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LES LUTTES ET LA VICTOIRE

L'heure de Dieu. — Un pourquoi troublant. — Les trois acteurs du grand drame. — Gênes et Venise repoussent l'élu de la Providence. — Il se console sur mer. — Un croquis de la main de Colomb. — En Portugal. — La félonie du roi. — Échec des larrons et dégoût du grand homme. ■ — Il s'enfuit à Gênes orienter un vol définitif.

— Isabelle « le grand roi ». — Sa mission en Espagne. — Une halte historique dans un couvent de moines franciscains. — Les entretiens de Colomb et du Père gardien. — L'initiation dans la solitude. — Colomb repoussé à Cordoue. — Son second mariage. — La sentence des docteurs de Salamanque. -^ Colomb va s'adresser au roi de France. — Juan de Perez de Marchena l'empêche de partir.

— Isabelle ramène le fugitif et accepte ses conditions. — Les trois caravelles. — Au nom de Jésus-Christ, marchons !

L'heure était venue, en effet.

De toute éternité Dieu avait marqué cette heure, comme il avait choisi l'homme qui la ferait sonner au prix d'efforts inouïs.

Pourquoi tarda-t-elle si longtemps de sonner?

La question trouble nos faibles intelligences, impuissantes à mesurer de leur calcul étroit et forcément borné les infinis de la pensée divine. « Quand on reporte sa pensée quatre cents ans en arrière , et que l'on considère ces milliers d'âmes avant la découverte, se succédant depuis quinze cents ans, vivant sous l'empire absolu du démon, il est impossible, avec un peu de cœur, de ne pas être profondément ému. Eh quoi ! le sang divin

avait coulé pour tous, l'étendard de la croix portait l'affranchissement et la civilisation partout, les apôtres s'étaient partagé le monde pour le régénérer, et ces âmes, sœurs des nôtres, se mouraient dans le lointain, par delà la mer Ténébreuse, dans les affres d'une agonie perpétuelle? Et pourtant l'instinct de ces âmes devait les faire soupirer après la délivrance et le jour de la rentrée au bercail paternel. Et Dieu les avait créées, et il était mort pour elles, et il les attendait! N'avait-il pas dit à ses apôtres : Allez, enseignez toutes les nations? Pourquoi ce retard d'un si grand nombre à la bonne nouvelle? s'écrie l'abbé Lyons, traduisant éloquemment la question troublante de nos cœurs; pourquoi?... Dieu est juste; il a ses heures. N'étant pas admis à son conseil, nous devons croire , adorer et nous soumettre. S'il a différé quatre mille ans sa venue, il pouvait la différer quinze cents ans, et nous assimiler à ces peuples. Ses dons sont gratuits ; il les donne à qui il lui plaît, à l'heure qu'il a choisie. »

Quoi qu'il en soit des motifs de la sagesse divine dans le choix de cette heure désormais inscrite en brillants caractères au cadran des siècles, observons-le encore avec notre éloquent confrère, « il est impossible de ne pas admettre que Dieu ait voulu la découverte pour l'heure et par l'homme choisis dans ses décrets éternels. Il est impossible de ne pas reconnaître que Satan n'ait fait appel à toutes ses forces pour la contrarier, ne pouvant pas l'empêcher. Dieu était le maître absolu; lui, Satan, n'était qu'un usurpateur; mais un usurpateur de plusieurs milliers de siècles ne pouvait se laisser déposséder sans résistance : elle fut terrible, désespérée. Ne pouvant s'attaquer au Seigneur de la terre, il se mit aux prises avec le héros prédestiné, qui lui fut livré, comme autrefois Job, à la condition qu'il n'attenterait pas à sa vie. C'est pourquoi les lois de l'ordre général ne sont point interrompues au profit de Colomb. Il ne peut éviter ni les dangers ni les souffrances ; mais toutefois les secours invisibles ne lui font jamais défaut. Il reconnaît lui-même, dans ses différents écrits, que Satan est l'auteur des plus grands dangers qui le menacent sur mer et sur terre, des iniquités dont on l'abreuve; mais il avoue naïvement aussi que « Sa Haute Majesté », qu'il implorait sans cesse, venait continuellement à son secours. Il est certain que

nous sommes ici en plein surnaturel. La découverte est un drame du plus haut intérêt, dont les principaux acteurs sont : Dieu, Satan et Christophe Colomb. C'est ce que tout lecteur impartial et de bonne foi', en présence de ces scènes émouvantes, qui se déroulent en quelques années, sera forcé de reconnaître. Aussi M. Bloy avait raison de dire que la découverte est « une véritable descente aux enfers », et M. le comte Roselly de Lorgnes, que « celui qui ne croit pas au surnaturel ne peut comprendre Christophe Colomb ».

C'est à sa patrie d'abord que le cœur de Colomb songea, quand l'heure lui sembla venue. Sans doute il devait au Portugal le bonheur de sa vie d'intérieur, mais à Gênes il devait bien davantage; Gênes, le point de l'espace où Dieu plaça son berceau, et où vivaient encore tant d'êtres chers à sa fidélité de souvenir dans l'exil.

C'était en 1476. Il avait atteint sa quarantième année, l'âge parfait où la maturité de l'expérience vient s'ajouter aux élans d'un sang alors dans sa pleine ardeur. Plein de confiance en sa

' Le moment est plus que jamais opportun de faire appel à cette impartialité. M. le comte Roselly de Lorgues nous faisait l'honneur de nous l'écrire, à la date du 4 juin 1891 : « (En ce moment) on s'occupe beaucoup de Christophe Colomb, non seulement chez les catholiques, mais chez les protestants et les francs -maçons. Ces derniers le défigurent à plaisir. Puis viennent les pédants bibliographes, qui nient qu'il ait découvert le nouveau continent, lequel, disent-ils, était connu de l'Europe bien des siècles avant sa naissance. L'académie royale d'histoire de Madrid décernera un prix de trente mille francs à l'ouvrage qui rapetissera le mieux l'élu de la Providence... Et c'est le descendant de Colomb qui payera la somme!!! En outre, elle réserve un second prix de quinze mille francs au détracteur qui s'approchera le plus près du premier lauréat. Les francs-maçons italiens, de leur côté, préparent des travestissements de Colomb à bas prix... » L'heure est donc plus opportune que jamais d'opposer à ces conjurations, par lesquelles Satan poursuit dans sa tombe glorieuse l'homme qui l'a vaincu en lui arrachant des millions d'âmes, le récit exact, appuyé sur les documents irréfragables, de l'œuvre telle que l'accomplit l'élu de Dieu.

pensée, il voulut en donner l'honneur au cher pays natal, a II passa donc à Gênes, dit M. Roselly de Lorgnes, rectifiant par les documents authentiques les récits erronés de ses devanciers, et proposa son plan au sénat. Il s'obligeait, si l'on voulait lui fournir quelques navires équipés, à sortir par le détroit de Gibraltar, et à passer vers le couchant dans la mer Océane, jusqu'à ce qu'il eût « trouvé la terre où naissent les épices », et fait ainsi le tour du monde. Mais les raisons cosmographiques sur lesquelles il s'appuyait ne pouvaient être bien appréciées des nobles membres de cette compagnie. Les Génois , habiles autant qu'intrépides dans le bassin de la Méditerranée, ne s'aventuraient guère sur l'Océan. Les progrès que faisaient chaque jour les Portugais dans la géographie ne les avaient pas encore atteints. Ils s'estimaient maîtres profès en fait de navigation, pensaient qu'on ne pouvait les surpasser, et tinrent l'offre de leur compatriote pour une orgueilleuse rêverie. Ils prétextèrent la pénurie du trésor, épuisé par des armements considérables; et, afin de rabaisser peut-être la prétention de Colomb, ils lui dirent que ce désir de découvertes n'était pas une nouveauté pour le sénat; que déjà maint explorateur avait payé par la mort une curiosité téméraire : les archives de la république en faisaient foi. On y lisait, deux cents ans avant la proposition actuellement soumise au conseil, que deux capitaines de la plus haute noblesse, Tedisio Doria et Ugolino Vivaldi, étaient partis pour le grand Océan, sans qu'on eût jamais eu nouvelle de leur sort.

Puisque Gênes se dérobe à l'honneur,. du moins le patriote persévérant veut le conserver à l'Italie. Il s'en alla porter ses offres à Venise, où l'accueil fut le même qu'à Gênes.

Pour retremper son courage , l'explorateur, évincé par les cités reines de la Méditerranée, reprit la mer, s'avançant vers les océans polaires. « Au mois de février 1477, il se trouvait à cent lieues par delà l'Islande, et constatait des phénomènes intéressants pour l'hydrographie. Des sombres horizons du nord, des cieux aplatis de cette île lointaine, Yultima Thule des anciens, aux splendides cieux des tropiques, avec sa puissante faculté de généralisation, il rassemblait dans son souvenir les harmonies de la terre et des eaux, cherchant à pénétrer par delà la poésie

des apparences le principe des grandes lois de ce globe. Passant de la contemplation des œuvres de Dieu à l'investigation de celles des hommes, durant ses moments de séjour à terre, il consacrait à compulser les écrits des philosophes, des historiens, des naturalistes, toutes les heures qu'il n'employait pas à copier des manuscrits et à construire des sphères, dont le produit assurait son pain quotidien. »

Ainsi, poursuivant ses voyages, achevant d'acquérir l'expérience de la navigation, s'instruisant de tout ce qui plus tard lui sera d'un si merveilleux secours, exerçant et affinant ses facultés d'observation, de réflexion et d'intuition, il se préparait à remplir le rôle pour lequel Dieu l'avait élu, sans découragement ni défaillance, sûr qu'à l'heure dite il serait entre les mains du Père qui est aux cieux l'instrument de ses miséricordes sur l'homme.

S'il avait songé d'abord à la terre natale, repoussé par elle, il devait ensuite offrir au Portugal la gloire refusée par l'orgueil égoïste de la mère patrie.

Alphonse V était mort, laissant le trône au roi Jean ou Joam II.

Colomb l'alla trouver, et l'intelligent monarque , dépassant les préjugés de son entourage, se déclara favorable aux intuitions du génie méconnu par ses courtisans.

Jean demanda à Christophe de fixer ses prétentions.

Or le grand homme visait avant tout un apostolat dans son programme.

Les falsificateurs de l'histoire, travestie en instrument de conjurés contre l'Eglise et son Christ, l'ont nié effrontément. Tout homme, pourvu qu'il soit sincère, leur opposera avec indignation le témoignage des annales et des monuments contemporains.

Comme la vierge de Domremy, le futur révélateur du globe avait entendu les voix d'en haut, et il obéissait à l'inspiration céleste. Un croquis conservé au palais ducal de Gênes, non point

comme on le croit et le dit d'habitude, de la main même de Colomb, témoigne éloquemment. Dans ce projet de tableau ou de fresque, qui représente allégoriquement le départ de Colomb pour le nouveau monde, le héros est assis sur un char dont les roues à palettes battent une mer agitée. A côté de lui, désignant et ouvrant la voie, est la Providence. La Religion pousse en avant le char marin , que s'efforcent d'arrêter l'Ignorance et l'Envie. Chacune de ces ligures est accompagnée d'une inscription qui en désigne le caractère, et l'auteur du dessin y a imité la marque dont Christophe Colomb usait pour signer ses écrits. On y observe son prénom, figuré de manière à en rendre l'étymologie aussi frappante que possible.

Nous étudierons plus tard quelles furent les prétentions dont le roi se montra choqué, et nous lirons à livre ouvert dans cette âme, taxée par le monarque portugais d'excessive et orgueilleuse ambition chez un si mince personnage.

Cependant, dissimulant avec une félonie indigne d'un roi, sur le conseil de ses entours jaloux et perfides, Jean H fit semblant d'étudier les conditions posées par le génie chrétien qu'il avait d'abord ouvertement marchandé.

Celui-ci, confiant comme la loyauté, attendait en paix le résultat de l'enquête, quand un bruit singulier, répandu dans Lisbonne, vint éveiller son attention.

Des matelots, rentrés au port en piteux état, au retour d'une expédition mystérieuse, raillaient ouvertement les idées du Génois. Peu à peu, s'enhardissant, ils racontèrent, dans les tavernes du port, qu'ils venaient tout uniment d'expérimenter le fameux plan de l'aventurier, et payer cher la folle confiance du roi en ces mêmes plans, que le monarque lui avait volés.

Les fanfarons ne se vantaient pas. Jean II avait refusé de payer à leur auteur les fameux plans, mais non de les lui prendre. Mais le roi comme ses complices oublièrent que, s'il était facile d'emprunter, ou mieux de dérober lâchement une idée à Colomb, il l'était moins de lui prendre son plan et son génie. Quelques jours de navigation vers les régions nouvelles épuisèrent les résolutions des forbans. La peur de l'inconnu les terrorisa. Chaque souffle d'un vent ironiquement favorable leur semblait avancer leur

perte. Or ce vent changea tout à coup, et ils acclamèrent la tempête qui les éloignait du but. « La mer enfin les rejeta sur ce même rivage où le futur grand amiral de l'Océan put les voir aborder pâles , tremblants , mais déjà moqueurs comme les lâches. »

Le roi parut éprouver du remords. Il manda Colomb, s'excusa platement, rejetant la responsabilité de sa trahison sur les courtisans. Il s'humilia même, et conjura le grand homme indigné d'oublier tout, pour reprendre à nouveau les négociations. Le noble cœur de Colomb consentit à pardonner, mais non à jouer de nouveau le rôle de dupe. Il retourna à ses travaux et refusa de se prêter aux instances du roi félon.

Tout à coup, vers la fin de 1484, comprenant, à des indices qui ne le trompaient point, que tout se préparait pour lui imposer ce qu'il avait autrefois offert, il s'enfuit secrètement de Lisbonne, emmenant avec lui son fils Diego.

La mère de ce cher enfant était morte, laissant le deuil dans l'âme du héros, qui, pour trouver quelque consolation, songea de nouveau au rivage natal.

Gênes, hélas! méconnut une fois encore le génie de ce fils obstinément fidèle, et, après avoir reçu la bénédiction du vieux père qui avait foi en lui, il se détermina subitement à se rendre en Espagne. « Comme ces oiseaux voyageurs qu'on voit planer longtemps indécis dans un même espace , et qui tout à coup partent comme une flèche dans une direction qui ne changera plus, de même, selon la belle comparaison de M. de Belloy, Colomb venait enfin d'orienter son vol. »

L'Espagne!... Fier et noble pays. Dieu s'en servait, à cette heure de l'histoire moderne, pour accomplir la menace de l'Apocalypse.

Lorsqu'une région tirée des ténèbres de l'erreur s'obstine à

y vouloir rentrer, la mesure de la grâce une fois comblée, Dieu se lasse et répète le terrible châtiment apocalyptique :

a Je changerai le candélabre de place. »

Or, à ce moment historique, le catholicisme, délaissé par les chrétiens, déprimé par les barbares, depuis longtemps miné dans son essence même, qui est l'unité, par le schisme grec, déclinait en Orient. Cet Orient, d'où nous est venue la lumière de la foi, l'éteignait méchamment chez lui. Alors cette lumière s'en vint éclairer les côtes occidentales de l'Afrique, jusqu'aux extrémités de ce vaste continent, à mesure que les marines espagnole et portugaise poursuivaient leurs découvertes.

A l'époque où nous somaies arrivés, Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon régnaient en paix sur la majeure partie de l'Espagne, dans un accord rendu parfait grâce à la souveraine intluence qu'Isabelle sut garder sur le roi, qui ne la valait pas, avec une puissance désormais incontestée, après avoir triomphé de toutes les compétitions et de toutes les intrigues.

Mariés en 1409, quand l'un et l'autre n'avaient pour dot que de brillantes espérances, ils s'étaient résolument acheminés, grâce à l'impulsion d'Isabelle, vers un double but : la gloire de la religion et l'unité de la péninsule ibérique , d'où il fallait chasser les Maures.

La guerre de succession fut longue, sanglante. Mais, en 1476, Ferdinand devenait roi titulaire d'Aragon et de Sicile, et Isabelle reine, ou, comme l'histoire appelle cette femme vaillante, « roi » de Castille.

Tranquilles possesseurs de leurs royaumes, ils s'appliquaient à les gouverner avec autant d'énergie que de prudence, toujours dans la pensée, chère surtout à Isabelle, d'y faire régner Jésus- Christ.

Ils voulurent même les étendre par la navigation, et leurs vaisseaux abordèrent aux îles Canaries, dont quelques-unes restèrent en leur pouvoir.

C'était marcher sur les traces, on peut dire même sur les brisées des navigateurs portugais. Il n'en fallait pas davantage pour rallumer au loin des querelles à peine assoupies ou laborieusement éteintes dans les ports d'attache des deux marines.

La modération des royaux époux écarta ce danger. Sous les auspices du pape Sixte IV, intervint un traité par lequel Isabelle et Ferdinand s'engageaient à respecter les conquêtes de leur voisin portugais Alphonse V et de ses prédécesseurs. Par les clauses les plus formelles, ils s'interdisaient absolument les groupes des Açores, de Madère et du Cap-Vert, les côtes de la Guinée, en grande partie découvertes, celles mêmes qui restaient à découvrir. Étaient également réservées les possessions récemment acquises dans le royaume de Fez.

Entre tous les princes de cette époque, l'histoire reconnaissante signale, parmi ceux qui méritèrent le mieux de la religion par leur zèle à réprimer l'hérésie, Ferdinand d'Aragon et sa femme, « le grand roi, » Isabelle la Catholique. Leurs armes, poursuivant l'unité nationale, promouvaient le règne de Jésus- Christ sur les Maures. Rien n'est émouvant comme le récit de cette croisade à l'intérieur, où les soldats de l'armée catholique accomplireiit des prodiges de vaillance pour reconquérir Grenade. La lutte fut longue, acharnée. Victoire resta aux Espagnols. Le 2 janvier 1492, après huit mois de siège, la croix de Jésus- Christ brillait au sommet de la plus haute tour de la citadelle, recon(iuise sur le farouche croissant. L'Espagne entière faisait désormais relour à l'empire chrétien, après avoir subi pendant près de huit cents ans la présence et le fardeau de la domination musulmane.

C'est grain à grain qu'on avait mangé la Grenade, selon la pittoresque expression dont s'était servie Isabelle, en dirigeant elle-même la tactique de cette glorieuse conquête. Isabelle est le bon génie de Ferdinand, qui lui doit sa gloire; car le compagnon de « la plus noble créature qui ait jamais régné sur les hommes », comme le dit Montalembert, était loin de valoir son admirable compagne, qui fut un si grand roi. « Dans sa nature élevée, Isabelle fut la personnification vivante du génie chevaleresque de son époque et de sa nation. Nulle femme ne joignit sur le trône une foi plus sincère à une prudence plus consonmiée, et n'y ht briller une loyauté plus limpide. Manifestement une sorte de bénédiction parut attachée à ses projets comme à ses actes. Isabelle put toujours faire, lorsqu'elle voulut; et elle voulut

toujours, lorsqu'elle put faire. Le succès justifia chacune de ses entreprises. Elle agrandit son petit royaume, qu'elle avait recueilli dans le dernier abaissement, et l'éleva elle seule au rang de première puissance. En suscitant autour d'elle, pour la servir, de hautes capacités, de sincères dévouements. Dieu permit que la sagesse de ses conseils dépassât encore celle de ses conseillers. Par Isabelle, nous l'avons dit, s'accomplit le principal fait de la politique européenne, l'expulsion du croissant. Et avec Isabelle devait s'opérer l'événement le plus prodigieux de l'humanité, celui qui, en doublant son domaine terrestre, décuple l'horizon de ses investigations scientifiques. »

La digression était nécessaire pour la suite de notre récit. Nous le reprenons.

Un voyageur frappait à la porte de ce monastère d'où nous avons déjà contemplé les horizons mystérieux au début de cette histoire. Il était accompagné d'un enfant de sept à huit ans, épuisé de fatigue, incapable d'aller plus loin. Ne demandant rien pour lui-même, l'étranger demandait un peu de pain et d'eau pour son faible compagnon de voyage. Or, à ce moment, devant la loge du frère portier où l'étranger parlementait, passa le supérieur du couvent.

Ce supérieur porte un nom désormais immortel. Il s'appelait le P. Juan Perez de Marchena. Son front rayonnait. Sur ce promontoire, à faible distance du port de Palos, au fond de l'Andalousie, sa vertu et ses rares facultés se mouvaient dans l'immensité des horizons de cette région abrupte et solitaire, où la piété des âges chrétiens avait édifié un couvent, habité pour lors par les franciscains, dédié de tout temps à la sainte Vierge, sous le nom de Santa-Maria de la Robida\

' Tombé en ruines, le pèlerinage a été relevé avec une sollicitude aussi intelligente que religieuse par M. le duc de Nemours.

Ce moine aurait pu remplir un rôle éminent dans l'Église ou le monde, à la cour même des rois, dans les sciences ou les lettres. C'est pour fuir les honneurs et la renommée qu'il avait cherché la solitude. Une première fois, la grande Isabelle, qui savait distinguer, utiliser et récompenser les hommes, l'avait tiré de son couvent pour proiiter de ses lumières, soit au conseil, soit pour elle-même; mais elle avait dû renoncer à le retenir dans les palais et le restituer au cloître. Il était là dans son double élément, la prière et l'étude, qu'il ne comprenait pas en dehors du silence et de la régularité. Par un attrait irrésistible, tous les moments que ses devoirs de supérieur ou de religieux lui laissaient libres, il les employait à cultiver, sans autre guide que lui-même, l'astronomie et la cosmographie. Un observatoire rudimentaire, mais admirablement placé, dominait les constructions monastiques; il y passait avec autant d'application que de bonheur une partie de ses nuits, parfois les nuits entières, continuant ses pieuses méditations dans la contemplation scientifique '.

Or Santa-Maria de la Robida n'était pas une route et ne pouvait être qu'un but. Par là, nulle communication possible entre les ports de mer et l'intérieur des terres. Pourquoi donc cet étranger s'en venait-il frapper à la ])orfe du monastère? Quel dessein l'avait amené là?

L'historien à qui nous empruntons ce récit, qu'il a tiré des sources originales, l'observe justement, cette halte, qui ne semblait intéresser que la bonté du cœur humain, ou mieux la charité chrétienne, est un événement majeur dans l'histoire de l'humanité.

' A cette époque, le monastère se composait de deux cloîtres intérieurs et de trois petits bâtiments, annexés à la construction principale. L'église de Santa-Maria de la Robida était entourée d'une clôture, dont l'espace formait, de chaque côté des murs latéraux, une cour intérieure. L'église, construite en forme de croix, avait trois chapelles. Au-dessus du maiire-autel s'élevait une coupole arrondie et entourée d'un rebord en maçonnerie, percé régulièrement de trous à sa base. Cette partie de la toiture, disposée en terrasse, semblait destinée à servir d'observatoire. Cette coupole, badigeonnée d'une chaux éclatante, frappait de loin la vue des bâtiments côtiers et servait de point de reconnaissance aux caboteurs. La haute forêt de pins qui entourait le couvent, du côté de la terre, ne permettait de découvrir cette retraite que du côté de la mer. (Roselly de LoncuES, op. cit., t. I'''', p. 165.)

La souffrance du père qui implorait sa charité émut d'abord l'âme du saint religieux; mais, dans les larmes silencieuses de ce père, il crut entrevoir les éclairs du génie. Il interrogea son hôte et s'enquit de son nom.

C'était Christophe Colomb.

Ce nom n'avait pas encore retenti dans le monde. 11 n'éveillait aucune idée dans ce désert. L'homme seul parlait à l'homme. En peu de mots, l'étranger eut exposé le labeur de son existence et les aspirations de sa pensée.

Le moine écoutait, ravi. 11 lui semblait qu'il avait entendu luimême quelque chose d'analogue dans ses longues veilles des belles nuits d'été, au sommet de son observatoire.

Comme l'étranger, ces mers inexplorées, immenses, mystérieuses, semées de fantômes et de terreurs, qui s'étendaient à l'ouest de l'Europe et de l'Afrique, l'obsédaient depuis quelque temps comme une redoutable vision, à laquelle celui qui lui venait d'Italie disait vouloir arracher son secret. Il n'est pas possible, répétait le noble étranger, que ces mers soient sans limites. C'est un mot vide de sens, à l'usage de l'ignorance ou de la peur. Elles ne peuvent pas non plus être absolument désertes. En poussant droit devant soi, sans regarder aux distances, en bravant tous les dangers, on rencontrerait infailliblement d'autres terres, un monde inconnu, peuplé d'êtres humains qui ne possèdent pas la lumière de l'Évangile, qui demeurent là plongés dans les ombres de la mort; ou bien, et d'une manière non moins infaillible, on finirait par arriver aux côtes orientales de l'Asie, et là régnent les mêmes ténèbres. Le globe est incomplet, incomplète dès lors jusqu'ici la rédemption des hommes...

« Qu'on me donne des vaisseaux, s'écriait l'interlocuteur inspiré, des vaisseaux, des équipages, et je ferai l'unité ! »

Dès que cette double idée se fut emparée de son àme, elle ne l'avait plus abandonné; elle était devenue le mobile et l'objectif de son existence. II se savait l'agent prédestiné dont le Ciel voulait se servir pour accomplir son œuvre. Pas un doute dans son esprit, pas une hésitation dans sa conduite. Il parlait du pays des épices, de l'or et des diamants, comme d'une découverte déjà faite, d'un héritage reconquis.

Le moine, répétons-le, était ravi.

Mais Dieu, disait l'étranger, qui veut mettre sa providence au service de l'œuvre, veut que l'on y emploie les moyens humains. Or la science et l'inspiration seront impuissants sans le concours d'un pouvoir humain ; il manque encore un corps à l'âme.

Déjà, il est vrai, le Portugal consentait à être ce pouvoir. Mais le Portugal s'en était rendu indigne, et Dieu l'avait rejeté. Il venait donc en Espagne pour se rendre à la cour des rois, pour voir Isabelle, communiquer son plan, conjurer et gagner son procès : la religion et l'humanité parleraient par sa bouche.

Déjà le Père gardien les avait entendues dans le sanctuaire de sa conscience. Tout son être tressaillait à les ouïr s'exprimer au contact de l'air extérieur. Mais les circonstances n'étaient pas alors propices à la réalisation du projet. Tant que ne serait pas terminée la guerre de Grenade, cet autre labeur divin, il fallait attendre. Le P. Juan Perez voulut retenir les mystérieux voyageurs jusqu'à ce que le moment fut venu.

Attendre, se demande M. Bareille , qui a merveilleusement condensé tout ce récit, que nous lui empruntons à peu près en entier; attendre, Colomb le pouvait-il? Les années s'accumulaient sur sa tête, la cinquantième était déjà passée; il ne pouvait, il ne voulait pas emporter un monde dans la tombe.

Il fallut cependant se résigner. Le moine parlait au nom de la prudence éclairée par la foi. De l'attente il fera une préparation.

Dès lors l'étude des Livres saints, des Pères de l'Église, particulièrement de saint Jérôme et de saint Augustin, des grands docteurs du moyen âge, devint pour cet homme supérieur une seconde éducation, une gymnastique intellectuelle, qui le rendaient plus apte à l'accomplissement de son gigantesque dessein. Non content de développer et de fortifier son intelligence, il résolut d'épurer en même temps sa vie par les continuels exercices et les saintes austérités de la piété monastique. 11 comprit, en la goûtant, la religion de saint François d'Assise; il s'y rattacha par des liens étroits, en embrassant la règle et en revêtant l'habit du tiers ordre franciscain. Dans ce travail de perfectionnement

moral, le contident de ses pensées sublimes devint aussi celui de sa conscience.

Il ne perdait pas cependant de vue son œuvre : c'est là qu'il puisait son élan et ses énergies.

L'initiation était terminée, mais la guerre contre les Maures durait toujours.

Les deux amis jugèrent ne plus devoir s'arrêter à cet obstacle. Tel fut également l'avis d'un homme qui, dans les derniers temps, partageait leurs délibérations et leurs ardentes sollicitudes : c'était le médecin de la communauté, Garcia Hernandez, dont le nom mérite de trouver ici sa place.

Laissant alors son fils dans la maison hospitalière qui l'avait accueilli, prenant pour lui-même le modeste viatique de l'amitié, muni d'une lettre de recommandation pour le confesseur d'Isabelle la Catholique, Christophe Colomb s'achemina vers Cordoue.

Là résidait alors la cour d'Espagne, se tenant à portée de surveiller les opérations militaires, ou mieux de les diriger et de les animer.

L'arrivée de Colomb à Cordoue fut signalée par une poignante déception.

Loin de prendre sa cause en main, le grave personnage à qui Juan Ferez l'avait recommandé ne lui dissimula pas qu'elle n'avait nullement ses sympathies.

Ce confesseur de la reine était Fernando de Talavera, prieur de la congrégation des hiéronymites dans le couvent de Prado, à Valladolid. On ne peut certes pas dire que ce fût un cœur étroit ou soupçonneux, moins encore un esprit dénué d'ampleur et d'élévation. Il inondait de toute son influence, sans hésitation et sans arrière-pensée, le mouvement littéraire qui régnait alors chez les Castillans, sous l'impulsion de leur incomparable souve-

Cliiistoiilie Colomb t;t le père Juan Ferez de Marchena.

raine. Possédant à fond la théologie, versé dans les lettres, il n'avait malheureusement jamais étudié les sciences mathématiques ou cosmographiques.

Du premier abord il resta persuadé que son ami, le gardien de la Robida, s'était laissé surprendre par un halluciné, sinon par un astucieux famélique. Là-dessus, sans ménagement pour l'illusion, avec quelques égards pour l'infortune, il éloigna le solliciteur, persuadé qu'il rendait aux souverains un grand service, en leur épargnant l'ennui et la perte de temps que ce Génois venait leur apporter.

Terrible était cette nouvelle épreuve. Mais Colomb ne portait point une âme vulgaire. Ni le désespoir ni même le découragement n'entrèrent dans son cœur.

Deux choses cependant lui pesaient, l'inaction et la solitude.

A Cordoue comme à Lisbonne , l'isolement et la vertu lui gagnèrent le dévouement d'une femme jeune, noble et belle, dévouement d'autant plus désintéressé que l'âge et les soucis apparaissaient sur ce visage, toujours grand et noble, mais ravagé par le poids de la lourde pensée qui avait tracé de rudes sillons sur ce front couronné d'une chevelure toute blanche: Les conspirateurs acharnés à détruire la gloire de notre héros ont fait planer d'ignobles soupçons sur la vertu de cette femme. Passons vite sur ces ignominies, que les savants ont discutées avec un soin vengeur, qu'elles ne méritaient pas. Inscrivons avec bonheur et respect le nom de la nouvelle épouse de Colomb, la noble et vertueuse Béatrix Enriquez. Saluons la mère du pieux Fernando, le second fds de Christophe et son futur biographe.

Comme autrefois à Lisbonne, dans la famille portugaise à laquelle il s'était allié, trouvera- t-il dans cette famille espagnole l'intermédiaire dont il a besoin pour pénétrer à la cour? Si telle fut son espérance, une déception amère la suivit de près.

C'est un Italien, ancien nonce à la cour d'Espagne, Antonio Geraldini, qui s'éprit avant tous de son idée et lui tendit résolument la main.

Antonio avait prolongé son séjour en Castille, avec son frère Aiexandro , dans un but qui les recommande et les honore l'un et l'autre, pour travailler à l'éducation des infants. Intelligence

d'élite, poète couronné dans sa patrie dès l'âge le plus tendre, Antonio comprenait le génie; âme généreuse, il ignorait l'envie.

L'influence de* l'ancien nonce était grande : il en usa d'abord auprès du cardinal Mendoça, cet illustre archevêque de Tolède, si puissant dans les conseils, qu'on allait jusqu'à l'appeler le troisième roi des Espagnes : il en obtint une audience pour Colomb. C'est la porte de l'avenir qui s'ouvre.

Le grand chancelier demeura tellement frappé de la conception, de l'attitude quasi royale et des religieux sentiments de cet étranger, qu'il ne garda pas pour lui cette conlidence, et se crut dans la rigoureuse obligation de le présenter aux rois.

Il y a un point saisissant de ressemblance entre Jeanne d'Arc et Christophe Colomb paraissant devant la majesté souveraine : même simplicité, même conviction inébranlable, égale modestie, l'être humain dans la divine mission. Comme la jeune bergère, le vieux navigateur se déclare envoyé par le Roi des rois; il remplit une céleste ambassade. Chose que les historiens n'ont pas assez observée, ipie la plupart ont laissée inaperçue avant M. Roselly de Lorgnes, le révélateur indiipie à peine les biens temporels, les immenses richesses, l'extension du pouvoir qui doivent résulter de son entreprise ; il y voit surtout et presque uniquement le salut des âmes, l'œuvre de la rédemption et la gloire du Rédempteur,

A mesure que cet homme parle, la sympathie naît, l'émotion déborde, le jour grandit dans l'âme d'Isabelle. Le coup décisif est porté. Ferdinand lui-même, lui si déliant par calcul, si réservé par caractère, se sent un moment ébranlé; mais la politique l'emporte : rien ne saurait être décidé sans l'examen préalable d'une commission.

La junte est nommée. Elle se compose des personnages les plus distingués et des plus illustres savants de la péninsule. Fernando de Talavera doit la présider. Elle va se réunir à Salamanque , où les dominicains encore aujourd'hui se glorifient d'avoir eu Colomb pour hôte pendant tout le temps que durèrent les travaux et soutenu sa cause par l'organe de leur savant professeur Diego de Derza. Les débats seront publics, la scolastique y déploiera ses inépuisables ressources et son terrible arsenal.

Colomb abandonne ses crayons et ses compas pour resaisir soji épée.

Le principal historien de Colomb a relevé un détail de cette junte, qui en explique le retentissement énorme qu'eut sa convocation; c'est que la confrérie des barbiers de Salamanque avait sa bannière, son tronc et sa chapelle au couvent de Saint-Étienne, siège des travaux de la commission. Dans leur joie vaniteuse, tous les figaros de l'université semblaient partager l'honneur rendu au couvent des dominicains. On juge si leur loquacité laissait quelque repos à leurs pratiques, et s'il était permis à Salamanque d'ignorer la tenue du docte congrès. Les muletiers et les nourrices savaient au moins qu'un étranger prétendait prouver que la terre est ronde comme une orange, et qu'il y a des pays où les hommes marchent la tête en bas; de plus, qu'en continuant de naviguer tout droit au couchant, on reviendrait par l'orient. Ce bon public s'étonnait peut-être que l'on traitât si sérieusement une pareille facétie.

Dans les débats, Colomb fut admirable de prudence et de modération, de logique et de lucidité. Mais devant de tels juges, préoccupés de résoudre une question de cosmographie par des arguments de métaphysique, il devait fatalement succomber.

Après de longues séances et d'interminables ajournements, la commission royale se prononça pour la négative. Le prieur de Prado avait résumé les débats et formulé la conclusion : la junte condamnait le projet, soit comme chimérique, soit comme impraticable.

A ce moment, du reste, la guerre absorbait l'attention publique; tous les yeux sont fixés sur le siège de Baza, la plus forte place des Maures, le dernier boulevard de leur capitale. Dans son cœur, et parfois devant son entourage, Isabelle a protesté comme l'opinion , qui réagissait déjà contre la sentence des docteurs de Salamanque. La grande reine continuait à témoigner le même intérêt à l'illustre condamné. Seulement elle subordonnait à la prise de Baza la recherche du nouveau monde.

Que fait alors Colomb? Rappelant ses anciennes luttes, il abandonne ses crayons et ses compas pour ressaisir une épée. Il se bat dans les rangs de l'armée chrétienne; il redevient soldat, dans l'espoir de hâter l'heure de la Providence.

Enfin le boulevard est emporté. Hélas ! on lui impose une

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nouvelle attente : il faut maintenant que la capitale elle-même se soit rendue, qu'un second siège ait abouti, avant de tenter la périlleuse aventure.

C'en était trop : l'héroïsme a ses limites. Puisque l'Espagne se dérobe, Colomb s'adressera à la France.

Il ne voulut pas partir sans avoir revu son ami , le gardien des franciscains de la Robida.

Juan Ferez ressentit une inexprimable angoisse, en voyant son ami lui revenir, après six ans d'absence, d'efforts surhumains, de répulsions et de déboires, dans un tel accablement, avec une résolution aussi fatale à sa patrie.

Le moine espagnol fit tant, qu'il obtint un sursis; le monastère, pendant ce temps, sera la consolation et l'espérance. Pour lui, il ne peut, il ne veut pas désespérer de l'Espagne. Il se décida à invoquer ses titres à la confiance de la reine, et, ne se contentant plus de conseiller et d'encourager, il écrit personnellement à Isabelle.

La réponse arrive aussitôt. Isabelle demande, ou mieux commande à son ancien confesseur d'accourir sous les murs de Grenade.

Sur une monture d'emprunt, le père Juan de Perez de Marchena partit donc du couvent en secret, sans lanterne, un peu avant minuit, malgré le péril de tomber dans une embuscade ou un parti de maraudeurs. Il traversa bravement les terres ennemies, se confiant à Dieu; et, faisant diligence, arriva sans encombre à la ville de Santa-Fé.

Le franciscain obtint un plein succès.

Tous les obstacles disparaissent- Colomb, mandé, accourt à son tour, et fièrement il impose ses conditions.

Signature des lettres patentes conférant à Christophe Colomb ses pouvoirs et ses dignités.

CHRISTOPHE COLOMB Bl

Par lettres authentiques, on le nommera vice-roi des îles et des continents qu'il va découvrir, grand amiral de la mer Océane. Cette double dignité sera transmise à ses descendants.

De plus, il aura la dîme des productions et des trésors de cette autre terre promise.

Ne dirait-on pas un roi dictant ses volontés à son peuple ou traitant avec ses égaux ?

Les rois s'étonnèrent , les courtisans se scandalisèrent de pareilles exigences.

Colomb n'en voulut rien rabattre.

Il lui faut des richesses, déclare-t-il sans détour, des richesses immenses ; car il veut racheter ou reconquérir, à la suite de sa découverte, le tombeau de Jésus -Christ!...

Un sourire accueillit, d'après les récits contemporains, cette parole qui, pour nous, devait être le dernier mot du génie sûr de son œuvre , et de la sainteté qui l'emploie à la réalisation du vœu le plus cher aux vrais croyants.

Alors Ferdinand, au nom de l'Aragon, un royaume héréditaire, repoussa toute participation à ce chimérique projet : soit !

Por Castilla y por Léon Nuevo mundo hallà Colon !

C'est pour le compte de la Gastille que Christophe fera la découverte et la conquête du nouveau monde !

L'héroïque femme de Ferdinand adopte sans restriction pour la couronne de Castille ce que celle d'Aragon a si dédaigneusement refusé. S'il le faut, elle aliénera jusqu'à ses derniers joyaux plutôt que de l'abandonner.

Son intendant des tinances, Alonzo de Quintanilla, se range au sentiment de la reine.

Le cardinal Mendoça se prononce dans le même sens, et d'un ton non moins énergique.

Luis de Santangel, receveur général du domaine ecclésiastique dans l'Aragon, s'engage à faire les avances de sa fortune privée, sans autre garantie que l'entreprise même.

Tous ces noms méritent d'être à l'honneur, puisqu'ils furent au péril.

Au moment de ces glorieux pourparlers, le 2 janvier 1492, les chrétiens arboraient leur étendard sur la plus haute tour de l'Alhambra. La petite ville de Santa-Fé avait vaincu la cité superbe de l'islamisme ; la foi des chrétiens triomphait du fanatisme des disciples de Mahomet. Grenade échappait à l'islam. Le 6, fête des Rois, ceux d'Espagne en prenaient solennellement possession, accompagnés du grand capitaine qui marchait à la tête de l'armée, la menant au triomphe comme il l'avait si souvent conduite à la victoire. Mais le triomphateur du jour, ce n'était ni Gonzalve de Cordoue, ni Ferdinand d'Aragon , ni même Isabelle de Castille : c'était Christophe Colomb.

Ce jour- là s'ouvrait devant lui la carrière où nul homme ne l'avait précédé. Encore quelques semaines forcément données à l'organisation de la conquête, et le 17 avril 1492, — une date à retenir, — dans la ville de Santa-Fé, en vue de Grenade reconquise, étaient signées les lettres patentes qui lui conféraient ses pouvoirs et ses dignités. La signature du roi elle-même figure dans ces pièces, détail à noter.

Le 8 mai, par une attention délicate et spontanée de la reine, le fils aîné du grand amiral était nommé page du prince qui devait occuper un jour le trône de Castille.

Le 12 enfin, après son audience de congé, Colomb reprenait le chemin de Palos. Celte petite ville maritime devait lui fournir, selon les ordres d'Isabelle, les trois vaisseaux qu'il avait seulement exigés pour son immense et terrible voyage.

Les habitants de Palos furent plus alarmés que flattés de cette périlleuse distinction. Au gardien de la Robida revient encore la gloire d'avoir calmé leurs terreurs et triomphé de leurs résistances. A la voix du généreux franciscain, la famille des Pinzon donna son concours et entraîna les autres.

Les trois vaisseaux, dont la légende et la poésie ont exagéré la petitesse, étaient en réalité des caravelles capables d'affronter la haute mer, quoique assez disproportionnées à la grandeur inconnue de l'expédition, pour laisser aux marins tout le mérite de leur courage.

La première, entièrement pontée, s'appelait la Gallega; un second baptême la nomma la Santa- Maria. Ce navire comptait

déjà de longs services, mais n'était pas dépourvu de solidité, quoique lourd à la marche et d'un tirant d'eau qui lui permettait rarement d'affleurer la terre. Les deux autres gardaient leurs vieux noms, la Pinta et la Nina, dont la gloire ne sera pas moins immortelle. Ceux-ci n'avaient de pont qu'aux deux extrémités. Ils étaient commandés et manœuvres de façon vraiment supérieure par les trois frères Pinzon.

L'équipement avait pris un temps considérable. Cent vingt marins étaient cependant réunis, et les dispositions assez complètes. Avant le départ, tous se confessèrent et communièrent, suivant l'exemple de leur chef.

Enfin, le 3 août 1492, un vendredi, chacun se trouvant à son poste, de grand matin, par un vent favorable, debout sur son tillac, Christophe Colomb fit retentir au loin ce cri triomphant :

« Au nom de Jésus-Christ, marchons! »

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