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LE SECOND VOYAGE

Contraste entre les deux départs. — Les empressés. — Le feu Saint-Elme et l'orage du 23 octobre. — Voici la terre ! — Une première messe aux Antilles. — Colomb navigue avec une incroyable dextérité à travers des îles inconnues. — La Guadeloupe. — Angoisses. — Funèbre découverte. — Tout a péri. — Le récit du cacique.

— Comment les victimes furent les artisans de leur perte. — La première ville bâtie par les Espagnols dans le nouveau monde. — La contagion et ses causes. — Colomb renvoie la flotte en Espagne. — Mécontentement et conjuration. — Les défaillances de qui on aurait dû le moins en attendre. — Voyage d'exploration. — Hardi projet de voyage autour du monde. — Le contemplateur. — Le vieux cacique.

— L'interrogation inattendue. — Quelle pensée guide Colomb, dans le dessein qu'il conçoit d'attaquer l'anthropophagie dans ses repaires. — Dieu ne permet pas à son messager pacifique d'accomplir cette œuvre. — Il tombe dans un état de léthargie absolu. — Ce qu'était don Barthélémy Colomb, que Dieu envoyait à l'aide de l'amiral. — Il est sauvé I

Quelle différence entre le second départ et le premier!

L'an dernier, c'est comme furtivement, au milieu du deuil et des alarmes, que Christophe Colomb partait du port de Palos à la recherche de l'inconnu. Cette fois, les acclamations, les hommages, la joie universelle, l'accompagnent au port de Cadix, d'où il doit s'élancer à la poursuite de sa conquête.

L'année dernière, trois humbles caravelles portaient au nouveau monde les ambitions inquiètes de l'ancien. Cette fois, trois

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«grandes caraques et quatorze caravelles, en tout dix -sept voiles, formeront l'escadre du grand amiral. C'est sur la plus haute qu'il arbore, à côté de l'étendard royal, son pavillon. Elle s'appelle la Gracieuse Marie, en espagnol Galanta Maria, parce que Colomb, fidèle à sa tendre dévotion envers la Mère de Dieu, veut placer son voyage et son commandement sous la protection de l'Étoile des mers.

La sollicitude la plus prévoyante entassait sur l'escadre tout ce qui, de nature à se reproduire, pouvait faciliter l'acclimatation des règnes animaux et végétaux de l'ancien monde dans le nouveau. Des ouvriers et des praticiens de tout genre, de tout état, s'en iraient là-bas apprendre aux indigènes comment on utilise les produits du sol et comment on s'installe j)Our en profiter.

Tout un monde se case à bord de la flotte. Cinq cents mariniers ou soldats y prennent la place du labeur maritime, et, près d'eux, des foules demandent à partir pour le pays des épices et de l'or, à leurs propres frais. On en admit jusqu'à sept cents, tout ce que pouvaient raisonnablement porter les navires , sans trop gêner la manœuvre. Les évincés malheureux ne se consolaient pas de leur exclusion. Quelques-uns parvinrent à se cacher derrière les caisses, les marchandises, les ballots, jusqu'au fond de la cale; quand on sera en pleine mer, les acharnés colonisateurs, à moitié asphyxiés, sortiront de leurs cachettes : on les compta, il s'en trouva plus de trois cents!

Une seule crainte dominait tout ce monde : l'amiral, rhumatisant et goutteux, se trouvait bien malade au moment où, les préparatifs terminés, l'escadre n'attendait plus que le signal du départ. Or, sans Christophe Colomb , ses premiers compagnons le leur avaient dit aussi bien que la déconvenue des Portugais, a il ne faut pas songer à retraverser ces mers redoutables : » son génie et la protection miraculeuse du Ciel sur lui garantissent l'heureuse traversée, tandis que, sans ce double secours, l'insuccès est certain.

Mais, au jour dit, — c'était le 25 septeml)re 1493, — l'amiral se trouva tout à coup rétabli. En présence de ses deux fils, qui le saluaient du rivage, les yeux mouillés de douces larmes, plein de confiance et d'enthousiasme, il donna l'ordre d'appareiller.

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Chaque capitaine avait reçu un pli cacheté, à ouvrir au cas où les vents contraires viendraient à séparer leur navire du reste de la Hotte : le pli indiquait la route à suivre pour arriver directement à Saint-Domingue. Cette fois, Colomb gouvernait beaucoup plus avant dans le sud qu'au précédent voyage. Au lieu d'aborder de suite à sa première découverte, il voulait surprendre chez eux ces terribles Caraïbes, ces mangeurs de chair humaine, dont ses amis les caciques témoignaient une si profonde terreur.

La route fut belle. Un jour seulement, le 26 octobre, un orage subit éclata , qui donna lieu au phénomène électrique depuis si bien analysé par la science. C'était le feu Saint -Elme (ailleurs appelé le feu Saint-Nicolas), ce météore lumineux qui se manifeste quelquefois en mer par un temps d'orage et se présente en forme de flammes ou vapeurs lumineuses , voltigeant aux extrémités des vergues et des mâts. Les anciens avaient donné à ce phénomène d'électricité le nom de Castor et Pollux. Ils en tiraient des présages. Les matelots castillans avaient retenu la tradition , et, tout joyeux à l'apparition du météore, ils s'écrièrent que les navires , caressés par ce feu protecteur, ne pouvaient plus sombrer.

Les capitaines et les pilotes se croyaient encore loin de la terre quand, guidé par son merveilleux pressentiment, à la variation des brises, à la couleur des vagues et jusqu'à la nature des pluies, l'amiral en sentit l'approche.

A tout événement, il fit mettre en panne et préparer les munitions de bataille. On approchait du pays redouté par toutes les Antilles.

Au lever du jour, le dimanche 3 novembre, on aperçut l'île que Colomb appela la Dominique , et puis une autre à laquelle il donna le nom "du vaisseau amiral, nom qu'elle a gardé jusqu'à

ce jour, francisé de l'espagnol, ce qui tend à écarter l'idée de la protection sous laquelle le pieux marin l'a placée '.

Ile fortunée , le doigt mystérieux de la Providence l'avait marquée de toute éternité pour être la première à réaliser la prophétie de Malachie, annonçant qu'un jour viendra où le vrai sacrifice sera offert à Dieu par toute la terre et ne s'y interrompra jamais.

L'ami de Colomb, — cette attention du Dieu de l'Eucharistie lui était bien due, — le père Juan Ferez de Marchena, fut le premier prêtre catholique qui toucha de son pied béni la terre assise à l'ombre de la mort. Il bénit solennellement la croix salutaire qui en venait prendre possession; puis, au milieu du silence de la nature et des hommes, il offrit, pour la première fois, au Très-Haut l'adorable sacrifice qui perpétue, à travers le temps et l'espace, l'holocauste sanglant du Calvaire^.

De là, on se porta sur la plus grande des îles du groupe. Colomb , se souvenant de la promesse faite aux religieux de la Vierge miraculeuse de Guadeloupe , imposa à la grande île ce nom béni, ({u'elle garde encore. Le capitaine (jue l'amiral y envoya revint le visage empreint d'une invincible horreur. Il n'avait trouvé personne dans les cases, délaissées par les féroces naturels; mais, par contre, à côté de pauvres petits enfants abandonnés par les lâches cannibales, il avait découvert des jambes et des bras humains à moitié dévorés et réservés sans doute pour la provision du lendemain.

Avec une précision vraiment prodigieuse, Colomb était arrivé en droite ligne au centre même du quartier général des anlhro-

' C'est l'ile de Marie- Galante. Colomb lui donna le nom de sou vaisseau Mafia Galanla, qui se traduit littéralement en français par la Gracieuse Marie.

■•' Son amour de la natui'e, l'esprit de saint François d'Assise qui l'animait pour le salut des âmes, ses rapports avec le héros de la découverte, le choix qu'avait fait de lui la reine, tout lui faisait un devoir d'entreprendre ce voyage. II était donc juste que ce franciscain, qui le premier avait deviné Christophe Colomb, accueilli son infortune, partagé sa théorie, pressenti le nouveau monde, prié Dieu et supplié la reine pour sa découverte, fût le premier à célébrer les saints mystères dans l'immensité de l'Océan, et le premier à bénir ces rivages inconnus au nom de Jésus-Christ notre Rédempteur. (Lyons, Christophe Colomb, d'après les travaux hislor'tijKesdu comte Roselly de Lorgnes, p. 134.)

poiihages. Sa «rande âme compatissante frémit d'indignation au récit de son officier, et il se promit de poursuivre les féroces fuyards. Toutes les battues restèrent d'abord infructueuses.

Il fallait user de prudence avec ces rusés sauvages. Pour l'avoir oublié, un contrôleur de marine, Diego Marquez, laissa pendant deux jours l'amiral dans les plus mortelles angoisses. Il était, sans permission, descendu à terre avec huit hommes, et n'avait plus reparu. Pour imprimer une terreur salutaire autour de lui, Colomb fit semblant de les abandonner à leur malheureux sort, et donna l'ordre du départ.

Cependant, cédant aux instances sur lesquelles il comptait bien, Colomb consentit à attendre. De nouvelles battues, accompagnées de feux de file et de fanfares éclatantes , n'amenèrent aucun indice des malheureux déserteurs. Par contre , elles augmentèrent l'horreur de la situation. Colomb lui-même découvrit, dans une habitation, un crâne humain qui servait d'ustensile de cuisine : on en trouva nombre d'autres un peu partout, et jusqu'à un cou d'homme qui cuisait tranquillement dans une espèce de marmite, sur un feu doux, comme un horrible pot au feu de barbares.

Les femmes qu'il fit prisonnières lui apprirent que ces sauvages engraissaient les enfants enlevés aux peuplades voisines ou nés sur l'île de mères non indigènes, afin de les dévorer quand ils étaient à point. Ces monstres ne réservaient que leurs propres enfants issus de femmes nées dans leur île.

Que seront devenus Diego Marquez et ses compagnons? Hélas! il n'était que trop aisé de le deviner; et, au bout de huit jours, tous , sauf l'amiral , habitué à espérer contre l'espérance, chacun était persuadé de leur malheureux sort. Tout à coup on les vit apparaître, exténués, dans un état pitoyable, conduits par des enfants qu'ils trouvèrent sur leur chemin. Ils avaient perdu la route , et l'épaisseur des forêts ne leur avait plus permis d'apercevoir une étoile pour s'orienter. Colomb , au fond de l'âme délivré d'une affreuse angoisse, garda un front sévère, mit le contrôleur aux arrêts et punit les autres. 11 fallait maintenir la discipline.

De la Guadeloupe , on fit voile sur l'île que Colomb appela

Montserrat, toujours en l'honneur de l'auguste Reine des cieux, vénérée dans le sanctuaire de ce nom en Espagne. Hélas! l'île était déserte, « les Caraïbes en avaient mangé tous les habitants. »

Toujours inattingibles, ces Caraïbes! Un jour on en prit, ou plutôt on en surprit un. Encore fallut-il l'embrocher littéralement d'un coup de lance, pour se défendre de ses flèches empoisonnées. Il mourut en arrivant à bord.

L'amiral cependant courait des bordées, et distribuait des noms aux îles vertes qu'on rencontrait sur la route, Saifite-Marie-de-la- Rotonde , ' Sainte -Marie - l'Ancienne , Sainte - Croix , Sainte-Ursule , les Onze-Mille-Vierges, un enchevêtrement, un dédale. Les marins, déjà venus à Saint-Domingue, ne s'y reconnaissaient pas du tout. Seul Christophe Colomb manœuvrait avec une dextérité , une sûreté émerveillantes. Il se retrouvait partout , là où nul n'apercevait rien que des écueils et des passages sans issue. « On n'en alla pas moins , dit le docte Chanca , avec la grâce de Dieu et la science de l'amiral , par une route aussi directe que si nous eussions suivi un chemin connu et frayé. »

« Voici bien l'emplacement où nous avons construit le fortin ! » C'est en tremblant que Colomb écoutait ses premiers compagnons reconnaître le lieu où, en effet, ils construisirent, avec le concours des caciques amis , la petite citadelle où , sous la sauvegarde du pavillon national, les premiers colonisateurs des Antilles attendaient le retour de leur chef. Mais pourquoi aucun d'eux n'est-il encore apparu? Pourquoi la petite forteresse castillane n'a-t-elle pas répondu aux salves de l'escadre, annonçant son retour?

Nous sommes au 22 novembre , à la date que l'amiral a tixée en annonçant qu'on arriverait ce jour-là môme à l'embouchure du Fleuve-d'Or, dans ce même golfe de Samana , où il avait laissé, onze mois auparavant, la petite garnison espagnole.

Le cœur angoissé, en proie à une étreinte douloureuse, il fit détacher une chaloupe et l'envoya en reconnaissance. Horreur! le premier objet que les braves matelots qui la montaient rencontrèrent, ce fut, attaché à deux troncs d'arbres disposés sans doute par une sacrilège ironie en forme de croix , un cadavre dont l'état de putréfaction ne permettait pas de distinguer la race. Il en fut de même d'un second, d'un troisième, de plusieurs autres , jusqu'à ce qu'enfin la barbe qui tenait encore aux chairs de l'un d'eux ne permît plus aucun doute à ce triste égard. Tous ces crucifiés étaient bien des Européens, que le courant du fleuve portait comme en procession au-devant de leurs frères, revenus trop tard pour les sauver.

Partout d'ailleurs le silence, un silence de mort autour de ces cadavres. La chaloupe revint au mouUlage. Colomb était atterré.

Tout à coup, sur le minuit, des voix douces prononcèrent son nom. C'étaient deux Indiens, montés sur une frêle barque, qui l'appelaient. On leur indiqua le vaisseau amiral. Ils refusèrent d'y monter, jusqu'à ce que leur ami, le grand chef des Castillans, se fût montré à eux et leur eût reproché leur méfiance.

Par eux, à travers beaucoup de réticences et après bien des récits contradictoires , on finit par savoir quelque chose de la triste vérité.

Les malheureux colons, par leur insolence, leur tyrannie et leur inconduite, avaient irrité les paisibles sujets de Guacanagari. Les ordres du commandant Diego de Arana avaient été méprisés, et son autorité méconnue. Le grand cacique cependant avait tout supporté, les brigandages et les violences, attendant toujours le retour de son ami. Mais un jour, les lieutenants Pedro Guttierez et Escovedo, après avoir tué un indigène, étaient passés, avec neuf de leurs compagnons, dans les États du cacique de Cibao, Caonabo, de qui dépendaient les mines d'or. Celui-ci les avait fait mettre à mort; et, craignant pour ses richesses, il avait résolu d'exterminer tous les étrangers. A la tête d'une troupe puissante, il était venu assiéger le fortin, que défendaient seuls le brave Diego de Arana et dix des siens qui lui étaient restés fidèles. Il avait plusieurs fois été repoussé; mais, profitant de ce que les Espagnols ne posaient point de sentinelles ,

confiants dans leurs retranchements et leur artillerie , Caonabo tenta l'assaut pendant une nuit, tomba sur les Castillans endormis et les égorgea; puis il mit le feu au fortin. Guacanagari s'élança à la défense de ses alliés et de ses hôtes, mais il fut défait par Caonabo, et dangereusement blessé de la main même de ce cacique.

Tel fut le récit des Indiens.

Bien que Colomb n'ajoutât pas entièrement foi à ce qu'on lui rapportait, et qu'il eût même trouvé des raisons de soupçonner Guacanagari lui-même des violences attribuées à Caonabo, il se refusa pourtant à le faire arrêter et châtier, ainsi que certains, dans son conseil, l'y engageaient. Il lui semblait qu'une justice aussi hâtive pourrait risquer de frapper un innocent et que le temps lui apprendrait infailliblement à connaître le coupable. Aussi, sur l'invitation que celui-ci lui en lit- transmettre, ne lit-il pas difficulté de se rendre à la case de Guacanagari, qui recommença le récit de la prise du fort et du massacre des Espagnols, en môme temps qu'il lui montrait ses prétendues blessures. Celles-ci n'empêchèrent point le cacique de venir à bord de la flotte, dont le chiffre imposant parut le frapper d'admiration. Or, à bord du vaisseau amiral, se irouvaient les malheureuses délivrées des mains des cannibales. A l'insu de tous, le rusé cacique leur fit un signe, et, la nuit suivante, elles s'enfuirent à la nage vers lui. Colomb les réclama. Son messager ne trouva plus personne. Guacanagari lui-même avait disparu , fortifiant ainsi les préventions de ceux qui le soupçonnaient du massacre.

Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, de ces soupçons sur lesquels l'avenir nous donnera une révélation inattendue, celle-là même que Colomb avait pressentie par un de ces secrets instincts qui tant de fois lui révélèrent la vérité , il devenait évident que les malheureuses victimes de la vengeance ou de la cruauté avaient elles-mêmes consommé leur perte par un inconcevable aveuglement. L'amiral leur avait assuré une protection suffisante. Par les ressources dont ils disposaient , ils pouvaient suffire à tous les besoins de la vie; d'ailleurs, la générosité de Guacanagari y pourvoyait abondamment et satisfaisait, hélas! jusqu'à

leurs caprices, malgré les recommandations si sages, quoique austères, de l'amiral. En suivant ces recommandations, ils eussent conservé leur premier ascendant sur l'esprit de ces peuples, qui les croyaient immortels. Ils eussent pu les rendre chrétiens, les préparer à se faire les vassaux heureux de la Castille. Toutefois , même après avoir imprudemment détruit le prestige que la conduite de Colomb leur avait conquis, leurs désordres, leur oppression seraient restés encore impunis, s'ils avaient au moins pratiqué la dernière de ses recommandations : celle de ne jamais se séparer, ni coucher hors du fortin K

Mais il fallait songer à réparer ce malheur. Colomb, avec sa vaillance et son indomptable confiance en Dieu, se mit à l'œuvre. II avait d'abord songé à relever le fortin de ses ruines et à lui donner plus d'étendue et plus de solidité, afin d'en faire, sur la côte de Saint-Domingue , une citadelle avancée de la civilisation espagnole. Mais l'air était malsain , et le point qu'il avait fallu choisir d'abord, par la nécessité des abordages, ne fournissait ni pierres ni matériaux suffisants.

Il donna l'ordre de rebrousser chemin vers un lieu admirablement situé , où une tempête violente obligea les caravelles à chercher un abri. On y trouva l'emplacement désiré. Les pierres propres à la construction s'offrirent de toutes parts aux bâtisseurs. Le port était excellent. Du rivage on découvrait de fertiles plaines ; de belles forêts s'étendaient dans l'intérieur. Inutile d'aller plus loin.

C'est là que, vers la fin de décembre 1493, débarquèrent enfin

' Ce nonobstant vécurent ainsi ce pendant qu'ils furent unis et demeurèrent ensemble. Mais, sitôt qu'ils furent désobéissants à leur capitaine, et qu'ils entrèrent en pays, petit à petit, écartés et séparés les uns des autres, furent tous occis et massacrés. (OviEDO Y V.\LDEZ, Hist. des Indes, liv. II, chap. xit.)

les hommes et les animaux , les uns et les autres également fatigués d'une navigation qui durait depuis près de trois mois, pendant laquelle la prudence du commandant, obligé de parer aux éventualités du débarquement, les avait soumis à une ration exiguë. Ce fut, disent les mémoires, avec d'inexprimables délices que la plupart des Espagnols, étrangers à la mer, prirent possession de la verdure, des ombrages odorants et des fruits inconnus de cette contrée, où, sous un feuillage toujours vert, les oiseaux faisaient leurs nids comme au printemps dans notre Europe.

On renferma d'abord les munitions, les provisions et les marchandises dans des maisons de bois , qui furent promptement élevées.

Aussitôt s'éleva une ville , la première qu'aient fondée les Espagnols dans le nouveau monde. La première pierre en fut posée au nom de la Trinité sainte. Mais, quand il fallut lui donner un nom, en reconnaissance de la bienveillance que lui avait toujours témoignée l'admirable reine de Gastille, Colomb l'appela V Isabelle.

L'amiral, on le sait, fut toujours et en tout un grand chrétien.

Le premier édifice dont il pressa la construction fut l'église : gagner des âmes à Jésus-Christ, c'était son idéal. L'église était en pierre, ainsi qu'un magasin et quelques bâtiments publics. Les maisons des Espagnols furent simplement faites de bois, de terre et de chaux.

Autour de la ville, les ensemencements et les plantations prospéraient dans des conditions inouïes. La fécondité du sol semblait incroyable. Les légumes germaient en trois jours et arrivaient à maturité dans trois semaines. Le 30 mars, jour de Pâques, un laboureur offrit à l'amiral des épis mûrs du blé semé à la fm de janvier. On était certain d'obtenir deux récoltes par an.

Mais ne devançons pas les événements.

Chacun s'était prêté à concourir au travail commun; mais, de plus, avec les habitudes de vie civilisée que les émigrants apportaient aux Antilles, chacun aussi avait cherché à se donner au plus tôt une demeure en propre.

En peu de semaines, la cité d'Isabelle prit l'aspect d'une petite ville d'Europe. Les Castillans étaient enchantés.

Rassurés par l'affabilité de l'amiral, les Indiens prêtaient leur concours aux Espagnols, et, dans leur naïveté persistante, ils se trouvaient magniliquement payés par quelques bagatelles d'Europe.

Bientôt, grâce à tous ces concours, les eaux, les pierres, la chaux, les bois de charpente, rien n'y manquant, s'élevait, pour devenir un jour la capitale espagnole de Saint-Domingue, une vraie cité, qui, le G janvier, jour anniversaire de la prise de Grenade, avait reçu le nom d'Isabelle.

Deux mois avaient suffi pour improviser cette ville avec ses défenses.

Colomb pour cela s'était prodigué. Il tomba malade.

Sa maladie ne contribua pas peu à affaiblir le courage des plus hardis chevaliers de l'expédition, d'autant .qu'une autre cause de découragement commençait, spectre hideux, de les épouvanter.

La vie des gens de mer est dure. Ajoutez à ce premier élément la mauvaise qualité des provisions, puis les influences morbides d'un climat nouveau. Les gentilshommes espagnols furent bientôt pris de peur quand éclata la « contagion » , comme on disait alors par euphémisme toutes les fois qu'une peste ou épidémie contagieuse venait à se déclarer.

Toujours la même cause, à travers les siècles, parce que toujours l'appât sordide du gain amènera des fournisseurs sans conscience à trahir les plus élémentaires devoirs de l'humanité et du patriotisme, en vendant des semelles de carton et des conserves pourries.

Colomb était malade au moment de l'embarquement à Cadix, Il n'avait pu vérifier par lui-même l'installation de tout le matériel. Jean de Soria en profita pour commettre déjà ces spéculations immorales, ces connivences frauduleuses, qu'on a si souvent

et dans tous les temps reprochées aux administrations des armées de terre et de mer.

Quand, au débarquement, en emmagasinant les denrées à la petite ville d'Isabelle , on vérifia les approvisionnements avant de les classer, l'amiral reconnut avec horreur que la plupart des vivres étaient avariés, ou en quantité moindre que la cote n'en portait. Le meilleur du vin avait coulé des futailles mal cerclées. L'efFectif des médicaments n'était point en rapport avec l'état dressé par le médecin en chef. Les bestiaux de choix se trouvaient remplacés par d'autres, chétifs, de race inférieure. Aux magnifiques chevaux que l'amiral avait passés en revue à Séville, l'âpreté sordide des maquignons avait frauduleusement substitué de pauvres cavales, après qu'ils eurent touché le haut prix des premiers.

Dès lors le noble cœur de Christophe Colomb conçut pour Juan de Soria une répugnance instinctive, et celui-ci devint l'implacable ennemi du héros chrétien.

Ainsi la fraude des bureaux de Séville vint tout à coup et à peu près irrémédiablement compromettre la prospérité de la colonie naissante. Il y eut chez les colonisateurs de cruels désenchantements et d'amers découragements, du moins chez ceux que leur éducation ne préparait point à ces dures épreuves. Les marins, les soldats, les paysans, plus aguerris ou plus vite rétablis, terminèrent bon nombre de maisons avant la fin de janvier, et l'amiral put faire entourer la cité d'une sorte de rempart en pierres sèches, selon la mode arabe.

Dans cette extrémité et en face des périls qui menaçaient dans son berceau la colonisation naissante, Colomb se décida à un grand parti.

Profitant de la saison favorable au voyage de retour, et pressé par la nécessité d'obtenir sans retard d'autres approvisionne-

ments, il se hâta de renvoyer la flotte, dont il ne retint que cinq navires, destinés au service des colonies et à de nouvelles découvertes.

Il plaça la flotte sous le commandement d'Antonio de Torrès, à qui il remit un mémoire que le fidèle commandant devait présenter lui-même en mains propres aux rois, avec des morceaux d'or natif.

Ce document précieux, nous l'avons encore. En marge, on lit avec émotion les annotations des souverains. C'est le meilleur témoignage de la haute supériorité de Colomb en matière de gouvernement et d'administration publique. Cet homme était fait pour gouverner, et d'instinct il se montrait économiste supérieur à son siècle. Puis, à travers la prudence humaine, on sent percer cette indomptable foi en la Providence qui fut le fond même du génie chrétien de Colomb, le vrai secret de sa sublimité. Aussi l'acquiescement royal vient-il à chaque paragraphe confirmer la justesse et la précision du chef de la jeune colonie. Des plus minutieux détails financiers aux plus grands efforts sociaux, rien n'échappe à ce grand esprit. Point d'homme plus positif, plus exactement pratique, malgré la poétique grandeur de ses vues.

La flotte mit à la voile le 2 février 1494.

Par ordre de l'amiral, elle emmenait en Espagne les Indiens, hommes, femmes et enfants, qu'il avait pris aux îles où vivaient les anthropophages. Il comptait qu'une fois chrétiens, ces malheureux pourraient revenir et servir d'interprètes : habitués à courir par toutes les îles de l'archipel, ils étaient familiarisés avec les divers idiomes.

Mais, quand la flotte fut partie, un morne désespoir s'empara de ces hommes de plaisir, venus pour ramasser des trésors au milieu des fleurs et des voluptés. Un prétendu métallurgiste ignorant et bavard, Firmin Zedo, accrut le découragement en décriant, du haut de sa faconde pédante, l'île dont il était dégoûté.

Bientôt le mécontentement fut à peu près général. Il ne fallait plus qu'un chef pour le transformer en sédition. Cet agent de désordre existait. Ce fut un fonctionnaire choisi par les rois, dont il avait surpris la confiance pour la trahir, le lieutenant des payeurs généraux, Bernai Diaz de Pise, secondé par un certain

Gaspard Ferris, qui prétextait de sa qualité d'Aragonais pour se prétendre exempt d'obéissance vis-à-vis de la reine de Castille.

Pendant que Colomb était malade, Bernai Diaz imagina d'ouvrir une sorte d'enquête sur l'amiral, faisant certifier par les intéressés qu'il trompait les rois, parce qu'il n'y avait rien à espérer dans cette île sans ressources.

On devait, en conséquence, s'emparer des bâtiments pendant la nuit et se mettre en révolte ouverte.

Subitement rétabli, l'amiral fut vite au courant de la conjuration, et en fit résolument saisir le principal auteur, sur lequel on trouva les preuves de sa trahison écrites de sa propre main. Colomb aurait pu le passer immédiatement par les armes, il se borna à s'assurer de la personne du traître et à l'envoyer en Espagne avec les pièces de la procédure, pour que les rois fissent eux-même justice.

Les historiens protestants ont constaté cette modération , avouant que les coupables ne furent pas punis « avec la rigueur que méritait leur faute ». Hélas! cette modération même tournera contre le grand homme. De ce jour datent des accusations et des rancunes implacables. Même ceux qui auraient été les premières victimes de cette lâche désertion se tournèrent contre celui dont la fermeté clémente venait de les sauver du péril où avaient succombé les pauvres massacrés du fortin. C'est que l'orgueil castillan se révoltait de voir un hidalgo puni par un étranger, un Génois. Les conjurés étaient puissamment apparentés, leurs familles se soulèveraient et écraseraient sans peine le chef absent.

Cependant Colomb, tranquille dans sa magnanimité, continuait à poursuivre son plan. Seulement, pour prévenir le retour de pareils complots, il fit porter à bord de la principale des caravelles qui lui restait les munitions, l'artillerie des autres navires, et il en confia la garde à un équipage dévoué.

Puis, laissant le commandement des cinq navires à son frère don Diego, pour occuper les mécontents, il se mit à leur tête et s'avança résolument vers les montagnes.

C'étaient les montagnes de Cibao.

Là, on s'en souvient, gisaient, d'après les Indiens, les mines d'or, et le roi s'appelait Gaonabo, c'est-à-dire « le seigneur de la maison d'or » ; le terrible Gaonabo, à qui, d'après le récit du cacique ami, on devait attribuer la ruine de la citadelle.

Les fiers Castillans préféraient courir les hasards de cette aventure que de continuer à travailler comme de vils manants.

L'historiographe espagnol l'a constaté, non sans quelque besoin d'en excuser Colomb, a II fallut, dit-il, dresser des moulins pour moudre le blé. Mais, comme les soldats et gens de travail étaient faibles et malades, il fallut de nécessité que la noblesse y travaillât, ce qui les affligeait autant que la mort... Cependant l'amiral, voyant tous ces mécontentements, fut obligé d'user de contrainte, pour que son peuple ne pérît pas faute de travailler aux ouvrages publics. »

Il nous faut ici, quelque répugnance que nous y ayons, parler d'une fâcheuse hostilité qui gêna souvent le pieux amiral, surtout à ce moment critique. En le faisant, nous rappellerons à nos lecteurs chrétiens que les fautes sont personnelles, et qu'il serait injuste de faire rejaillir sur l'Eglise elle-même les responsabilités encourues par quelques-uns de ses ministres. Loin de là, c'est un argument, et non des moindres, en faveur de la divinité de cette Église, qui résiste depuis bientôt vingt siècles à bien d'autres défaillances de ceux qui devraient le mieux servir ses intérêts.

M. Roselly de Lorgnes a scrupuleusement étudié ce détail malheureux. Nous donnons ici le résumé qu'a fait de ses savantes recherches M. l'abbé Lyons :

« Le P. Bernard Bod, Catalan, moine bénédictin de Montserrat, fort accrédité à la cour pour son savoir, ne tenait pas sa mission de vicaire apostolique du pape, mais de Ferdinand, qui, abusant d'une ressemblance de nom, avait osé sacrilègement le

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substituer au zélé franciscain désigné par le souverain pontife. Aussi, en s'embarquant, il avait obéi comme il serait allé à des négociations de diplomatie, dont il avait le goût. Dès son arrivée, jusqu'alors plein de considération pour Colomb, il fut en dissentiment avec lui dans l'affaire du fortin. Se flattant de connaître les hommes , il certifiait que Guacanagari était complice des meurtriers, et qu'il méritait une punition exemplaire, tandis que l'amiral ne pouvait croire à sa complicité. De là l'inimitié pour Colomb. Ce germe, caché sous des formes polies, perça dès que le danger de manquer de vivres obligea l'amiral à rationner les colons, sans exception aucune. Il se produisit d'une manière affligeante, jusqu'à pousser ouvertement à la désobéissance et à la révolte, lorsqu'il contraignit au travail d'urgence les hidalgos et les volontaires qui n'étaient pas à la solde royale. Les choses en vinrent même au point que le P. Boïl frappa d'excommunication le vice-roi, et mit en interdit l'église. Colomb supprima complètement la ration : l'excommunication et l'interdit furent levés. Enfin le vicaire apostolique, dégoûté, écrivit à la reine pour demander son rappel. »

Pendant que, s'oubliant à un rare degré de légèreté, celui qui aurait dû le plus seconder par son influence l'autorité de l'amiral se permettait de le blâmer, de le censurer publiquement, l'accusant même de « cruauté », un nouveau sujet de panique se répandit parmi les colons. On leur annonçait que le terrible cacique Caonabo se disposait à les surprendre, comme il avait fait du fortin.

Colomb sourit à ces menaces, et la panique s'apaisa quand on sut à l'Isabelle qu'un seul cavalier de la garnison du fort de Saint- Thomas avait mis en fuite quatre cents sauvages : les naïfs insulaires avaient été épouvantés des mouvements et de la rapidité de son cheval.

4 J'ai eu raison de placer le fort sous le patronage de saint Thomas, le patron des incrédules, » put se dire le vice-roi.

D'autres sujets de crainte le préoccupaient bien autrement.

Il regardait du côté du Portugal, c'est de là que le péril viendrait sans doute et bientôt. Les Portugais, jaloux et envieux, ne tarderaient pas à venir contrecarrer la conquête castillane.

« Ne nous laissons pas devancer, s'écria-t-il, et en avant, pour Léon et pour Castille ! »

Toujours prudent, avant de s'élancer à de nouvelles découvertes, prévoyant qu'il serait absent longtemps, il institua à Isabelle un conseil, où il lit entrer, avec sa générosité habituelle, le P. Boïl, ce même vicaire apostolique dont il avait eu tant à se plaindre, avec Fernandez Gorroël, Alphonse de Garvajal et Jean de Luzan. Son frère dévoué, qui avait fait ses preuves, don Diego, présiderait le conseil.

Dans ce voyage-, qui devait marquer une des plus fameuses étapes de sa belle vie, Colomb n'avait guère avec lui que des gens de Palos. Le petit port d'où l'étendard royal de l'expédition partait la première fois vers l'inconnu fournira au héros les vaillants dont il a besoin aujourd'hui plus que jamais. Cette fois, ce n'est plus l'angoisse ni la terreur du début pour -ces braves compagnons, d'autant qu'à côté d'eux, presque à leur tête, tout près du chef glorieux, marche le généreux et bon gardien de la sainte Rabida, dont l'amiral n'a garde de se séparer. Le franciscain l'assistera, l'éclairera de ses doctes conseils, et, quand un mal terrible sera venu le frapper, le ramènera au port d'attache.

Colomb montait, comme à la première expédition, la ISina. Mais sa dévotion franciscaine l'a porté à changer ce nom banal; elle s'appelle maintenant la Santa- Chiara.

Le 24 avril, il levait l'ancre, et, ne consultant que sa fidèle confiance en son ami, il vint mouiller devant les possessions du cacique disparu. Guacanagari, pensait-il, reviendra à lui, et ils reprendront leurs cordiales relations. Le cacique ne reparut point à l'approche de Colomb; il s'était enfoncé dans ses forêts. Quel était donc ce mystère? Pas un naturel ne paraissait.

Tout à coup, dans une exploration, les soldats de l'amiral tombèrent au milieu des apprêts d'un vrai festin. La table était mise.

et pas un convive n'apparaissait au loin. Les Espagnols, un peu à jeun de vivres frais, estimèrent la rencontre bonne et firent honneur au festin providentiel. Cependant les insulaires regardaient d'un monticule, où l'on finit par les apercevoir. On leur fit signe fort amicalement. L'un d'eux se risqua, et par lui on rassura les autres. Ils se montrèrent d'ailleurs enchantés de l'excellent appétit des invités sur lesquels ils ne comptaient point, et dirent en riant qu'une bonne pêche leur permettrait de recommencer à peu de frais. Colomb ne l'entendit point ainsi. Il voulut payer son écot, et ses présents achevèrent de regagner la confiance perdue.

Dès lors une foule d'indigènes suivaient l'expédition , offrant à tout instant des provisions excellentes, que l'équipage payait avec ses clochettes, de plus en plus appréciées de ces peuples enfants. Quand on leur demandait d'où ils tiraient l'or de leurs parures sauvages, invariablement ils indiquaient le sud. La petite flottille s'y dirigea.

Quelle est donc cette île, plus belle qu'aucune, dont les hautes montagnes profilent leur cime d'un bleu pâle sur l'azur profond du ciel? L'île est merveilleusement belle, c'était la Jamaïque. Mais des hommes moins endurants l'habitent, et avec des cris terribles ils tentent de s'opposer au débarquement. Colomb parut n'y point prendre garde. Mais, comme les insulaires persistaient à lancer leurs flèches, d'ailleurs amorties par les boucliers et les cuirasses, il se décida à commander une décharge, qui mit les récalcitrants en déroute.

L'histoire a noté l'intervention inattendue d'un chien, venu là de son chef, et que le goût batailleur lança à la poursuite des fuyards, épouvantés de ses aboiements furieux et de ses morsures. Le succès de ce chien donna l'idée d'employer ses congénères en pareille occurrence. On sait quel abus barbare les conquérants devaient en faire plus tard, dans la chasse à l'Indien.

Tranquille du côté des assiégés, l'amiral poursuivit sa route à travers une foule d'îlots verdoyants, que pour cela il appela les Jardins de la reine. Il naviguait fort dextrement à travers ces écueils, au grand effroi de ses hommes, qui le conjuraient de sortir de là. Mais lui, ravi du spectacle, poursuivait le cours de

ses observations. Son fils Ferdinand les a notées. « Les caprices de l'atmosphère , dit l'historien de l'amiral , présentaient une fixité périodique bien faite pour surprendre ce grand observateur. Chaque matin le vent venait de l'est, chaque soir de l'ouest; et à l'entrée de la nuit des nuages sinistres arrivaient de l'occident, se développaient sur le zénith, portant dans leurs profondeurs des éclairs suivis de tonnerres. Mais, dès que la lune paraissait à l'horizon, ces menaçantes apparences s'évanouissaient bientôt. Cette singularité atmosphérique , ce nombre prodigieux de petites îles, l'inclinaient à croire qu'il était dans l'archipel des cinq mille îlots, situé à l'extrémité de l'Inde, dont parlent Marco Polo et Mandeville ; et quoique les caravelles eussent touché plusieurs fois, malgré les précautions des pilotes, il ne voulait pas abandonner cette contrée avant de l'avoir parfaitement reconnue. »

Tous, à bord de la flottille, restèrent persuadés que Cuba formait le commencement des Indes. Cette donnée fit concevoir à Colomb un audacieux itinéraire, qui l'eût ramené en Espagne par l'Asie et la Méditerranée.

Dieu seul et les anges savaient alors la forme du nouveau continent, l'immensité de la mer Pacifique, la distance qui séparait Cuba des côtes de la Chine et de l'archipel indien. L'erreur de Colomb, quand il conçut ce voyage de circumnavigation, ce voyage autour du monde, était inévitable. Elle sert du moins à mettre en relief la fécondité de son génie et la hardiesse de ses inductions.

La première idée du célèbre tour du monde éclate dans son premier plan impraticable, auquel du reste le manque de vivres, le délabrement de ses caravelles et l'accablement de ses équipages l'obligeaient à renoncer.

Il ne céda qu'à l'impérieuse nécessité. Ses navires ébranlés par les fréquentes secousses, ses quilles labourées par les coraux en touchant les bas-fonds, ses amarres usées, ses voiles déchirées et à demi pourries, ses provisions consommées, son biscuit avarié, contraignirent sa résolution. Il fallut rebrousser chemin.

A travers ces périls, dit admirablement M. Roselly de Lorgnes, à qui nous empruntons cet exact et poétique récit, pendant qu'il

disputait ses nefs aux bancs de madrépores, aux labyrinthes de lithophytes, dans lesquels les avait engagées son ardente perquisition des secrets de ce monde, le poète égalait en lui le naturaliste; et, tout en se défiant de ces aspects dangereux, il se délectait aux parfums qui s'épandaient sur les vagues houleuses.

Pour dédommagement de ses fatigues durant le cours de cette navigation, le contemplateur de la création fut ensuite convié aux grands spectacles de la nature. A mesure qu'il retrouvait les eaux profondes et transparentes des côtes de Cuba, des scènes animées vivifiaient les profondeurs de l'Océan.

Un jour, il vit s'élever à la surface des flots une multitude innombrable de tortues aux larges écailles, qui, pareille à une armée en marche, suivait une direction unique et comme sous l'ordre d'un chef, allait se dirigeant au nord. Cette population s'avançait régulièrement et couvrait au loin la mer de ses carapaces. Telle était l'affluence de la tribu cuirassée, que ses foules mouvantes retardaient la marche des caravelles. Les proues heurtaient en vain cette épaisse migration. C'était le moment de la ponte. Des abîmes lointains, mystérieusement convoquée sur ces parages, la peuplade des chéloniens allait aborder en même temps la côte méridionale de Cuba, et y déposer dans le sable ses œufs, que le soleil devait faire éclore.

Le lendemain une scène différente remplit l'horizon de mouvements et de cris: des phalanges d'oiseaux pélagiques traversaient les airs, des bandes de grues se suivaient, des vols de corbeaux marins se succédaient par troupes. C'était une caravane aérienne, une migration immense ; ils venaient des archipels de l'île des Sires et des Jardins de la reine, des îles plus éloignées des Caïmans; et, comme s'ils avaient un rendez-vous à jour fixe, ils se dirigeaient en passant par Cuba vers un point inconnu.

Ce passage fut suivi de l'arrivée silencieuse, mais éclatante, des plus légers hôtes de l'air. Des papillons aux ailes richement diaprées se déployèrent dans l'atmosphère en mobile tenture. Cette frêle nation égarait son vol incertain au large dans les airs; sa masse compacte, passant au-dessus des navires, interceptait les rayons du soleil. Cette multitude, se poussant elle-même et chassée par la brise, se heurtait contre les mâts, les cordages.

et nombre de blessés restaient sur le tillac des caravelles. Leurs nuées se succédaient sans interruption. Mais, le soir, le vent d'ouest et les fortes ondées qui le suivaient dispersèrent dans l'espace cette fragile population.

Colomb poursuivait le cours de ses observations.

Enfin, le 0 juillet, on prit terre pour remercier Dieu de sa protection signalée à travers des dangers si continus. Colomb lit dresser un autel sous les ombrages du cap le plus voisin, et l'adorable sacrifice y fut solennellement célébré.

Ici se place un épisode qui a donné lieu aux plus brillants

il A CHRISTOPHE COLOMB

écrivains, aux émules de Chateaubriand, de tracer tant d'autres récits émouvants comme des idylles du monde nouveau. Celui-là du moins est pleinement authentique.

Pendant que le prêtre célébrait au milieu des marins recueillis, à genoux sur la terre étrangère, se ressouvenant de la patrie et priant pour qu'il plût au Seigneur de les tirer encore des autres périls qui les attendaient, un homme, un vieillard d'aspect vénérable, un vieux cacique, à pas lents, comme pour ne pas troubler le silence de l'auguste cérémonie, descendait vers le tertre où l'on disait la messe. Il ne savait pas ce qu'était ce sacrifice non sanglant, qui amène Dieu sur l'autel; mais son instinct religieux révélait à cette âme droite, conservée pure au milieu des ténèbres de l'idolâtrie, comme autrefois Raguel parmi les nations païennes, que ce qui se passait là rapprochait le ciel de la terre.

Il se tint debout, respectueusement silencieux et visiblement recueilli lui-même jusqu'à la fin de la messe. S'approchant alors de Colomb, le beau vieillard le salua avec un profond respect, et lui offrit une corbeille de fruits magnifiques. Heureux de les voir acceptés avec tant de cordialité, le vieux cacique s'assit à côté de l'amiral, et par le moyen de l'interprète Diego, il s'établit entre eux ce touchant dialogue :

« Il est juste, disait le juste du nouveau monde, de rendre grâce à Dieu des biens qu'il vous accorde. Il paraît que c'est là votre façon, à vous autres, de lui rendre hommage. C'est bien. »

Puis, après avoir paru se recueillir, il ajouta gravement :

« Il m'a été dit que tu avais précédemment parcouru avec ta puissance ces contrées, qui auparavant t'étaient inconnues, répandant une grande frayeur parmi les populations. Mais ne t'enorgueillis pas de cela. Rappelle-loi, je te le recommande et t'en prie, qu'au sortir du corps l'âme trouve deux routes : l'une conduisant à une demeure fétide et ténébreuse, préparée

pour ceux qui ont désolé leurs semblables; l'autre menant à un séjour délicieux et fortuné, disposé pour ceux qui pendant leur vie aimèrent la paix et la maintinrent parmi les hommes. »

Et comme il voyait Colomb attentif et ému, le vieux cacique conclut, en un ton inspiré :

« Par conséquent, si tu te crois mortel et penses que chacun sera rétribué selon ses œuvres, ne fais aucun mal à personne. »

Transporté d'une sainte joie en trouvant de pareilles croyances sur une terre qu'il pensait entièrement vouée à l'erreur et au démon, le pieux révélateur du nouveau monde ne put retenir ses larmes, et il répondit :

« Je me réjouis fort de te voir si bien instruit de cette grande vérité. Oui, tu as bien dit, notre âme ne meurt jamais. »

Puis, comme le cacique écoutait avec une attention grave :

« Sache donc, reprit Colomb, et apprends -le à tous les habitants de cette terre, que les rois de Castille, vos seigneurs et les miens, m'ont envoyé pour savoir s'il y avait dans ce pays des hommes qui fissent du mal aux autres, comme on le dit des Caraïbes. J'ai ordre de corriger cet usage inhumain, et de faire régner la paix entre tous les habitants des îles. »

Ravi de ce qu'il entendait dire de la grandeur et de la puissance des rois dont le grand amiral se disait seulement l'envoyé, le vieux cacique, fondant en larmes, et croyant que ces hommes étaient vraiment descendus du ciel vers, lui , suppliait Colomb de l'emmener au pays dont il entendait tant de merveilles.

Les enfants du vieillard, sa femme, accourus, se jetèrent à leur tour aux pieds de ce juste, le conjurant de ne pas les abandonner.

Colomb, ému, contemplait cette scène, et ses compagnons avec lui.

Le fleuve sur le bord duquel on se trouvait alors, en souvenir de cet épisode, fut appelé le fleuve de la Messe.

Le cacique parti, dès que l'amiral, encore sous le coup de l'émotion intense qui l'avait saisi, se fut remis à naviguer, une tempête eft'royable vint le surprendre. Il crut un instant que cette fois tout était bien fini, et plus tard, quand il racontait sa navigation à la reine, arrivé à ce point, il s'écrie :

ne CHRISTOPHE COLOMB

« Fasse Notre-Seigneur que mes fatigues profitent à son saint service et à celui de Vos Altesses ! Quant à moi, jamais l'intérêt ne me ferait plus m'exposer à tant de fatigues et de périls. Il ne se passe pas de jours que je n'approche à tout moment de la mort. »

Une fois sorti de la tourmente, il mit son cap sur ce qu'il sentait instinctivement devoir être une des côtes de Saint- Domingue, ou, comme il disait alors de son nom primitif, de l'Espagnole.

Il était dit que le merveilleux se mêlerait toujours à ce voyage, l'un des plus émouvants qu'il eût faits jusqu'alors. Pendant qu'il suivait sa route, à travers des périls inouïs, à tout moment arrêté par le mauvais état de ses navires, voilà que, d'un canot qui s'approche de sa caravelle amirale, une voix, celle d'un cacique, s'élève, qui dit en castillan :

« Amiral! amiral! d'où conjecturez-vous que ce cap doit être de l'Espagnole? »

Il ne le savait pas, en effet, et il était venu là en droite ligne.

Son projet était de pousser directement jusqu'aux îles Caraïbes.

Nous laissons encore la parole au grand historien de notre héros. Nul n'a mieux lu dans les secrets de cette carrière extraordinaire, et nul ne dira jamais mieux la subite éclipse qu'il plut au Seigneur de lui faire subir.

En considérant cette race impie, qui depuis des siècles désolait les splendides séjours que la Providence avait préparés pour la paix et le bonheur de ses enfants; en se rappelant sa violation permanente des lois de l'humanité, sa gourmandise homicide, l'impunité dont s'enorgueillissait sa barbarie, ses coupes réglées parmi les populations pacifiques qui frémissaient d'horreur à leur seul nom, il résolut d'assujettir cette race entière, de la

contraindre à travailler au profit des peuplades inofï'ensives qu'elle s'était habituée à dévorer; et, par l'accomplissement de celte justice, d'attirer la reconnaissance des insulaires aux chrétiens, dont ils embrasseraient avec empressement la foi.

En attendant que la reine statuât à l'égard de ces féroces déprédateurs , il voulait au moins , avec ses caravelles et ses embarcations, parcourir l'archipel caraïbe, fouiller les repaires des mangeurs d'hommes, incendier leurs cases, leurs canots, pour les empêcher de poursuivre plus longtemps leurs forfaits.

Il espérait au moins les frapper d'impuissance par une croisière qui les obligerait à se séquestrer dans leurs îles, et à les cultiver, au lieu d'y transporter, pour l'y engraisser, du bétail d'hommes.

Après avoir essuyé de nouvelles tempêtes, le 24 septembre, l'amiral reconnut le cap le plus oriental de l'Espagnole (Saint- Domingue) et lui donna le nom de l'archange Raphaël.

Malgré le délabrement des caravelles, la mer s'étant radoucie, il se dirigeait sur les Caraïbes , dont il lui tardait d'abolir l'empire.

Mais Dieu sans doute ne voulait pas que son serviteur, messager de la paix, la douce colombe, emblème de la régénération spirituelle, accomplît une mission de châtiment et de punition vengeresse !

Dès qu'ils eurent dépassé l'île Mona , portés par un vent favorable vers les repaires des cannibales , la puissance invisible qui l'avait jusque-là soutenu lui fut soudain retirée.

Alors Colomb, abandonné aux lois de la nature, en subit les conditions.

Il y avait, ce jour-là même, cinq mois révolus qu'il était parti.

Pendant cent cinquante jours consécutifs, son interrogation de la nature, son investigation des eaux, de l'air, du sol, sa contemplation des œuvres de Dieu, ses rapides élans vers l'auteur de ces merveilles, ses tentatives pour pénétrer les secrets de ce monde, les efforts de son intelligence pour résoudre les interprétations contradictoires des indigènes et atteindre quelque vérité géographique, sa lutte prolongée contre les éléments, entretenant son âme, son esprit, son corps dans une triple acti-

vite , avaient épuisé ses forces. Le sentiment de sa responsabilité, la nécessité de diriger constamment lui-même cette difticultueuse navigation, dont une partie ne fut qu'un long sauvetage, l'avaient emporté sur les besoins de son âge, ses douleurs, fruits de ses labeurs maritimes, le manque de nourriture, la privation absolue de sommeil. Les difticultés semblaient, ainsi que les périls, raviver son énergie. Mais, à ce moment, la mer était belle et la brise excellente, sa vigueur s'évanouit tout d'un coup.

La nature avait repris ses droits.

Chacun de ses organes entra dans un sommeil simultané. Son cerveau, comme ses yeux et ses jarrets, cédèrent à une fatigue qui dépassait les ressources humaines. L'épuisement étant général , la réparation devait l'être aussi. Il y eut donc suspension absolue des facultés physiques et morales.

C'était une léthargie complète.

Sans les lentes pulsations du cœur et la flexibilité des membres, on eût cru que cette âme sublime était retournée vers son Créateur.

Dans ces circonstances , les pilotes , laissés à leur propre conseil , considérant l'impossibilité de naviguer par le travers des Caraïbes avec des caravelles fracassées , à demi noyées et presque sans gréement, mirent le cap sur l'Isabelle.

Pendant que la Santa-CIdara ramenait, dans son château de poupe, le corps immobile, sans conscience, comme inanimé, du grand amiral , la Providence avait amené à l'Isabelle le second frère de Colomb , don Barthélémy. Depuis huit ans ils étaient restés sans nouvelles l'un de l'autre.

Comme ce frère va jouer un rôle important dans la suite de cette histoire, il convient d'en dire quelque chose, avant de poursuivre cette narration.

« Barthélémy Colomb était parti de Lisbonne, dans le courant

de l'année 1485, pour aller, de la part de son frère, proposer au roi d'Angleterre la découverte qu'avait refusé d'entreprendre le Portugal. Le navire (pi'il montait fut pris par les pirates, qui le dépouillèrent complètement, l'emmenèrent et l'abandonnèrent sur un rivage inconnu, où il eut à lutter contre la misère, avant d'aborder au but. Ce ne fut qu'après sept ans qu'il obtint une audience du roi Henri VII. Le monarque goûta ce plan, accueillit cette idée, déclara se charger de tous les frais de l'entreprise, et fît avec lui un projet de traité. Barthélémy partit aussitôt pour aller chercher son frère.

« Pendant qu'il se rendait en Espagne , passant par Paris , la nouvelle de la découverte et de la réception triomphale de Colomb parvenait à Londres. Le roi de France , Charles VIII , l'accueillit avec honneur, lui apprit lui-même cet événement, et lui fit accepter cent écus d'or pour l'aider à traverser la France.

« Malgré sa hâte , lorsqu'il arriva à Séville , Colomb venait de repartir.

« Il alla prendre ses deux neveux chez sa belle-sœur et les présenta à la cour, à Valladolid, où la reine les garda.

« Barthélémy réunissait tant de qualités, qu'il plut beaucoup à Ferdinand. Isabelle lui donna des lettres de noblesse et le commandement de trois navires , qui devaient ravitailler la colonie. Il mit à la voile aussitôt que l'archidiacre Fonseca, chargé de ce soin , en eut terminé l'armement.

« Mais, quand il atteignit Saint-Domingue, l'amiral venait de partir pour Cuba. »

Cependant les marins de l'expédition ramenaient ce frère tant aimé et si péniblement recherché, « comme demi-mort, à la cité d'Isabelle. »

Mais cette défection d'un corps trop longtemps surmené par une volonté infatigable, cette espèce de catalepsie, qui jetait une inexprimable angoisse dans l'âme de ses fidèles, ne devait être que passagère.

Elle n'en durait pas moins depuis cinq longs jours et autant de nuits, lorsque tout à coup, au milieu des limbes où flottait la pensée du malade , s'ébaucha en lui la perception d'un lieu distinct, avec celle d'une voix connue et aimée.

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11 fit un effort surhumain , comme s'il eût rompu des chaînes. On le vit se dresser sur son séant, ouvrir les yeux et les refermer aussitôt, en versant des larmes. A bout de forces, comme anéanti , il laissa retomber sa tête languissante sur la robuste épaule de son frère Barthélémy.

a II t'a reconnu! s'écria Diego. Il vivra.

— Il pleure, murmurait le moine remerciant Dieu, il pleure! Il est sauvé. »

Colomb était bien sauvé en eff'et.

Pour dominer une situation dont les difficultés surhumaines n'avaient pas peu contribué à l'abattre , il se sentait comme doublé par la présence inespérée de ce frère que la Providence lui envoyait à point, de ce frère qu'il savait aussi énergique, aussi intelligent que dévoué.

Il en avait grand besoin, car le spectacle qui va se dérouler sous ses yeux est lamentable.

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