‹ Christophe Colomb devant les taureauxChapitre 11 sur 16 · LE VESTIBULE DE CAIPHE · texte numérisé non relu

LE VESTIBULE DE CAIPHE

Priusquam Gallus cantct, ter me negabis.

Les Quatre Évangélistes.

Dat veniam corvis, vexât censura Columbas.

JuvÉNAL, satire II.

de virtute locuti,

Clunem agitant.

Eodem loco.

E viens d'annoncer que je parlerais des Académiciens de Madrid.

La matière est telle que j'hésiterais à promettre, par serment, une indépassable courtoisie, et que je renonce tranquillement à l'espoir d'étonner le monde en déployant un respect sans bornes.

Je me suis surtout occupé, jusqu'à cette heure, du duc de Verag-ua et de son gluant Trissotin, lequel s'utilise, dans la cuisine,

avec un si consolant succès, à décrocher la crémaillère de son protecteur.

Il me faut venir maintenant à lAcadcmie d'hist<tirc qui doit déposer une auréole de trente mille francs sur le front déjà lumineux de ce famulus impayable.

On essaierait en vain d'exprimer l'admiration que font éclore le discernement critique et l'indépendance alticre de cette assemblée.

Je ne m'y consumerai donc pas, me bornant au savoureux exposé de la Cause du Révélateur par devant les juges madrilènes qui décideront, dans deux ans, — avec l'autorité sans réplique d'un seul caissier, — de l'avenir historique de Christophe Colomb.

Cela remonte à treize ans déjà, le rôle important de cette Compagnie pleine de science n'ayant ostensiblement commencé qu'à l'occasion de la découverte des reliques de l'Amiral, dans la cathédrale de Saint-Domingue.

Sa conduite remarquable, en cette occasion, nous inondera de clartés sur l'esprit élevé de l'Aréopage appelé à récompenser le grand Icoglan de la bibliographie.

« Le 10 septembre 1877, un événement

extraordinaire, qui émut un instant la curiosité humaine dans les deux hémisphères, se produisait en Amérique.

« Les restes mortels de Christophe Colomb, qu'on supposait enfermés, depuis 1796, dans la cathédrale de la Havane, furent retrouvés tout à coup dans celle de Saint- Domingue.

« Une tradition constante, relative à la présence des reliques du grand Amiral, subsistait depuis quatre-vingts ans dans cette terre qu'il avait si chèrement aimée et que, suivant son lier langage, il avait « par la volonté de Dieu, acquise à l'Espagne en suant le sang ».

< D'anciens habitants de Saint-Domingue se refusaient à croire que le désir, formellement exprimé dans son testament, d'être inhumé dans ce lieu, eût été déçu comme l'avaient été, de son vivant, tous les autres désirs de cette Colombe amoureuse qui ne trouva pas, sur notre fange, une seule place où reposer ses faibles pi^ds trempés d'éther et qui finit par s'échapper, toute saignante, dans le ciel !

< Mais, du côté de l'Espagne, la surprise et rincrédulité ne furent pas médiocres.

ciikiSTOMiË COLO.MB

« Lorsqu'on exécution d'une clause du traité de paix conclu à liâlc, le 22 juillet 1795, l'Espagne dut céder à la F rance le territoire qu'elle possédait dans l'île espagnole, le chef d'escadre, au moment d'abandonner Saint- Domingue, avait ressenti le patriotique désir de ne point laisser aux nouveaux possesseurs du sol les cendres de Christophe Colomb.

M On savait qu'elles devaient se trouver sous le sanctuaire, du côté de ^É^•angilc. En conséquence, on avait recueilli, pour la transporter pompeusement à l'ile de Cuba, une poussière anonyme trouvée dans un caveau, sans armc»irics ni inscriptions d'aucune sorte.

« Puis, le temps, à son tour, ayant fait une nouvelle poussière de tous les contemporains et témoins de cette spoliatiop, le fameux orgueil castillan s'était parfaitement contenté de cet à peu près de rcliqucs^du Bienfaiteur de l'Espagne.

« Au surplus, qu'en aurait-il fait > L'Espagne s'est montrée si ingrate et si noire pour le grand Homme qui lui donnait, au Nom de Jésus-Christ, la moitié de la planète, qu'il est bien permis de penser que le prcf(jnd abaissement de ce peuple si héroïque et

si dur a été le châtiment du crime effroyable de l'avoir fait mourir de douleur.

« Et cependant, lorsque le bruit se répandit en Europe de la découverte certaine des restes de Colomb, le gouvernement espagnol, jaloux et humilié, mit en œuvre toutes ses ressources télégraphiques et diplomatiques pour le démentir partout sans examen.

< Après avoir si longtemps fait le silence sur ce Héros, — dit le comte Roselly de Lorgnes, — l'Espagne s'efforçait maintenant de procréer l'erreur sur ses reliques, en persuadant au monde entier qu'elles demeurent réellement en sa possession à Cuba, protégées par sa glorieuse bannière. »

« L'Espagne n'a jamais pu pardonner à Christophe Colomb de l'avoir faite, pendant deux siècles, la plus puissante nation de l'univers. En voilà bientôt quatre qu'elle le méconnaît et le déshonore! Toute la canaille péninsulaire, monarques en tête, s"est ruée sur ce sublime Malheureux qui la fait mugir comme les taureaux de ses arènes, en étendant vers elle ses nobles mains enchaînées.

< Elles semblent lui dire, à la manière

des Juifs blasphcmant le Sauveur crucifié : ** Que ne te délivres-tu toi-même, toi qui prétendais délivrer les autres, en faisant l'aumùne aux peuples et aux rois ? Nous croirons volontiers que tu es l'Envoyé de Dieu si tu t'élances de ce cachet de mensonges où nous avons muré ta mémoire ! »

« Mais la victime, qui était morte et dont les pieds d'une dizaine de générations à tête dure avaient refoulé le cadavre dans les ténèbres abolissantes de l'oubli, est enfin ressuscitée et c'est l'Eglise qui nous la mr»ntre toute ruisselante de gloire.

« Christophe Colomb, cet hr»mmc d'incomparable exception, a reçu de Notrc-Seigneur Jésus-Christ, dont il partagea plus qu'aucun autre les souffrances, le privilège réser\é de trainer, comme Lui-même, tout un peuple stigmatisé de sa mort, dans le sillon lumineux de son immortalité !

« Pourquoi donc, alors, revendiquer à si grands frais la pauvre poignée de poussière d'un homme de rien, d'un batelier, d'un pilote, d'un rêveur inutile décédé depuis quatre siècles? Pourquoi ce grand souci national à l'occasion d'un ingrat étranger qui, après

avoir accru la domination de l'Espagne de tant de millions de sujets indiens dont il était le Père spirituel, refusa l'aumône de quelques écus en échange de l'Evangile qu'il voulait leur enseigner et mourut impuissant, au pied de la Croix, des éclaboussures sanglantes de leur supplice ? .

« La réponse est trop facile, hélas ! Si, véritablement, il pouvait être prouvé que les restes de l'Amiral sont à la Havane, ils continueraient d'y être honorés comme les débris inconnus qu'on y transporta en 1795, l'ont été jusqu'à cette heure : c'est-à-dire que, malgré la place qu'ils sont supposés occuper dans le chœur de la cathédrale, au-dessous d'un buste assez mesquin, personne ne pourrait dire où ils se trouvent réellement.

« ^n 1834, il se disait à la Havane que, peu d'années auparavant, les restes de Colomb avaient été transportés au cimetière général où aucun monument ne signale leur présence à la curiosité du visiteur!...

« Ces honneursîlà suffisent à la piété filiale de la catholique Espagne et elle prétend qu'ils nous doivent suffire aussi, à nous autres qui ne sommes pas espagnols et, en même temps, à toute la terre. L'Espagne est très persuadée

que Christophe Colomb lui appartient; des lors, elle est seule juge de la pincée de gloire qu'elle consent à lui départir et elle s'arrange pour draper sa vieille injustice dans le manteau administratif d'une'rhétorique de reconnaissance.

« Mais si, au contraire, les ossements de ce nouveau Paul d'une gentilité incc)nnue jusqu'à lui, sont encore à Saint-Domingue, — comme il est certainement prouvé; si cette découverte miraculeusement^ correspondante au mouvement actuel de l'opinion^ catholique sur Colomb hâte l'heure désirable de sa Béatification, il est assez facile de prévoir 1 immense vénération du monde chrétien pour les reliques d'un feaint dont l'exceptionnelle majesté lui sera enfin démontrée. •

« Alors, il se pourait bien que la cathédrale de Saint-Dr»mingue devint, en réalité, la. Jérusalem Américaine, comme le lui ont railleusement prophétisé les académiciens espagnols salariés pour être les ennemis d'un cercueil et qui ne croyaient pas si bien dire !

« En ce jour, l'humiliation et la honte de l'EIspagne seront à leur comble et c'est ce danger qu elle s'efTorce de conjurer par tous

les moyens possibles et à quelque prix que ce soit.

« En attendant ce suprême châtiment national, la compétition inouïe de ces deux cercueils donne singulièrement du côté de l'Espagne, la mesure d'une haine dont je ne crois pas qu'il y ait d'exemple et qui, par sa persistance de quatre siècles, prend le caractère surnaturel d'une malédiction divine.

« Il faut lire la polémique si précise et parfois si spirituellement coupante du comte de Lorgnes * pour avoir l'idée de ce repli obstiné, de cette obduration invincible, de ce front de taureau du vieux préjugé castillan, réfractaire à toute évidence, aussitôt qu'il s'agit de ne pas fouler aux pieds Christophe Colomb.

« Le Cabinet espagnol, fortement ému de l'événement de Saint-Domingue et considérant qu'il se devait à lui-même d'obéir àl'hostiie tradition, au lieu d'envoyer à Saint-Domingue et à Cuba une commission d'érudits et d'archéologues, chargea l'Académie royale d'histoire de juger du fond de ses fauteuils,

' Les Deux Cercueils de Christophe Cohmh. Paris, 1882.

^fi CHRISTOPHE COLOMB

sC

à .Madrid, ce qui vcnaii de se passer aux Antilles.

« Les académiciens qui seront toujours de très dociles sujets, à quelque nation qu'ils appartiennent, se gardèrent bien de contrarier le Pouvoir qui leur avait d'avance, par une circulaire, tracé ses conclusions. Le comte Roselly de Lorgues lacère et fripe terriblement, en quelques pages, le travail de ces messieurs. Il n'en laisse subsister que la honte qui n'est peut-être pas un lourd fardeau sur leurs épaules.

« Les circonstances de la découverte des restes sont infiniment simples. Dans le cours des travaux de réparation de la cathédrale de Saint-Domingue, l'ingénieur chargé de les diriger découvrit dans la partie souterraine du sanctuaire, du côté de l'Evangile, un coffre de métal, sur lequel on put lire cette inscription abrégée : D. de la A. ?«=<■ A^s c'est-à-dire : Découvreur de l'Amérique Premier Amiral; et sur les côtés : C. C. A., Christophe Colomb Amiral.

" La caisse ayant été ouverte, on aperçut des ossements humains. A la partie intérieure

du couvercle, on lut ces mots en caractères gothiques allemands :

ILLre Y ES'ioVAROX.

Dn CRISTOVAL COLON»

« Enfin, le 2 janvier suivant, une nouvelle constatation, aussi officielle que possible, ayant été faite en présence de tous les ministres, des autorités de la ville et des consuls d'Espagne, d'Italie, d'Allemagne et de Hollande, convoqués pour assister à la levée des scellés, on trouva au fond de la caisse, sous la poussière des ossements, une plaque d'argent inaperçue lors du premier examen et sur laquelle se lisaient deux inscriptions, l'une à la face, l'autre à l'exergue. Celle-ci portait seulement ces lettres :

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