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A TRAVERS LES ANTILLES

La prière du débarquement. — Prise de possession. — Vive le grand amiral de l'Océan !

— Hommage au vice-roi. — Les habitants de l'ile s'enhardissent. — Observations de Christophe Colomb à leur sujet. — La première croix plantée par Colomb dans le nouveau monde. — Les miracles de la vraie croix. — La prière du soir et le retour aux caravelles. — Les quatre premières îles. — L'amiral attaque un léguano.

— A la recherciie de l'or, et dans quel but. — En route pour Cuba. — La reine des Antilles. — Les messagers envoyés dans l'intérieur reviennent sans avoir trouvé les mines d'or convoitées. — Le tabago. — La croix inattendue présage la défection d'Alonzo Pinzon. — Toujours de bien en mieux. — Un spectacle qui défie la description. — Il faut réserver aux catholiques une conquête faite en vue de la vraie foi. — Découverte de Saint-Domingue. — Le parfum de la « Fleur d'or ». — Colomb reçoit la visite d'un cacique. — La caravelle amirale échoue sur un banc de sable par la négligence de l'officier de quart. — Incidents de sauvetage. — Construction d'un fortin. — Les recommandations d'un père. — Salutaire terreur. — Le cap sur l'Espagne.

« Seigneur! Dieu éternel et tout-puissant, qui par ton Verbe sacré as créé le firmament, et la terre, et la mer, que ton nom soit béni et glorifié partout; qu'elle soit exaltée ta majesté, qui a daigné permettre que par ton humble serviteur ton nom sacré soit connu et prêché dans cette autre partie du monde!... »

Rayonnant d'enthousiasme, muet de bonheur, Christophe Colomb le premier s'était élancé sur le rivage avec l'élastique ardeur de la jeunesse. Le bonheur ravivait ses forces. Il avait vingt ans.

Tout aussitôt il se prosterna la face contre terre, adorant l'auteur suprême et le guide miraculeux de cette découverte. Par trois fois, inclinant son front illuminé de l'auréole du génie et de l'héroïsme, il baisa, en l'arrosant de douces larmes, ce sol inconnu où la bonté de Dieu l'avait amené.

Gagnés par son exemple et partageant son émotion, ceux qui l'accompagnaient firent comme lui.

Un crucifix fut élevé en l'air, image de la bonté de ce Sauveur qui venait verser les torrents du Calvaire sur cette terre encore enveloppée des ténèbres de la mort. Colomb tendit en haut ses mains reconnaissantes, et il trouva dans les profondeurs de sa foi cette ardente prière, dont l'histoire a recueilli les premiers accents.

La prière est demeurée célèbre. Par ordre des souverains de Castille, dans les découvertes postérieures, les autres explorateurs, Fernand Cortez, Nunez de Balbo, Pizarre, etc., durent l'employer à leur tour officiellement. Colomb était le grand initiateur, l'apôtre envoyé pour ouvrir la marche et donner le modèle accompli du conquérant tel que Dieu le veut.

Il ne se rassasiait pas d'épancher sa reconnaissance et sa piété. Pour soulager son cœur, il trouvait des accents sublimes, et la prière se déroulait à haute voix comme un torrent d'amour inépuisable. Tout ce que ce grand homme contenait depuis près d'un quart de siècle , tout ce que la souffrance avait fermé jusque-là, s'épanchait maintenant à l'air libre, dans l'extase du triomphe, modestement rapporté à son véritable auteur.

Quand ce fut fini, il se redressa avec majesté, et, déployant dans toute sa largeur l'étendard de l'expédition, il offrit au divin Crucifié , dont l'étendard portait l'image , l'hommage et les prémices de la découverte.

Afin de rendre gloire à Dieu, qui la lui avait montrée après l'avoir sauvé de tant de périls, il imposa à cette île inconnue le nom de celui à qui il venait de la consacrer. C'est le Sauveur qui la lui a montrée, l'île s'appellera San -Salvador.

0 aveuglement de l'esprit humain, quand il se livre à l'esprit jaloux de sa grandeur rachetée par le sang d'un Dieu ! Ce beau nom d'île Saint -Sauveur ne pouvait trouver grâce devant la

haine sataiiique du révollé que Jésus venait déposséder de son empire ténébreux. Les pauvres aveugles qui, en se séparant du centre de l'unité catholique, devaient perdre jusqu'à ces notions élémentaires du respect et de la reconnaissance envers le Christ, subissant peut-être sans le savoir l'inspiration de l'ennemi de l'humanité, les protestants anglais, ne trouvèrent pas assez beau, pour figurer sur leurs cartes marines, ce nom de Saint-Sauveur, ils lui en ont substitué sacrilègement un autre, qui rappelle la dégradation de l'homme, quand, pour obéir au démon, il adore celui-ci sous la figure d'un vil animal. Ils l'ont appelée l'île du Chat, Cat-island! Mais laissons ces ignominies.

Colomb venait de tirer son épée. Soudain tous les officiers qui l'entourent font ainsi, à son exemple.

Alors, debout au milieu de ce cercle militaire et chevaleresque, à la lueur des glaives chrétiens qui brillaient aux premiers rayons du soleil, il déclara prendre possession de cette terre, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour la couronne de Castille.

Puis, s'adressant au notaire royal qui avait accompagné l'expédition, il le requit, en présence du commissaire de la marine et des capitaines, d'en dresser l'acte dans la forme prescrite par les usages et les règlements.

La prise de possession déclarée, l'heureux commandant ordonna aux charpentiers, munis de leurs haches, de couper deux tiges d'arbres et d'en former une grande croix.

Oh ! la scène sublime ! On dirait d'une page de la Bible ou d'un récit d'Homère. Il y manque pourtant une chose pour en faire une scène évangélique : la célébration de l'adorable sacrifice de nos autels.

Pourquoi le héros chrétien, la grande reine Isabelle, le pieux franciscain de la Robida, semblent-ils avoir négligé d'adjoindre un prêtre à l'expédition? L'histoire ne le dit pas. Colomb devait être le porte -Christ que prophétisait son nom. Nul ne semble avoir partagé à cet égard sa vocation sublime; et Satan rugit, et le Verbe incarné sourit à son « premier missionnaire » dans le nouveau monde.

Mais hâtons- nous de nous en souvenir, comme s'en souvinrent les compagnons du héros.

La découverte est accomplie, les formalités légales sont remplies; elles constatent que toutes les conditions du traité signé avec les rois dans la plaine de Grenade viennent d'être validées par l'événement.

Longue vie au vice-roi des Indes !

Vive le grand amiral de l'Océan !

Gloire, honneur et soumission au gouverneur général des îles et terres fermes découvertes ou à découvrir dans le continent indien !

Tous ces titres sont acquis définitivement à Christophe Colomb.

Le notaire royal l'a constaté; les assistants, transportés d'admiration et d'enthousiasme, les lui donnent par acclamation. En cette qualité, disent les récits contemporains, ils lui prêtèrent serment d'obéissance, et ils ajoutent que plusieurs d'entre eux lui exprimèrent leur regret de leur conduite, le priant d'oublier des menaces inspirées par la peur, et promettant de réparer ces torts impardonnables par un dévouement égal à leur soumission.

Comme on l'a justement observé, après les scènes de la traversée, la conduite des Espagnols était naturelle, quoique le devoir leur en fît une loi. Par le fait de la découverte, Colomb avait droit à leurs hommages. Mais furent-ils sincères? L'enthousiasme spontané, la réalisation d'un espoir réputé impossible, l'aspect d'une nature nouvelle, l'altitude du vainqueur de la mer Ténébreuse, nous permettent d'y ajouter foi. Hélas! viennent les épreuves, les déceptions, l'inconstance du cœur trouvera de nouveaux prétextes à l'insubordination et à la révolte. Satan devait se venger. Malheur à ceux qui ne reculeront pas devant le rôle de ses suppôts! Nous tremblons pour eux, et nous plaignons d'avance le grand homme qui leur fit l'honneur de les associer à sa gloire.

Mais n'anticipons pas.

'ëù

es a.

Tandis que le notaire royal écrivait , les indigènes de l'île s'étaient peu à peu rapprochés. D'abord cachés dans le feuillage, ils s'enhardirent à en sortir. En voyant venir les caravelles, ils avaient cru à l'approche d'animaux étranges. Maintenant que les équipages avaient abordé, ils prirent ces inconnus pour des dieux ou des êtres supérieurs descendus des cieux pour les visiter.

Ranimés par l'expression de sérénité, de grandeur et de bienveillance répandue sur les traits de Colomb, que sa haute stature, son riche costume, l'éclat de ses armes et la déférence de son entourage, leur désignaient comme le chef de ces êtres mystérieux, ils s'avancèrent à petits pas, les uns après les autres; puis osèrent s'approcher avec tremblement et se prosterner devant ces visiteurs étranges. Ils s'enhardirent successivement jusqu'à les toucher, pour s'assurer qu'ils ne faisaient pas un rêve, palpant leurs vêtements, leurs mains, leurs pieds, s'étonnant surtout de leur barbe.

L'amiral les laissait faire. Il souriait à la candeur de ces enfants du monde sauvage. Ses compagnons firent comme lui.

C'est la première fois que ces deux branches si longtemps séparées de la même race humaine, après avoir quitté l'unité d'origine, et grandi, l'une dans la civilisation, l'autre dans la barbarie, loin l'une de l'autre, se trouvaient subitement rapprochées.

Il serait curieux de savoir quelle impression elles produisirent mutuellement l'une sur l'autre. Colomb a prévu le désir de leur postérité à toutes deux, et il a recueilli ses observations en des pages qu'il faut lire pour s'en donner une idée.

« Voulant avant tout, raconte -t-il dans son journal, inspirer de l'amitié aux habitants de cette île, et certain à les voir qu'ils se fieraient mieux à nous, et seraient mieux portés à adopter notre sainte foi, si nous usions pour les y amener plutôt de dou-

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ccur que de violence, je donnai à (|iielqiies-uns d'entre eux des bonnets de diverses couleurs, et des lils de perles de verre, dont ils se firent aussitôt des colliers. J'y ajoutai d'autres bagatelles, qui les firent si joyeux, si reconnaissants, que nous en fiimes dans l'admiration. Dès qu'ils nous virent remontés dans nos embarcations, ils se jetèrent aussitôt à la nage et vinrent nous offrir des perroquets, du fil de coton, des zagaies et bien d'autres objets encore, en échange desquels nous leur donnions des perles de verre , des grelots et d'autres choses. Ils prenaient tout ce que nous leur donnions, et donnaient tout ce qu'ils avaient. Mais ils me parurent extrêmement pauvres en toute chose...

« Ils sont bien faits et de visage agréable. Leurs cheveux, gros comme des crins de cheval, tombent par devant jusque sur les sourcils. Par derrière, ils en laissent croître une longue mèche. Ces cheveux ne sont pas crépus... Ces hommes sont, en vérité, d'une belle race : ils ont le front et la tête plus larges que les autres naturels que j'ai pu voir dans mes voyages; leurs yeux sont beaux et grands, leurs jambes très droites, leur taille élevée, leurs mouvements gracieux. Quelques-uns se peignent d'une couleur noirâtre, mais naturellement ils sont de la même couleur que les naturels des îles Canares (les Canaries). Plusieurs se peignent en blanc, en rouge ou de quelque autre couleur, soit le corps tout entier, soit le visage ou les yeux, soit seulement le nez.

« Ils n'ont point d'armes comme nous, et ignorent même ce que c'est. Quand je leur montrais des sabres, ils les prenaient par le tranchant et se coupaient les doigts. Ils ne possèdent point de fer. Leurs zHgaies sont des bâtons auxquels s'adapte une dent de poisson ou quelque autre corps dur et aigu.

« Ayant observé que plusieurs avaient sur le corps des cicatrices, je leur demandai par signes comment et par qui ils avaient été blessés, et ils me répondirent de même que les habitants des îles voisines venaient les attaquer pour les prendre, et qu'eux se défendaient. Je pensai qu'en effet on vient de la terre ferme pour 'les faire prisonniers et esclaves, d'autant qu'ils doivent être des serviteurs fidèles et très doux. Ils répètent vite et facilement ce qu'ils entendent, et je crois qu'il serait aisé de les convertir au christianisme; car il ne me paraît pas qu'ils soient d'aucune secte.

« Le samedi 13 octobre, au point du jour, nous vîmes accourir sur le rivage beaucoup d'hommes jeunes et d'assez grande taille... Ils s'approchèrent de mon navire dans des pirogues faites d'un seul tronc d'arbre, et travaillées d'une manière surprenante pour un pays si pauvre. De ces pirogues, les unes pouvaient porter de quarante à quarante-cinq hommes; d'autres étaient moins grandes, et quelques-unes si petites, qu'un seul homme y pouvait tenir. Ils n'ont pour aviron qu'une sorte de pelle à boulanger, dont ils se servent fort adroitement. Lorsqu'une de ces pirogues vient à chavirer, tous ceux qui s'y trouvent se jettent à la nage, la redressent et enlèvent l'eau qui y est entrée à l'aide de calebasses, qu'à cet effet ils portent attachées au corps...

« Ayant observé que plusieurs portaient comme ornement un petit grain d'or logé dans un trou qu'ils ont au nez, je parvins à apprendre, toujours par signes, qu'en naviguant au nord de leur île, nous découvririons une terre dont le roi possédait de grands vases d'or et une grande quantité de ce métal... Ayant aussitôt résolu de naviguer dans cette direction, dès l'après-midi du lendemain, je les invitais à m'accompagner ; mais ils refusèrent, d'où je compris que du pays dont ils me pariaient on venait souvent les attaquer...

« Les habitants de cette île sont doux; u est vrai que, séduits par les objets que nous It^ur laissons voir, il arrive parfois que, n'ayant rien à offrir en échange, ils les dérobent et se sauvent à la nage en les emportant; mais ils donnent volontiers tout ce qu'ils possèdent pour nos moindres bagatelles, même pour des morceaux de vaisselle ou de verre cassé : j'ai vu l'un d'eux donner pour trois de nos plus petites pièces de monnaie environ trente livres de coton filé...

« C'est une des productions de cette île; n'y voulant pas demeurer longtemps, je ne saurais les connaître toutes. Par le même motif, et voulant tenter d'aborder à Gipango, le temps me manque pour faire chercher où les habitants de celte île se procurent l'or qu'ils portent à leur nez.

« Mais voici la nuit, et ils sont tous retournés à terre sur leurs canots. »

La grande préoccupation de l'ambassadeur de Dieu dans le

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nouveau monde se fafit jour dans un autre document, celui où, parlant officiellement, il exprimait aux rois le fond de sa pensée :

« Je tiens pour dit, sérénissimes princes, que, du moment où des missionnaires parleront leur langue, ils se feront tous chrétiens. J'espère en Notre-Seigneur que Vos Altesses se décideront à y en envoyer quelques-uns, afin de réunir à l'Église des peuples si nombreux. »

Mais ces observations si curieuses et si intéressantes nous ont un peu détourné de l'ordre chronologique, auquel il nous faut revenir en reprenant le récit où nous l'avons laissé, c'est-à-dire au moment où les indigènes enhardis sont accourus auprès de l'amiral.

Les charpentiers venaient de terminer leur travail. Colomb, encore tout embrasé de ferveur, le cœur enthousiasmé d'amour pour la bonne nouvelle qu'il venait répandre sur cette terre infidèle, fit agrandir le trou qu'avait creusé la hampe de l'étendard planté sur cette plage acquise à Jésus-Christ. On y dressa la croix, qu'il soutenait de ses mains glorieuses , en chantant l'hymne triomphant Vexilla régis prodeunt. Puis, quand le signe sacré fut solidement fixé dans le sol, il entonna le chant de la victoire, le vaillant Te Dewn.

Telle sera sa manière d'agir dans toutes ses découvertes et ses prises de possession.

Héraclius eut l'insigne honneur de porter la vraie croix sur le Calvaire , Colomb eut celui de planter ce signe sacré dans le nouveau monde.

Dieu se plut à confirmer par des prodiges la confiance et le zèle de son ambassadeur. Bien que ce soit une nouvelle digression, elle trouve ici sa place naturelle.

Donc, lors d'un de ses principaux voyages, Colomb avait fait planter une grande croix sur une hauteur dominant toute la plaine, la ville et le pays d'alentour. C'est au pied de cette croix

que, privé de secours religieux, il allait faire ses prières. Après lui, fidèles à son exemple, les Castillans s'y rendaient aussi. Quelques malades ayant été guéris en touchant ce bois, on y venait en foule de tous cotés. Les indigènes crurent que les étrangers tiraient d'elle toute leur force. Poussés par l'esprit du mal, ils essayèrent de la renverser; mais leurs efforts demeurèrent impuissants. Alors ils l'entourèrent de bois sec et y mirent le feu: elle ne reçut aucune atteinte. Us en coupèrent des morceaux, le bois renaissait. Ils revinrent de nouveau pour l'abattre; mais , en voyant la sainte Vierge ^ sur un de ses bras , ils s'enfuirent épouvantés, et ne tentèrent plus de la détruire. Les Castillans continuèrent à la vénérer et à la découper, tandis qu'elle se reproduisait sans cesse. Cette reproduction s'arrêta un jour, probablement à la suite de quelque horrible profanation; mais les guérisons continuèrent. Enfin l'évêque fit porter ce qui en restait dans une chapelle de la cathédrale, et fit fermer à trois serrures la boîte qui l'enfermait. La renommée de cette croix s'étendit au loin. Charles -Quint donna des ordres pour le bon emploi des offrandes qui étaient faites à cette occasion, et demanda des indulgences pour les pèlerins. En 1564, un affreux tremblement de terre détruisit la ville ; il ne resta debout que la chapelle où se trouvaient les restes de cette croix. Les franciscains et tous ceux qui en possédaient des fragments furent épargnés. Philippe II la fit transporter à Saint-Domingue. Elle est connue sous le nom de la vraie croix. Son souvenir et son culte sont perpétués parmi les habitants.

Colomb n'avait pas fait dresser la première croix sur le sol de San-Salvador uniquement pour y laisser sa marque de premier occupant, mais afin de consacrer par ce signe le but de sa découverte, et d'indiquer déjà, sur cette frontière avancée du nouveau monde, qu'il en prenait possession au nom du Rédempteur des hommes, Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Mais le jour touchait à son déclin.

C'était le soir de la découverte, la fin d'un jour dont l'anniversaire mérite d'être célébré par la chrétienté comme une de ses

' Tous ces détails ont été constatés par procès -verbaux authentiques. Voir Chris^ TOPHE Colomb, Sou apostolat, sa sainteté, etc. Paris, Pion.

dates les plus glorieuses, comme le ciel l'inscrivit dans les fastes les plus heureuses de la rédemption.

Il fallait regagner le bord des caravelles. Auparavant, l'amiral dit la prière du soir à haute voix devant l'image de la croix. Tout l'équipage lui répondit, avec des accents pénétrés de reconnaissance et de piété.

Puis , reprenant l'étendard de l'expédition triomphante , ce labarum par lequel il avait vaincu les horreurs de la mer Ténébreuse, l'effroi de l'immensité, la terreur de l'inconnu, les caprices des flots et les mutineries des hommes, il retourna sur sa caravelle.

Le lendemain, dès l'aube, les indigènes vinrent, comme nous l'avons vu, échanger divers objets avec les Espagnols. La candeur de ces hommes primitifs touchait le cœur si bon et si compatissant de Christophe Colomb. Mais il avait une mission à remplir, et le temps pressait.

Dès le 14, au point du jour, il fit armer la chaloupe et les canots pour aller reconnaître l'autre côté de l'île, dont, comme il nous l'a déjà raconté lui-même, les habitants, informés de son arrivée, accoururent au-devant des étrangers.

Colomb en retint sept, pour les ramener en Espagne au retour de l'expédition et les faire chrétiens, prémices de son apostolat, qu'il destinait à rapporter eux-mêmes le flambeau de l'Évangile à leurs frères des îles lointaines ; puis il fit ouvrir les voiles.

Il se trouvait au milieu d'un archipel. Son embarras était grand entre toutes ces îles. Il en avisa une qui lui parut la plus grande. Il se dirigea vers elle, la nommant Sainte-Marie-de-la- Conception. Après le Fils, la Mère. En débarquant, il en prit possession dans la forme accoutumée, c'est-à-dire en y plantant le signe de la rédemption du monde. Or les indigènes, bons et doux comme ceux de San-Salvador, à qui ils ressemblaient, pleins d'admiration comme ces derniers pour les étrangers miraculeux,

les laissaient parcourir librement leur terre, et leur donnaient avec respect tout ce qu'ils demandaient.

Se dirigeant ensuite vers une autre île, il la nomma Fernan-

Colomb aborde dans l"ûe de Sainte-Maiie-de-la-Couceptioii.

dine, du nom du roi d'Aragon qui avait signé le traité, entraîné par l'exemple de sa vaillante épouse. Là les insulaires , mieux apprivoisés, plus civilisés, même plus rusés, marchandaient au lieu de prendre ce qu'on leur offrait en échange de leurs petits trésors. Un peu plus loin, il découvrit l'île de Saometo. Il l'appela

Isabelle, le grand nom cher à son cœur reconnaissant de la grande reine de Castille, pour le compte de qui il poursuivait ses pacifiques conquêtes. L'île était supérieure à tout ce qu'il avait vu jusqu'alors. Il le reconnut en y débarquant. A l'aspect des étrangers, les naturels s'enfuirent précipitamment de leurs cases, emportant tous leurs ornements et n'y laissant que leurs meubles. L'amiral défendit sous des peines sévères de toucher à aucun de ces objets, même le moindre. C'est là que, tout en se promenant au bord d'un lac, Christophe Colomb aperçut un saurien d'aspect horrible, armé de griffes, à écailles hérissées, à la tête hideuse. C'était un léguano, l'iguane d'aspect horrible, quoique inoffensif par ses habitudes. Le voir et l'attaquer fut la même chose pour Colomb , qui ne connaissait pas cet animal ; car il importait d'aguerrir l'intrépidité espagnole contre les formes animales, les produits animés de ce sol inconnu. L'iguane se précipita dans le lac; mais, comme l'eau n'était pas très profonde, il l'y poursuivit et l'y tua à coups de lance. Sa peau, que l'on conserva, avait sept pieds de longueur, une dimension que l'inoffensif iguane n'atteint plus de nos jours.

« Mon dessein n'est pas de visiter ces pays si en détail, écrit-il à ce sujet, parce que je n'y parviendrais pas en cinquante ans, et que je veux, au contraire, découvrir le plus que je pourrai des pays nouveaux. »

Puis, hâtons-nous de le dire, parce que ce mobile a été travesti par des historiens hostiles, qui ne savaient pas le but ultérieur auquel il le destinait, Christophe Colomb cherchait à acquérir de l'or, le plus d'or possible.

Il cherchait l'or afin d'intéresser l'Espagne à la continuation de l'entreprise, en montrant aux plus incrédules la preuve palpable des découvertes.

Il le cherchait surtout pour commencer le fonds de l'immense

trésor qu'il voulait amasser, nous savons, nous, dans quel but désintéressé et digne de sa grande âme.

II voulait de l'or, beaucoup d'or, pour délivrer les lieux saints, racheter le tombeau de Jésus -Christ, reprendre la sainte pensée des croisades. Pour cela il aurait tout converti en or. Il s'enquérait diligemment du pays qui le produisait. Jamais, comme on l'a dit, jamais peut-être chrétien ne le désira d'un pareil désir, parce que jamais peut-être nul n'eut une plus noble ambition.

Ne le trouvant pas aussitôt qu'il l'avait espéré, il s'adressait à Dieu, le suppliant de lui montrer, de lui faire trouver de l'or, de lui en indiquer la route et les gisements. Jamais avare ne fut aussi anxieux que ce désintéressé. Dans toutes les îles qu'il a déjà découvertes, cet or le préoccupe.

Enfin les indigènes de l'île Isabelle lui font entendre qu'il en trouvera dans la grande île, à Cuba, et il s'y dirige aussitôt. Après quelques jours de navigation difficile à travers cet archipel, la terre apparut.

« Je ne pouvais, dit naïvement le grand homme, qu'espérer de rencontrer, par l'aide de Notre-Seigneur, l'or là où il naît. »

C'est qu'il connaissait bien le roi d'Aragon, et savait que c'était le meilleur moyen de s'attirer son appui indispensable. Il comprenait quel attrait magique exercerait sur l'Espagne la vue de l'or, cette preuve matérielle et palpable de sa découverte, et il devinait que l'Occident allait se ruer à la conquête de cet or si ardemment convoité. Mais il ne prévoyait pas les excès que la passion de l'or ferait commettre, et il ne pensait actuellement qu'à la civilisation et à la conversion des peuples éloignés de Dieu.

« Quand Vos Altesses sérénissimes, écrivait-il aux rois, auront achevé leur carrière, puisque nous sommes tous mortels, elles

laisseront leurs royaumes dans la plus grande tranquillité, purs d'hérésie et de mauvais levain, »

Il les exhorte à faire évangéliser ces peuplades idolâtres :

« Je prie Dieu de vous accorder une longue vie, un grand accroissement de royaumes et de principautés, et de continuer à vous donner la volonté et les dispositions pour étendre la sainte religion chrétienne. »

Puis il ajoute pour le roi Ferdinand :

« Je me dépêche afin de partir jeudi, au nom de Dieu, et aller au sud -est à la recherche de l'or, des épiceries et des terres à découvrir. »

Pour lui, nous le savons, si dans l'avenir qui le concerne personnellement il osait entrevoir quelque chose, ce n'était que la délivrance des lieux saints.

On avait découvert huit nouvelles îles, qui furent nommées îles de Sable ou d'Arena, parce que les caravelles n'y trouvèrent que peu de fond. Il fallait avancer avec les plus grandes précautions dans ces mers basses et semées de rochers. Par prudence, arrivé en face de la grande terre (pie les Indiens appelaient Cuba, l'amiral resta à la cape, et n'entra que le dimanche 28 octobre, au point du jour, dans un grand lleuve.

Là le spectacle qui s'offrit aux yeux des marins de la petite flotte espagnole dépasse tout ce que l'imagination peut concevoir. Colomb, qui ne tarit pas de louanges dans son journal, avoue qu'il ne vit jamais chose aussi magnifique.

Pendant que les navires étaient au calme dans le havre formé par l'embouchure du fleuve, les chaloupes s'avancèrent pour sonder la passe.

Les habitants qui couvraient le rivage s'enfuirent, et Colomb, de crainte de les alarmer encore davantage, fit défense à ses équipages d'atterrir.

Mais le 29, sur les indications des Indiens qu'il avait à son bord, il leva l'ancre et navigua vers le couchant, pénétrant par les fleuves dans l'intérieur des terres, pour contempler de plus près cette île de Cuba, la reine des Antilles, qu'il déclare luimôme « la plus belle des contrées qu'aient jamais vue les yeux de l'homme ».

Colomb crut avoir abordé dans les parages du continent asiatique, et il crut reconnaître dans Cuba l'île de Cipango. Pour s'en assurer, il résolut d'envoyer au roi de l'île un message, et choisit pour remplir cette délicate mission Luiz de Torres, juif converti et très versé dans la science des langues, auquel il adjoignit un Castillan et deux Indiens.

Au bout de six jours, Luiz de Torres, le Castillan et les deux

Les !!es sortaient d'une eau transparente comme des perles d'un écrin splendide.

Indiens revinrent , accompagnés de trois naturels de l'île. Les messagers avaient été reçus comme des êtres descendus du ciel. On avait par tous les moyens tenté de les retenir, et on leur avait prodigué les marques de la plus franche hospitalité. Ils racontaient les particularités curieuses de leur voyage : on les avait fait asseoir sur des sièges garnis d'or; pour aliments, on leur avait offert des racines cuites, d'un goût comparable à celui des châtaignes ; ils avaient remarqué une foule d'oiseaux de diverses espèces, parmi lesquels ils n'avaient reconnu que des oies, des perdrix et des rossignols; l'île, disaient-ils encore, ne contenait d'autres animaux que des chiens, qui ne jappaient point. Les plaines étaient semées de maïs, sorte de grains dont ils avaient goûté avec plaisir. Mais , hélas ! les messagers n'avaient pu

recueillir aucun indice qui indiquât qu'on fût près du royaume du grand Khan, le maître de l'or; aucun indice non plus qui permît de supposer l'existence des mines d'or annoncées.

En revenant, les messagers avaient rencontré sur leur route quantité de gens, tant hommes que femmes, qui portaient à la main des herbes sèches, renfermées dans une autre feuille également roulée en forme de flageolet. Les porteurs allumaient du feu en frottant rapidement deux morceaux de bois l'un contre l'autre; puis ils s'en servaient pour allumer un bout de ces rouleaux d'herbes sèches, tandis que l'autre bout était dans leur bouche et qu'ils le suçaient en aspirant, faisant ainsi sortir de leurs lèvres un petit nuage de fumée odorante. Les naturels désignaient cette sorte de flageolet ou de grand cigare sous le nom de tabago, « tabac, » que nous avons donné à la plante elle-même.

Colomb, qui cherchait de l'or, ne pouvait soupçonner que de l'emploi de cet usage et de cette plante importés en Europe, le vieux monde tirerait des monceaux d'or, par l'impôt qui les grèverait au profit des trésors de l'État.

Les Indiens parlaient d'une île qu'ils nommaient Babèque, où, assuraient-ils, le soir, aux flambeaux, les habitants ramassaient des pierres d'or sur la plage. A la recherche de cette île enchantée Colomb passa bien des jours. A ceux qui lui semblaient incrédiiles, il répondait imperturbablement :

« Bientôt, je le sens, oui, bientôt, j'arriverai aux lieux mêmes où naît l'or. »

Son instinct ne le trompait pas. Il était, en effet, bien peu éloigné du Mexique; mais la sanglante conquête de ces lieux « où naît l'or » était réservée à un autre.

Mais le grand homme n'avait point encore expérimenté le penchant de la race indienne au mensonge, ou du moins à une

exagération qui est moins chez ces peuples l'effet du calcul que d'une imagination vive, avec des moyens d'expressions bornés.

En échange, la magnificence du spectacle où il se trouvait porté dédommageait l'amiral de ses recherches infructueuses à la poursuite des richesses trop vantées par ses guides. Les îles sortaient d'une eau transparente comme des perles au-dessus d'un écrin splendide. Aujourd'hui encore, l'admiration, blasée par l'habitude, s'arrête ravie au milieu de cet archipel, qu'il appela la mer de Notre-Dame.

C'était un vendredi, le 16 novembre; Colomb, débarqué dans une de ces îles verdoyantes, s'apprêtait à en prendre possession selon sa coutume, en y érigeant une croix. 0 merveille ! la croix l'y attendait. Sur un tertre élevé, deux gros madriers, l'un plus long que l'autre, et celui-ci placé en travers du premier, fixèrent tout à coup son regard ému. Les charpentiers assurèrent qu'ils n'auraient pu préparer les deux pièces en de plus justes proportions. Agenouillé, il adora en cet assemblage, qui lui sembla une attention et un encouragement du Ciel, le signe du salut qu'il était venu de si loin apporter à ces îles inconnues; et -quand, par son ordre, la croix, solidement assujettie, eut étendu ses bras salutaires sur cette nouvelle conquête, l'homme de Dieu entra en une sorte d'extase, que ses compagnons respectèrent en silence.

On passa le dimanche au pied de celte croix providentielle, puis on reprit l'exploration. Les vents les avaient rapprochés de l'Isabelle. L'amiral craignit que la vue de l'île natale ne déterminât les Indiens de son bord à s'enfuir à la nage. Ces pauvres gens n'y pensaient guère. Ils paraissaient heureux de leur nouveau genre de vie; avec la vivacité de ces mémoires encore neuves, ils avaient retenu et répétaient déjà quelques mots d'espagnol; ils faisaient le signe de la croix, ils s'agenouillaient devant l'image de leur Dieu encore inconnu , crucifié par amour pour leurs âmes; ils récitaient leurs prières les bras en croix, redisaient l'Ave Maria et chantaient la prière du bord. Salve Regina, avec un recueillement marqué. Ces naïfs enfants des Antilles étaient persuadés qu'ils accompagnaient à la recherche de l'or des hommes venus du ciel, et qui, une fois l'or trouvé, les ramèneraient au cher pays natal.

Tout à coup Colomb comprit pourquoi le Ciel avait placé sur sa route une croix, indice de la cruelle épreuve que la malice des hommes lui préparait.

Ses forces, déjà si restreintes, s'étaient tout à coup trouvées réduites de plus d'un tiers. La plus forte des caravelles après la sienne, celle que commandait Alonzo Pinzon, la Pinta, avait disparu, et aux alarmes qu'il en avait d'abord conçues devait bientôt succéder la pénible certitude d'une désertion.

Ce Pinzon, qui, aux termes des miséricordieux et indulgents Mémoires de Colomb, « lui avait déjà fait bien d'autres choses, » depuis l'expédition commencée; ce cupide et envieux Pinzon, sur la foi d'un Indien qui prétendait savoir la route des magnificences de Babèque, avait résolu de chercher le pays de l'or au nordouest, et de se réserver à lui seul l'honneur et les profits d'une découverte qui, aux yeux du roi d'Aragon et de bien d'autres, eût éclipsé toutes les autres.

Colomb l'avait quelque temps attendu. Une fois certain de la félonie, il le fit encore chercher, pour la forme, sans laisser voir qu'il crût à une défection que chacun, hélas! tenait pour certaine. Puis il poursuivit son œuvre avec la liberté d'esprit d'un homme supérieur à tout événement. Le prédestiné de la Providence sentait, il savait qu'aucune trahison, pas plus celle d'un Alonzo Pinzon que toutes les trames d'un roi de Portugal, ne prévaudrait jusqu'à une certaine heure contre la puissance invisible qui l'assistait.

Alonzo Pinzon, en eflet, après avoir été successivement pour Colomb un patron jaloux et un inférieur sourdement hostile , devait payer cher son premier acte d'insubordination ouverte. Cet homme, qui s'était cru par ses talents, et encore plus par ses richesses, au-dessus de l'obéissance, ne devait recueillir aucun fruit de sa rébellion. Il lui était réservé, à lui Espagnol, à lui un des puissants, un des ricos hnmhres de l'Andalousie, de subir non plus seulement l'ascendant d'un homme de génie, mais la clémence d'un pauvre étranger, qui naguère, sans les Pinzon, n'aurait pu mettre en mer une seule méchante caraque.

Pendant que le traître Alonzo se ménageait laborieusement cette dure épreuve, l'amiral poursuivait le cours de ses explorations.

Cette contrée surpassait en magnificence", toutes .les autres.

« II a plu à Notre-Seigneur de me montrer toujours une chose meilleure que la précédente, et je suis allé de bien en mieux dans toutes mes découvertes. »

Ce qu'il découvrait défie la palette du peintre le plus habile, et pour décrire ces merveilles aujourd'hui si connues, les meilleurs stylistes s'avouent inférieurs en face de cette nature où la grâce s'allie au terrible, et où l'abîme se cache sous les fleurs.

Lui-même le raconte aux rois, avec la simplicité d'une grande âme et après avoir naïvement confessé qu'un moment il craignit de n'avoir pas la force de s'arracher à la contemplation d'un spectacle aussi enchanteur, il ajoutait comme pour se justifier :

« L'aménité de ce fleuve, la limpidité de l'eau qui découvre jusqu'au sable du fond , la multitude des palmiers de diverses formes, les plus élevés, les plus gracieux que j'aie jamais aperçus, et une infinité d'autres arbres hauts et verdoyants, le chant des oiseaux, la fraîcheur des campagnes, donnent à cette contrée, princes sérénissimes , une magnificence si merveilleuse, qu'elle surpasse en charme et en beauté toutes les autres, autant que le jour l'emporte sur la nuit; ce qui me fait dire souvent à mon entourage que, quels que soient mes efforts pour adresser un rapport complet à Vos Altesses, ni ma langue ne pourra dire toute la vérité, ni ma plume l'écrire. Il est certain que je demeure confondu à l'aspect d'une beauté tellement supérieure, que je ne saurais comment l'exprimer. Car je vous ai écrit relativement aux autres régions, au sujet de leurs arbres, de leurs fruits, de leurs herbes, de leurs ports et de toutes leurs qualités, autant que je le pouvais et non que je le devais. Mais, quant à cette terre, tous affirment qu'il est impossible qu'il y ait au monde une autre région plus belle. Maintenant je me tais, désirant que d'autres la voient, qui aiment à la décrire. D'ailleurs je sens combien peu

le mérite d'une telle contrée pourrait être exposé par moi, et combien elle obtiendrait un meilleur sort sur les lèvres ou sous la plume d'un autre. »

Par une miséricordieuse assistance d'en haut, pas un malade à bord des caravelles :

« Grâces à Notre -Seigneur, pas un seul des gens de mon équipage n'a éprouvé jusqu'à ce jour le moindre mal de tête; pas un seul n'a gardé la chambre pour cause de maladie, si ce n'est un vieux matelot qui avait souffert toute sa vie de la gravelle, et qui s'est trouvé guéri le second jour de notre arrivée dans ce pays. »

La vieille Europe trouvera ici des ressources non pareilles :

« Quels seront les bénéfices qu'on pourra retirer de ces contrées, c'est ce que je n'écris pas. 11 est certain, seigneurs princes, que là où sont de pareilles terres, il doit y avoir une foule de choses profitables..., et c'est plus tard qu'on pourra savoir les avantages qu'elles pourront procurer. »

Alors, fait observer avec une justesse d'expressions inimitable le vengeur de la gloire de notre héros, « ayant intuitivement une claire notion des ressources infinies de cette contrée, de sa prééminence sur toutes les autres, quand il a contemplé ses harmonies, admiré sa splendeur, vanté autant en poète qu'en naturaliste, et non moins en naturaliste qu'en marin, la richesse de sa végétation, la beauté de ses eaux, de ses ports, Colomb affirme que, par tout ce qu'il a découvert, il vient d'ouvrir de nouvelles voies aux relations humaines; que la chrétienté surtout aura de grands rapports à étabhr avec ces lointaines régions. Alors, s'abandonnant à l'épanchement de son intuition, illuminé d'en haut, il ose donner un conseil et une sorte de précepte aux souverains ses maîtres. Avec une liberté toute chrétienne, il leur déclare qu'ils ne doivent permettre l'accès d'un séjour si fortuné à aucun étranger, à moins que la pureté de sa foi ne soit hors de doute; parce que cette découverte ayant été faite au nom de Jésus- Christ, pour la gloire du Rédempteur et la dilatation de l'Eglise, il n'est pas juste que l'hérésie et l'incrédulité jouissent de cette conquête de la foi catholique. »

« Et je dis, s'écrie-t-il fièrement, que Vos Altesses ne doivent permettre à aucun étranger de mettre le pied dans ce pays et d'y

Il n'est pas juste que l'hérésie et l'incrédulité jouissent de cette conquête de la foi catholique.

commercer, 's'il n'est chrétien catholique; à aucun Espagnol d'y aborder, s'il n'est pas véritablement chrétien : puisque le projet et l'exécution de cette entreprise n'ont eu d'autre but que l'accroissement et la gloire de la religion chrétienne. »

Ainsi la gloire de Jésus-Christ, l'expansion de son Église, le salut des hommes et le progrès de la civilisation préoccupaient avant tout cette grande âme, à qui ces nobles visées dicteront cette page superbe , où la reconnaissance , la foi et l'amour, éclatent comme un hymne :

« Quoique tout ce que je viens de rapporter semble extraordinaire et inouï, il y aurait encore des choses plus grandes, si j'eusse eu à ma disposition des navires suffisants, comme cela était convenable. Ce n'est pas à mon mérite qu'est due cette grande et vaste entreprise; elle est due à la sainte foi catholique, à la piété et à la religion de nos monarques; car le Seigneur a accordé aux hommes ce que l'intelligence humaine ne pouvait ni concevoir ni atteindre ; parce que Dieu écoute les prières de ses serviteurs qui suivent ses préceptes, quelquefois même dans les choses qui paraissent impossibles. C'est ce qui m'est arrivé à moi, qui ai réussi dans une entreprise que jusqu'à présent aucun mortel n'avait osé former; car, quoiqu'on eût déjà écrit et parlé de l'existence de ces îles, tous en parlaient et en écrivaient par conjectures, et sous la forme de doute*; mais personne n'assurait les avoir vues, en sorte qu'on les réputait fabuleuses. En conséquence, que le roi, la reine, les princes et leurs royaumes très heureux, de concert avec la chrétienté, rendent grâces à Notre-Seigneur Jésus -Christ, qui nous a accordé une semblable victoire et de si grands succès. Qu'on fasse des processions, qu'on célèbre des fêtes solennelles; que les temples se parent de rameaux et de fleurs; que Jésus-Christ tressaille de joie sur la terre comme il se réjouit dans les cieux, au prochain salut de tant de peuples jus-

' Ce témoignage, si explicite et si net, que Christophe Colomb écrit à Raphaël Sanzio, à Rome, en 1493, au moment où les prétendus documents conservés dans la Ville éternelle pouvaient si facilement lui donner un démenti, confirment ce que nous avons déjà dit des prétentions d'une certaine critique contemporaine, qui veut que Colomb ait connu les découvertes antérieures du nouveau monde, dont il se serait servi pour opérer la sienne.

qu'à présent voués à la perdition! Réjouissons-nous également, tant à cause de l'exallation de noire foi, qu'à cause de l'accroissement des biens temporels dont non seulement l'Espagne, mais toute la chrétienté recueillera les fruits. »

Toujours à la poursuite de l'introuvable Babèque, Colomb vit un jour les Indiens de son bord donner les signes de la terreur. Il les interrogea, et eux, tremblants de peur, lui montrant du doigt l'île sur laquelle le vent les poussait, de s'écrier :

« Canniba! Canniba!... »

Ils lui racontèrent que de cette île, comme d'une aire de vautours, à certains intervalles, partait une expédition d'hommes cruels, qui fondaient sur les Indiens plus doux et moins forts. Ils enlevaient les pauvres prisonniers qu'ils parvenaient à surprendre et les amenaient là, où, à certains jours de fêle, on les mangeait comme un régal suprême. Colomb aurait bien voulu aborder et reconnaître d'un peu près à quel point ces récits étaient fondés. Il lui semblait impossible qu'il y eût au monde, même soumis au pouvoir du démon, des êtres raisonnables capables de se nourrir ainsi, par calcul et par un goût horrible, de chair humaine. Du nom indien de l'île Canniba, il appelle ces anthropophages du nom de « cannibales », qui leur est resté.

Mais le vent et les courants les portèrent plus loin, au grand contentement des naturels de l'Isabelle. Il vit alors apparaître une île plus grande que les autres.

« C'est Bohiol disaient quelques Indiens, « la vaste demeure. »

— Quisqueya! reprenaient les autres, « la grande terre » ou « le grand tout ».

— Haïti ! Haïti ! répétaient les plus nombreux , « la haute terre. »

Les pauvres gens n'en connaissaient pas de plus belle ni de

Anacoana, la Fleur d'or.

plus vaste. Colomb lui trouva une vague ressemblance avec l'Andalousie, et pour l'amour de la Castille il l'appela l'île Espagnole, ou, plus aimablement, VHispaniola, « la petite Espagne. » Plus tard, l'île prit le nom de Saint-Domingue, que, pour l'intelligence du récit, nous lui donnerons dès ce moment.

Sautant vivement à terre, l'amiral planta la croix et prit possession, « principalement, dit-il, en signe de Notre-Seigneur Jésus -Christ et en l'honneur de la chrétienté. »

Cependant il lui fut impossible de s'aboucher avec les indigènes. Ceux-ci, du plus loin qu'ils apercevaient les étrangers, s'enfuyaient en criant : « Canniba ! » les prenant pour des anthropophages. Colomb le regrettait amèrement. Tout ce qu'il entrevoyait des mœurs de cette île lui donnait les plus belles espérances. Cette population lui paraissait de race sinon supérieure, du moins plus avancée que celle des îles précédentes. La peau des naturels de Saint-Domingue était plus blanche, leurs traits plus réguliers, plus semblables aux traits européens, et généralement beaux. Ils étaient vêtus, et savaient tant bien que mal cultiver un sol qui fournissait lui-même à la plupart de leurs besoins. La polygamie y était inconnue, et ils habitaient des demeures assez régulières. Leurs huttes, à plus d'un compartiment, souvent accompagnées de galeries rustiques, étaient tenues avec une extrême propreté; celles des chefs, spacieuses et commodes, n'étaient même pas dépourvues de quelque élégance. De larges et bonnes routes sillonnaient l'île. Enfin un groupe de mille habitations, qu'on rencontre à quatre lieues de la côte, s'il ne répondait pas aux séduisantes descriptions de la fameuse Cipango , pouvait bien à la rigueur passer pour une ville.

Par malheur, la ville était déserte. Les habitants l'avaient complètement abandonnée à l'approche des Espagnols , emportant tout ce qu'ils avaient de plus précieux.

Mais on réussit à s'emparer d'une femme , qui fut amenée à bord de la Santa-Maria. « Elle était fort belle et très jeune, et portait aux narines un anneau d'or. » Elle conversa avec les Indiens des caravelles, dont elle entendait le dialecte. L'amiral la traita avec beaucoup de respect, comme les prémices de ce sexe qui le premier aux Indes comprendra la bonne nouvelle, et

contribuera si puissamment à répandre la lumière de l'Evangile parmi ces peuples assis à l'ombre de la mort. Il la fit habiller à l'européenne, parer de verroteries de Venise, de bagues de laiton, et, ainsi parée, la renvoya.

L'épisode mérite que nous y insistions, bien que, selon la remarque de M. de Belloy, dont nous suivons ici les données, l'amiral n'accorde, dans son journal, qu'une mention de quelques lignes à cette femme, qui lui fut d'un si grand secours, comme du reste tout son sexe, dans l'ancien et le nouveau monde. — Ainsi les saintes femmes qui suivaient Jésus, fournissant à ses besoins et à ceux des apôtres. — Pas une seule fois, — cette lacune doit être le fait de las Casas, le terrible abréviateur, — pas une seule fois il ne nomme la belle et touchante Anacoana, dont le nom signifiait « Fleur d'or ».

Le jour ne s'est pas encore fait, pas complètement du moins, sur le rôle capital que joua cette « fleur » sauvage dans l'histoire des premières découvertes de l'amiral; mais ce rôle apparaît de plus en plus grand à mesure qu'on pénètre dans les volumineuses et complètes archives de cette histoire. Plus on y fouille, et plus frais, plus vif s'en dégage le parfum d' Anacoana, la Fleur d'or. Toujours est-il certain que la belle et pure Anacoana, une des reines et prêtresses de Saint-Domingue, fut pour Colomb, dans cette île pleine de mystères et d'abord hostile, une alliée enthousiaste, une protectrice intelligente; en un mot, et toute proportion gardée, une autre Isabelle.

Grâce à elle, il devint sacré; son origine céleste fut un dogme; il fut admis parmi les dieux, les zémés, d'une religion beaucoup moins simple qu'il ne paraît l'avoir soupçonné au début.

Tout allait donc au mieux , suivant les désirs de Christophe Colomb, quand, raconte M. de Belloy, dont nous continuons à emprunter le récit, fort bien mis en œuvre sur les documents

authentiques, tout à coup l'amiral fit appareiller du port de la Conception, où il se trouvait depuis peu, et se dirigea au nord, vers une terre supposée, qui, au dire des Haïtiens, produisait de l'or en abondance. Les vents le poussèrent sur l'île de la Tortue, une île de peu d'importance comme étendue , mais dont les beautés naturelles le ravirent tellement, qu'il donna le nom de Paradis à une de ses vallées.

Là, soit que l'admiration eût changé le cours de ses idées, soit qu'il commençât à se défier des rapports des naturels, il renonça à chercher de l'or dans ce paradis dont tant de flibustiers devaient bientôt faire un enfer, et, longeant le canal qui sépare l'île de la Tortue de Saint-Domingue, il reprit son exploration des côtes de cette dernière île.

Il les trouva de plus en plus hospitalières, grâce au mot d'ordre et aux impressions semées par les rapides émissaires d'Anacoana '.

A peine avait-il mouillé dans le port de la Paix, que plus de cinq cents Indiens accoururent joyeusement à sa rencontre, amenant leur roi, et répondant, par cette marque de haute confiance, à l'un des plus vifs désirs de l'amiral.

Bien que ce roi, ou plutôt ce chef de district, qu'ils appelaient un cacique, ne fût pas autrement vêtu que le moindre de ses sujets, la supériorité de son rang se laissait voir au premier abord à ses manières plus libres et plus réservées à la fois.

Colomb le reçut à bord avec les honneurs militaires, et obtint de lui quelques renseignements plus ou moins utiles, entre autres

' M. Roselly de Lorgnes introduit ici un autre messager, qu'il convient de ne pas omettre. « Le 16, dit-il, l'amiral, en se rapprochant de l'île Espagnole, rencontra un canot conduit par un seul Indien. Il admira l'audace de cet insulaire, qui, sur ce fragile esquif, affrontait un vent si violent. Il le recueillit à son bord avec sa chétive embarcation, le combla de bontés, lui donna des billes de verre, des grelots, des bagues de laiton, et le fit déposer à terre près de la bourgade, sa résidence. Puis il jeta l'ancre dans un port voisin, qu'il appela port de la Paix, et attendit. Ce qu'avait prévu l'amiral se réalisa bientôt. L'Indien, étalant ces dons inconnus, attroupa autour de lui ses compatriotes ; il leur vantait la magnificence des hommes descendus du ciel. Pourtant il n'eut pas la joie de leur apprendre une nouvelle. Déjà l'arrivée des voyageurs célestes avait retenti en ces parages; l'annonce de cet événement se propageait promptement d'une bourgade à l'autre. » {Op. cit., t. I, p. 323.)

sur cette éternelle Babèque, où las Casas observe qu'on n'arriva jamais. Evidemment il y eut sur ce point un malentendu qui menace de n'être jamais éclairci.

Un autre cacique, non moins bienveillant, se trouvait en possession d'un morceau d'or gros comme le poing : il le divisa luimême en plusieurs parcelles, pour faciliter les échanges avec ses hôtes. Il annonça, du reste, qu'il avait envoyé chercher une plus grande quantité du précieux métal. Il parla lui aussi de Babèque comme d'un pays très voisin, et, le soir venu, il se retira dans l'intérieur de l'île, où était son habitation.

Deux jours après il revint, porté à dos d'hommes, dans une sorte de palanquin, suivi d'une nombreuse escorte, et accompagné de deux vieillards, dont l'un était son conseiller et l'autre son précepteur, à ce qu'on crut entendre. Il venait rendre visite à l'amiral, qu'il surprit à bord dînant sous le château de poupe.

Colomb constate que ce cacique ne lui permit pas de se déranger, et qu'invité à prendre part au repas, il n'accepta de chaque mets que juste ce qui était nécessaire pour ne point se montrer impoli. « Il en usa de même ])Our les boissons, qu'il portait à sa bouche, et que, après y avoir goûté, il passait luimême aux gens de sa suite. Son air, ses gestes, étaient d'une dignité remarquable. »

y Cette dignité et cette discrétion ne résistèrent pas cependant à la vue d'un objet qui, sans doute, dépassait en magnificence tout ce qui avait pu tenter jusqu'alors un prince si bien élevé.

Tandis que Colomb l'entretenait, à l'aide des Indiens de San Salvador, emmenés pour lui servir de truchements, le cacique était devenu tout à coup distrait ; ses yeux se portaient fréquemment, et comme malgré lui, vers la garniture de lit de l'amiral. Celui-ci s'étant empressé de la lui offrir avec une paire de chaussures rouges et un collier de grains d'ambre, la reconnaissance du cacique et de ses officiers n'eut plus de bornes, et l'opinion qu'on s'efforçait de leur donner de l'Espagne et de ses souverains gagna plus au don de cette garniture qu'à tout ce qu'on leur en avait dit. Plus que jamais les deux rois, Ferdinand et Isabelle, furent tenus pour des dieux régnant dans le ciel.

Colomb, par sa douceur, ses vertus et sa sagesse, était bien

propre à faire naître cette persuasion dans l'esprit de ces naïfs insulaires. Hélas ! le temj)s viendra où le poète leur fera dire :

Pour moi, je les crois fils de ces dieux malfaisants Pour qui nos maux, nos pleurs sont le plus doux encens. Loin d'être dieux heureux, ils sont ce que nous sommes : Vieux, malades, mortels. Mais, s'ils étaient des hommes. Quel germe dans leur cœur peut avoir enfanté Un tel excès de rage et de férocité?...

Encore quelques mois, et, devant l'impuissance du grand homme réduit à pleurer sur de telles horreurs, cette férocité, cette rage, allaient s'abattre sur ce peuple innocent, bon, intelligent, hospitalier. Les malheureux, loin de travailler à corriger les défauts un peu enfantins de ce peuple, et de l'amener doucement à la connaissance du vrai Dieu, qui leur apportait le salut, vont lui rendre odieux ces mêmes étrangers, que la bonté de Colomb leur fit croire descendus des cieux.

En attendant néanmoins, s'il partageait le culte de ses grands, de ses chefs, des caciques et d'Anacoana, pour ces dieux bienfaisants à peu de frais, déjà la malice ordinaire aux petits, jointe !i des relations plus fréquentes, plus suivies, et moins gênées par l'étiquette, avaient révélé à ce peuple plusieurs classes parmi ces dieux, et bien des faiblesses chez eux. Déjà il exploitait, entre autres, cette soif de l'or qui les possédait tous indistinctement, pour des motifs divers, élevés chez le grand chef, plus personnels chez les autres. A ce mot « or. » , qu'ils avaient toujours à la bouche, il répondit par des indications et des promesses de plus en plus éblouissantes et chimériques.

Tantôt, pour les séduire, les malins insulaires leur affirmaient qu'en tel ou tel lieu régnait un chef dont la bannière était* faite d'une immense plaque d'or battu ; tantôt ils parlaient d'un fleuve qui roulait de l'or dans ses sables; plus loin, à l'est, l'or était si commun, qu'on n'avait qu'à se baisser pour en prendre. Un vieillard plus rusé alla jusqu'à dire qu'une des îles d'où il venait n'était tout entière qu'un rocher d'or.

A ce trait, Colomb dut achever de se convaincre qu'ils le trompaient.

« Quoique ces gens ne demeurent pas loin du lieu où l'or se trouve en abondance, je crois qu'ils n'en ont que très peu, » écrivait-il.

Et, en effet, s'ils en avaient eu davantage, ils l'auraient donné sans hésitation pour des verroteries, des lacets rouges, des aiguilles et principalement de ces grelots, merveille des merveilles, dont le son clair et joyeux exaltait jusqu'au délire leur infatigable passion pour la danse. Pour pouvoir s'attacher aux poignets ou à la cheville du pied ces aiguillons, ces ailes sonores, ces « chuq-chuq », comme ils les nommaient, ils donnaient tout ce qu'ils avaient : des perroquets apprivoisés, des arcs, des flèches travaillées avec un goût barbare et charmant, de tout petits tabliers de coton, du pain de cassave, des fruits, des parfums, des épices et autres denrées de toute sorte.

Peut-être cet or tant cherché se trouve-t-il chez les anthropophages, dans ce pays tant redouté de « Canniba », où les malins insulaires ne seraient sans doute pas fâchés d'envoyer les « hommes du ciel », qui les débarrasseraient de ces cruels voisins.

Ces braves gens, dans leur simplicité, souhaitaient que Colomb et ses Espagnols se décidassent à se fixer au milieu d'eux. Il n'était témoignages de sympathie et de dons de tout genre qu'ils n'imaginassent pour arriver à leurs fins. Le journal de l'amiral et les chroniques de ce premier voyage aux Antilles sont remplis de détails touchants et naïfs; nous n'en rapporterons qu'un, le plus éloquent de tous.

C'était aux environs de la Noël 1492, la veille même de ce saint jour.

Colomb, encouragé par les petits rois qu'il avait vus jusque-là, se dirigeait vers le point où ceux-ci lui avaient annoncé qu'il

rencontrerait Guacanagari, le grand cacique. Il naviguait tranquillement, le vent était favorable et le parage sur. Harassé de fatigue, l'intrépide marin crut pouvoir s'accorder quelques heures de sommeil. Les siens l'imitèrent, et jusqu'à l'ofticier de quart, qui, malgré les règlements du bord, abandonna à un jeune mousse le soin de tenir la barre. Or le mousse, lui aussi, avait besoin de repos. Il s'endormit sur son gouvernail, et, tandis que les soldats de la croix dormaient, l'ennemi de leur croisade veillait. La caravelle amirale fut insensiblement poussée vers un banc de sable, que la plus élémentaire vigilance eût fait éviter; car, de plus d'une lieue, on entendait le fracas des brisants. Mais tous dormaient à bord de la Santa Maria. Le mousse cependant s'éveilla en sursaut, la caravelle venait de toucher, et le choc avait ramené le malheureux imprudent à la réalité. A ses cris, Colomb, réveillé le premier, accourut et appela les pilotes. Ils étaient éperdus de terreur et obéissaient machinalement aux ordres du commandant, seul demeuré calme et confiant au sein de cette catastrophe. Sur son ordre, ils mirent à la mer le canot; mais, au lieu d'exécuter la manœuvre, ils coururent se mettre à l'abri sur la Nina, ancrée à quelque distance et en lieu sûr. Le capitaine de ce dernier navire les renvoya honteusement. Mais, pendant ce temps, la Santa Maria s'inclinait à vue d'œil et s'allait briser. Colomb, sans se désespérer, se rendit en chaloupe à bord de la Nina, fit prévenir ses amis les caciques du malheur qui fondait sur lui, et commença le sauvetage.

Guacanagari , attristé jusqu'à « verser des larmes » , accourut lui-même, avec ses deux frères, sur le théâtre de l'échouage. Chacun de ses sujets rivalisait de zèle et de dévouement avec leurs chefs. La Santa Maria fut allégée de tout son chargement. Les Indiens se passaient les caisses, les munitions, les agrès, les provisions et les marchandises de tout genre, sans qu'aucun deux songeât à en soustraire la moindre parcelle. Le grand cacique avait mis à la disposition du naufragé deux maisons, les plus grandes de son domaine. Les épaves y furent entassées, sans qu'il y manquât « un bout d'aiguille » .

Colomb était touché au fond de l'âme de ces générosités, disons-le, en disparate avec les usages en pareil cas même dans

le vieux monde civilisé, où les naufrages étaient alors surtout l'occasion d'un pillage éhonté. Dans son admiration, il écrira, sauf à se trouver contraint plus tard de rabattre de cet éloge :

« Ces hommes sont aimants, nullement avides, et si propres à tout, que je ne pense pas qu'il y ait au monde meilleures gens. Leur parler est le plus doux et le plus affable qu'on puisse entendre, et toujours accompagné d'un sourire bienveillant. On peut dire d'eux qu'ils aiment leur prochain comme eux-mêmes. »

Que devait-ce être, pensait-il, lorsque ces natures, si bien douées, se seraient purifiées et embellies au contact de la vraie religion !

En attendant, toujours prêt à élever son cœur en haut et à rechercher les secrets desseins de Celui sans la permission de qui même un seul cheveu ne saurait tomber de notre tête, Colomb se demandait le pourquoi de cette épreuve.

La Santa Maria était demeurée intacte, pas un bout de corde n'avait été perdu, tout reposait en lieu sûr.

« Dieu Notre -Seigneur, écrivait le pieux amiral au sortir de cette alerte, m'a fait échouer, afin que je m'établisse en cet endroit. »

Tout conspirait à l'encourager dans ce dessein.

Guacanagari était ravi du projet : maintenant les cannibales pouvaient venir, ils seraient bien reçus. Tous ses sujets ne savaient qu'imaginer pour prouver leur déférence et leur culte pour ces Européens, qu'ils croyaient descendus des cieux. En s'établissant sur ce point, on les instruirait, on achèverait de gagner leur confiance, on en ferait de bons chrétiens et de fidèles tributaires des rois d'Espagne.

L'amiral décida d'élever, en ce lieu , un fortin , premier siège de la puissance espagnole et asile sûr en cas de danger. Le cacique entra avec empressement dans cette vue; par ses ordres les travaux, sous la direction de son puissant ami, secondés par les naturels, toujours prêts à aider de leurs bras à la construction, s'achevèrent avec une merveilleuse promptitude.

Les provisions de bouche, les munitions de guerre, les marchandises d'échange, s'entassèrent au fond, dans une casemate solide. Au sommet du fort, flottait l'étendard de Castille.

Beaucoui) s'offraienl pour constituer la j^arnison. Colomb en choisit quarante-deux, entre ceux qu'il estimait les plus sûrs, et il les plaça sous les ordres de Diego de Arana, avec un lieutenant, Pedro Guttierrez, pour le suppléer en cas d'empêchement. A tous deux il délégua ses pouvoirs.

Rien n'est touchant et sage comme l'alloculion qu'il leur adressa avant de les quitter.

« Souvenez-vous, leur dit-il en substance, du but glorieux de la découverte : la propagation de la foi. Etudiez patiemment la langue des insulaires, et gagnez -les au vrai Dieu par vos leçons comme par vos exemples. Au nom des souverains que je représente, obéissez comme à moi-même aux chefs que je vous laisse, investis de tous mes pouvoirs. Ayez toujours les plus grands égards pour mon ami le grand cacique, évitez tout sujet de contestation avec ses sujets, traitez avec respect leur candeur, qu'il faut prendre garde d'abuser; ne vous séparez jamais, ne marchez point non plus isolément, chaque soir rentrez coucher à la citadelle, et surtout, mettant un frein à tout désir de découverte nouvelle en mon absence, ne dépassez pas les États de Guacanagari. »

Puis, se tournant vers le bon cacique, qui pleurait à chaudes larmes, il l'embrassa longuement, comme s'il avait eu le pressentiment des choses qui allaient s'accomplir en son absence.

Car le grand homme avait décidé de s'éloigner pour quelque temps. En Espagne, on devait être impatient de savoir où en était l'expédition, et lui-même, dans l'intérêt de sa découverte, voulait expliquer aux souverains qui la lui confièrent les besoins du monde nouveau qu'il venait de conquérir.

« Je ne voulus pas donner lieu aux tentatives de Satan, qui cherchait à empêcher ce voyage, ainsi qu'il l'avait fait au commencement. »

Cette préoccupation du religieux amiral explique sa conduite vis-à-vis du déserteur.

La Providence l'avait ramené sous ses yeux et en sa puissance, juste au moment où il se disposait à retourner en Europe. Les vents poussèrent la Pmta dans les eaux où naviguait alors la Nina, que montait Colomb, depuis l'échouement de la caravelle amirale.

Martin Alonzo Pinzon, souple comme les traîtres vaincus, s'excusait, donnant des prétextes absurdes ])Our colorer sa désertion. Colomb lit semblant de s'en contenter. Mais, comme l'égoïste fuyard ramenait des esclaves, il les fit mettre en liberté, les comblant de dons pour effacer, dans l'esprit de ces infortunés, le souvenir de cette traîtrise.

Plus tard, pensait le sage et prudent amiral, plus tard, quand les rois l'auraient confirmé dans ses charges , en augmentant son prestige, il pourrait « ne plus souffrir les méfaits d'hommes sans délicatesse et sans vertu, qui prétendaient insolemment faire prévaloir leur volonté contre celui qui leur fit tant d'honneur », selon la juste expression des chroniqueurs contemporains.

On était aux premiers jours de janvier 1493.

Avant de cingler vers l'Europe, le hardi conquérant eut l'occasion d'inspirer aux Indiens une terreur salutaire.

Ce fut d'abord aux environs de la petite citadelle, où il laissait ses compagnons armés d'arquebuses et de ces instruments de destruction que les indigènes ne connaissaient point encore. Il voulut leur en donner un aperçu, en dirigeant quelques coups sur la coque entr'ouverte de la caravelle échouée. Au bruit de ces tonnerres inconnus, les indigènes, pris de peur, s'enfuirent, et on eut beaucoup de peine à les ramener auprès de ces terribles engins dont ils n'avaient pas l'idée. Leur crainte révérentielle vis-à-vis des hommes qui disposaient à leur gré de l'éclair et de la foudre s'en accrut, à un point que les colonisateurs ne sauront pas, après le départ de leur sage amiral, résister à la tentation d'en abuser.

L'autre fois, c'était sur la côte de Saint-Domingue.

On avait pris et ramené à bord de la Nina un naturel, barbouillé de noir, fièrement campé sur ses reins d'acier, les che-

veux garnis de plumes d'oiseaux de proie. Colomb crut se trouver en présence d'un anthropophage. Mais le fier insulaire répondit dédaigneusement que les mangeurs d'hommes se trouvaient dans la direction de l'est. Colomb le fit ramener à terre, et, comme une soixantaine de ses compagnons l'attendaient, embusqués derrière les arbres, les Espagnols, dociles aux ordres reçus, cherchèrent à entrer eu pourparlers avec eux, proposèrent des échanges. Les indigènes tirent semblant d'accepter; mais, rusés et méchants comme l'étaient ces Ciguayens, bien différents des autres peuplades de la grande île, ils fondirent sur les marins étrangers, espérant les écraser sous le nombre. Ceux-ci, en effet, étaient seulement au nombre de sept, et leurs assaillants dépassaient soixante. Mais les Européens, armés de leur épée, se mirent sur la défensive. Quelques coups habilement portés suffirent à mettre la bande en déroute.

Colomb s'affligea à cette nouvelle. Son cœur d'apôtre n'aurait pas voulu qu'une seule goutte de sang fût versée, sur cette terre qu'il venait conquérir au Dieu, dont la naissance apportait la paix aux hommes. A la réflexion, il se consola. Cette répression nécessaire imprimerait une salutaire terreur parmi les méchants, et les compagnons laissés au fortin n'en auraient que plus de sécurité.

Cependant la petite flotte, réduite à deux caravelles par la perte de la Satita Maria, dépérissait à vue d'œil journellement. Martin Alonzo Pinzon avait laissé envahir, par sa coupable incurie, les membrures de la Pi7ita, que les tariers avaient percée en cent endroits. Le péril s'aggravait chaque jour.

Alors, avec grande foi, il invoqua la sainte Trinité, et, dit son vénérable biographe las Casas, qui a si bien pénétré dans l'âme du fier génie chrétien dont nul peut-être n'a mieux parlé, « malgré la grande quantité d'eau que faisaient les caravelles, il espérait que Notre-Seigneur, l'ayant amené dans sa bonté, daignerait le ramener dans sa miséricorde. »

Le vent s'éleva favorable, et, fort de sa confiance en son Dieu, Christophe Colomb mit le cap sur l'Espagne.

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