornait là, et il ne voulait pas l'utiliser. Sous divers prétextes, il lui lit quelques cadeaux en argent, et finit par lui concéder en toute propriété la petite île Mona, près de Saint-Domingue, une île qui avait six lieues de circuit, y ajoutant une répartition de deux cents Indiens pour la mettre en culture.
Barthélémy cependant avait accompagné son neveu l'amiral don Diego dans son gouvernement. Quelques années après, il quitta la colonie pour aller défendre les intérêts de ce neveu en Caslille. Il crut un moment avoir réussi, et revint à Saint- Domingue auprès de ce cher enfant, persécuté et haï comme l'avait été son illustre père.
Tandis qu'il naviguait, pris de remords ou obéissant à nous ne savons pas quelle politique, le roi Ferdinand se décida à utiliser ses talents et ù le charger d'une expédition. Mais, au moment où le navire qui apportait à l'adelantado des Indes une nouvelle commission arrivait à Saint-Domingue, don Barthélémy
Colomb avait cessé de vivre. C'était en 1514. Sa perte, dit-on, fut sentie du roi, qui, pour obéir aux soupçons de sa politique, s'était privé de ses bons et loyaux services.
L'adelantado était doué d'une force physique exceptionnelle. Il avait les grandes (jualités d'àme d'un héros, et sa capacité était hors ligne. Désintéressé, de mœurs pures, caractère sûr, fidèle et modeste, sans être aussi fervent chrétien que son frère aîné, il se montrait bon catholique. Les bureaux de Séville n'osèrent jamais le persécuter ouvertement. Quant au roi, nous l'avons dit, il l'admirait, il l'aima même autant que cette nature soupçonneuse et défiante pouvait aimer; mais il le craignait.
Don Diego Colomb, le second frère de Christophe, entré dans l'Eglise par suite d'une vocation réfléchie et éprouvée, accompagna aussi son neveu à Saint-Domingue, comme s'il eût prévu combien il lui serait nécessaire.
La bienveillance marquée de la reine Isabelle l'avais mis sur la voie des honneurs et des dignités. Il n'en accepta aucun, voulant suivre dans l'ombre le Maître dont il avait généreusement embrassé le service.
Comme il avait autrefois administré l'île pendant l'absence du vice-roi et avant l'arrivée de don Barthélémy, en 1494, il se rendit de nouveau fort utile durant l'absence de son neveu.
Après la mort de l'adelantado, il dut diriger le gouvernement colonial et protéger la vice-reine sa nièce. Mais, dès que l'amiral son neveu fut de retour, il paraît avoir quitté la ville de Saint- Domingue pour suivre son goût de la retraite et de la vie obscure. L'histoire le perd complètement de vue , et il n'est nullement question de lui lors du retour de la vice-reine en Espagne. On a lieu de croire que le pieux abbé don Diego s'était retiré à la Conception, près de la croix plantée par son frère; car, s'il fût
décédé à Saint-Domingue, dans la résidence de son neveu, l'époque de sa mort aurait été officiellement relatée.
Cette retraite, dans un lieu qu'affectionnait son frère, pour lequel il professait une tendre admiration, paraît conforme à sa nature contemplative, et dut combler son désir de servir Dieu loin du bruit. Il se fixa dans cet endroit, où le Seigneur faisait éclater miraculeusement la gloire du messager de la croix.
Sans doute il s'éteignit là. conformément à ses vœux, couvert de l'oubli qu'ambitionnait son humilité. Par son angélique ferveur, il se montra ainsi jusqu'au bout le digne frère de l'ambassadeur de Dieu dans les deux mondes.
A peine âgé de huit ans, don Fernando, le second fils de Christophe Colomb, fut, on s'en souvient, choisi par la grande reine Isabelle comme page du prince royal.
A treize ans , nous l'avons dit encore , il accompagna son père dans sa dernière expédition, le soigna, le consola et fit un rude apprentissage de la vie.
Plus haut de taille que son père, plus fort que son oncle, il tenait du grand amiral par les qualités intellectuelles et morales.
Après la mort de son père , il se consacra uniquement au service de Dieu et de la science. Il acquit même des connaissances spéciales en cosmographie et en nautique, qui le firent grandement estimer.
Il suivit d'abord son frère et ses oncles à Saint-Domingue. Mais au bout de deux ans il vint à Gênes, visita l'Italie, repassa dans le nouveau monde, revint en Espagne, suivit Charles-Quint dans ses voyages, et visita lui-même plusieurs des contrées de l'Europe.
L'empereur le chargea de présider une commission de géo-
graplies et de pilotes, de terminer un litige entre la Castille et le Portugal, et de diriger, en qualité de président, la grande commission chargée d'examiner les aptitudes et le savoir des officiers de marine.
Don Fernando s'arracha à cette haute position pour se retirer à Séville, où il fonda une académie, s'entoura d'hommes distingués, refusa tous les honneurs et composa plusieurs ouvrages : l'un concernant les Indes, l'autre intitulé : Colomb de Concordia et la Vie de son père. Nous avons déjà dit comment il n'osa pas faire imprimer cette vie , où les biographes ont été depuis si heureux de trouver de si précieux documents.
Le second tils de l'amiral avait acquis tant de connaissances, qu'il était, au rapport de ses contemporains, comme une bibliothèque vivante.
Cinquante jours avant sa mort, il fit tous ses préparatifs, prit ses dispositions testamentaires, invita à sa table trente-trois pauvres, qu'il servit de ses propres mains. Puis il reçut les sacrements, répandit humblement de la cendre sur son noble visage, en disant les paroles de la liturgie du mercredi des Cendres : « Souviens-toi, homme, que tu es poussière;... » il entonna le Te Deum et mourut le 12 juillet 1.539, âgé de cinquante et un ans.
Après la mort de son père, don Diego Colomb, fils aîné de l'amiral, revendiqua fièrement ses droits et ceux de la postérité du révélateur du globe.
« Assurément , répondit l'astucieux Ferdinand , j'ai pleine confiance en vous; mais je ne puis en avoir une semblable dans vos fils et successeurs.
— C'est-à-dire , répliqua résolument l'héritier de Christophe Colomb, que Votre Altesse estime juste de me punir dès à pré-
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sent, pour les fautes que pourraient commettre des descendants et successeurs que je n'aurai peut-être jamais, étant encore célibataire. B
Cette fière réplique et la vaillance du fils aîné de l'amiral à revendiquer ses droits touchèrent le cœur de l'illustre dona Maria de Tolède, fille du grand commandeur de Léon et, de ce chef, nièce du duc d'Albe, et par conséquent aussi du roi Ferdinand.
« Je n'aurais jamais pu choisir, disait don Diéj^o, une compagne plus sage et plus vertueuse. »
Cette alliance inespérée assura au fils de l'amiral des influences toutes-puissantes dans les conseils du roi, et Ferdinand s'étant vu obligé de retirer son commandement à Ovando, qui avait encouru la disgrâce de Juan de Fonseca, donna à don Diego Colomb l'autorisation de le remplacer, mais à titre provisoire.
Secrètement, un de ceux qui accompagnèrent le nouveau gouverneur des Indes avait reçu mandat d'entraver son administration. 11 constitua ce que les complices de cet espion et lui appelèrent insolemment « le parti du roi » .
Grâce à leurs menées, Ferdinand put établir sous le titre d'audience royale une cour souveraine, dont le fonctionnement, à côté du gouvernement des Indes , entravait son action et la paralysait.
Us en vinrent à obliger le fils de Christophe Colomb à reprendre comme son père la route d'Espagne, pour s'y disculper devant le souverain.
Le roi se mourait quand il arriva. Les suites de la mort de Ferdinand, les méfiances de Charles-Quint et les mille vexations des bureaux, héritiers d'une haine implacable contre les noms des Colomb, finirent par atteindre le noble fils du vice-roi des Indes aux sources de la vie.
Se sentant atteint pour mourir, il voulut hâter son retour à Saint-Domingue. Mais, le vendredi 23 février 1526, don Diego Colomb se mourait, pieusement résigné, entre les bras des franciscains amis de son père, victime de la jalousie et de la haine qui venaient de faire un nouveau maHyr.
On l'ensevelit auprès du grand homme, dans le monastère de Notre-Dame-des-Grottes, à Séville.
r. H II [STOP 11 E COLOMl? 351
Il laissait en mourant cinq enfants : deux fils, don Louis et don Christophe, et trois tilles, doiïa Maria, doua Juana et dona Isabelle.
La vice-reine, dona Maria de Tolède, vint en Espagne pour soutenir les droits de son fils don Luiz, âgé seulement de six ans, à la vice-royauté des Indes.
Quand elle arriva en Castille, l'empereur était parti pour son couronnement. L'impératrice , du moins , lui fit un excellent accueil.
A son retour, l'empereur accorda au jeune don Luiz le titre d'amiral des Indes. Mais, fidèle à la politique de son aïeul le roi Ferdinand, il lui refusa celui de vice-roi.
Quelques années après, le jeune amiral commença inutilement la revendication juridique de son titre de vice-roi. Les tribunaux se dérobèrent.
Après être allé à Saint-Domingue avec le titre de gouverneur général, trouvant, comme son père et son aïeul, des obstacles infinis à son administration, il reconnut l'impossibilité d'obtenir son droit, contrairement à la volonté de l'empereur.
Don Luiz Colomb , par un arrangement définitif avec l'Espagne, renonça au titre de vice -roi, de gouverneur général et aux privilèges héréditaires résultant des droits à lui conférés par le traité de 1492, pour accepter le titre de duc de Veragua, marquis de la Jamaïque, avec une dotation considérable, réduite depuis à vingt -quatre mille piastres (environ cent dix mille francs), prélevée chaque année sur les revenus de Cuba et de Porto-Ricco. '
Don Luiz Colomb, duc de Varagua, mourut ne laissant que deux filles, dona Felippa et dofia Maria. Celle-ci prit le voile au couvent de Saint-Quirice, à Valladolid.
Le frère de don Luiz eut un fils nommé Diego , cqmme son grand-père, qui hérita des titres de son oncle, et deux filles.
Don Diego épousa sa cousine dona Felippa, mais il mourut sans laisser de postérité.
La ligne masculine des Colomb s'éteignit ainsi en 1.178.
La postérité féminine donna alors lieu aux prétentions avides et aux procès interminables qui eurent tant de retentissement
en Espagne et en Italie, mais dont nous nous garderons d'esquisser l'ennuyeuse histoire.
Un petit-lils de dona Isabelle, troisième fille de l'amiral don Diego Colomb et de la vice -reine dona Maria de Tolède, don Nufio de Gelves, de Portugal, de la maison royale de Bragance, fut juridiquement mis en possession des titres de duc de Veragua et de marquis de la Jamaïque \
' En terminant ce chapitre, nous éprouvons le besoin de renouveler à M. le comte Roselly de Lorgues l'expression de notre reconnaissance pour le précieux concours que nous ont donné ses bienveillantes autorisations.
Ceux de nos lecteurs qui désireraient approfondir un sujet que nous n'avons pu qu'effleurer, à la suite du brillant historien de Christophe Colomb, devront recourir aux livres suivants du docte auteur :
La croix dans les deux inondes, in-8» et in-'12; chez Hivert, quai des Grands- Augustins, 55.
Cliristophe Colomb, histoire de sa vie et de ses voijages , 2 vol. in -8» et in -12. Librairie académique Didier, quai des Grands- Augustins, 35.
Mémoire aux Pères du concile, in-4". Gènes, en français et en italien.
L'ambassadeur de Dieu et le pape Pie IX, in-S»; chez Pion, rue Garancière, 8.
Satan contre Christophe Colomb, in-S"; chez Palmé, rue des Saints-Pères, 76.
Les deux cercueils de Christophe Colomb, in -8"; chez Didier, quai des Grands- Augustins.
Christophe Colomb et l'immaculée Conception, dans la Revue du monde catholique.
Histoire posthume de Christophe Colomb, in-8o; chez Paul Perrin, quai des Grands -Augustins, 35.