‹ Christophe ColombChapitre 7 sur 34 · HOSANNA · texte numérisé non relu

HOSANNA

Les premières joies du retour. — Tempête. — Les quatre vœux des marins de la Nina.

— Etat d'âme de Colomb. — Le message du désespoir. — Le vendredi dans les principaux événements du premier voyage de Christophe Colomb. — Perfidie des Portugais. — Nouvelle tempête plus violente que les autres. — La Nina pénètre enfin dans le Tage. — On conseille à Jean II d'assassiner Colomb. — Départ pour l'Espagne. — Ovation naïve des gens de Palos. — L'arrivée furtive du traître. — Le premier embrassement d'arrivée. — Les vœux. — A don Christophe Colomb noire amiral! ■ — La marche triomphale. — Devant les rois. — L'ère du Dante close par Christophe Colomb. — Les armoiries. — La légende de l'œuf. — Les murmures de la jalousie et de la haine se mêlent sourdement à l'hosanna. — Élévation du frère de l'amiral. — Comme Jacob, en apprenant la gloire de son fils Joseph. — Fureur d'un matelot. — Sourdes menées des favoris du roi d'Aragon.

— Comment la reine de Castille les réprima. — Délicatesse du cœur d'Isabelle. — Le gardien de la Robida à bord du vaisseau-amiral. — A la garde de la Providence !

Qu'il va lentement le navire qui ramène au pays !...

L'équipage impatient aurait voulu dévorer l'espace. Revoir tant d'êtres aimés qui, sans doute, désespèrent de retrouver les aventureux partis à la découverte d'un monde imaginaire, raconter à des auditoires ravis les merveilles de la découverte, aux longues soirées d'hiver grouper autour du foyer les voisins et les amis, plus tard pouvoir dire avec une si légitime fierté castillane quand on parlera du grand œuvre : « J'en étais , moi ! » transmettre à ses enfants ce souvenir comme un titre de noblesse et de vail-

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lance héréditaire : ces ambitions et d'autres faisaient palpiter les cœurs, durant cette traversée que rien, ce semble, ne saurait retarder, tant les courages sont excités et les bonnes volontés prêtes à tout pour vaincre les obstacles du voyage en avant. Les mers herbues, les parages réputés inaccessibles à l'aller, les matelots les traversent en riant, et les Indiens, joyeux comme des enfants qui vont à l'inconnu , obtiennent souvent permission de se livrer autour des caravelles au plaisir irrésistible de la nage.

Colomb sourit à ces joies naïves et à ces jeux. Lui aussi partage l'impatience du retour. Parfois cependant un nuage passe sur son front serein comme sur le ciel, constamment favorable jusque-là à sa navigation. Pendant qu'il veille sur la marche et paternellement s'occupe de préserver les insulaires contre les périls de la haute mer, une préoccupation , semblable à un pressentiment, se lit sur son noble visage.

Un jour, tandis que les pilotes se croyaient sûrs d'approcher, l'amiral soucieux leur répondit que leurs calculs les trompaient. On n'était pas si proche des côtes castillanes, et la tempête était là...

Elle s'annonça le 12 février par un vent perfide, qui fatigua beaucoup les navires. Les historiens en ont gardé les sinistres détails, que M. Roselly de Lorgues a mis en œuvre avec beaucoup d'exactitude. « La journée fut pénible. Le soir, trois fois des éclairs partirent du nord-est; c'était l'annonce de l'ouragan. L'amiral s'apprêta aussitôt à le bien recevoir. Il fit carguer toutes les toiles, ne conservant qu'une basse voile, diminuée par les ris, surbaissée au grand mât, seulement pour aider à relever la caravelle, que les vagues plongeaient dans leurs sillons. On alla à arbre sec, c'est-à-dire à mâts et à cordes. Les flots noircis se mutinaient violemment ; l'horizon prenait un aspect formidable ; la mer, gonflée et mugissante, creusait d'immenses abîmes en soulevant vers les cieux ses flots, qui s'entrechoquaient incessamment par l'impulsion des vents contraires ; les membrures de la Nina gémissaient péniblement sous le choc des lames monstrueuses. Toute manœuvre devenant impossible, la caravelle se laissa aller au vent. La Pinta, que sa mâture avariée empêchait de lutter plus longtemps, se mit à fuir devant le vent. La nuit,

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l'amiral, d'après l'ordonnance de Castille, fit mettre trois lanternes, l'une au-dessus de l'autre, au grand mât où était fixé l'étendard royal, pour indi({uer à la Pinta de ne conserver aucune voile. Afin d'éviter l'abordage des deux caravelles pendant l'obscurité, il fît hisser une lanterne près du fanal, signal auquel répondit Martin Alonzo Pinzon, et qu'il maintint jusqu'à ce que la violence de l'ouragan l'eût fait disparaître dans le lointain des vallées écumeuses. Loin d'amoindrir l'horreur de la tempête, la lumière ne fit qu'augmenter sa furie. L'amiral n'avait pas quitté le pont ; il dirigeait personnellement le navire. La persistance de la tempête, qui redoublait, avait intimidé les marins les plus intrépides. Ils tournaient leurs yeux vers l'amiral, et celui-ci tournait son cœur vers Dieu, unique ressource dans un péril si imminent. »

Le vaillant marin était homme de foi. Il se sentait l'élu de la Providence, et rien ne pouvait ébranler cette intime et ferme croyance. Pieux, il se ressouvint, ou plutôt son âme s'en alla comme naturellement, par une douce habitude, vers l'Étoile mystérieuse qui a sauvé les mariniers de tant de périls; il invita l'équipage à se tourner comme lui vers l'Étoile des mers.

Sur son avis, les marins castillans, tous hommes de foi, se réunirent pour formuler un vœu à Notre-Dame de -Guadeloupe, la Vierge prolectrice des Espagnes. On se compta, et, naïf détail qui émeut involontairement le cœur au milieu de l'horreur de la situation, on plaça dans un long bonnet de laine autant de pois chiches qu'il y avait d'hommes à bord. L'un de ces pois fut marqué d'une croix tracée de deux coups de couteau. Celui qui amènerait ce signe devrait accomplir, au nom de tous, le pèlerinage promis, avec un beau cierge du poids de trois livres. L'amiral, comme son rang l'exigeait, tira le premier et ramena la croix.

Cependant la tourmente redoublait de rage. Satan semblait hurler dans l'air, autour de l'élu. Les marins terrifiés demandèrent à faire un second vœu. Celui que le sort désignerait devrait aller jusqu'à Notre-Dame de Lorette, là où Marie tient les grandes assises de sa miséricorde sur les hommes. Le matelot Pedro de Villa fut désigné, et Christophe Colomb prit aussitôt sur lui tous les frais du saint voyage.

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Le 'péril persistant, on fit un autre vœu : celui d'aller passer une nuit en prières devant l'autel miraculeux de sainte Claire, à Moguer, et d'y faire célébrer une messe d'actions de grâces. L'amiral fut encore l'élu du sort.

Entin les matelots émirent la pensée qu'il faudrait s'engager collectivement et promettre de se rendre pieds nus, en costume de pénitence, dans une église dédiée à la sainte Vierge, la plus proche du point où l'on aborderait sous ses maternels auspices.

Pour la première fois le cœur de Colomb se sentit ébranlé. Lui-même l'a confessé, chaque paquet de mer qui venait balayer son bord lui parut le signal de la fin.

« Ma foi était insuffisante, dit-il humblement, et je ne m'abandonnais pas suffisamment à la divine Providence. »

Son historien a pénétré dans les angoisses de cette grande âme et en a lu distinctement le poignant détail. « D'un côté, dit-il, quand Christophe Colomb se rappelait les circonstances prodigieuses de sa découverte, les faveurs que Dieu lui avait faites, en lui accordant un triomphe si grand, lui montrant d'innombrables merveilles, lui faisant découvrir une multitude d'îles, comme s'il eût voulu qu'après tant de contrariétés éprouvées en Castille, toutes ses espérances se trouvassent surpassées, Colomb se rassurait un peu. Quand il descendait au fond de sa conscience et y trouvait, premièrement, son désir de la plus grande gloire de Dieu, il lui semblait impossible que ce Dieu qui l'avait délivré de tout péril dans sa première traversée, alors qu'il devait le plus craindre, et lui avait assujetti la peur et la révolte, le soutenant « seul contre tous », aujourd'hui rendit inutiles les constants miracles de sa bonté et le délaissât dans ce péril suprême. D'autre part, voyant persister la rigueur du Ciel malgré ses prières, l'approche de la destruction devenir plus imminente, il se disait que sans doute, à cause de ses fautes, Dieu pour le punir voulait lui ôter la satisfaction d'apporter luimême aux rois la nouvelle de la découverte, et le priver de la gloire qui en rejaillirait sur son nom. »

L'éloquent psychologue se complaît dans son analyse et la continue en mélancoliques accents. « Mourir sans avoir révélé les beautés inconnues qui furent dévoilées à son admiration ,

Les ineiiibruics de la Nina yéinUsiUL'iit |Jcnibleiiii3iit sous le clioc des lames iiiuuslrueuses.

laisser ainsi dans l'ignorance du nouveau monde les nations chrétiennes, et dans l'ignorance du Christ ces peuples nouveaux, était une douleur immense comme sa pensée. Mourir quand il avait touché au rivage de l'or, qu'il savait où gisait la délivrance des lieux saints; mourir avec son triomphe de la vérité, cette conquête cosmographique la plus importante de l'humanité , c'était agoniser par l'âme, par le cœur, par l'esprit; c'était périr trois fois en expirant une seule. S'il avait été seul en danger, il aurait supporté, dit-il, son malheur avec plus de résignation; il avait si souvent vu la mort de près, qu'il ne l'aurait pas plus redouté maintenant qu'en d'autres occasions. Ce qui aggravait encore sa douleu**, c'était de songer qu'il causait la perte de tant de gens l'ayant suivi, la plupart, contre leur gré, et qui, dans leur suprême désespoir, à la dernière heure, le maudissaient, l'accusant de leur sort. Il pensait aussi à ses deux jeunes fils, qui faisaient alors leurs études à Cordoue, et allaient devenir orphelins sur une terre étrangère, où ils se trouveraient sans appui; car les rois, ignorant quel service avait rendu leur père, ne se souviendraient plus de ces pauvres enfants. » Enfin il songeait, en frissonnant, au sort réservé à ceux de ses compagnons d'infortune qu'il avait laissés dans le fortin, où ils périraient sans doute, ignorés et massacrés dans leur abandon.

N'y tenant plus, il rentra dans sa cabine.

D'une main fiévreuse il traça, en quelques lignes, le récit de sa découverte, y joignit un autre parchemin où il suppliait celui qui le trouverait de le faire parvenir à la reine Isabelle de Gastille, qui, promettait-il en son nom, lui en donnerait mille ducats, l'enveloppa dans une toile cirée, scellée de son sceau, enveloppée elle-même dans un gâteau de cire et placée dans une barrique vide soigneusement close.

Revenant sur le pont, il lança la barrique dans les tlots, tandis qu'il en faisait attacher une seconde, renfermant une copie de ce message du désespoir, à l'arrière de la Nina, pour le cas où une épave de la caravelle naufragée surnagerait.

L'équipage crut à l'accomplissement de quelque vœu secret, et le vaisseau amiral continuait, en sens divers, à servir de jouet à la tempête.

Le vendredi 15 février, — toujours un vendredi \ — on reconnut la terre.

Les mariniers joyeux se croyaient en vue des côtes de Castille. Plus avisé, l'amiral avait reconnu les Açores, et, au prix de manœuvres savantes, finissait par aborder à la plus méridionale de ces îles, Sainte-Marie.

Or les Açores, on s'en souvient, appartiennent au Portugal, et tandis que les habitants de Sainte -Marie, tout à la joie et à l'admiration de ce merveilleux retour, acclamaient les arrivants et louaient Dieu de ce grand œuvre, la haine jalouse préparait ses feux. Elle profita traîtreusement du vœu qu'accomplis-

^ Le vendredi, jour de la rédemption, jour de la conquête de Jérusalem, jour de la reddition de Grenade, semble marquer les principaux incidents de cette expédition chrétienne. — Le vendredi Colomb ouvre ses voiles. — Le vendredi complète l'importante opération de la variation magnétique. — Le vendredi les premiers signes du nouveau monde, les oiseaux du tropique sont aperçus. — Le vendredi apparaît la Mer d'herbes, ce grand phénomène pélagique. — Le vendredi 12 octobre, on découvre la terre. — Le vendredi, même jour, Colomb pose la première pierre sur ce sol nouveau. — Le vendredi 19 octobre, il écrit qu'il veut être de retour en Castille au mois d'avril; et c'est au milieu de ce mois désigné qu'il fait son entrée triomphale à Barcelone. — Le vendredi IG novembre, il trouve une croix toute préparée dans une île déserte de la mer de Notre-Dame. — Le vendredi 30 novembre, il ordonne d'élever une très grande croix au Port- Saint. — Le vendredi 4 janvier, au lever du soleil, il repart pour l'Espagne. — Le vendredi , même jour, dans l'après-midi, la Providence ramène devant lui le capitaine déserteur Martin Alonzo Pinzon. — Le vendredi 25 janvier, la mer lui donne des vivres fiais. — Le vendredi 15 lévrier, échappé à la plus afl'reuse tempête, il aperçoit les Açores. — Le vendredi 22 février, il recouvre son équipage, enlevé parles Portugais. — Le vendredi 8 mars, l'invitation de son ennemi, le roi de Portugal, devient la première attestation de sa gloire. — Le vendredi 15 mars, il rentre à Palos en tiiomplie. — Alors seulement Colomb remarqua l'étrange coïncidence du jour de son retour avec celui de son départ et des principales circonstances de son voyage. Nous citons les dates ; on en tirera telle conclusion qu'il plaira. Il n'en reste pas moins ce fait, que durant ce voyage les événements capitaux s'accomplirent le vendredi. (Uoselly de Lohgues, op. cit., t. I, p. 393.)

Depuis quatre mois régnaient des vents désolateurs.

saienl les matelots de la Nitia au sanctuaire le plus proche de la côte. Pendant que ces braves gens remerciaient l'Étoile des mers de les avoir préservés du naufrage, ils cernèrent la chapelle et les firent prisonniers. Pendant ce temps, le gouverneur de l'île; accompagné de soldats armés, se présentait en vue de la caravelle amirale, et comme Christophe Colomb réclamait lièrement au nom des rois et de son grade, l'insolent gouverneur répliqua que le roi de Portugal se souciait fort peu des ordres de Castille et qu'il eût à obéir.

Huit jours durant, en proie aux plus mortelles alarmes, ballotté par les vents contraires dans un parage à tous égards si peu sûr, Colomb attendit l'heure de la Providence, qui veillait sur lui. Enfin, le 22 février, par un revirement subit, l'équipage captif retournait à bord de la Nina, qui évoluait au large, mais au prix des plus cruelles angoisses. Le démon semblait vouloir redoubler de rage, et le Ciel continuait sa lutte contre l'esprit jaloux de la grande découverte. L'extrémité fut telle, que l'équipage, éperdu, supplia son amiral de recourir encore à l'un de ces vœux auxquels il attribuait ses précédentes délivrances. On tira donc au sort pour savoir qui irait, nu-pieds, en habit de pénitence, au sanctuaire de Notre-Dame de la Cinta. Comme toujours, le sort désigna Colomb.

« Ce qui me fit juger, dit-il avec sa candeur ordinaire, que Dieu m'accompagnait toujours, mais voulait que je m'humilie, sans m'enorgueiihr des faveurs qu'il m'avait déjà faites. »

De leur côté, les marins promirent de jeûner au pain et à l'eau le premier samedi qui suivrait leur arrivée. « Il fallut, raconte las Casas, reproduit par le fidèle historien de Colomb, aller au gré des flots, sans conserver de voiles, tant était violente la tempête. Le soir, la tourmente redoubla de fureur. De sinistres éclairs sillonnaient le zénith; l'eau tombait du ciel à torrent, les lames frappaient en sens opposé le navire; une montagne d'eau le soulevait dans les airs, tantôt en se creusant en abîme; les vagues l'entraînaient dans les profondeurs de leurs vallées écumantes, et semblaient devoir l'envahir sous leur choc en se rejoignant. Les gémissements des cordages, les craquements des membrures répondaient aux sifflements aigus des vents, aux

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délonatioMs de la i'ouilre, dont semblait ua écho l'iuimense brisement des lames. Cet aspect était effroyable, et nulle puissance humaine n'aurait surmonté ce péril. « Mais il plut à Notre- Seigneur d'être en aide à l'amiral et de lui montrer la terre, » dit las Casas. On l'aperçut à minuit. Cependant l'épaisseur de l'obscurité empêchait de reconnaître sur quels parages on se trouvait. Malgré la hardiesse de la manœuvre, l'amiral fit appareiller la grande voile de perroquet, n'ayant aucun autre moyen d'aider la Nina à se relever un peu au-dessus des vagues sous lesquelles plongeait tout son avant. L'on tint comme l'on put. Dieu les conserva jusqu'au jour, au milieu des angoisses et des terreurs de cette nuit horrible, nuit de désespoir et de perdition pour les navires en mer. »

En etï'et, « l'amiral arrivait sur les côtes d'Europe vers la fin d'un hiver désastreux, pendant une de ces grandes commotions de la nature qui bouleversent les couches de l'air, renouvellent l'atmosphère, la surface des eaux, et l'ont ressentir leur formidable impulsion du pôle à l'équateur. Au dire des marins, jamais hiver n'avait été si fécond en naufrages. Depuis quatre mois régnaient des vents désolateurs. L'Océan germanique n'était plus navigable; les bâtiments souffraient dans les ports, bloqués par la tempête. Vingt-cinq navires espagnols avaient péri sur les côtes de Flandre. Partout les grèves se jonchaient de débris. »

Enfin, « au point du jour, à travers l'embrun, sorte de brouillard que produisent le fouettement des vagues et l'abondance de l'écume soulevée dans l'air en poussière humide, l'amiral reconnut le roc élevé de Cintra, près du Tage. La côte du Portugal, d'un abord toujours difficile par une grosse mer, est horriblement dangereuse par la tempête. Aucun avancement des terres, aucune ligne brisée du littoral n'amortit l'impulsion des flots arrivant du large. Les lames, accourant sans obstacle, avec une violence accrue par la distance, se brisaient affreusement sur la côte. L'amiral cependant, quoique nul lamaneur ne pût venir à lui, s'efforça d'entrer dans le fleuve; car il n'avait plus d'autre chance de salut que d'y pénétrer. Les rochers de ces bords, en ce moment tout à fait recouverts par la tuméfaction des vagues et leur nappe d'écume frémissante, trompaient l'œil. Une force

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irrésistible portait la Nina contre les éciieils des bas-fonds cl la repoussait de l'embouchure, d'où l'écartaient aussi les flots du fleuve, grossis des pluies et soulevés par des vents contraires. On eût dit qu'une ténébreuse puissance redoublait de fureur pour empêcher d'aborder le malheureux navire, destiné à périr presque en vue du port. »

Cependant, à l'aspect de son naufrage imminent, les habitants de la ville de Gascaïs, située sur l'embouchure du Tage, coururent à l'église, allumèrent des cierges, tirent des prières pendant toute la matinée pour l'âme des marins de la pauvre petite caravelle, qui semblait déjà devenue la proie d'une mer impitoyable. Va quand, par l'assistance de Dieu, l'amiral fut entré dans le fleuve, la population entière accourut au rivage, regardant comme un miracle qu'ils eussent été soustraits à une perle inévitable.

Hélas! réfugiée dans le ïage, la pauvre petite caravelle castillane était en réalité enfermée dans la gueule du lion ravisseur. Colomb, qui le sentait, se hâta d'écrire aux rois son arrivée; puis il envoya un message à Jean II, pour demander licence de se rendre à Lisbonne.

Entre temps, et pendant que toutes les populations riveraines, attirées par la grande nouvelle, accouraient considérer ces revenants d'un monde inconnu, Barthélémy Diaz sommait Colomb de venir en personne exhiber ses papiers. L'amiral répondit fièrement qu'il n'y irait point et n'enverrait aucun de ses hommes. Cette fermeté de ton adoucit subitement les officiers portugais, qui, après avoir pris connaissance à bord de la Nitia des lettres patentes que l'amiral voulut bien leur montrer, après avoir pris les ordres de leur chef, accoururent bientôt, avec ce dernier, rendre leurs hommages au révélateur du nouveau monde.

Enfin, le vendredi 8 mars, le roi lui-même écrivait à Colomb

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de vouloir bien venir le trouver au Val-Paradis, où la peste confinait pour lors le souverain portugais.

L'amiral s'y rendit, et il fut reçu avec les honneurs d'un roi. Jean II le fit asseoir et couvrir en sa présence. Colomb répondit avec une prudence admirable aux questions dont son ancien ennemi l'accablait. Cependant la bienveillance du roi devenait de plus en plus notoire.

Il réunit son conseil, tandis que l'amiral, fidèle à ses habitudes pieuses, employait le dimanche à prier et à méditer devant son Dieu. Or, tandis qu'il priait, au conseil certains courtisans, jaloux des avantages que la découverte procurait à l'Espagne, proposaient à leur maître de se déshonorer en se l'appropriant.

« Le roi , dit un historien de Jean II , voulut entendre ceux du conseil. Quelques discoureurs, ignorants en géographie, confondant la position des terres, affirmaient que les pays découverts par Colomb appartenaient au Portugal , et opinaient pour que Colomb fût assassiné avant de retourner en Castille, sans quoi il résulterait de graves inconvénients de son entreprise. Ils jugeaient qu'en pareille occurrence l'utile l'emportait sur l'honnête ; d'ailleurs, tout bien considéré, ne méritait-il pas ce dernier châtiment, cet homme qui avait osé se jouer d'un si grand prince?... »

Jean II, soit politique, soit humanité, ne voulut pas suivre cet avis sanguinaire. Il préféra retenir les deux Portugais qui faisaient partie de l'équipage de la ISina, et préparer, en comptant sur l'aide de ces deux hommes, une expédition où il essayerait de disputer, par la voie des armes, sa conquête à la Castille.

La reine fit, de son côté, à l'amiral le plus aimable accueil. On voulait le retenir encore un peu, et on semblait ne pas se rassasier de le combler des témoignages de l'admiration générale pour son triomphe.

Mais le modeste triomphateur avait d'autres préoccupations. Refusant les offres honorables que le roi lui faisait de le ramener par terre, lui et ses glorieux compagnons, jusqu'en Castille, avec une escorte d'honneur, il remonta sur sa pauvre caravelle amirale, pour reprendre par mer le chemin des Espagnes. La Nina avait été à la peine, comme la bannière de Jeanne d'Arc : il fallait qu'elle fût à l'honneur.

Aujoiu'd'hui , par ce règne croissant des chemins de fer, des paquebots-poste, de la vapeur, du télégraphe, etc., nous ne nous faisons plus l'idée des difficultés de communication à la fin du xv° siècle. Le Portugal savait depuis de longs jours la bonne nouvelle, que la Gastille l'ignorait encore profondément et restait plongée dans l'angoisse.

Sur les rivages de Palos surtout, on perdait espoir. En vain les mères et les épouses essayaient chaque matin d'interroger l'horizon, le lointain restait muet ou ne leur parlait que de tempêtes et de désespérance. Quand on les questionnait, les vieux marins du port hochaient la tête et refusaient de répondre, ou bien entre eux reprenaient les terribles récits de la mer Ténébreuse.

Tout à coup, le vendredi 15 mars, — toujours le vendredi rédempteur, — ils aperçurent au large une caravelle de forme connue. Ils n'en croyaient pas leurs yeux, et demeuraient haletants et muets de surprise, quand l'un d'eux s'écria :

« La Nina! c'est la Nina!... »

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre, et en un clin d'œil tout Palos fut sur la grève. On sonnait les cloches, on tirait le canon, on pavoisait le port et les rues.

Colomb, en débarquant, dit l'historien peu suspect Robertson, fut reçu avec les mêmes honneurs qu'on aurait rendus au roi. Tout le peuple en procession solennelle l'accompagna, lui et sa troupe, à l'église, où ils allèrent remercier Dieu d'avoir couronné d'un si heureux succès le voyage le plus long et le plus important . qui eût jamais été entrepris.

Or, pendant que chacun se livrait au pieux transport de cette allégresse, tout à coup la Nina, ancrée au port d'attache, vit arriver sa compagne perdue, la Pinta, qu'une autre providence ramenait ainsi à point nommé au port. Mais pourquoi ce canot

(|ui se glisse furtivement, et quel est cet homme qui s'enfuit, en montant vivement de sa yole sur un point écarté de la côte? Cet homme , c'est le traître , plus coupable que ne le croyait l'amiral; car, persuadé que la Nina avait péri dans la tourmente, il avait écrit aux rois pour s'attribuer la découverte et leur demander audience, atin de rendre compte de sa prétendue conquête. Quand il vit la caravelle amirale au port, la rage et la confusion le firent se dérober aux triomphes dont il entendait l'éclat solennel; il s'enfuit, en attendant la justice réservée aux Iscariotes de tous les temps.

Du moins les marins de la Pinta rejoignirent en hâte ceux de la Nina, et à la population de Palos, hier murmurante et désespérée, le pieux amiral pouvait dire, comme le Maître au soir de la Gène :

« Vous le voyez, je n'ai perdu aucun de ceux que vous m'aviez donnés. »

Ceux qui n'étaient pas de Palos voulaient vite regagner leurs foyers; Colomb les retint, en leur rappelant le vœu de la tempête.

Le premier Castillan qui tomba dans les bras de l'heureux triomphateur, au débarquement, ce fut le P. Juan Perez de Marchena.

« Ce n'était point le hasard qui avait amené le digne prieur de la Robida à la rencontre de son ami, dit M. de Belloy. Sept mois et demi s'étaient écoulés depuis le départ de la petite escadre, et déjà, depuis bien des jours, devançant le terme où elle pouvait être raisonnablement attendue, il consumait à son observatoire tout le temps que lui laissaient de libre les devoirs de sa charge. Là, les yeux fixés sur la mer, il passait tour à tour de la prière au calcul et au rêve, tandis que les grains de son rosaire roulaient entre ses doigts, plus souvent distraits qu'il ne l'aurait voulu. On

Venaii'iit cnsuile les sept Iiuliens parés de leurs orneriients nationaux.

ne le voyait presque plus descendre à Paies, où chaque regard lui semblait un reproche à l'ami, au protecteur de cet aventurier génois, pour qui la ville était en deuil de tant de marins chers et utiles à leurs familles. Aussi lorsque , dans la matinée du 15 mars 1493, il parut inopinément en haut de la petite ruelle ([ui mène au port, avant qu'il eût atteint le quai, haletant, suffoqué par l'émotion et la rapidité de sa marche, au point de ne pouvoir parler, un cri d'appel avait déjà couru de maison en maison, et à l'instant, comme par magie, toute la population de la ville était groupée autour de lui. C'est qu'en effet, et comme on l'avait deviné, celui qui le premier avait compris le génie de Colomb, de même il avait le premier reconnu la Nina à sa coupe, et le premier encore il avait voulu apporter l'heureuse nouvelle à ceux qu'elle intéressait après lui. »

C'est au sanctuaire desservi par son meilleur ami que l'amiral convie ses équipages à venir accomplir le vœu. Le franciscain avait dit la messe du départ, il célébra la messe du retour.

Après quoi, « Juan Ferez et Christophe Colomb, s'étant dérobés à la foule, montèrent ensemble les marches de cet humble observatoire où ils avaient tant de fois ensemble agité les destins du monde; et là enfin commencèrent entre eux de longs et doux entretiens. La scène est aisée à faire revivre : une chambre assez vaste, nue, blanchie à la chaux; de larges arceaux ouvrant sur la mer immense ; quelques sièges autour d'une table chargée de sphères, de livres et de plans, auxquels Colomb vient d'ajouter ses propres cartes et son journal de voyage, qu'on n'a pas encore abrégé; enfin, dans la muraille, au-dessus des deux amis, une petite niche, et dans cette niche une statuette de la sainte Vierge, couronnée de fleurs toutes fraîches, et au-dessous de laquelle on lit: Ave, maris stella. Là Colomb eut pour confident de son cœur et de son génie un génie, ou du moins un cœur égal au sien, rare concert, et qu'il ne lui fut donné de retrouver ni à la cour, ni sur les mers, ni dans ses relations avec aucun savant laïque; nulle part, en un mot, même dans ce couvent où la plus grande des œuvres maritimes avait mûri. »

Mais il restait bien des vœux à accomplir, et le cœur pieux du grand homme n'eut de repos qu'après les avoir fidèlement tenus.

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Nous le voyons avec une joie patriotique, nous, Français, héritiers de cette promesse, quand il se rend à Notre-Dame de Guadeloupe , promettre aux religieux qui desservent ce sanctuaire vénéré de donner le nom de leur saint pèlerinage à l'une des îles qu'il découvrirait, et il tint parole, notre belle colonie de la Guadeloupe le sait.

Nous le suivons encore au couvent de Sainte-Claire, le cher couvent franciscain où l'ombre des deux patriarches d'Assise veille sur les deux grandes familles qu'ils ont données à l'Église de Dieu. Il y passa la nuit en prières, renfermé dans la dévotieuse église , où son âme s'épancha en longs et libres transports devant le Seigneur.

Entin il put revenir a la Robida, où ce cœur, trop longtemps concentré dans la majesté redoutable de son autorité amirale, se livra aux joies de l'intimité, fortifiant son âme au contact du prêtre, dont le ministère pour elle se double de celui d'un ami, et quel ami !

Au bout de sept jours accordés à cette intimité, l'heure vint de se rendre à Séville, où il devait attendre les ordres des rois.

A don Christophe Colomb, notre amiral de la mer Océane, vice-roi et fjouverneiir des îles découvertes dans les Indes.

Le message royal du 30 mars 1493 qui rejoignit Colomb à Séville portait cette suscription. Il invitait l'amiral à préparer déjà une seconde expédition et le mandait à Barcelone.

Le même courrier qui laissait cette lettre à Séville en portait une autre à Palos, où le traître, qui en fut écrasé, abrégea sa triste vie déshonorée.

Au reçu de l'ordre des rois, Colomb partit.

Tout son voyage, disent les chroniqueurs, fut pour lui un continuel triomphe. Les grands chemins et les campagnes reten-

tissaient des acclamations des peuples, qui quittaient tout pour le voir. On sortait au-devant de lui de toutes les villes par où il devait passer.

Utilisant avec beaucoup de soin les données de la chronique, le grand historien de l'amiral a décrit l'étrange cortège qui accompagna le triomphe.

« Ce cortège, dit-il, moins pompeux qu'étrange, s'ouvrait par les marins de la Nina sous les armes, escortant l'étendard royal de l'expédition, que portait un pilote. Puis venaient des matelots chargés, ceux-ci de rames et d'arbres inconnus, d'énormes calebasses, de roseaux gigantesques, de fougères arborescentes; ceux-là de coton brut, de piment, de cocos, de gingembre; d'autres de couronnes d'or, de bracelets, de ceintures, de masques d'or, de couronnes de plumes, de conques superbes, de lances, d'épées en bois de fer, d'arcs et de flèches sans acier. On portait des végétaux et des animaux inconnus, quelques-uns vivants, la plupart empaillés : des agoutis, des coris, des guascos, de grands lézards, des serpents à brillante écaille, des carets, des alligators, des flamants roses. L'aspect horrible de deux monstres, attachés sur des pieux, mélangeait d'etfroi la curiosité : c'étaient deux iguanes '. On les étalait au milieu des cris et des mo'uvements de quarante sortes de perroquets, qui s'agitaient sur leurs perchoirs et jasaient en langue barbare. Venaient ensuite les sept Indiens % parés de leurs ornements nationaux, et soigneusement peints en blanc et en rouge. Ils précédaient le petit état-major de l'expédition. Arrivait entin l'amiral dans le costume de ses dignités, montant un cheval qu'il maniait avec aisance. Derrière lui, ses trois écuyers s'etïorçaient de contenir la foule ardente à se précipiter sur ses pas. A tout instant, étourdis et presque eff'rayés de la bruyante curiosité qu'ils excitaient, les sept Indiens regardaient leur protecteur l'amiral, dont le sourire rassurait leur faiblesse. »

' Le plus Jurant! de ces iguanes, tué par Colomb le 21 octobre 1492, avait sept pieds de longueur; l'autre, tué par Martin Alonzo Pinzon, le lendemain 22 octobre, n'avait que quatre pieds de long. Nous avons déjà dit que ce monstre, d'ailleurs inoflensif, n'atteint plus aujourd'hui cette longueur.

^ Plusieurs des Indiens de Cuba n'avaient pu résister aux souffrances de cette pénible traversée ; d'autres étaient restés malades à Palos.

L'histoire l'a constaté : ce n'était pas surtout pour voir les Indiens et les choses étonnantes, portées à découvert dans leur cortège, que se formait cette affluence; une curiosité plus noble justitîait cet empressement.

Chacun voulait contempler l'amiral !

Chacun voulait graver dans son souvenir les traits de l'homme favorisé du Ciel qui avait franchi la mer Ténébreuse et reculé les bornes de la terre. Tous les bras s'agitaient, tous les fronts se découvraient à son approche ; c'était une immense salutation. Les mères le montraient à leurs jeunes enfants, et priaient tout haut pour lui.

Il s'avançait ainsi à petites journées, comblé de marques d'admiration et d'enthousiasme, recevant les applaudissements et les bénédictions des foules.

Sans doute le héros chrétien, doucement ému de ces démonstrations, rapportait à Dieu seul ce triomphe. Toutefois cet empressement incomparable des populations lui était une confirmation de la grandeur de l'œuvre pour laquelle la Providence l'avait daigné choisir.

Ainsi pendant quelques mois encore tout réussira à l'homme du jour. Admiré de toute l'Espagne, encensé par toute l'Europe; chanté même par les Maures, sur les rives africaines où il a contribué aies refouler; salué, dans tout l'éclat de son triomphe, par ce même sénat de Gênes, qui naguère l'avait traité de si haut; consulté, conseillé, béni par la cour de Rome, qui elle du moins ne l'abandonnera jamais, il se montrera aussi affable dans le succès qu'on l'a vu fier et résolu dans la disgrâce, et charmera le ciel et la terre par son exquise modestie.

De Séville à Barcelone, la voix du peuple, écho de la voix de Dieu, avait acclamé l'ambassadeur du Ciel, le révélateur du nouveau monde.

La terrible étiquette espagnole devait elle-même fléchir devant cet entraînement de l'opinion, vague irrésistible qui entraînait rois et peuples.

Enfin, le 15 avril, Colomb entrait à Barcelone.

La population était allée au-devant de lui bien avant sur la route. Les principaux entre les jeunes gens de la ville l'escortèrent à cheval, et hors des portes il trouva une députation de la cour, envoyée pour le recevoir.

Au palais royal, une vaste salle, en vue de tout le peuple, disposée pour donner plus d'éclat à la réception, se terminait par un dais splendide, recouvrant une estrade richement décorée. On y voyait deux trônes, une banquette de velours rouge et un fauteuil. Il resta vide, quand les rois eurent pris place sur les trônes et le prince royal sur la banquette, attendant l'arrivée du triomphateur.

Il parut, modeste sous son costume magnifique, et, fidèle aux lois de l'étiquette, il s'avança pour baiser la main des-souverains et fléchir le genou devant les augustes représentants du pouvoir. Mais eux, comme mus par un élan irrésistible, ne le voulurent pas souffrir. Oubliant toutes les lois si rigoureuses de l'étiquette espagnole, ils s'étaient levés et s'avançaient au-devant de l'humble révélateur du nouveau monde.

Isabelle surtout, comme transportée d'un saint enthousiasme, lui montrant le riche fauteuil, lui dit d'un ton d'inspirée :

« Don Christophe Colomb, couvrez -vous devant vos rois; asseyez-vous près d'eux. Asseyez-vous, amiral de l'Océan et viceroi du noin'eau monde. »

Le peuple applaudissait, mais le modeste triomphateur résistait.

Le dernier mot resta à la reine de Castille. Elle ne s'assit, dit le P. Ventura, qui tire de cet épisode un beau thème de louanges à la femme catholique, qu'après que, sur son ordre, Colomb se fût couvert comme un grand d'Espagne, et se fût assis le premier dans un fauteuil qu'on avait placé exprès devant le trône.

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Alors, après avoir reçu leurs compliments, sur le commandement qu'ils lui en firent, le révélateur fit à ses souverains le récit de sa découverte.

Il s'exprima en termes clairs, sans emphase, rapportant à Dieu toute gloire, et louant Notre -Seigneur, dont il montra la miséricorde se levant comme une lumière venue d'Orient sur ces peuples assis à l'ombre de la mort. 11 décrivit les règnes nouveaux acquis à la science, à l'industrie et au commerce, dont il rapportait, au prix de tant de souffrances, les curieux spécimens exhibés à ce moment en spectacle devant tous. Puis, après avoir répondu avec une exquise et charmante modestie aux questions que les rois ne se rassasiaient pas de lui poser, il recueillit les acclamations de tous, tandis que son cœur s'élevait en haut, et rapportait à Dieu des ovations que son âme, éclairée d'en haut, put peut-être prévoir se changer à bref délai en d'autres cris.

On l'a dit avec raison, cette noble scène qui, suivant le bon et saint évêque de Ghiapa (il en était), fit éprouver aux assistants un avant-goût des délices du paradis; ce Te Deum chanté par tout un peuple à genoux, c'était le chant du cygne de la chevalerie chrétienne , l'ère du Dante close par Christophe Colomb. Encore un peu de temps, et ni l'un ni l'autre de ces deux fraternels génies ne sera plus compris, même des siens. Et en cela on verra une fois de plus à quel point les règles de l'art sont en quelque sorte calquées sur les voies de la Providence. S'il se rencontre jamais un poète, une langue, des circonstances, un auditoire dignes de produire et d'entendre un poème sur Christophe Colomb, on en trouvera le plan tout tracé dans la vie que Dieu lui a faite avec ce même art qui a fait le monde. Quelle grandeur et quelle suite dans l'idée! quel ordre dans la marche des faits! quelle unité dans le caractère du héros ! quelle harmonie dans tout. l'ensemble, et que de variété dans les détails! Enfin quel art, si l'on ose s'exprimer ainsi, dans la disposition des contrastes!...

Mais reprenons le récit des événements.

Isabelle surtout se montrait ravie, son noble visage rayonnait d'enthousiasme, et la ferveur illuminait ses traits royaux en les transfigurant.

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« Grande dame, lui avait dit Christophe Colomb, donnez-moi des navires, et, l'heure venue, je vous les rendrai avec un monde à la remorque. »

Cette parole que le poète met sur les lèvres de l'élu de Dieu, Isabelle, la reine, ou plutôt, comme dit l'histoire, le roi de Castille, s'en souvenait, et remerciait le Ciel de l'avoir choisie pour instrument de ses miséricordes sur ce monde « amené à la remorque » des pauvres petites caravelles, dont les représentants émerveillés assistaient à l'ovation triomphale de tout ce bon peuple.

Tout le monde alors, raconte l'abréviateur des Mémoires du triomphateur, se mit à genoux, à l'exemple du roi et de la reine, qui rendaient grâces au Ciel les larmes dans les yeux, et leshymnes de joie furent chantés par la musique de la chapelle royale; hymnes de funeste augure, ajoute mélancoliquement le vieux narrateur, qui servaient comme de prélude aux gémissements funèbres dont bientôt allait retentir ce nouvel et malheureux hémisphère, qui ne fut connu de l'autre que pour se voir peu de temps après couvert de deuil et souillé de carnage.

Depuis ce grand jour, le roi ne parut plus dans la ville sans avoir à sa droite le prince d'Espagne son tils, et Colomb à sa gauche. Ferdinand alors tirait gloire de l'homme dédaigné naguère, et qu'au fond du cœur, hélas! il ne cessait point de jalouser.

Seule la reine de Castille le traitait avec un sincère respect. Elle lui créa des armoiries, en l'autorisant à écarteler, dans son modeste blason primitif, les armes royales de Castille et de Léon avec les siennes propres.

A l'exemple de leurs maîtres, les grands d'Espagne se disputaient l'honneur de traiter à leur table le vice -roi des Indes.

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Le cardinal Pierre Gonzalès Mendozza, cet homme si distingué par son mérite encore plus que par son rang et sa naissance, fut le premier qui le traita dans un festin, où non seulement il lui fit prendre la première place, mais il le fit servir à plats couverts, comme un roi, avec ordre de ne lui rien présenter qu'on n'en eût fait l'essai : un usage de l'étiquette souveraine que tous les seigneurs observèrent en le traitant h leur tour.

C'est à ce banquet que se serait passé le fameux incident, dit de l'œuf de Christophe Colomb.

« Un des convives, racontent les auteurs de la légende, lui ayant demandé fort impertinemment s'il pensait qu'à son défaut un autre n'aurait pas pu faire la découverte, l'amiral se fit apporter un œuf et proposa à l'assistance de trouver le moyen de le faire tenir debout. Personne n'y ayant réussi, il prit l'œuf, et, l'appuyant assez vivement pour en écraser le bout, il le fit tenir debout sur l'extrémité brisée. »

Outre qu'elle ne prouve rien et n'est au fond qu'une tricherie, l'action, ou plutôt la farce grossière attribuée au noble amiral ne serait qu'un tour d'escamotage maladroit et ridicule. Quand on a pénétré, comme nous l'avons fait déjà, dans l'intime de ce grand liomme, on trouve dans celte historiette un tel contraste avec sa noblesse naturelle, qu'il faut la reléguer avec indignation dans le domaine des fantaisies inventées par l'esprit de secte pour amoindrir cette grandeur du génie, et rougir pour notre littérature qu'elle ait trouvé grâce devant quelques-uns chez nous.

L'histoire, qui s'occupe surtout des choses du dehors, néglige tous ces documents « humains » , alors qu'il nous serait si doux de connaître les revoirs du grand homme avec sa chère et chrétienne épouse, avec les siens!... Du moins recueillons pieusement les quelques traits qui nous en restent.

Isabelle de Castille ayant voulu honorer le frère de l'amiral, celui-ci le manda auprès de lui. Diego (Jacques) Colomb, qui va jouer un si beau rôle auprès de son illustre frère, résidait pour lors à Gênes, non loin de leur vieux père, travaillant humblement du métier de cardeur, (pi'il quitta avec la même sinq)licité pour devenir don Diego, aide de camp du grand amiral de l'Océan, futur gouverneur général pour le vice-roi des Indes.

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Le vieux patriarche , qu'il embrassa avec amour avant de le quitter peut-être pour toujours, le chargea de porter sa bénédiction à ce fils de sa droite, qui venait d'illustrer à jamais le nom humilié des Colomb. Tel jadis le patriarche Jacob se réjouit, en apprenant l'élévation de son fils Joseph.

Don Diego, en arrivant à Barcelone, fut tout de suite placé au rang des plus grands seigneurs. A la cérémonie du baptême des sept Indiens, qui avaient demandé à embrasser la religion du bon amiral, il fut l'un des parrains choisis j)armi l'élite de la noblesse espagnole. Touchant détail de cette solennité : Christophe Colomb ne lut le parrain d'aucun des sept néophytes, « l'Église catholique n'admettant pas le père à servir de parrain à son tils. »

Au milieu de toutes ces ovations, une oreille attentive aurait perçu la note sourde de l'envie et de la haine. Écoutez. Ce matelot qui prétendait avoir le premier reconnu la terre, Juan Rodriguez Bermejo, furieux de voir que la prime promise par Isabelle était, sur les témoignages que nous avons cités, adjugée à son amiral, ne put contenir sa fureur, dont les sectaires se font encore l'écho à travers les siècles, comme si, avec les charges accablantes qui pesaient dès lors sur lui, Christophe Colomb eût dû rejeter une allocation qui lui était due. Dans son dépit, le matelot passa aux Maures et se fit mahométan.

Plus adroit que Bermejo, Juan de Soria, ordonnateur et contrôleur de la marine, abusait de son titre pour entraver toutes les dispositions prises par l'amiral. Enhardi par la secrète connivence d'un favori de Ferdinand, l'ordonnateur Fonseca, Juan de Soria en vint à dépasser toutes les bornes de l'insolence, et se mit à traiter de haut l'amiral de l'Océan. Il fallut qu'à trois reprises Isabelle intervînt pour rappeler l'insolent envieux au sentiment des convenances et à la justice.

Cependant Colomb préparait, dans le calme de sa belle âme et de son génie, toutes choses en vue de son nouveau départ.

Dieu lui ménagea , au milieu des épreuves chagrines de la jalousie, une de ces consolations comme le cœur délicat d'Isabelle pouvait seul les trouver.

La grande reine savait quel rôle avait joué le gardien de la Rabida, et quelle place ce savant religieux tenait dans le cœur de l'amiral. Sans consulter personne, et au moment où le P. Juan Ferez de Marchena y songeait le moins, elle lui expédia un brevet pour l'attacher au service de Colomb, non point à titre d'aumônier ou de chapelain, comme cela eût semblé naturel; mais, sans doute pour assurer au vénérable franciscain un titre de plus à la considération des gens de l'escadre, à titre d'astronome de l'expédition :

« Parce qu'il est bon astronome, écrit-elle officiellement à l'amiral, et parce qu'il m'a toujours paru en entière conformité de sentiments avec vous! »

Nous verrons plus tard quelle grâce la Providence ménageait à ce digne, pieux et docte représentant de la famille franciscaine, qui accompagna, à bord du vaisseau amiral, la seconde expédition de Colomb, avec d'autres religieux de son saint ordre.

Pour lui, disent les traditions recueillies par l'histoire dans les annales de l'ordre séraphique, « son inclination naturelle, son devoir d'obéir au choix de la reine, l'espoir de sauver quelques âmes, ne lut- ce que par le baptême des petits enfants, son désir de complaire à Colomb, sa curiosité des œuvres de Dieu inconnues dans nos latitudes, surtout l'esprit de l'ordre franciscain, perpétuant la pensée de son séraphique instituteur, le portaient à cette navigation. » Il quitta donc son cher couvent, son humble observatoire, où tant de fois il avait regardé au loin vers cette mer Ténébreuse, ses enfants spirituels et les âmes habituées à recourir à ses conseils révérés, et, joyeux, il partit, en compagnie d'un ami devenu illustre, à la conquête des âmes. Sa position à bord du vaisseau amiral et dans l'état-major de Colomb l'associera aux premiers débarquements du vice-roi; nous verrons pourquoi la Providence le voulut ainsi.

Mais, hélas! tout est occasion d'épreuve et par conséquent de

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mérite à ceux que Dieu aime de prédilection. L'histoire est muette sur ce point, parce que le journal du second voyage de Christophe Colomb s'est perdu. Mais, quand on a sondé les mystères du pauvre cœur humain, on comprend et on devine comment la présence du bien-aimé franciscain aux côtés de l'amiral a pu devenir un prétexte et une source de dissentiments avec d'autres qui jalouseront cette intimité et cette influence.

Dans leurs conversations, Colomb et le franciscain avaient sans doute admiré les vues de la Providence là où d'autres n'auront vu que le pur jeu des lois aveugles du hasard. A ceux-là, comme aux rationalistes contemporains, Zoïles envieux et acharnés à détruire, s'ils le pouvaient, le caractère surnaturel de cette mission unique dans les fastes de l'humanité, d'avance les deux amis ont répondu en proclamant leur foi inébranlable aux décrets providentiels, cette même foi qu'un protestant, Washington Irwing, est contraint de saluer, peut-être sans le vouloir, quand il constate comment, par les seules ressources naturelles, Colomb n'eût jamais pu arriver à ses fins, spécialement dans ce trait relevé par l'historien hérétique : « Tels furent les dangers et les obstacles dont son retour en Europe fut accompagné, que, s'il lui en était survenu la dixième partie en allant, ses compagnons*, épouvantés et factieux, se seraient soulevés en masse conire l'entreprise, et il n'aurait jamais découvert le nouveau monde. »

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