‹ Christophe ColombChapitre 5 sur 34 · LA DECOUVERTE · texte numérisé non relu

LA DECOUVERTE

Comme Jeanne d'Arc. — La ligne idéale tracée par la main du pape guidée d'en haut.

— La vision du Macédonien. — Le journal du bord. — Émouvantes péripéties. — Les efforts de Satan contre le prédestiné. — La mer herbue. — Murmures et plaintes. — Terre ! terre ! — Fausse alerte. — La révolte éclate à bord des caravelles. — Seul contre tous. — Comment Colon'ib apaise la révolte. — Son exhortation aux équipages à la veille du grand jour. — Il prédit à date fixe la découverte.

— La réflexion de Donoso Cortès. — Une page superbe et lumineuse. — Si les prétentions de la critique historique contemporaine pourraient diminuer la gloire de Christophe Colomb. — La veillée des armes. — Colomb aperçoit la lumière. — Le coup de canon. — La date glorieuse du vendredi 12 octobre 1492. — Émotion, chants d'actions de grâces, hommages d'un respect repentant. — On attend le jour.

— A la lueur de l'aube, l'île apparaît verdoyante et parfumée. — Christum ferens!

Certes, l'humble conquérant ne savait pas que le cri de son départ était le même que celui par lequel Jeanne d'Arc inaugurait ses éclatantes victoires. Mais tous deux tirèrent du même amour enthousiasie pour Dieu et pour son Christ le secret de leur vaillance ^

' Comme la bergère de Domremy, le fils de l'artisan génois eut des visions, des songes prophétiques ; comme elle, il entendit des voix, l'appelant à de grandes choses, et, de même que Jeanne, en faisant sacrer Charles VII dans la cathédrale de Reims, rétablit l'unité françaiise, de même Christophe Colomb, en reliant à jamais le nouveau monde à l'ancien monde, restaura l'unité humaine. (0. de Relloy, Christophe Colomb, etc., p. 19).

Du haut de son observatoire, le bon franciscain, ému et pleurant de joie, tendait ses mains sacerdotales vers la petite flottille. Il bénissait son ami , le héros chrétien , dont il avait compris le premier les intuitions de génie. Le voilà qui tourne le dos à ces fameuses colonnes qui portaient gravé le nec plus ultra de la force antique, cinglait vers l'ouest, et, s'élançant dans les espaces incommensurables, disait à l'avenir par son élan même : Plus ultra!

Pendant qu'il cingle ainsi vers l'inconnu, arrêtons-nous sur un acte que l'Esprit qui préside aux destinées de l'Eglise va inspirer au vicaire de Jésus-Christ.

C'est une des plus éclatantes merveilles de l'action de la papauté, que cette page de l'histoire du monde. Voyons plutôt.

Antérieurement, les causes de rivalité ne manquaient pas. Les sanglantes batailles que les deux royautés d'Espagne et de Portugal, renfermées comme dans un cirque, s'étaient tant de fois livrées sur terre, n'allaient-elles pas ensanglanter les mers ?

11 est impossible d'en douter, si les passions se mêlent aux intérêts.

Colomb l'avait prévu et Isabelle compris. Mais de meilleures inspirations, les sentiments chrétiens, prévalurent dans les conseils des princes.

Jamais, répétons-le, la papauté n'exerça sur eux une plus salutaire influence, n'intervint dans leurs débats avec une telle grandeur.

Pour l'extension du christianisme, le bien de l'humanité, l'honneur même de sa patrie, le souverain pontife, dont l'arbitrage est accepté, trace sur le globe, ouvert alors de part en part, une ligne idéale, où devront expirer toutes les contentions, qui sépare les découvertes déjà faites et celles qui vont s'accomplir.

Cette ligne court d'un pôle à l'autre, en passant à cent lieues au delà des Açores et du Cap -Vert.

Chose merveilleuse! Ainsi déterminée, la ligne, qui semblait tracée au hasard, ne rencontre aucune terre, pas une pointe de continent, pas une île. Pur hasard, diront les esprits légers ou superbes; divine action de l'esprit sur l'Église, répond la foi de ceux qui connaissent avec Bossuet la Providence.

Les Espagnols pourront s'étendre à l'ouest, et les Portugais à

Le bon franciscain, ému et pleurant de joie, tendait ses mains sacerdotales vers la petite llottille.

l'est, en gardant leurs anciennes possessions, si bien que tout conflit soit désormais impossible.

Telle est la portée immense de l'acte posé par Alexandre VI et consacré dans son immortelle bulle Inter csetera, « donnée à Rome, près de Saint-Pierre, l'an quatorze cent quatre-vingttreize de l'Incarnation, le quatrième jour des nones de mai. »

Que, dans la suite, le bouleversement des idées et la marche des nations aient détruit cetle barrière, cela n'en amoindrit ni la conception ni le but, quand la science entrevoyait à peine, était encore loin d'avoir admis comme une infaillible donnée la sphéricité de la terre.

Ce progrès accompli, sur cette base désormais inébranlable, faudrait-il au moins qu'elle eût reporté sur l'étonnante projection d'Alexandre un regard d'admiration, en saluant le pape comme un précurseur, s'il lui répugne tant de voir en lui l'organe de la vérité suprême ?...

« Mais point du tout, répond le comte de Maistre ; Marmontel a décidé, en propres termes, que de tous les crimes des Borgia celte bulle fut le plus grand. Cet inconcevable jugement ne doit pas surprendre de la part d'un élève de Voltaire ^ »

De Maistre poursuit. Il frappe sur un plus moderne voltairien, dont il fait ressortir l'ignorance avec son esprit et sa verve accoutumés. Lui-même cependant ne semble pas à l'aise devant cet acte pontifical, parce qu'il émane d'Alexandre VI. De Maistre n'avait pas en main les documents depuis mis au jour, pour se dérober, au sujet de ce pape, aux erreurs accréditées de son temps. Il se dégage en disant qu'il aimerait mieux lire un autre nom au bas d'une pièce qui fait tant d'honneur à la papauté. Du moins, reste toujours le pape, et l'assistance une fois de plus sensible de Jésus -Christ sur le gouvernement de l'Église contiée à son vicaire en terre.

Mais revenons aux voyageurs.

* C'est dans les Incas, un roman faux de style et pauvre d'idées, que Marmontel a rendu ce prodigieux oracle.

« Or, racontent les Actes des apôtres, Paul, descendu à Troade, eut la nuit cette vision : Un homme de Macédoine se présenta devant lui et lui fît cette prière : Passez en Macédoine, et venez nous secourir. Dès qu'il eut eu cette vision, nous nous disposâmes à passer en Macédoine, ne doutant point que Dieu ne nous y appelât pour y prêcher l'Évangile. »

Lacordaire a éloquemment évoqué la vision du Macédonien, pour expliquer l'expansion de l'apostolat catholique sur le monde. Christophe Colomb entendit, lui aussi, l'appel des idolâtres qui le suppliaient, au delà des mers, de « venir pour les secourir ». Entré dans sa cabine, au sortir du port de Palos, il pria, demandant à Jésus- Christ, dont il écrivait le nom béni à la première page de son journal de bord que nous avons encore, de le rendre moins indigne de son grand apostolat.

Ce journal a été bien des fois réimprimé. Nous le suivrons, en l'abrégeant comme nos devanciers, que nous n'aurons guère qu'à reproduire^ dans cette émouvante péripétie des événements du bord.

Le premier jour, les caravelles, poussées par une bonne brise, avaient le cap au sud-ouest quart sud.

Le lendemain, samedi, tout alla bien.

Le dimanche 5 août, on franchit plus de quarante lieues.

Mais c'en était déjà trop. Tout ne pouvait pas continuer à marcher ainsi, au gré des vents et de l'équipage. Satan, furieux, veillait contre ce navire envoyé pour le déposséder.

Le lundi, la brise fraîchit sensiblement. Bientôt la Pinta fît un signal de détresse : son timon s'était démis, les pièces en étaient désassemblées. Colomb, ne pouvant remédier à l'accident à cause de la houle, parce qu'il ventait grand frais, s'approcha cepen-

' Spécialement M. l'abbé Lyons, qui a fort intelligemment utilisé les beaux travaux du comte Roselly de Lorgues.

dant, suivant la coutume des amiraux de Castille en cas semblable. Il reconnut là une machination des propriétaires du navire, qui avaient déjà essayé ce même moyen de retarder le départ, espérant s'y soustraire. Martin Pinzon fit assujettir par des cordages les pièces démontées, et l'on conlinua à faire route.

Le lendemain la mer grossit ; le gouvernail se disloqua de nouveau. On le rajusta comme on put, et l'on se dirigea sur les Canaries par le rumb qu'indiqua le commandant, malgré les avis contraires des autres capitaines.

On y fit escale pendant près d'un mois.

La Pinta fut remise en bon état, et on renouvela les provisions de bord.

Colomb fit appareiller de nouveau le 6 septembre, sans se douter du danger nouveau qui le menaçait.

En apprenant que l'Espagne préparait dans le port de Palos une expédition de découvertes, le roi de Portugal, qui avait vu ses instances rejetées par le héros chrétien, se sentit pris d'une violente colère. Son orgueil n'était pas moins irrité que son ambition. Par expérience, il savait que, sans la personne de Christophe Colomb, tout nouvel effort serait inutile; il n'essaya point de devancer la Castille dans son entreprise, quoique sa flotte fût toute prête, et n'imagina d'autre expédient, pour empêcher le succès de l'Espagne, que d'enlever de vive force l'homme prédestiné. Ordre de s'en saisir fut expédié à tous les gouverneurs des îles portugaises, pendant que trois bâtiments de guerre allaient en croisière dans les eaux des Canaries, où il devait relâcher.

A peine Colomb venait-il de faire appareiller, qu'un bâtiment, venant de l'île de Fer, lui apprit que trois caravelles portugaises croisaient dans ces parages pour l'enlever. Pour comble d'inquiétude, un calme plat, ce terrible calme plat désespoir de la navigation à voiles, le fixait sur les eaux de la Gomera, en vue du pic de Ténériffe, dont les éruptions volcaniques épouvantaient l'équipage.

Cette situation dura du jeudi matin au samedi avant l'aube, et il arriva en vue de l'île de Fer, où l'attendaient les caravelles ennemies. Heureusement une brise s'éleva, qui gonfla les voiles.

et la petite flotte s'éloigna du danger. Dieu protégeait son ambassadeur.

Un danger j)lus grand l'attendait à son propre bord.

En avançant dans l'inconnu, tandis que son cœur palpitait d'une noble joie et qu'il savourait dans le ravissement et la contemplation les nouveaux aspects et les merveilles de l'Océan, les marins commencèrent à se lamenter au souvenir de la patrie, qu'ils ne comptaient plus revoir. Ils en vinrent aux murmures et aux plaintes articulées, surtout quand, après avoir constaté la variation magnétique de la boussole, ils furent entrés dans cette mer d'herbes qui paraissait sans tîn et menaçait de paralyser les caravelles.

Ils se croyaient parvenus à « ces éternels marécages de l'Océan qu'on disait servir de bornes au monde, et de tombeau à la curiosité qui les affrontait. Ces familles de plantes, assemblées en nombre si infini, offraient l'aspect d'un marais incommensurable que le Créateur aurait étendu aux limites de l'Océan, afin d'en interdire l'accès à la témérité des humains. Cette immense et monotone végétation, qui des profondeurs des eaux semblait s'élever comme une menace et peut-être un avertissement du ciel, faisait pâlir les plus intrépides. 11 semblait que ces parages inqualifiables eussent été marqués pour dernier terme à la navigation; que ces, herbes salées s'épaississant de plus en plus, une fois les caravelles complètement engagées dans les inflexions de leurs mobiles forêts, le retour serait impossible. Et s'il n'advenait pas qu'on servît de proie aux monstres embusqués sous cette verdure, du moins était-il assuré que, pendant la lutte de la proue contre les vagues herbues, les provisions s'épuiseraient peu à ptu, et que la famine avec ses horreurs et l'atrocité de ses conseils serait l'expiation d'une audace maudite.

« L'esprit des matelots se trouvait involontairement traversé d'affreuses images, suite des récits que faisaient leurs marins dans leurs veillées d'hiver, tantôt sur les contrées inhabitables du monde au midi, ou sur le géant sous-marin du nord, le kraken, cet épouvantable polype qui d'un bras se cramponnait à la mer Baltique, tandis que de l'autre il fouillait l'Océan germanique; tantôt sur les friandes sirènes, les moines de mer, les

cruels poissons à tête mitrée, et les monstres anonymes, grands et petits, qui entraînent les navires dans les tourbillons.

« Parmi les officiers, les esprits les plus fermes, sans rien ajouter aux dangers réels, craignaient de voir les quilles donner contre les récifs cachés par cette verdure, et d'échouer, sans faire côte, au milieu de ces prairies d'où il serait impossible de se sauver en canot, car jamais les avirons ne se pourraient dépêtrer de leurs herbes longues et touffues. »

Ni les explications du commandant, ni l'autorité des souverains, ni les indices du voisinage de la terre, n'étaient capables d'arrêter ces esprits irrités.

Martin Pinzon prétendait découvrir la terre à quinze lieues, si l'on gouvernait au nord. Colomb s'y refusa, et le refus de ce Génois irritait l'équipage, surtout lorsqu'il eut constaté la persistance d'un vent d'une extrême douceur qui les poussait vers l'ouest, et dès lors empêcherait jamais leur retour.

Dieu veillait sur son élu. A diverses reprises il le montra, en intervenant d'une façon tellement providentielle, à l'heure du péril imminent, que le héros, de plus en plus confiant au milieu des révoltés, poursuivait sa route, le cœur en haut et'le regard vers l'horizon.

Le mardi 25 septembre, au coucher du soleil, Martin Pinzon, accourant sur la poupe de la Pinta, se mit à crier de toutes ses forces :

a Terre ! terre ! Seigneur, je suis le premier qui l'ai vue ; constatez mes droits à la rente. »

Les matelots, éperdus de joie, poussaient des cris d'enthousiasme. Colomb lui-même s'y laissa gagner, et, tombant à genoux, entonna le Gloria in excelsis.

Hélas! c'était une fausse alerte, et l'abattement fut d'autant plus grand, que l'espoir avait été plus vivement excité.

La distance déjà parcourue épouvantait ces hommes.

Alors les pilotes voulurent louvoyer; Colomb s'y refusa.

C'en était trop. Les murmures prirent le caractère de la haine.

Cette haine, fomentée et entretenue par la peur, les poussa à l'insubordination et à la résistance, d'abord cachée, bientôt ouverte.

Il les voyait se réunir par petits groupes, sous prétexte de se consoler et de s'encourager, mais en réalité pour se communiquer leurs craintes et augmenter leur mécontentement, qu'ils ne prenaient plus la peine de déguiser.

Ce Génois, ce hâbleur!... On n'était pas tenu de se sacrifier à cet étranger, à cet aventurier, dont l'orgueilleuse prétention avait osé résister à tous les savants d'Espagne et trompé la bonne foi des souverains, après avoir hypocritement séduit le bon père franciscain de Palos. Ah ! Palos ! on ne le reverrait plus , ce cher pays natal, où femmes et enfants attendaient un retour désormais impossible.

Dans ces dispositions, la menace vint tout naturellement à la bouche des révoltés.

« Il n'y a plus à délibérer! Il faut signifier à ce charlatan de reprendre la route d'Europe, et, s'il s'y refuse, nous le précipiterons dans la mer ; il sera facile de faire croire à un accident, que personne ne viendra vérifier jamais. »

L'accord régnait entre les trois équipages.

Les trois frères Pinzon semblaient se tenir à l'écart ; mais ils n'ignoraient rien de ce qui se tramait, et, bien loin d'étoutfer le complot, ils se mirent en pleine révolte, malgré les indices nombreux et presque certains de la proximité de la terre.

Ayant rapproché leurs caravelles de celle du commandant, suivis de leurs hommes armés, ils s'élancèrent sur le pont du navire amiral, et, la fureur au front, le fer à la main, ils sommèrent Colomb de faire incontinent mettre le cap sur la Castille.

Son pro[)re équipage, ses pilotes, ses gens, même les officiers de sa caravelle et le neveu de sa femme, s'étaient joints aux révoltés.

Christophe Colomb était seul contre tous !

Déjà précédemment il avait épuisé ses arguments, ses persua-

Des monstres grands et petits entraînent les navires dans des tourbillons.

siens, ses assurances. Contre cette âpreté de résolution et cette sinistre unanimité de violence, il ne lui reste pas même la ressource d'une objection nouvelle. D'ailleurs, la peur n'écoute pas et ne raisonne point.

Et cependant ce grand homme, serein et résolu, parvint à désarmer la fureur, à calmer l'épouvante, à se soumettre ces esprits irrités, que l'instinct de la conservation décidait au crime. Non seulement il ne céda ni à leurs injonctions ni à leurs menaces, mais il osa leur interdire les protestations et les prières, et, en terminant son admonition, il osa s'écrier, sur le ton du maître :

« Au reste, vos plaintes ne serviront de rien. Je suis parti pour me rendre aux Indes, et j'entends poursuivre ma route, jusqu'à ce que je les trouve par l'assistance de Notre -Seigneur. »

Gomment, se demande le défenseur de la gloire du héros chrétien, comment cette exaspération des esprits, cette animosité accrue par le farouche instinct de la conservation, tomba-t-elle soudain devant un étranger, isolé et maudit, dont on n'écoutait plus la parole, dont on avait méconnu le grade, l'aiitorité, et qui invoquait en vain le nom des rois?

Voilà ce qu'aucun marin, aucun philosophe, aucun homme, pas même Colomb, ne pouvait expliquer humainement.

Aussi notre héros n'attribua-t-il point ce triomphe à la supériorité de son maintien devant la révolte, mais uniquement à Dieu éternel, qui l'avait soutenu seul contre tous.

Ainsi fut dissipée cette révolte avant la fin de la nuit.

Dès l'aube, de nouveaux indices du voisinage de la terre furent aperçus par les trois équipages. Ces signes soutinrent l'espoir des marins durant tonte la journée, quoique nulle vapeur à l'horizon ne permît l'illusion d'une terre prochaine.

Colomb fit mettre la barre à l'ouest; puis, le soir, après le chant accoutumé du Salve regina, il adressa une touchante allocution aux trois équipages rapprochés, leur rappelant les faveurs dont le Seigneur les avait comblés durant la traversée; il s'efforça d'élever leur cœur à la reconnaissance et leur annonça l'approche de la terre, bien que leurs "yeux ne pussent rien découvrir, et il les assura que, cette nuit même, ils atteindraient le but de leur voyage.

Langage étrange, et qui ne s'explique pas, en dehors de la grande donnée que M. Roselly de Lorgues a formulée en style lapidaire. Répétons -le ici avec lui :

Celui qui ne croit pas au surnaturel ne comprendra jamais rien à Christophe Colomb.

Les rationalistes, les libres penseurs, les incrédules négateurs du surnaturel se heurtent ici à un problème, qu'en vain ils essayent de résoudre par des explications naturelles.

Sans doute, dirons-nous avec Donoso Cortès, « l'homme habitué à converser avec Dieu et à s'exercer dans les contemplations divines, toutes circonstances égales d'ailleurs, surpasse les autres ou par l'intelligence et la force de sa raison, ou par la sûreté de son jugement ou par la pénétration et. la finesse de son esprit ; mais surtout, ajoute le grand penseur espagnol, je n'en sais aucun qui, en circonstances égales, ne l'emporte sur les autres par ce sens pratique et sage qu'on appelle le bon sens. »

Sur quoi, M. Roselly de Lorgues commente, en une page superbe que nous supplions le lecteur de relire avec nous attentivement, dût son impatience de suivre l'intérêt de ce drame passionnant subir quelque épreuve. Mais il s'agit ici beaucoup moins de satisfaire l'imagination surexcitée par ce récit, l'un des plus dramatiques qu'on puisse rêver, que de nourrir son âme et de fortifier sa foi au contact de ces phénomènes d'un ordre supérieur.

La contemplation assidue de la nature ayant persuadé Colomb que la forme sphérique est celle des grands corps de la création, des astres et des mondes, il partit de ce principe que la terre était ronde.

Son mode de conception de l'œuvre divine se proportionnant

CHRISTOPHE CULOMB G9

à sa notion élevée du Créateur, et sa foi au Rédempteur s'égalant à sa croyance au Verbe, par qui tout a été ordonné, il trouva bientôt, dans sa connaissance des saintes Écritures, la confirmation de ses idées cosmographiques.

11 fut persuadé que, comme le dit la Sagesse, tout ce monde a été fait avec plan et calcul ; que nulle part le flambeau du jour n'est destructeur de la vie ; qu'il n'y a point de zones inhabitables; que la mer Ténébreuse ne pouvait séparer à jamais les nations, et priver éternellement certaines races de la connaissance du Verbe.

Colomb croyait fermement qu'elles n'étaient pas vaines les paroles du prophète annonçant que les confins de la terre verraient le salut envoyé de Dieu; que les peuples viendraient des régions de l'aquilon et des terres australes au delà des mers.

Par conséquent, il n'admettait pas que le Créateur eût livré quelque partie de notre habitation en apanage à des monstres, à des brutes invincibles.

De sa confiance en Dieu provenaient sa fermeté, sa patience, sa résolution, sa tranquillité d'âme, les moyens d'entreprendre et d'exécuter son œuvre.

Voilà dans leur simplicité les premiers motifs de Colomb, la base sur laquelle il assit sa détermination de découverte.

Les mathématiques n'ont rien à voir ici.

Les considérations tirées de la géographie ne vinrent qu'à l'appui de ses déductions théologiques.

Pour lui, le calcul ne fut que la vérification et la preuve de l'exactitude de sa croyance catholique en fait de cosmographie ^

' L'impartialité historique nous fait un devoir de noter ici, comme a cru devoir le faire un de nos devanciers, les conclusions d'un travail de M. Lecoy de la Marche, lesquelles d'ailleurs, à les regarder de près, n'infirment en rien la gloire du grand révélateur du nouveau monde.

D'après lui donc, dès le commencement du moyen âge, certains rivages du nouveau continent paraissent avoir été abordés par des moines irlandais. On en oublia le chemin ; mais une tradition vivace se perpétua chez les Européens, suivant laquelle de vastes îles, séjour du bonheur et de l'abondance, auraient existé bitn loin, à l'ouest de l'Afrique, auraient même été connues et fréquentées, puis perdues et recherchées en vain. Cette tradition, nous la voyons reproduite, au xiii" siècle, dans l'ouvrage de Gervais de Tilbéry. Mais l'auteur de l'Image du monde est bien plus précis. On

La science pure ne pouvait guère lui profiter, puisque son plus capital enseignement n'était qu'une erreur. Elle professait alors que la mer occupe seulement la septième partie de la terre, tandis qu'elle couvre réellement plus des deux tiers du globe.

Néanmoins la lucidité de raison, la supériorité du coup d'œil, l'ardeur de la foi, ne suffisent pas à expliquer le merveilleux effort de son entreprise.

Nous devons le dire tout nettement , il serait inutile de vouloir

peut douter, en pesant les paroles de Gervais, qu'elles fassent allusion à l'Amérique; mais comment ne pas reconnaître qu'il s'agit bien réellement d'elle, quand nous entendons Honoré d'Autun nous parler de la grande île, plus grande que l'Afrique et l'Europe, qui passait pour un lieu de délices, et qui a été entièrement submergée 9 Elle n'avait pas été submergée ; seulement, un jour, on avait essayé inutilement d'y retourner; une tempête, un courant contraire avait dérouté les marins; on avait navigué longtemps, longtemps, sans retrouver la terre, et on était revenu en disant que la grande île avait disparu. Pourtant elle n'avait pas disparu pour tout le monde. Les Normands, depuis l'an 1000, n'avaient pas cessé de visiter l'Amérique du Nord ; ils y avaient pénétré par l'Islande et le Groenland ; ils en occupaient la côte orientale; ils la colonisèrent de nouveau aux xiv° et xv« siècles, et leurs possessions ne furent pas ignorées en Europe. On peut lire à ce sujet un intéressant travail de M. Gravier, publié en 4874, et intitulé par son auteur : Découverte de l'Amérique par les Normands au x'= siècle. Il renferme de bien curieuses nouveautés. Des sagas Scandinaves, des inscriptions récemment retrouvées, des monuments de diverse nature apprennent au lecteur qu'Erik le Rouge, ses compagnons ou ses successeurs descendirent des terres glacées du Nord jusqu'aux régions brûlées du soleil, jusqu'aux environs de l'isthme de Panama; qu'avec eux, sinon avant eux, la croix fut plantée sur ces lointains rivages; qu'on y baptisait, qu'on y récitait le Pater, qu'on y voyait des hommes vêtus de blanc faisant des processions, que les habitants payaient la dime et le denier de Saint- Pierre ! On a la liste des évèques de Gardar, en Groenland, depuis 1121 jusqu'en 1448; on sait qu'il y avait dans ce pays un monastère placé sous le vocable de saint Thomas, fondé vers 1244, et qu'à la même époque des prêtres groënlandais, islandais, norvégiens, reculèrent considérablement au sud les limites du règne de l'Évangile.

Nous verrons plus tard que toutes ces données ne sont rien moins qu'acquises définitivement à la critique historique. Le fussent- elles, il n'en ressortirait aucun réel amoindrissement à la gloire du grand révélateur du monde nouveau. Si la connaissance dont on parle était demeurée, à l'état même nébuleux, dans les dépôts de la science et les traditions européennes, on l'eût invoquée au profit des prétentions de Christophe Colomb, et il n'aurait pas eu à lutter contre les savants de son temps encore plus que contre qui que ce soit. Nous attendons donc en paix les révélations dont on nous a menacé, à l'occasion du centenaire. Fussent-elles ce que disent les détracteurs du héraut de l'Évangile, celui-ci n'en resterait pas moins l'élude la Providence et l'ambassadeur du Christ dans le nouveau monde.

expliquer humainement l'œuvre surhumaine de la découverte. Tous ceux qui ont étudié la vie de Colomb , sans exception aucune, les historiens ses contemporains, les historiographes des Indes, qui eurent les documents officiels sous les yeux, ont été amenés à reconnaître dans les circonstances de l'arrivée de cet homme en Espagne, celles qui l'y retinrent, celles qui permirent l'exécution de son entreprise, un arrangement au-dessus des prévisions mortelles.

A moins de nier radicalement toute action providentielle sur l'humanité, on ne saurait méconnaître la main divine par laquelle fut guidé Colomb. Si jamais la puissance supérieure qui préside au gouvernement des mondes dut se manifester dans celui-ci, ce fut assurément pour l'événement le plus considérable de notre planète.

Lorsqu'on recueille tous les faits et les détails de cette découverte, on trouve forcément, avec Cladera, le savant auteur des Recherches historiques sur les découvertes des Espagnols dans l'Océan, qu'il faudrait faire violence à sa raison pour ne pas reconnaître que dans une telle œuvre Colomb tira d'en haut son premier appui.

Lui-même l'avoue, dans son modeste laconisme, quand il dit : Le Rédempteur me disposa la route.

Après leur avoir promis que la nuit ne se passerait pas sans qu'ils eussent atteint le but de leur expédition, Colomb recommanda aux pilotes, aux matelots, à tous, de veiller toute la nuit, et il les exhorta à passer tout ce temps en prière, comme une sainte veillée d'armes, parce que certainement avant le jour ils apercevraient quelque île. Outre la prime annoncée par la reine, il promit un pourpoint de velours au premier qui signalerait la terre.

Puis, lui, il se relira dans sa chambre pour faire ce qu'il avait recommandé aux autres.

Que ne dut-il pas se passer en ce moment dans le silence de sa retraite!

Se sentant si près de la réalisation des espérances de toute sa vie, quelle ne dut pas être la ferveur de sa prière !

Cependant la nuit s'avançait, silencieuse et solennelle.

Vers les dix heures, il monta sur la dunette. 0 bonheur! au loin, il aperçut distinctement une lumière. C'est lui qui devait le premier découvrir cet indice assuré du voisinage attendu.

Il appela un officier, qui, à son tour, lui aussi, distingua cette lumière. Après un intervalle, elle reparut une et deux fois, comme une flamme en mouvement.

La terre est proche!

Sur chaque bord, l'attente était unanime et l'impatience extrême. Électrisés par la solennelle affirmation du commandant, tous les cœurs palpitaient d'espérance. Nul ne doutait plus; pas une paupière ne se ferma. Chacun dévorait l'espace et plongeait dans l'incertitude des ombres son regard avide.

Soudain un éclair brille, et un coup de canon tonne au large. Les équipages bondissent d'allégresse : c'était le signal de la terre!

Un marin de la Pinta, nommé Juan Rodriguez Bermezo, l'avait aperçue '.

L'horloge de la Santa-Maria marquait à ce moment deux heures du matin. t

C'était un vendredi.

' Cet homme crut sa fortune assurée. Il ignorait ce qui s'était passé quelques heures auparavant, alors que Christophe Colomb avait découvert au loin la lumière qui courait sur la terre ferme. Il avait à ce moment appelé secrètement Pierre Guttierez, ancien valet de garde-robe de la reine, qui la vit comme lui. Tous deu.x alors appelèrent Rodriguez Salcedo, contrôleur militaire de la flotte. Celui-ci ne distingua pas tout d'abord. Mais bientôt ils virent tous trois que cette lumière changeait de place avec ceux qui la portaient, apparemment d'une habitation à l'autre. Sur le témoignage de ces deux hommes, les dix mille maravédis promis par Isabelle furent adjugés à Colomb, auquel ils furent payés, pendant toute sa vie, sur les boucheries de Séville. (Cf. La Harpe, Abrégé de l'histoire générale des voyages, t. X, p. 22, édit. de 1780). Nous verrons plus loin ce qu'il en advint de ce jugement et de cette attribution, quelque légitimes qu'ils fussent et quelque délicatesse qu'y apporta.le bénéficiaire.

CHKISTOPHE COLOMB 73

On était au 12 octobre 1492.

Saluons celle date. Au moment où nous écrivons ces lignes, en sens divers le monde se prépare à en célébrer par des fêtes splendides le cinquième centenaire.

Quatre cents ans ont passé sur elle , et nos cœurs tressaillent comme tressaillit le cœur de Christophe Colomb quand le canon retentit dans le silence solennel de cette nuit à jamais bénie, qui apportait au nouveau monde un sauveur.

Comme sur la venue du Rédempteur, la lumière avait paru et réjoui les âmes simples qui en eurent la vision. Réjouis-toi, ô terre enveloppée des ombres de la mort et des ténèbres de l'erreur ! voici qu'arrive celui qui t'apporte la bonne nouvelle et te vient rendre participante au banquet de l'Évangile. Gloire à Dieu dans les hauteurs du ciel, et sur la terre paix aux âmes de bonne volonté!

Au bruit de la détonation, Christophe Colomb, se jetant à genoux et levant au ciel ses deux mains tremblantes de joie, tandis que des larmes de reconnaissance inondaient son beau visage transfiguré par l'enthousiasme, entonna le Te Deum.

Tous les équipages, transportés de joie, répondirent à la voix de leur chef.

Ce ne fut qu'après avoir satisfait au devoir religieux que ces heureux instruments de la providence de Dieu sur l'humanité délaissée dans le monde inconnu des anciens donnèrent libre cours à l'allégresse dont débordaient tous ces cœurs, au fond, malgré leurs défauts et leurs défaillances, tous fortement imprégnés de l'esprit chrétien, qui les avait soutenus et délivrés du désespoir.

Un mouvement indescriptible s'opéra sur-le-champ dans les trois navires. Les amis se félicitaient, les parents s'embrassaient

en pleurant de joie; tous étaient, comme hors d'eux-mêmes, tant la joie transportait les âmes.

Sur l'ordre du commandant, on mit en panne pour attendre le jour.

Avec sa prudence accoutumée, Colomb ordonna aussi à la flottille de se mettre en défense. Qui sait les surprises que réservait le retour du soleil!

Quand les ordres furent accomplis, à bord de la Santa-Maria, l'équipage du vaisseau-amiral se présenta tout entier devant son illustre chef, pour lui offrir le respect, ou mieux la religieuse vénération de tous ces hommes, naguère si irrités, et qui aujourd'hui se disputaient à l'envi l'honneur de rendre hommage au génie du héros.

Aux naissantes lueurs du jour, comme racontent les récits contemporains, on vit promptement se dégager des ombres et se dessiner, comme si elle sortait des eaux, une terre efflorescente, dont les bocages, colorés des premiers feux du soleil, exhalaient des parfums inconnus et séduisaient les yeux de leur riante perspective ^

En avançant, les caravelles reconnurent une île assez étendue, unie et sans apparence de montagnes. D'épaisses forêts bornaient l'horizon. Au milieu des clairières reluisait l'eau pure d'un beau lac. Les ondulations du terrain, recouvert d'une végétation vigoureuse, encadraient une plage spacieuse, vers laquelle, sur l'ordre de Colomb, on se dirigea.

L'île inconnue, et la première découverte, s'appelait Guarrahani dans la langue des indigènes. Elle est au centre de la première ligne des îles Lucayes, et occupe le milieu dans ce groupe allongé qui forme l'archipel de Bahama.

C'est elle qui la première devait entendre la voix du Seigneur,

' Les premiers rayons du jour firent reconnaître une île, longue irenviron vingt lieues, plate et remplie d'herbes. La Pinta, qui avait continué d'avancer la première, attendit les deux autres caravelles; et tous les équipages, se jetant à genoux devant Colomb, réparèrent par des transports d'admiration et de respect les chagrins qu'ils lui avaient causés. Cet étranger, qu'ils avaient traité avec tant de mépris, devint à leurs yeux le plus grand de tous les hommes, et les excès de leur joie furent portés jusqu'à l'admiration. {Ibid., p. 22).

et la première devait s'incliner à l'ombre de la croix qui apporte le salut au nouveau monde.

Dès que les ancres eurent mordu, tout pénétré de recueillement, revêtu du costume de ses hautes dignités, maintenant acquises devant Dieu et devant les hommes, un manteau écarlate flottant sur ses épaules, et tenant déployée l'image de Noire- Seigneur Jésus -Christ sur l'étendard royal de l'expédition, Colomb, vrai Christum ferens, comme il aimait à signer son prénom prophétique, descendit dans la chaloupe, suivi de son étatmajor.

Les capitaines de la Pinta et de la Nina, ayant à la main la bannière de l'entreprise, se placèrent chacun dans son canot, avec un détachement parfaitement armé.

En quelques coups impatients d'avirons, les trois embarcations accostèrent la grève.

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