‹ Christophe Colomb devant les taureauxChapitre 9 sur 16 · HACELDAMA · texte numérisé non relu

HACELDAMA

Et acceperunt triginta argentées pretium appretiaii, quem appretiaverunt.a filiis Israël.

Evangile selon saint Mathieu.

l'occasion du quatrième centenaire de la Découverte du Nouveau .Monde, une annonce qui achève, en ce moment, le tour du globe, propose à tout lettré de race latine un prix de 30,000 francs pour la biographie de Christophe Colomb que l'Académie royale d'histoire de Madrid jugera la meilleure. A Paris, la Société des gens de lettres a été officiellement informée de cette munificence.

Ce prix, que la gueuserie des lettres ne

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manquera pas d'estimer royal, n'est pas voté par un gouvernement. C'est un noble Espagnol qui en fait seul les frais.

C'est l'héritier du Nom et des Titres du grand Découvreur, c'est le duc de \'eragua qui est en train d^puiser ainsi l'admiration des littératures dépenaillées sur l'entière périphérie des soixante degrés brûlants du méridien de la terre.

A première vue, l'importance de la somme en regard de l'exiguïté moléculaire généralement attribuée à un tel sujet par le mécréahtisme ou l'inattention, l'ampleur supposée d'une dévotion filiale assez surhumaine pour inspirer à un grand seigneur une telle rémunération du travail de la pensée, enfin la très haute situation de ce Mécène clarissime des toreros et des historiens, — toutes ces choses réunies feront l'effet d'un coup de soleil sur les cerveaux innocents de l'inflammable jeunesse.

Qui donc irait suspecter la candeur ducale de cet enfant pieux qui fait rouler du Pic du Midi de la sourcilleuse Grandesse, une avalanche de 30,000 pesetas sur la littérature éblouie, pour qu'on lui raconte l'histoire

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d'un navigateur qui fut son ancêtre et dont il a quelquefois entendu parler?

Car il l'ignore manifestement. C'est en vain qu'un des livres les plus considérables du siècle, V Histoire de la vie et des voyages de Christophe Colomb par le comte Roselly de Lorgues, publié pour la première fois en 1856 et répandu, depuis trente-quatre ans. par tout l'univers chrétien, fut traduit en espagnol dès son apparition, imprimé successivement à Cadix, à Madrid, à Barcelone, grandement loué par les plus accrédités journaux d'Espagne, réédité sous divers formats, honoré en Catalogne d'une splendide édition inquarto et de rechef popularisé à Barcelone par les somptueuses illustrations de la librairie française \'ictor Palmé.

C'est en vain que ce beau livre écrit sur les instances formelles de Pie IX. premier pape qui ait mis les pieds sur le Nouveau Continent et glorifié unanimement par l'Episcopat d'Espagne, fut placé avec honneur dans toutes les bibliothèques perceptibles de la Péninsule, donné en prix à la jeunesse et propagé au delà des mers dans tout pays de langue castillane, pour y faire éclater les cœurs dans le

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sentiment de cette justice et de cette enivrante pitié que la plus grandiose des infortunes a\ait attendues tr(^is cents ans.

C'est plus vainement encore, semble-t-il, qu'un riche exemplaire d'une édition dédiée à Sa Majesté la Reine Isabelle II et portant au frontispice une poésie en l'honneur du comte F^oselly de Lorgnes, fut offert en hommage personnel au légitime descendant de Christophe Colomb.

Le duc de Veragua doit avoir autre chose à faire que de pâlir sur le futile récit des travaux miraculeux d'un très vieil ancêtre qur ne peut pas raisonnablement prétendre à l'admiration c^un aficionado de las corridas de toros en las plaças estercoïadas de la Espana toda.

On ne peut pas, en même temps, n'est-ce pas> savourer la réputation d'être un vigilant pasteur de taureaux et avoir faim de la gloire héréditaire qu'aurait le droit de revendiquer le descendant attentif d'un pasteur des âmes.

La droiture d'esprit de cet excellent seigneur- le préserve très heureusement des indiscrétions de son cœur. 11 est, avant tout, de son siècle et même de la fm de son siècle,

comme nous disons à Paris, et il n'a pas besoin de s'embarquer à Palos pour aller à son idéal.

L'anachronisme n'est pas sa pente et le mufle des animaux qu'il protège ne comprendrait assurément rien à la chevalerie des enthousiasmes défunts dont il s'est gardé.

Mais alors, pourquoi cette récompense honnête de 30,000 francs à celui qui rapportera l'histoire supposée perdue de Christophe Colomb ? Oh ! mon Dieu, rien ne saurait être plus simple. C'est un effet admirable de l'obéissance maçonnique.

Je l'ai dit et je le répète volontiers, j'ignore absolument si ce pâtre illustre est un francmaçon. Mais on le sait environne de francsmaçons, attablés à lui comme à un festin, et on ne remarque pas du tout que l'assiduité de ces dévorants l'importune.

Au contraire, il parait être leur serviteur bénévole autant que leur proie et l'on dirait vraiment que l'enviable faveur de gaver de tels charançons est devenue toute la fierté de ce Castillan.

Il s'agissait, pour le coup, de ruiner, autant que possible, dans l'opinion, la grande his-

toirc du cr.mic Rnsclly de Longues dont le <:atholicisme affligeant devenait, aux approches du (Centenaire, une menace de déconfiture pour les banqueroutiers cvangéliques du libre examen.

Tout le monde convenait de bonne foi qu'il était désormais indispensable de régler son compte et de dire crûment son fait à cette vieille Mère Eglise qui prétendait infliger l'opprobre de sa liturgie à un Ouvrier du Progrès que la reconnaissance de plusieurs nations tenait en réserve, depuis si longtemps, pour de rationnelles apothéoses.

Or, l'Eglise et le comte de Lorgues ne faisaient qu'un en cette occasion. Ce dernier, serviteur acharné du Catholicisme, ne bronchait pas, n'accordait pas l'ombre d'une concession à la racaille des Orients, ne lâchait absolument rien, ni le moindre des ossements, ni même un seul cheveu de la tête de son Héros, et ne répondait aux invitations plus ou moins courtoises qu'on lui faisait de se rétracter qu'en placardant de leur propre cafardisc le visage des affronleurs.

L'assassinat pur et simple de cet octogénaire comblé d'honneur n'aurait pas répugné, sans doute, à ces entremetteurs de fraternité.

Mais une telle solution n'eût pas été bien pratique, puisque l'illustre écrivain a maintenant achevé son œuvre, et elle aurait eu l'inconvénient assez grave de ne pas jeter un éclat incomparable sur cette congrégation de la Propagande révolutionnaire.

C'est alors qu'ayant mis la main sur le magnanime duc des picadores et des toreros, la franc-maçonnerie décida qu'une contrehistoire de Christophe Colomb serait écrite par un de ses louvetons fidèles et payée aussi fastueusement qu'il se pourrait par le titulaire actuel de la survivance du Révélateur.

On pouvait d'autant mieux compter sur la générosité du personnage qu'on le savait ulcéré par une phrase méprisante du comte Roselly de Lorgues et qu'on avait eu soin de baver d'excellents virus dans cette blessure.

On choisit donc, à cet effet, un bibliophile américain, nommé Henrs- Harisse, devenu presque fameux, du moins en Italie^ et en Espagne.

C'est tin méthodiste mâtiné de sémite, à ce qu'on m'a dit, avocat pour comble de grâce; et par conséquent désigné, autant qu'on peut l'être, aux amplexions amoureuses des très

vieilles sectes publiques; c'est un admirateur passionné d'Ernest Renan, Dieu des esprits lâches et pontife entripaillé de toutes les églises de l'hypocrisie; c'est l'auteur enfin de l'ignorée Dibliotheca Americjfia vetustissima et d'un nombre considérable de dissertations assommantes et platement venimeuses, où l'inanité de l'écrivain fait une guerre de Peau-Rouge à la suffisance critique de l'archéologue.

\'oilà l'homme élu pour devenir l'historien du Messager de l'Évangile!

Tel est le lauréat infaillible du concours de l'Académie royale d'histoire de .Madrid !

Ce galope-chopine du document frelaté est un^maniaque des plus singuliers, dont la folie consiste à gratter jusqu'au sang toutes les bibliothèques de l'univers, dans l'espérance d'y découvrir des preuves de la non-sainteté de Colomb, et le suprême desideratum de son besogneux esprit paraît être la démolition du livre de don Fernando Colomb, second fils du Découvreur, livre que le protestant Washington Irving appelait fort justement < la clef de voûte de l'histoire du Nouveau Monde » •

Missionnaire d"imposture et de balourdise, il déploie une activité inouïe. « Infatigable pionnier de la Négation, dit le comte Roselly de Lorgues, il creuse à l'aide d'arguties tout autour des textes, pour les faire tomber sous sa critique, les travailler et les interpréter d'après les besoins de sa thèse. A son insu, le diligent bibliographe reste toujours avocat, malgré sa profession nouvelle. Il a couru terre et mer en quête de documents inconnus sur Christophe Colomb. Il a su établir des relations bibliographiques avec les principales sociétés de géographie, surtout celle de Paris, dont le bulletin m'ensuel lui sert de tribune. Il semble considérer le Découvreur de son pays comme lui appartenant ; il en a fait sa chose, sa propriété rétrospective. Il se l'est adjugé, en a pris possession comme de son légitime bien, et nous le voyons exercer sur lui, pour son propre compte, toutes les revendications du protestantisme.

« On ne peut parler de Colomb qu'aussitôt il ne s'immisce dans le débat, et sous prétexte d'éclaircissements, n'y apporte le doute, n'y épaississe l'obscurité. Telle est son ardeur à l'accaparement du Héros, que nous devons lui paraître étrangement audacieux pour

l'avoir osé réclamer au nom du Catholicisme, le poser en pleine lumière et le restituer à l'Eglise. Voici plus de vingt ans que le bibliographe américain vise à monopoliser cette grande Figure. Bien qu'il projette de la sculpter un jour à sa façon, il procède, en attendant, par démolitions partielles et dissertations dissolvantes. On croirait qu'il espère fonder l'école de la Négation historique*. »

On sait assez généralement ce que c'est qu'un bibliographe, catégorie très à part dans la république des lettres. Ce bimane est exclusivement un juge suprême en toute question d'histoire ou d'archéologie. 11 siège, en cette qualité, au-dessus des penseurs, des artistes et de tous les individus responsables, de quelque nom qu'on les veuille désigner, qui cherchent avec passion la Vérité ou la Beauté.

Le bibliographe n'a cure de ces investiga" lions surannées. Il est le moniteur de l'iota et du punctum, du culex et du pulex^ c'est lui qui est chargé d'orthographier le génie <et de pouiller la lumière.

' Histoire Posthume de Christophe Colomb, p. 267. Paris, Didier, 1885.

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En conséquence, il n'a que faire de Timagination et de l'enthousiasme; le talent lui paraît une extravagance et l'intuition une bouffonnerie. Il a ce qui est au-dessus de tout, ce qui doit dispenser de tout, c'est-àdire de gros yeux bovins à fleur de mémoire. Il s'estime infiniment haut et s'avance, les pieds en bas, com'me les bœufs d'Ajax, en promenant avec dignité la mâchoire de Samson, tueur de Philistins, sous les firmaments.

Le bibliographe sérieux équivaut à un catalogue. Il a pour spécialité, pour fin dernière, de savoir que tel livre paru en telle année, dans tel format, chez tel éditeur, sortait de telle imprimerie et fut contrefait dans tel pays ou traduit dans tel autre. Il suit la destinée du bouquin et peut dire avec assurance le nombre des éditions revues, corrigées et augmentées, sans oublier leur millésime.

Pareillement, il est de force àénumérerles divers écrits publiés sur le même sujet, en différents Etals.

Sa modestie de pintade ne le met pas à l'abri d'une ambition à tout défoncer. Dans l'espoir de quelque vacarme, il condescend 1

se plonger dans le pétrin littéraire et triture à sa façon des notes, des notices, des notules, des monographies, des brochures, des plaquettes, sous la rubrique variée de : Remarques^ Observations^ Résumés, Essai critique ou Petite Rtvue.

Le nombre est devenu presque infini de ces impuissants véreux, ordinairement hostiles au Catholicisme et qui se vengent de l'impossibilité d'apercevoir l'ensemble de quoi que ce soit, en faisant la guerre des petits papiers à tout grand concept historique.

Naturellement, l'histoire catholique de Christophe Colomb ne devait pas échapper à des chacals aussi attentifs.

Il en arriva de partout : de la plaine et de la montagne, des cheminées et des soupiraux, des mansardes et du fond des puits, de l'égout et du lupanar.

On en vit sortir des tombeaux mal gardés <jù ils trompaient leur famine en rongeant les os des morts.

Ils apparurent de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Il y en eut de pelés et de vermineux, de chassieux et de lamentables.

Il y en eut de rossés qui étaient très superbes. Il y en eut même qui étaient verdoyants et d'humeur joviale.

C'était l'immense invasion des hurleurs immondes.

En cette occasion, l'Italie se montra d'une exceptionnelle fécondité, je crois l'avoir dit. C'est maintenant le tour .de l'Espagne qui s'annonce comme devant donner beaucoup de satisfaction à l'oracle élu des bibliographes terrestres, c'est-à-dire au Trissotin mentionné plus haut, personnage omnipotent dans l'un et l'autre pays et respectueusement consulté par tous les cancres malfaisants des deux péninsules.

L'Académie d'histoire de Madrid appelée à faire semblant de juger l'imminent factum, €st composée en majorité de bibliographes athées qui désespèrent de le vénérer comme il faut, et, en Italie, la Commission royale chargée de recueillir les' documents relatifs à la Découverte, a cru ne pouvoir mieux faire que d'agglomérer humblement tous ses cerveaux sous la coupole de ce front sublime.

De son côté, le duc de Veragua s'évertue à procurer le bonheur de ce Juif-Errant des

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bibliothèques. Depuis plus de vingt ans, il lui a mis entre les mains tous les documents de ses archives, sans s'inquiéter autrement de la trahison avérée du pique-assiette qui en abusait ostensiblement pour ébranler la pierre angulaire de la .Maison de son bienfaiteur, en dénaturant à plaisir la célèbre histoire de Don Fernando Colomb dont il voudrait anéantir l'authenticité.

.Mais il parait que cela ne déplaît pas à l'amphitryon qui s'amuse probablement à ce jeu de se faire insulter par des parasites.

Celui-là, d'ailleurs, n'a-t-il pas aidé à le faire nommer président des Américanistes, société inouïe qui a pour but de propager la croyance à une civilisation américaine fort antérieure à la Découverte > On ne sait comment le duc pourra s'y prendre pour payer l'honneur de cette promotion...

En attendant, il paiera les 30,000 francs qu'on lui a persuadé d'offrir à toute la terre et il les paiera précisément à ce cacographe mal intentionné, capable au plus de bourrer de documents fau.x ou suspects quelque secrétaire affamé qu'il rétribuera chiennement et qui sera trop heureux, pour apaiser la clameur de ses intestins, de lui bâcler une

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solennelle turlupinade que les académiciens royaux se réjouiront de couronner.

Un jour, l'un de nos plus grands poètes, X le comte de Villiers de l'Isle-Adam, mort l'an passé, dans les affres de la misère, vit entrer chez lui un homme bien vêtu et d'une politesse exquise, mais qui portait dans ses traits l'irrécusable estampille du divin Mépris sur le front du Peuple maudit.

Après l'obscure notification préalable d'un enthousiasme littéraire dont on ne paraissait pas incendié, le visiteur exhala d'abord quelques gémissements harmonieux sur le sort cruel des malheureux enfants de Jacob, injustement opprimés par un littérateur chrétien sans clémence.

L'esprit généreux et le cœur suave de l'auteur d'Axel ne s'embrasaient-ils pas d'indignation à l'aspect de ces lamentables victimes d'un fanatisme poussiéreux et cassé par l'âge ?

L'homme de génie qu'on avait l'honneur de contempler dans l'aimable intimité d'une cordiale et bonne causerie, ne pensait-il pas que les catholiques vraiment épris de justice et de charité devraient protester avec énergie

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contre les excès d'un énergumène qui compromettait leur Eglise par le dclire d'un acharnement si contraire à la loi d'amour >...

En cet endroit, le formidable railleur des Contes cruels eut un de ces gestes surprenants dont tous ses amis se sou\iennent, un de ces gestes muets qui faisaient pleuvoir les écailles, et l'interlocuteur comprit aussitôt qu'il fallait, à l'instant, s'élancer dans le premier train, sans s'attarder à cueillir des anémones ou des boutons d'or.

Modifiant alors son ramage cl prccipiiant un peu son débit, le youlre expliqua que, connaissant l'influence du poète sur un grand nombre d'excellents esprits *et la ferveur admirative des jeunes pour tout ce qui lui tombait de la plume, ON avait songé à lui pour redresser l'opinion, que plusieurs personnages puissants lui en sauraient un gré infini et qu'ennn, il ressentait personnellement une joie incroyable à pouvoir l'assurer, dès le moment même, de la reconnaissance anticipée de certains d'entre eux...

— Pardon, Monsieur, dit tout à coup, avec une douceur bizarre, le plus terrible Villiers qu'on eût rencontré pendant vingt ans, pardon, les affaires sont les affaires. Combien

m'offre-t-on d'argent pour ce beau travail ?

— Fixez vous-même Je prix, répondit Tautre dans l'élan d'une magnanime joie.

L'indigent héritier du Grand iMaitre des Hospitaliers de Rhodes et des héroïques Chevaliers de Malte, se leva d'une manière qui aurait fait se lever les Sphinx de granit rose, et rejetant ses cheveux en arrière :

— Trente deniers ! dit-il d'une voix qui paraissait avoir quatre siècles, en congédiant l'intrus de la propulsante fixité de son seul regard.

C'est l'aveuglement du duc de \'eragu^^t l'impudence de son affidé qui m'ont rappelé cette histoire.

Les 30,000 francs, en effet, font penser inévitablement aux trente deniers de Judas. On le remarquait, il y a quelques jours, dans une revue catholique. iMais le cas est, ici, fort étrange. Ces 30,000 francs, c'est en même temps Judas qui les donne et Judas qui les reçoit et ce prix du sang est, en outre, décerné par une académie de Judas.

C'est un tournoi de trahisons, c'est une mêlée générale de déloyautés, de platitudes et d'ignominies... Ah! l'Espagne prélude à

son Centenaire par des spectacles joliment faits pour exciter l'enthousiasme !

Et maintenant, remarque-t-on la moralité d'un concours dont le lauréat est désigné deux ans à l'avance, qui ne fut même institué que pour ennoblir le sale argent qu'un entrepreneur de mensonges a soutiré d'un malheureux duc invalidé par la fréquentation des picadores, et dont il a capté le cœur déplorable en lui donnant la triste joie d'être le complice de ses turpitudes •'

Je sais bien que les académies, en général, sont assez peu scrupuleuses en fait de concours et que c'est une fameuse jobardise de leur apporter son esprit, dans l'espoir d'en être élu préférablement aux maltôtiers de l'intrigue ou de l'intimidation.

En cette circonstance, néanmoins, c'est un peu trop fort. Quun certain nombre de grimauds repartis sur les divers points du globe, fascinés par le serpent d'or qui montre sa tête au-dessus des Pyrénées, expédient à Madrid un nombre égal de manuscrits péniblement obtenus, que l'Académie n'aura même pas besoin d'ouvrir, puisqu'elle est déjà pourvue de son victorieux et, qu'ainsi, de très

pauvres diables soient excités à se consumer en vain, passe encore.

Les uns auront copié le comte Roselly de Lorgnes, si. par miracle, ils sont catholiques, d'autres auront transcrit avec candeur Washington Irving, s'ils sont protestants, les derniers enfin auront essayé de ravauder la guenille des bibliographes, s'ils ne sont que des imbéciles. Tous auront entrepris, par cupidité, de brasser, en deux ans, une œuvre à laquelle tout historien véritable sacrifierait le tiers de sa vie, si cette œuvre était à refaire. Je ne vois donc pas le mo3"en de s'intéresser beaucoup à leur immanquable déconfiture.

■Mais il est une considération d'ordre plus élevé, je le suppose, et qui sera certainement appréciée de tout Espagnol qui tient encore à la dignité de son pays.

C'est qu'en cette affaire, l'honneur de l'Espagne s'en ira « par tous les pores », comme celui de l'Angleterre après Quiberon.

Au moment du Centenaire, le monde aura les yeux sur cette nation pour la grandeur de laquelle un Personnage surhumain travailla toute sa vie, « en suant le sang », ainsi qu'il le déclarait lui-même.

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A cette époque si prochaine, l'Eglise aura peut-être parle, les habiletés et les mensonges seror^t devenus inutiles et toute la terre sentira la nécessité d'une solennelle réparation des ingratitudes et des outrages, aux lieux mêmes où les endura le Révélateur du Globe. Les Espagnols paraissent aujourd'hui comprendre cela, tellement lurgcnce de ce devoir est pressentie dans l'humanité !

Que sera-ce de ce peuple et de quel ridicule fangeux ne sera-t-il pas submergé, s'il tolère cette inexpiable et sacrilège mystification que divulgueront, à coup sûr. d'autres publicistes que moi>

Quelle honte effroyable et quelles justes huées s'élèveront de partout, comme une clameur d'univers, s'il se découvre, à la lin, que tant de vacarme glorieux, tant de rumeurs de canons, tant de discours, tant de villes illuminées, tant d'enthousiasme sur mer et sur terre, n'auront été qu'un prétexte à l'académique translation d'une pile d'écus, — de la caisse d'un parricide bouvier dans la besace d'un marsupial accroupi dont c'est le salaire, pour avoir, pendant vingt ans, déposé l'ordure de son bas esprit sur la tombe historique de Christophe Colomb !

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