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SA SAINTETÉ LE PAPE PIE IX

Extrait du bref adressé le 24 avril 1863 au comte Roselly de Lorgnes.

Plus PP. IX

« Cher fils, salut et bénédiction apostolique. Appelé par la volonté de Dieu au gouvernennent de l'Église universelle, malgré notre insuffisance; désireux dans notre rôle d'Apôtre d'accroître la grandeur de cette même Église, nous mettons assidûment nos soins à pourvoir d'une amplitude d'honneurs ces hommes qui ne sont pas moins distingués par l'éclat et l'ancienneté de leur race, que par leur zèle pour les bonnes œuvres et la défense de la religion. Assurément vous devez être compté parmi ces hommes d'élite, cher fils, et dès lors, en témoignage de notre bienveillance, nous vous estimons digne d'un très grand titre d'honneur. Car nous avons appris par des documents authentiques que vous étiez issu d'une antique et noble famille d'Italie qui, portée en France par les vicissitudes des temps, y a produit des hommes remarquables par la piété, la sagesse, l'intégrité, l'habileté dans la conduite des affaires'. Vous avez ajouté votre vertu et vos mérites à cet éloge fait de vos

' Outre ceux de ses aïeux italiens qui autrefois servirent le saint-siège, et dont le souverain pontife a daij,aié rappeler le dévouenaent et la fidélité, dans un bref du 3 juillet 1866, l'historien de Christophe Colomb compte, dans la branche française de la famille, plusieurs magistrats distingués ; notamment : un maître rational à la cour des comptes de Provence ; un assesseur de la ville d'Aix, premier conseiller en la sénéchaussée, et auteur du premier livre qu'on ait imprimé dans cette ville; un président à mortier au parlement d'Aix, que François I" chargea de missions importantes ; un avocat général ; un conseiller d'Etat et un chancelier de France. (Voir pour les détails: le Nobiliaire universel de France, t. IX; l'Annuaire de la noblesse, t. XX et XXVI; l'Élat présent de la noblesse française, etc.)

aïeux. En effet, doué de talent et pénétré des meilleurs principes, animé d'un excellent esprit et d'une excellente doctrine, vous ne vous en êtes point servi pour la vaine gloire du renom, mais pour défendre opportunément la cause de la religion et confondre par vos écrits l'audace des impies acharnés contre la foi catholique; vous vous êtes appliqué de tous vos moyens à secourir la société humaine, qui sans religion ne peut se soutenir. Afin de mettre au jour d'autres travaux recommandables par la piété et l'érudition, vous n'avez épargné ni soins ni veilles, de telle sorte que vous n'avez pas moins acquis la réputation de savant que celle d'homme ayant hautement bien mérité de la religion.

« Parmi vos œuvres, il en est une qui tourne tout autant à l'honneur de la religion qu'au lustre de l'Italie : c'est la très riche histoire par vous écrite de la vie et des actes de Christophe Colomb, qui, enflammé

DE ZÈLE POUR LA FOI CATHOLIQUE, RÉSOLUT, EN ENTREPRENANT LA PLUS AUDACIEUSE DES NAVIGATIONS, DE DÉCOUVRIR UN NOUVEAU MONDE, NON POINT POUR AJOUTER DE NOUVELLES TERRES A LA SOUVERAINETÉ DE l'EsPAGNE , MAIS AFIN DE PLACER DE NOUVEAUX PEUPLES SOUS LE RÈGNE DU ChRIST , CE QUI VEUT DIRE DE l'ÉgLISE. »

( Le reste du bref nous étant tout personnel , nous bornons à ces lignes notre citation.)

Ainsi, voilà l'ardeur évangéhque de Christophe Colomb, son apostolat, le but véritable de sa vie explicitement déclarés par le vicaire du Christ. Cette auguste constatation des efforts du serviteur de Dieu résume et complète l'idée que désormais l'Église doit avoir de son caractère.

En 1493, le chef de la chrétienté avait reconnu Christophe Colomb « très digne, recommandable à des titres nombreux et ^fait pour une si grande œuvre». A cette époque, le pape qualifiait simplement en lui l'homme providentiel.

En 1863, le chef de l'Église apprécie ses sentiments intimes, le but de ses travaux, son rôle évangélique. Le souverain pontife affirme que ce ne fut point dans un intérêt terrestre , mais uniquement pour la dilatation de la foi, qu'il conçut cette étonnante entreprise et en affronta les périls. Ici, le pape qualifie l'homme apostolique.

Cependant, par une propension naturelle, l'idée de la sainteté de Colomb devenait au cœur des fidèles une persuasion aussi douce que fortifiante. Deux ans plus tard, comme souvent autour de nous s'exprimait le vœu de voir décerner à ce héros de l'Évangile sa juste récompense, nous allâmes à Rome, pour savoir si Sa Sainteté jugerait possible d'introduire la demande de sa béatification.

En même temps arrivait dans la Ville éternelle notre illustre ami, le comte TuUio Dandolo, qui a revisé et enrichi de deux admirables préfaces la traduction italienne de notre histoire. Après nos mutuelles félicitations sur cette rencontre, nous lui apprîmes le motif de notre voyage, et l'engageâmes à nous accompagner chez Sa Sainteté, qui plus d'une fois nous avait parlé de lui avec une bienveillance paternelle. Nous eûmes donc la satisfaction d'aller mettre ensemble nos hommages aux pieds de l'auguste protecteur de la renommée de Colomb.

Le souverain pontife nous montra d'abord quelles difficultés présenterait cette introduction, à cause de l'impossibilité de se conformer aux règles établies en cette matière. Cependant le saint-père nous dit que rien n'empêchait de former la demande, et ajouta en latin : Teniare non nocet. Au bout d'une conversation assez diverse sur d'autres sujets. Sa Sainteté, revenant à l'objet de cette audience, nous dit encore en la terminant : « Néanmoins, on peut essayer; » et Elle répéta ces mots : Tentare non nocet.

Peu de jours après, un journal créé en France dans l'intérêt italien, sous les auspices de l'insulteur impérial, le prince Napoléon- Jérôme , pour combattre la papauté, détruire le pouvoir temporel et déraciner de notre sol le catholicisme, VOpinion nationale, rehaussait son premier- Paris des lignes suivantes :

« On se prépare, dans la ville de Rome, à procéder à une nouvelle béatification; et l'homme qu'il s'agit de canoniser est... Christophe Colomb 1

« Nous protestons de toutes nos forces contre cet empiétement de la cour de Rome. N'y a-t-il pas dans le monde assez de Renoît Labre

et de Marie Alacoque, assez de visionnaires et d'extatiques, assez de martyrs de la Chine et du Japon, pour' satisfaire aux besoins dévots des ultramontains?...

« C'est un liistorien de Christophe Colomb, le comte Roselly de Lorgnes, qui, assure-t-on, secondé par M. Tullio Dandolo, a fait les premières démarches auprès du pape'... »

La presse parsema promptement en Europe la nouvelle de ce projet de béatification. Elle fut accueillie par un assentiment presque général. Mais certaines feuilles démocratiques d'Italie ayant travesti ridiculement cette audience, notre ami, qui en rentrant chez lui avait transcrit mot pour mot l'entretien, ne crut pas devoir se borner cà une rectification de journal; il intercala cette rédaction fidèle dans un volume qu'il faisait alors imprimer à Assise, et qui parut sous ce titre : l'Art chrétien^ Le comte Dandolo sentait combien il importait de constater les moindres détails d'un fait qui pouvait devenir une page des annales ecclésiastiques du Nix*" siècle. •

. Durant ce temps, parmi les fidèles, une pieuse prédisposition adoptait avec bonheur l'idée que l'homme choisi pour doubler l'espace de la terre fût un véritable saint. Quelques-uns remarquaient aussi que Pie IX étant le premier pape qui eût traversé l'Océan et visité le nouveau monde, il semblait naturellement destiné à couronner le chrétien par lequel l'Évangile en prit possession.

Ces espérances de la piété, ces tressaillements de l'opinion catholique, à la pensée de glorifier enfin ce grand serviteur de Dieu, inspirèrent bientôt à un prince de l'Église une noble résolution. Le primat d'Aquitaine, S. Em. le cardinal-archevêque de Bordeaux, qui dans son ressort métropolitain compte les évêchés des Antilles, écrivit au souverain pontife, le suppliant de vouloir bien autoriser l'introduction de cette cause devant la sacrée Congrégation des Rites.

Non moins remarquable par la beauté de la forme que par l'ampleur

' L'Opinion nationale, 0 juin 1865.

- Tullio Dandolo, VArte cimstiana, de la page 20 à 20.

des vues, la lettre de l'éminenlissime cardinal attestait la disposition des esprits, leur pieuse attente; rappelait les vertus héroïques du messager de l'Évangile, et motivait solidement les raisons d'admettre sa cause.

Bien que cette lettre, ultérieurement livrée <à l'impression, ne l'ait jamais été au public, l'émotion qu'elle excita parmi les fidèles fut comme électrique. On en fit des copies, on la traduisit en diverses langues. Les journaux en reproduisirent des fragments. Toute la société européenne s'en préoccupa. La presse adressa des remerciements à son illustre auteur, qui ne pouvait suffire à répondre aux félicitations venues des premières notabilités laïques. La majeure partie de l'épiscopat français soutint de ses vœux la démarche du vénérable cardinal. Plusieurs évêques donnèrent leur adhésion formelle à la lettre de Son Éminence. Des ecclésiastiques de divers dioct'ses ajoutèrent leur voix à celles des premiers pasteurs. Tout d'abord, d'un simple coup d'oeil, le célèbre évêque d'Orléans avait saisi les profondes conséquences de cette proposition. Il félicita le cardinal Donnet de son initiative. Avec la spontanéité qui est le propre des âmes supérieures, Mgr Dupanloup précisait admirablement, au courant de la plume, le grand aspect de celte cause et son intérêt catholique.

Citons seulement quelques mots de l'illustre prélat :

« Nous ne devons pas, disait-il, laisser l'impiété dénaturer les grands événements, et travestir les grands hommes qui appartiennent à l'Église. Le présent inattendu du nouveau monde à l'ancien monde est l'événement le plus étonnant de l'histoire. Et c'est pour la conquête des âmes, par une inspiration de foi, avec l'encouragement de l'Église et d'elle seule, que l'admirable Génois a entrepris, poursuivi et accompli sa découverte. Oui, il serait bien beau que ce nouveau monde si peuplé, si actif, si fier, appelé à de si surprenantes destinées, eût pour premier ancêtre un saint. Il serait bien beau que les navigateurs de toutes les mers eussent pour modèle et pour patron un saint. Et il est déjà très beau qu'un prince de l'Église affirme celte conviction, revendique cette gloire et propose cette cause'.»

Pendant qu'en Italie, la plupart des évoques applaudissaient la lettre du primat d'Aquitaine, l'importance de l'initiative prise par la France n'avait point échappé à l'attention de la péninsule ibérique. Sans distinction de nuances, toute la presse espagnole appuya ce projet de béatification. S. Ém. le cardinal Fernand de la Puente, archevêque de Burgos,

' Lettre datée de Menton, 12 septembre 1860.

transmit à son vénérable collègue de Bordeaux des congratulations patriotiques au nom de l'épiscopat d'Espagne, et joignit son adhésion personnelle à la demande de béatification. En Amérique, cette idée fut acceptée avec une faveur marquée par la presse de divers États. Au Brésil, elle inspira un poète. Dans les deux continents, plusieurs pays protestants montrèrent leur franche sympathie pour la cause de Christophe Colomb. En Russie même, au siège de la fourberie orthodoxe, l'idée d'une telle béatification produisit une sensation dont les feuilles accréditées se firent l'écho. Voici en quels termes un organe de l'opinion russe, qui s'imprime en français à Bruxelles, appréciait la démarche de l'éminentissime cardinal Donnet :

« C'est une des idées les plus heureuses sorties de l'esprit d'un homme habitué aux vastes et impartiales conceptions d'une Église universelle. Les malheurs et les injustices que traîne après elle, comme un linceul funèbre, l'ombre de Christophe Colomb, ne pèsent-ils pas d'un poids considérablement augmenté par les années sur l'humanité tout entière? Le moment dès lors n'était -il pas venu de rendre à cette gloire pure et sans tache l'hommage que lui avaient mérité tant de services féconds et qui n'auraient dû jamais coûter de larmes à personne? N'était- il pas temps de dégager la conscience universelle de cette lourde accusation?. .

«Quelle que soit, d'ailleurs, l'opinion religieuse à laquelle on appartienne, est-il possible de ne pas applaudir des deux maips à la glorification de Christophe Colomb, de quelque part qu'elle vienne? Est- il possible de ne pfis accueillir, avec la faveur dont elle est digne, cette belle entreprise d'un prince de l'Église, s'efîorçant d'associer la papauté à la réparation d'une immense injustice , et d'élever dans les cœurs de cent trente-cinq millions de catholiques du temps actuel, sans compter les générations futures, un monument moins périssable que ceux de granit ou de bronze à celui qui a rapproché les deux continents ' ? »

Qu'on réfléchisse sur ces lignes d'un journal hostile à notre foi. Elles portent leur enseignement. Trouverait-on dans le passé une telle communauté d'opinion, un tel mouvement d'intérêt parmi les hommes au sujet d'un chrétien? Connaît-on une cause de béatification dont l'annonce ait suscité une pareille unanimité de sentiments, nonobstant la diversité des croyances ?

' l.c Nord, 19 décembre -180G.

:i7-2 CHRISTOPHE COLoMB

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