‹ Christophe Colomb devant les taureauxChapitre 10 sur 16 · L'HÉRITIER INUTILE · texte numérisé non relu

L'HÉRITIER INUTILE

Stat Fortuna improba nociu,

Arridens nudis infantibus. Hos fovet ulnis Involvitque sinu ; domibus tune porrigit ahis, Secreiiiniqtie sibi mimu.m parât !...

JuvÉNAL, satire VI.

• Lépreux de la cervelle...

D'AuBiGXÉ. Les Tragiques, liv. II.

RENTE mille francs ! c'est une somme fc'/jN f/^N^ pourtant, et j'y reviens^ avec comc^^é^^ plaisance. Les milliardaires euxmêmes conviendront qu'il est plus facile de la perdre que de la gagner.

Mais c'est une somme énorme, c'est un fleuve d'or, c'est une chevance de tous les diables, n'est-il pas vrai> si elle doit servir de récompense à quelque élucubration littéraire.

Les détenteurs des biens de ce monde estiment généralement que les œuvres de

lr^2 CHRISTOPHE COLOMB f

1 esprit sont rémunérées très suffisamment par l'intime satisfaction d'en être l'auteur, fallût-il crever de faim sur le plus adorable chef-d'œuvre.

D'ailleurs, si on se mettait à gaver d"or les écrivains de génie, en les supposant innombrables, il est trop certain que le plus affreux désordre social naîtrait à l'instant. On les connaît, ces gens d'imagination, dénués de tout flair pratique, incapables de porter le sacré fardeau des richesses et qu'il faut miscricordieusement se garder d'induire en la tentatir.n des abîutissanles orLncs.*

C'est effrayant de penser aux délices représentées par un capital de 30,och3 francs.

Songea qu'un historien va-nu-p;eds peut acquérir d'un seul coup deux mille paires de bottes, qu'une centaine environ de poètes guenilleux peuvent s'habiller avec faste, qu'un romancier lavé par les eaux du ciel peut s'abriter sous trois ou quatre mille chapeaux. »

Considérez, s'il vous plait, qu'avec celle somme, on peut nourrir «un pauvre de Jésus- Christ pendant la moitié d'un siècle, ou entretenir soixante chiens* pendant une année, si

on est assez grand seigneur pour s'arrêter à ce dernier choix ; qu'on peut s'abonner à deux cents feuilles publiques, avaler cent mille verres d'absinthe ou fumer un demimillion de cigares de qualité inférieure, en les décorant ; qu'on peut même, étonnant le monde, faire enterrer avec pompe, civilement ou non, jusqu'à six cents gueux;

Qu'on peut acheter trente mille hommes, lever une armée de journalistes, embaucher des Académies, allumer le flambeau de la conviction chez un nombre indéterminé de bibliographes, contre-balancer lamunificence d'un grand d'Espagne, restituer la salive aux panégyristes épuisés et régner ainsi sur l'admiration ic beaucoup de peuples.

On peut faire épouser n'importe quoi à n'importe cfui et tout acquérir en ce monde, excepté, cependant, la Grâce de Dieu oui confère les do.ns de l'esprit et l'indépendance de l'âme.

Il est vrai que cet inachetable guerdon est une pure largesse des Cieux, nullement requise d'ordinaire par les virtuoses de la Bagatelle, qui s'embarrassent assez peu de * ce qui leur manque pour être semblables aux

lys des champs dont la croissance est sans labeur.

Un grand écrivain ne pousse que péniblement et, par conséquent, ne saurait ligurer avec avantage dans les jardins léthargiques de l'opulence. On le suppose du moins, assez volontiers, et les oisifs delà terre, amplement pourvus de sagesse et de désintéressement lilial, comme chacun sait, estiment avec profondeur quil est imprudent de con\icr au repos ces Nègres de la Lumière dont le destin manifeste est de souffrir et de travailler sans cesse.

Il est donc raisonnable de ne les gratifier qu'avec une prudence et une modération infinies, et quand on a 30,0001 francs à jeter dans un gouffre, d'aller chercher, de préférence, au fond de quelque ghatto, le nidoreux et louche pédant, bon à tout faire, c{ui pourra le mieux dégoûter les esprits fiers de ces Mécénats dilapidateurs.

Veut-on savoir ce que j'écrivais, il y a deux ans, dans un journal très fameux, à l'occasion d'une mort aristocratique dont la presse entière, éblouie par de richissimes obsèques, avait un peu trop cyniquement retenti ?

Cette page tombée, avec révénement qui la motiva, dans le plus profond oubli, je l'exhume d'autant plus volontiers qu'il est dans ma nature de penser beaucoup à la mort des uns et des autres et particulièrement à la mort à venir de certains puissants qui ont l'air de se supposer éternels.

Usant jusqu'au bout de mon droit rigoureux d'indépendant écrivain, je demande seulement qu'il me soit permis de transposer le cadavre, en imaginant, pour un quart d'heure, le récent trépas de cet <( héritier inutile « dont la médiocrité doit exaspérer, je le crains bien, mes plus intrépides lecteurs.

« Le duc de \'eragua, rival des princes, est étendu à jamais. Son corps attend la résurrection dans un caveau plus ou moins fastueux et son âme, — l'âme tragique du potentat qui pouvait, à sa volonté, manger, chaque jour, le pain, la chair et le sang de mille pauvres, — où donc est-elle >

« Si le Christianisme n'est pas l'erreur tenace de la tête humaine, en même temps que le déshonneur immortel des balais philosophiques impuissants à le congédier, il faut avouer, pourtant, qu'il est formidable

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de penser qu'au moment précis où la douleur des journaux éclate à propos du décès d'un Grand, quelque chose vient de commencer qui n'aura jamais de fin pour ce disparu.

« Pendant que les chroniqueurs sonnent à leur manière l'hallali du pauvre corps revendiqué par toutes les horreurs sépulcrales, pendant que les chapelles ardentes s'allument dans les cryptes des palais et dans les souterraines imatrinations des hoirs, pendant qu'on dénombre les écus et qu'on secoue dans l'oreille des indigents les glorieux coffres bondés de millions, oh ! surtout à ce moment-là, sans doute, l'âme, — désemparée du sensible et tout à fait nue devant Quelqu'un dont le Nom est irrévélable, assiégée de toutes les flagrances des Cieux, immergée dans le resplendissement de la Justice absc)lue, — se juge elle-même avec une rigueur dont l'esprit humain n'a pas la mesure et répercute en sa profondeur terrible les litigieuses interrogations de la Lumière :

< — Qu'as-tu fait de Mes petits que J'avais suspendus à ton sein > De quelle manière astu réparti la substance des lépreux, des abandonnés, des désespérés, des pécheurs

que J"aime et que Je t'avais contiés en t'investissant d'une boue meilleure >

« Quelle goutte de ton sang, quelle larme efficace as-tu répandue pour ce Poète désole dont vingt mille de Mes Séraphins ont comtemplé l'agonie et qui n'attendait qu'un geste de toi pour subsister en .Me glorifiant ?

« Dans la splendeur de tes fêtes, as-tu pensé quelquefois aux lampes humaines qui se consument en silence devant Ma. Face douloureuse?

« Quand tu t'es baigné dans tes parfums, as -tu songé qu'ils pouvaient être sublimes les pieds sanglants des vagabonds et des pourchassés?...

« O fils de Mon Serviteur si humble et si dénué, que J'avais choisi pour dilater Ma Maison, qu'as-tu fait surtout de sa gloire? Elle te» fut confiée comme un fardeau très précieux que tu devais porter en tremblant d'amour, ainsi qu'autrefois il M'avait porté lui-même aux tristes nations, à rencontre des amertumes et des aboiements de la mer.

« L'enseignement de .Mon Eglise a-t-il pu te faire comprendre que tu n'avais été engendré que pour Me servir de cette façon et que tes richesses enviées n'étaient* rien qu'un

signe pour que les indigents reconnussent en toi l'enfant de .Mon Messager?

«t Enfin, as-tu pris un jour, un seul jour de ton inféconde vie, tes propres entrailles dans ta main, pour les interroger avec anxiété sur tous ces points d'où dépendent tes destinées éternelles, — pauvre âme solitaire pour qui Je saigne sur .Ma vieille Croix depuis deux mille ans>... »

Quelqu'un a-t-il remarqué l'imbécillité prodigieuse de l'argent, l'infaillible bêtise, l'éternelle oblitération de presque tous ceux qui en sont comblés >

On a infiniment écrit sur ce métal. Les politiques, les économistes, les moralistes, les psychologues et les mystagogues s'y sont épuisés. jMais je ne remarque pas qu'aucun d'eux ait jamais exprimé la sensation de mystère que dégage ce mot étonnant.

L'exégèse biblique a relevé cette particularité notable que, dans les Saints Livres, le mot argent est synonyme et figuratif de la vivante Parole de Dieu.

D'où découle cette conséquence, que les Juifs, dépositaires anciens de cette Parole qu'ils ont fmi par crucifier quand elle est

DEVANT LES TAUREAUX lOÇ

devenue la Chair de l'Homme, en ont retenu, postérieurement à leur déchéance, le simulacre, pour accomplir leur destin et ne pas rester sans vocation sur la terre.

C'est donc en vertu d'un décret divin qu'ils posséderaient, n'importe comment, la plus large part des biens de ce monde. Grande joie pour eux ! Mais qu'en font-ils, et qu'en font aussi les chrétiens qu'ils n'ont pas ruinés ?

J'entends bien que cet argent coule et circule et qu'il est devenu le sang de nos veines incrédules, précisément comme la Parole du Seigneur dans les temps de foi.

Comment alors se fait-il que cette matière substituée soit si inféconde, si maudite, si dépossédée de l'Esprit, que presque jamais on ne puisse contempler un riche ouvrant ses deux mains dans la lumière et dissipant sa richesse aux œuvres de haute justice et de véritable amour r

Il est, à la fois, profondément mystérieux et décourageant de toujours voir ce puissant levier dans des mains indignes ou dans des mains imbéciles. Un mercanti sordide et brutal, un dissipateur crétin, une dévote obtuse, quelquefois un brave homme hanté

du démon de la famille, tels sont les élus, les sempiternels élus de l'argent. Quand ces êtres font les Mécènes, ne craitfnez pas qu'ils s'égarent, une seule fois, sur un cerveau supérieur qui pourrait élever létiage de l'esprit humain et devenir ainsi le redoutable parangon du pouvoir dont ils disposent.

Avec l'instinct pervers de leur insondable sottise, ils iront droit aux médiocres, comme les libellules aux flambeaux.

Quant à la Charité, ce mot chrétien et ce sentiment chrétien, — l'un des noms de Dieu, — il y a beau temps qu'on ne le distingue plus du mot aumône qui ne signifie rien du tout, sinon l'acte matériel inspiré par la charité qui veut dire Amour, et il est écrit que les œuvres, même d'un duc ou d'un empereur, n'existent pas sans ce condiment.

Ce nom de la Troisième Personne divine appelle le nom du Pauvre, comme l'abimc invoque l'abime.

C'est vrai qu'on ne peut pas faire un pas dans la vie sans trouver un pauvre, parce qu'on ne peut pas faire un pas sans rencontrer Dieu qui est le vrai Pauvre en ce monde où n'existe pas son royaume, et

l'oubli, ïomission du pauvre est, par conséquent, le plus énorme attentat dont notre vermine soit capable.

'.< La gloire de la charité, disait Hello, c'est de DEVINER. » Je n'ai trouvé dans aucun livre purement humain aucune parole qui s'enfonçât dans une comparable profondeur...

Où donc serait le vrai pauvre pour le duc de Veragua, le Pauvre essentiel qu'il aurait le devoir de deviner et de secourir, si ce n'était pas précisément Christophe Colomb, son immense Ancêtre ?

Le Révélateur du Globe est, en vérité, l'indigent Lazare qui git à sa porte, plein des ulcères que lui ont faits l'ingratitude et la calomnie, et si lamentable, que les chiens eux-mêmes en auraient pitié.

Dans la maison du joyeux seigneur, on fait ripaille des grands souvenirs et des traditions les plus saintes, on se rassasie, en de sacrilèges festins^ de ce qui appartient à Dieu et le mendiant formidable continue d'espérer en vain qu'on 4ui donnera quelques miettes, qu'on s'occupera de lui quelque jour...

On connaît le dénouement de la parabole. Mais saint Luc n'a parlé que de l'omission

du pauvre et le récit évangclique est assez terrible comme cela. Il n'a pas dit qu'on se moquait de son abandon, qu'on bafouait son désir, qu'on aggravait ses blessures et il n'a pas dit non plus que ce mendiant était le père de ce mauvais riche.

Le duc de \'eragua dont la seule excuse est de ne savoir ce qu'il fait, a pris à cœur d'assumer les plus effrayantes applications de ce texte.

Ce malheureux gentilhomme, diffamateur de son propre blason, qu'on peut offrir comme le prototype et le surtype des calamiteux rejetons de la noblesse, — remarquez bien qu'il serait au-dessous des croquants les plus ordinaires, si on n'avait pas il y a quatre siècles, travaillé pour lui ; puisque la transmission d'un sang plus précieux que celui de toute la grandesse réunie des vieilles Elspagnes n'a pu lui donner une âme supérieure à celle d'un portier de loge maçonnique ou d'un vacher de Catalogne.

Les richesses qu'il tient de sa Race et qui sont, à coup sûr, ce qu'on vit,jamais de plus monstrueusement disproportionné, ces richesses damnées doivent crier de l'humiliation d'être à lui et emprunter le beuglement

de ses taureaux pour déplorer leur détournement imbécile et leur criminel mésemploi.

Il donne trente mille francs à un goujat pour salir ses portraits d'ancêtres, pour démontrer, par exemple, qu'il est le descendant d'une canaille et d'un fabricateur de bâtards, alors que le millionnaire filial qu'il ne veut pas être, se ruinerait avec enthousiasme, en vue de réparer le séculaire déni de justice enduré par le plus angélique des grands hommes!

Si le duc de \'eragua n'était pas un renégat et un parricide, les reliques du Chef de sa .Maison f)Ourraient être aujourd'hui sur les autels de la sainte Eglise que nul prince ne peut acheter, mais qui subit, avec la patience de l'éternité, les délais cupides et les ajournements mercenaires de ses Judas. Tous les obstacles humains seraient tombés à l'instant sous la rafale des piastres et des ducats, et le marquis de la Jama'ique aurait l'honneur de la parenté d'un Saint, en place de l'ignominie absolue d'être la pâture des Loges ou des araignées de bibliothèques !

Être le parent, le fils d'un Saint ! On le lui a dit, pourtant, à ce désarmant pastour qui

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n'y comprend rien, qui trouve meilleures lapostasie et la servitude.

H y a des chrétiens, en assez grand nombre encore, qui ne penseraient pas qu'un si prodigieux honneur pût être payé assez cher, qui se dépouilleraient entièrement pour en obtenir seulement l'espoir, qui se mettraient pieds nus, tête nue, qui s'en iraient en haillons par les plus âpres chemins de cette vallée et qui se flagelleraient avec des scorpions, en pleurant d'amour !

Leur joie serait si abondante, si dilatée, si impétueuse, que l'univers ne leur semblerait ni assez large, ni assez profond pc^r qu'elle pût s'ébattre !

Ils la raconteraient aux montagnes et aux animaux, ils la diraient aux insectes et au tonnerre, et supplieraient l'océan de les engloutir pour la chuchoter dans tou"^ les abimes î

Je vous dis que ce serait une folie d'allégresse capable de déconcerter Léviathan et de retarder les Quatre Chevaux de l'Apocalypse !

Allez donc faire entrer ça dans le crâne épais d'un nourrisseur de bestiaux qui ne s'est pas même aperçu qu'un jour, l'un des

plus grands historiens dif siècle a écrit, pour toute la durée des littératures, le poème incomparable des Travaux de Christophe Colomb ; — qui s'est caché, comme un Caïn, lorsque cette œuvre extraordinaire détermina dans l'Eglise le courant d'enthousiasme devant aboutir à la Béatification du Héros; — et qui, après vingt ans d'un inqualifiable silence, élève pleutrement la voix pour offrir de l'or aux truands de plume disposés à le dépêtrer de ce pic de gloire sous lequel il reste aplati !

C'est qu'aussi, l'histoire de Christophe Colomb pai-* le comte Roselly de Lorgnes est un livre terriblement haut pour les avortons du scepticisme! Ce qui fait ce livre si grand et ce qui fera la durable célébrité de son auteur, quand l'arrivée du prochain siècle aura dissipé la furfiée de nos batailles litté- * raires, — c'est la primordiale et transcendante conception du Surnaturel.

Le comte Rosellv de Largues mérite l'admiration pour avou' vu seul et pour avoir ose notifier au monde le rôle providentiel de l'Homme inouï dont il s'est fait l'historien.

« Celui qui ne croit pas au Surnaturel,

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dil-ii, ne peut comprendre Cf>lnmb, »• et il montre cela dans la blanche lumière des faits, avec une puissance de simplicité consubstantiellc aux incantations de la Poésie.

J'ai pensé souvent à cette œuvre, étrange à force de candeur, dont la première lecture, ancienne déjà, fut un des événements les plus considérables de ma vie intellectuelle.

Furieusement assiégé de préoccupations littéraires, je me suis demandé, parfois, d'où venait cette autorité, cette prise de possession de mon âme par un livre traditionnel en sa forme, si éloigné, par conséquent, de notre génération orgueilleuse et que doivent tant dédaigner les anachorètes et les flagellants à rebours du décadentisme.

Je finis par comprendre que cela venait, à l'imitation des Saintes Ecritures, de l'infusion d'un électuaire miraculeux que ne connaissent pas les littératures artificielles de la Désobéissance.

Je ne sais comment exprimer ces choses.

La phrase est à ^ fois si grande et si humble qu'elle ressemble à un calice de consécration qu'élèveraient vers Dieu les mains tremblantes et pures d'un vieux prêtre en mission chez des idolâtres.

On croirait qu'il passe une haleine intiniment douce de cet Esprit qui souffle où il veut et dont la force cachée doit un jour éveiller les morts. On sait à peine ce qui s'accomplit, mais on éprouve quelque chose comme la nostalgie de sa propre essence et on est ému jusqu'aux pleurs.

J'ai écrit autrefois que cette Histoire apparaît ainsi qu' « une révélation surérogatoire ajoutée à l'autre Révélation », et cela signifie simplement que l'homme qui nous l'a donnée l'a reçue lui-même, comme une inspiration supérieure dont la mesure nous est inconnue et que seule peut apprécier l'Eglise infaillible qui lui suggéra ce chef-d'œuvre.

Les chrétiens qui savent ce que c'est que l'homme ont le droit d'exiger beaucoup de leurs historiens.

Ils doivent se souvenir que ce monde n'est qu'une figure qui passe et qu'il n'y a de vraiment intéressant que ce qui demeure au fond du creuset du temps, c'est-à-dire l'Ame humaine et l'immobile canevas du plan divin.

Raconter qu'Annibal enjambait les Alpes n'est qu'une affaire de palette, mais ce vainqueur avait une âme et le Dieu des vainqueurs

Hb CHRISTOPHE COLOMB

avait ses desseins, et voilà préciscmcni les deux choses qu'il importe surtoul de connaître !

Les plus grands livres écrits par des hommes sont des livres d'histoire. On les nomme les Saints Livres et ils furent écrits par des thaumaturges.

A soixante atmosphères au-dessous d'eux, les historiens dont l'inspiration est ou paraît être seulement humaine, doivent, eux aussi, se manifester comme des thaumaturges en une manière. Il faut absolument qu'ils ressuscitent les morts et qu'ils les fassent marcher devant eux et devant nous. Ils doivent rallumer les lampes éteintes dans les catacombes du Passé où ils nous font descendre.

Pour accomplir un tel prodige, l'intuition de l'esprit n'est pas assez, il faut surtout l'intuition du cœur.

Il faut aimer ce que l'on raconte et l'aimer éperdûment. Il faut vibrer et retentir à toutes ces rumeurs lointaines des trépassés.

Il faut les généreuses colères, les compassions déchirantes, les pluies de larmes, les allégresses et les vociférations de l'amour.

Il faut se coucher comme le Prophète sur

l'enfant mort, poitrine contre poitrine, bouche contre bouche, et lui insuffler sa propre vie.

Alors, seulement, l'érudition corpusculaire adorée des bibliographes, a la permission d'apparaitre. Jusque-là, les documents et les pièces écrites ne sont que les bandelettes cgr>'ptiennes qui enfoncent un peu plus les décédés dans la mort.

Si cela est vrai pour de pauvres grands hommes comme César ou Napoléon, par exemple, que sera-ce pour un Saint r

Les âmes sont tout dans l'histoire et les Ames des Saints sont les ainées parmi les âmes. Tout porte donc sur elles, et les temps où les saints ont vécu n'ont aucune signification historique, sinon la nécessité providentielle de leur vocation.

L'orgueil saura cela plus tard, quand les autres m3'stères de la Rédemption et de la Solidarité humaine lui seront expliqués.

Lorsque le comte Roselly de Lorgnes commença d'écrire son Christophe Colomb., il avait déjà l'intuition complète de ce grand Homme et de ce grand Saint. Il savait où prendre le type de cette destinée exceptionnelle et toute son âme vibrait à ces clartés surhumaines

comme un cire ailé qui s'élève en frémissant dans un rayon de lumière et dor.

il savait la seule chose que les hommes puissent bien savoir, c'est-à-dire ce que Dieu leur dit de Sa Bouche au fond du cœur.

Antérieurement à toute recherche d'érudition, il avait la préconception assurée de ce qu'il allait découvrir. S'il ne l'avait pas eue, il n'aurait pu rien décnu\ rir et n'auiait nas même cherché.

C'est Y identité d'inspiration avec Sun hcr(>>. c'est un autre écho de la même Pensée divine retentissant à quatre siècles de distance dans un autre cœur.

En vertu d'une de ces lois d'affinité mystérieuse par lesquelles nous sommes forcés detout expliquer, Christophe Colomb appelait cet historien et non pas un autre, et il l'appelait de cette façon.

Il fallait un révélateur pour raconter le Révélateur.

Dans l'ardeur de sa première jeunesse d'écrivain, le comte Roselly de Lorgnes livré à d'autres travaux, dut entrevoir des yeux de l'âme, comme un point fixe au centre d'une époque du monde, la grandeur de rilomme qu'il était appelé à glorifier.

Cette vision devint peu à peu plus précise, grandit dans son cœur, monta dans sa pensée et l'envahit tout entier. L'ordre du Souverain Pontife qui lui commanda d'écrire, fut le dernier trait de la Grâcepour l'achèvement de sa destinée.

A ce moment, l'historien s'en alla où était son amour et chercha des matériaux pour lui construire un tabernacle.

Que la Critique s'informe exactement de la valeur précise de ces matériaux, si telle est sa fantaisie. Elle l'a fait, d'ailleurs, avec une rage inouïe, sans pouvoir formuler un valide blâme. Quant à moi, je n'ai nul besoin de m'en mettre en peine.

11 me suffit de savoir ceci : que le véritable Colomb est nécessairement celui-là et qu'on ne peut en imaginer un autre qui ne soit impossible, inconcevable et ridicule ; qu'il explique seul, dans le sens métaphysique le plus élevé, le tourbillon de créatures humaines au centre duquel il nous est montré ; qu'il vit enfin et qu'il palpite sous nos yeux, dans notre main, dans nos cœurs, comme jamais, peut-être, aucune physionomie de héros n'avait palpité...

Le comte Roselly de Lorgnes paraît ainsi n'avoir touché à l'histoire que pour en dépasser les concepts.

On croit voir en lui le compagnon de l'Homme Unique dont il est presque impossible de parler sans tremblement, quand on sait ce que Dieu avait mis en lui et ce que les hommes lui c»nt fait ; — mais le témoignage véridique de ce narrateur est saturé d'une si vivante pitié pOur le Géant de lApQstolat écrasé sous la Croix qu'il pr)rtc à la moitié de la terre, qu'en le lisant, les âmes se fondent de cr.mpassion et qu'on est tenté de deman der au Seigneur, en vue de quelles épouvantables revendications de sa Justice, il permet à l'ingratitude humaine de s'exercer à ce point sur les amoureux de sa Gloire * !

Que pensez-vous, après cela, du fameux prix de 30,000 francs, et pourquoi le duc de \'eragua n'offrirait- il pas une récompense encore plus forte à l'homme de génie qui nventerait, par exemple, la charrue, l'art de bâtir ou la table de multiplication de Pythagore >

* Léon Blot. Le Révélateur du Ghhe.

Cet éleveur ne paraissant pas au courant des choses, il serait sans doute facile à ses francs-maçons adorés de lui persuader qu'il importe au progrès social de mettre au concours les Aventures de Télémaqite ou les Fables de LafonUine, à moins qu'ils ne jugeassent plus urgent de lui démontrer la nécessité de construire a bref délai la Pyramide de Chéops ou la cathédrale de Cologne, en donnant, bien entendu, de considérables sommes à l'un d'entre eux pour l'expédition de ces travaux d'embellissement de... l'Estramadure.

Car il semble qu'ils aient le pouvoir de lui faire tout avaler et de l'inciter aux plus énormes sottises, depuis qu'ils sont parvenus à le recruter contre son Ancêtre.

J'aimerais à savoir, néanmoins, quelles peuvent être, en ses bons instants, les pensées opaques de ce malheureux.

Il est impossible d'admettre qu'on ne lui ait jamais rien appris de son origine. Il doit savoir, au moins, la signification historique des titres et des armoiries dont il prostitue la beauté.

Aperçoit-il quelquefois, dans la brume de ses souvenirs d'enfance, la douloureuse Fi-

gurc de TAmiral exorcisant la tempête et coupant le typhon d'un signe de croix de sa grande épéc*?

La compare-t-il alors, cette haute physionomie du Mandataire de la Trinité, aux ignobles faces des papelards de fraternité qui l'abrutissent et le déshonorent, et ne lui vient-il jamais des extrémités de ce libre Océan dompté naguère par le Fondateur de sa Race, quelque obscure velléité d'affranchir son âme de ses argousins ?

S'il pouvait se trouver seulement un homme dans cette Académie de calomniateurs dont je parlerai dans un instant, cet homme, sans doute, oserait lui dire que le ridicule est un négligeable superflu, quand on a l'honneur de porter le plus grand Nom de la terre, que l'ignorance voulue d'un inestimable bienfait n'est pas le clairon d'une renommée princière et que, par conséquent, c'est une vilenie pleine d'imprudence de susciter un abominable cuistre trente mille fois payé au-dessus de sa valeur, pour tenter d'obscurcir les travaux d'un grand historien à qui on est redevable de la considération du monde entier,

' Voir l'appendice C.

Car le comte Roselly de Lorgues est un bienfaiteur inouï pour ce lamentable héritier du Serviteur de Dieu qu'il a magnifié.

La Maison trois fois séculaire de ce mauvais riche et de ce descendant impie, fut rebâtie, pierre à pierre, des vaillantes mains du glorifîcateur de Colomb, purifiée des immondices de la Calomnie, désobstruée des taillis et des ronces de la fausse histoire et restituée à l'admiration des peuples, — étonnés d'apprendre qu'aussitôt après, le possesseur de ce magnifique domaine y faisait passer le cloaque immense de la Crapule et de la Stupidité révolutionnaires !

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