LE SOLITAIRE
Ukicus et pauper sum ego.
Psaume XXIV Te rappelles-tu ces mystérieux oiseaux qui nous firenttant rêver un our, et qu'on nomme exactement cclombes poignardées, à cause de la tache de sang qu'elles portent au milieu de leur gorge blanche?...
LÉON' Bloy, Le Désespéré, chap. LI.
VT maintenant, ma pauvre âme, con- 'f?\ Pr^^ sole-toi. Nous ne parlerons plus de V^.-mJ^ ces misérables, nous ne les verrons plus, ces funèbres idiots qui t'affligent, et, s'il se peut, nous les oublierons à jamais. Regarde plutôt ce pauvre géant, ce doulou-
reux Christophore que robscuritc n*a pu dévorer et qui nous apparaît au delà d'un continent de ténèbres, dans une solitude si lumineuse !
Il s'avance, comme autrefois, sur les flots qui n'«.nt pas la permission de l'engloutir et dont la paix est devenue si divine qu'on les prendrait pour une natte immense de rayons sous les pieds de ce voyageur.
C'est toujours le Sauveur qu'il porte et c'est toujours aux nations privées d'espérance qu'il le porte, mais, aujourd'hui, c'est audevant du soleil qu'il marche !...
Les lamentables peuples indiens qu'il avait découverts sous des constellations inconnues et qu'il voulait enfanter à Dieu, n'existent plus. On les lui a massacrés depuis longtemps, comme on avait essayé de le massacrer lui-même, et c'est pour cela que sa face glorieuse resplendit de clartés si mélancoliques.
Il faut cependant qu'il continue son œuvre puisque la terre arrondie de sa main, ne peut plus rouler, semble-t-il, que sur l'axe de sa prière et ne veut plus être évangélisée que par des apôtres qui se souviendront de lui.
Il revient donc sur ses pas et c'est à la vieille Europe, exterminatrice de ses enfants spirituels, qu'il rapporte désormais la Foi, l'Espérance et la Charité.
Il sait mieux que personne, le doux et sublime Apôtre, que son aspect d'Ancêtre plein de funérailles est précisément ce qu'il faut pour changer le cœur des apostates sociétés chrétiennes. Il sait aussi, d'un savoir de Bienheureux, qu'en ce crépuscule du monde, il est nécessaire que les figures anciennes dont sa Personne était le substrat, soient vérifiées enfin dans leur accomplissement absolu. Car il est vraiment cette colombe qui rapporte, vers le soir, au batelier de l'Arche s^^mbolique, le verdo^'ant olivier de la rémission du Déluge.
Les catholiques élevés comprennent fort bien que THomme inoui qui paracheva l'Œuvre des Sept Jours, doit être aussi le fomentateur de la réconciliation et de l'Unité, et que l'œcuménique apothéose qu'on lui prépare est avant-courrière de la définitive réunion du troupeau du Christ.
C'est l'explication telle quelle de la solitude incoftiparable du Porte-Christ, à laquelle aucun isolement humain ne ressem-
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bla, depuis risolement ineffable du X'crbe fait chair.
f Solitude infinie dans les trois ordres théo- • logiques : de Prédestination, de Grâce et de \ Gloire: solitude effrayante dans l'ordre intellectuel, dans le domaine scientifique, dans la nécropole toujours agrandie des préoccupati<^»ns de la terre. Solitude victorieuse des promiscuités de l'histoire, des analogies, des parallèles et des assimilations de la poésie. * On dirait vraiment, si cela peut être balbutié sans une apparence de blasphème, qu'il n'y a plus aujourd'hui que la Troisième Personne divine, dont saint Paul a raconté les o gémissements inénarrables », à qui la solitaire Colombe de l'Océan puisse être paraboliquement confrontée !
A ce point de vue, Christophe Colomb sera le Protecteur céleste des épouvantables infortunés qui ne savent quel saint invoquer et qui s'offrent à tous les démons, en attendant que leur .Mère désolée se souvienne de le mettre sur ses autels.
• Il sera le Saint unique, l'impétrateur, supplié avec des genoux sanglants, de tous ceuxlà qu'on pourrait croire engendra dans les abîmes de la damnation, de ces maudits, de
ces exécrés de l'univers, de ces lépreux affamés par répouvante et conspués même par les lys, en d'intolérables déserts!
Christophe Colomb, pour tout dire, sera le Patron des gens de génie, des solitaires intelligences que le monde abhorre invariablemenl:, jusqu'au jour posthume où l'infâme sottise aperçoit enfin leur grandeur.
Les hommes exceptionnels réclament aujourd'hui de la sainte Église un Intercesseur d'exception.
Le commun des fidèles a toujours quelque martyr, quelque confesseur, quelque vierge à invoquer. Les rois et les cordonniers ont leurs avocats dans le ciel, et les avocats euxmêmes ont aussi le leur, qu'il ne faudrait pas confondre ave(î un larron, fait observer naïvement le Bréviaire.
Mais les poètes ou les hauts penseurs qu^ débordent l'intellectualité de leur siècle, n'ont absolument personne qui leur appartienne là-haut, qui leur appartienne en propre et qui s'intéresse personnellement à leur effroyable destin.
Lorsqu'un de ces malheureux, — mille fois assuré de receler dans son âme et dans son cerveau ce qui doit, un jour, brûler les cœurs
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et saturer les espritî, aussitôt après qu'on l'aura fourré sous la terre, — se voit errant dans les ténèbres g^lacées, mangé de famine et de désespoir, inaperçu des sages bourreaux priur lesquels il souffre et crucifié à chaque heure par son idéal ; ce lui serait un fameux secours, n'est-ce pas? de se souvenir que Celui d'entre les hommes qui a le plu> enduré cette agonie, l'appelle tout bas, amoureusement, du fond de quelque sanctuaire prochain où il écoute avec bonté les suppliciés qui l'knplorent !
Les êtres profonds savent que cela n'est pas l'illusion d'une rhétorique banale, mais le besoin le plus impérieux de ces aventuriers du sublime.
L'école rationaliste accablée de la grandeur de Colomb et jugeant son Œuvre trop grande pour un homme, a donné tout un siècle pour coadjuteur à ce « Pontife des biens futurs ».
Je veux espérer qu'on me pardonnera l'audace de désigner le plus grand des hommes d'une appellation donnée par saint Paul à Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais l'abîme invoque l'abîme, et je n'y peux rien.
On a donc décidé, pour échapper à l'évidence du Surnaturel, d'accréditer l'hypothèse d'un mouvement de l'esprit humain, — vers le temps de la Découverte, - d'une préoccupation générale, d'un pressentiment unanime que Colomb aurait concentré et dont il eût été la personnification.
Il est trop facile de s'assurer du contraire quand on daigne s'enquérir de l'histoire passablement connue des dernières années du xv<^ siècle.
La vérité, c'est que loin d'avoir assumé la pensée de son époque, le désir de tous, le Révélateur du Globe a irradié sa propre conception sur ses contemporains et sur les générations suivantes.
Il fut seul, indiciblement seul avec ses trois terribles compagnes : la pauvreté parfaite, la honte parfaite, la douleur parfaite, salaire infaillible de tout audacieux qui découvre un monde.
Les quelques humbles qui le comprirent un peu, ne purent qu'entrevoir l'extravagante majesté de son génie dont quatre siècles n'ont pas donné la mesure et qui n'a pas encore fini de se dérouler.
11 iul primordial et unique, suivant Texpres-
sion de son historien. 11 vécut, ainsi qu'un captif, dans la cellulaire transcendance de ses conceptions.
« Sa pensée se produisit, native, spontanée, autochtone, pure de tout alliage terrestre. Elle sonda l'inconnu, traversa l'intini, uniquement éclairée du tlambeau de la Foi Catholique.
€ Son aftirmation ne procédait point des combinaisons du génie, des calculs de la science, mais intégralement d'une illumination supérieure, atteignant l'Ordre surnaturel. Or aucun héritage scientitîque ne lui échut. Il ne recueillit rien de ses devanciers, n'accepta rien de ses contemporains, fort heureusement pour sa gloire, car qu'auraient-ils pu lui fournir qui n'eût servi à l'égarer > La première autorité cosmographique d'alors, le physicien Paul Toscanelli, professait la plus capitale des erreurs, à savoir que la Mer occupe seulement la seytiètiie partie de la Terre, tandis qu'en réalité, elle couvre plu> des deux tiers du Globe.
« Cette opinion était d'autant mieux enracinée dans l'enseignement, que le docte cardinal Pierre d'Ailly l'avait admise dans son fameux Tableau du Monde, Imago Miindi.
Notre grand poète, Victor Hugo, a donc eu parfaitement raison de dire : « Si Christophe Colomb avait été bon cosmographe, il n'aurait jamais découvert le Nouveau-.Monde ^ »
Colomb lui-même ne contresignait-il pas à l'avance tous les brevets d'incapacité que les savants du xix<^ siècle devaient un jour décerner à TAmpliticateur de la création lorsqu'il avouait humblement que pour l'exécution de son œuvre, ni les mathématiques, ni les mappemondes, ni la raison même, ne lui avaient guère profité ->
Ceci est à faire pleurer d'extase.
Il faut se représenter ce gagne-denier, ce copiste, ce très pauvre homme, ce rien du ' tout de petit pilote caboteur, assis sur quelque falaise atlantique et ne regardant même* pas la mer, mais écoutant monter, du fond de son âme, les appels désespérés d'une moitié de la race humaine séquestrée au milieu des gouffres et levant ses millions de bras vers
* Le comte Roselly de Lorgues. — Histoire posthume, chap. XIII.
* « Yo dijè que para la ejecution de la impresa de las Indias, nome aprovecho razon, ni matematica ni mapamundos. » Lihro de las pro/ecias.
cette Colombe aux ailes d'argent, vers ce .Messager de l'Espérance, vers ce Christophore inconnu, qui est le plus indigent des hommes obscurs, qui est seul à savoir qu'elle existe et qui vainement implore, depuis des années, de tous les puissants chrétiens, l'aumône de quelques planches pour s'en venir à son aide !
Imaginc-t-on les larmes immenses, les larmes divines et probablement baptismales de ce malheureux des malheureux, ne pouvant donner que cette aumône à cinquante nations plus infortunées que lui qui le suppliaient d'être pitoyable :
— 0 chères âmes qui habitez cet enfer lointain, ces vastes plaines et ces vallées de la mort, où ne chemine jamais l'espoir, ayez .pitié de mon âme triste, comme j'ai pitié de vos tristes âmes. Ne me percez plus de vos clameurs.
Quand j'aurai souffert assez longtemps de mon impuissance, il me faudra probablement souffrir encore de mon décevant pouvoir, car nul ne sait ce que Dieu demande.
Puisque je suis l'homme de désir, n'est-il pas juste que je sois aussi l'homme de douleurs > \'otre amour m'est une agonie et je
n'aperçois de tous côtés que des murailles de langueur, des créneaux de désolation.
Si mon cœur était un navire, il prendrait à l'instant la mer pour aller vers vous et je crois bien qu'il contiendrait aisément tout cet ancien Monde qu'appellent avec tant de confiance vos pressentiments obcurs, mais qui doit peut-être, un jour, vous exterminer.
Je suis, hélas! le plus dénué, le plus faible de tous les mortels et je ne puis, en attendant la volonté de notre commun Rédempteur, qu'aggraver de mes larmes l'amertume de cet Océan...
Un tel dialogue de gémissements, de ce Pauvre à ces exilés, par-dessus la Mer, n'estil pas, pour l'imagination d'un chrétien, le plus énorme poème de mélancolie qu'on ait pu rêver depuis le Prométhée d'Eschyle ?
« Grande Dame, dit Christophe Colomb à Isabelle, ddins Y Atlantide de \'erdaguer, donnez-moi des navires et, l'heure venue, je vous les rendrai, avec un monde à la remorque. »
11 les obtint, en effet, ces petits navires dont on aurait dû garder les débris comme d'impayables trésors, puisque leur bois était le plus précieux qu'il y eût sur terre après ce- ;
lui de la Croix du Christ et pour la même raison.
Il les obtint, comme on sait, après dixhuit ans de supplications dans toutes les contrées de l'Europe et ce fut la mort qu'il apporta au monde Indien, dans ses mains ineffablemcnt paternelles.
On lui changea son œuvre dès le premier jour. On tit des ténèbres avec sa lumière, et quelles ténèbres! On se soûla du sanp: de ses innombrables fils et ce qui restait de ce sang, ce que les chacals du pillage et les chiens du vomissement ne voulaient plus, <>n le recueillit dans le creux des mains, dans des pelles de mineurs, dans des écopes de bateliers, dans les coupes de la débauche, dan^ les deux plateaux de la Justice prostituée, dans les calices même des Saints Autels cl on l'en éclaboussa de la tête aux pieds !
On contraignit cette Colombe amoureuse à piétiner, ainsi qu'un corbeau, dans le pourrissoir des assassinés.
L'orgie des avares et des sanguinaires enveloppa la montagne de son sourcilleux esprit comme d'un tourbillon de tempêtes. Et ce fut la solitude la plus inouïe sur cet am')ncellement de douleurs î
«t Je ne puis m'empcchcr, ccri\'ais-je. il y a six ans, de comparer Christophe Colomb à ce bon Pasteur de l'Evangile qui donne sa vie pour ses brebis et qui ne se repose pas avant d'avoir trouvé celle qui était perdue.
« Mais la brebis perdue, c'était la moitié de la Race humaine, la douloureuse multitude des Américains. C'était l'effroyable prostituée d'Ezéchiel, « projetée sur la face de la terre dans l'abjection de son âme et foulée dans son sang ».
« Il avait rêvé de courber avec tendresse aux pieds du Dieu vivant cette Madeleine de deux cents millions de cœurs.
<( Il avait reçu tout ce qu'il fallait pour cela et nul conquérant après lui n'hérita du don divin par lequel il pénétrait et fixait les mobiles Indiens.
« La vue d'un chef si doux et si fort faisait croire à ces pauvres peuples que les Souverains dont il leur parlait étaient < dans le ciel et non dans ce monde ». Un peu plus tard, il leur vint d'autres chefs qui leur donnèrent à penser que ces mêmes Souverains devaient régner dans les enfers.
« Le succès de Christophe Colomb eût été
une chose trop belle sur celte planète maudite qui n'a de fécondité que pour engendrer des monstres et qui garde toute sa force pour la germination des épines humaines autour de la Tête de son Dieu.
« Dans la confiante simplicité de son âme, le Messager de l'Evangile écrivait aux Rois, le lendemain de la Découverte : « Je tiens pour dit, Sérénissimes Princes, que dès l'instant où des missionnaires parleront leur langue, ils se feront tous chrétiens. J'espère en Notre-Scigneur que \'os Altesses se décideront promptement à y en envoyer, atin de réunir à l'Eglise des peuples si nombreux ; et qu'EUcs les convertiront aussi certainement qu'Elles ont détruit ceux qui n'ont pas voulu confesser le Père, le Fils et le Saint-Esprit (les Maures et Sarrasins d'Espagne). »
« Mais les Rois comprirent peu ce langage, — Ferdinand surtout, l'ancêtre et le type des rois mercenaires du xix^ siècle. Colomb avait exigé de grandes dignités pour exercer avec une indépendance royale l'Apostolat inouï dont il se sentait investi. Ces dignités lui furent arrachées par violence ou par trahison et il se vit, au début de son règne, supplanté par d'horribles scélérats qui essuyèrent leurs
mains sanglantes à la robe baptismale de ses enfants spirituels.
« Il avait demandé qu'aucun colon espagnol ne pût aborder aux terres nouvelles, à moins qu'il ne fût certainement chrétien, alléguant le but véritable de cette entreprise qui était « l'accroissement et la gloire de la Religion chrétienne ».
« On vida pour lui les prisons et les galères. Ce furent des escros, des parjures, des faussaires, des voleurs, des proxénètes et des assassins qu'on chargea de porter aux Indes l'exemple des vertus chrétiennes.
< Lui-même fut accusé de tous les crimes et la hideuse canaille qu'on lui envoyait fut admise à témoigner contre cet angélique Pasteur qui voulait défendre son troupeau et dont le principal forfait avait été d'attenter à la liberté du pillage et de regorgement.
« C'est un saignement de cœur et une agonie, de voir cet Homme presque divin qui fut, toute sa vie, le Stylite pénitent de son propre génie, réduit à marchander goutte à goutte le Sang de Jésus-Christ avec toute l'écume des Espagnes.
< 11 fut enfin dépossédé, exproprié de sa
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.Mission et, pendant plusieurs années, put assister, lie et impuissant, à la destruction de son œuvre. Ses illégitimes et cupides successeurs remplacèrent aussitôt la Paternité par l'Ergastule et révangélisation pacifique par le cruel système des repartimientos qui fut l'arrêt de mort de ces peuples infortunés.
« Il semble que le Héros aurait pu relever la tète une bonne fois et parler d'une voix terrible à tous ces puissants charnels qui « polluaient le Saint Nom de Dieu >.
11 n'en fit rien, parce qu'il était la Colombe et que la colère de la Colombe, annoncée par Jérémie, est un ineffable mystère de justice en réserve au fond de l'avenir. Dieu lui donna la force de porter en silence un fardeau de peines qui aurait accablé tout un monde.
« Quand il parut devant Isabelle, meurtri de ses fers, destitué, vaincu, brisé, foulé aux pieds, la noble reine éclata en larmes à l'aspect du Révélateur de la Création et sentit l'énormité de son inconsciente ingratitude. Ils pleurèrent ensemble, dit l'histoire, et ce fut toute l'apologie que le grand homme fit de sa propre conduite.
« Néanmoins, dominée par d'aveugles scrupules, elle ne lui rendit pas son gouvernement. Christophe Colomb souffrit encore cela sans aucun murmure et ce fut peut-être la plus pénétrante de ses douleurs que ce déni de justice de l'admirable feftime qui paraissait n'avoir reçu la couronne que pour partager sa gloire '. »
« Lorsque toute la terre se réjouira, je te t réléguerai dans la solitude, > dit -Ezéchiel î parlant au Nom du Seigneur. Ne croirait-on pas que cette prophétie regarde Colomb et qu'elle s'applique tout particulièrement à l'année 1892 >
Il me semble qu'à cette époque, en effet, le Révélateur sera plus seul que jamais. Cet Homme unique est si grand que plus on s'en approche et plus il parait inaccessible.
Celui de notre siècle qui Ta le plus approché, le comte Roselly de Lorgnes, a dû sentir quelque découragement d'imagination, à mesure qu'il explorait le réseau des innombrables chemins qui convergent à ce sommet des extrémités de la terre.
' Révélateur du Globe, seconde partie, cbap. vir.
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Et pourtant, cet ccrivain a été pour Colomb précisément ce que fut le Samaritain de V Evangile pour le personnage mystérieux tombé dans les mains des voleurs, dépouillé par eux et laissé pour mort sur la symbolique voie qui descendait de Jérusalem à Jéricho.
Le prêtre et le lévite avaient passé à côté de ce moribond sans le secourir. Mais le troisième voyageur, l'homme de la race détestée par les Pharisiens, aussitôt qu'il l'aperçoit, tremble de pitié.
Il s'approche de l'abandonne, panse les plaies que lui ont faites les spoliateurs, le fait asseoir sur sa monture d'historien, le conduit à l'auberge d'un éditeur et prend soin de lui comme d'un frère.
Lorsqu'il est forcé de partir, il commande à sa charité de veiller en son absence auprès du gisant et n'oublie rien de ce qu'il faut payer pour le présent et pour l'avenir.
Le Christophore saura bien acquitter cette dette, un jour, mais auparavant, il accable son aumônier de la stupeur d'avoir été l'hôte et le protecteur de ce Compagnon desTi-ônes et de ce Commensal des Dominations. Il s'en éloigne doucement ensuite, comme Jésus de la pleurante Madeleine au jardin de la Résur-
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rection, parce qu'il ne doit plus être touché par des mains terrestres.
Que voulez-vous alors que lui fassent l'énorme bruit, l'universelle fumée qu'on prépare, et comment le Seigneur jaloux de ses saints ne retrancherait-il pas dans la plus impénétrable des solitudes. Celui des hommes qui fit le mieux éclater la magnificence de sa Création, — quand il s'agit de le soustraire à la tardive et suspecte joie d'un monde imbécile ou d'un monde impie qui voudrait, à l'expiration des quatre cents ans d'injustice, le contaminer encore de ses applaudissements?
Ah! si l'Eglise parlait avant ce jour! Si, comme l'espèrent l'Episcopat et la plupart des fidèles, Christophe Colomb était authentiquement déclaré Saint et recommandé à la dévotion des peuples sur les autels de cet Holocauste devenu par lui réellement perpétuel et universel, — il arriverait alors, seulement alors, que ce Convive des Cieux pourrait devenir le familier et le confabulateur des pauvres !
Il descendrait, pour les humbles en prière,
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de la solitude sublime où le retient captif son inirtiarcessible grandeur.
L'Eglise seule a le pouvoir d'acclimater sur la terre les licornes et les hermines du paradis qu'effarouche* l'admiration purement humaine des naturalistes ou des politiques.
Elle sait mieux que personne l'incalculable importance de garder pour elle ce Diamant de gloire que l'Hypocrisie et la Trahison vont se disputer et qui s'obscurcira comme un charbon, pour ces deux infâmes, aussitôt qu'elle l'aura mis à sa coiffure de lumière !
Elle sait merveilleusement aussi ce qu'elle doit au Révélateur. L'Eglise n'est point une Espagne et ne s'est jamais prévalue de Sa -Majesté pour être ingrate en abreuvant d'ignominie ceux qui mouraient à son service.
Pie IX comprenait et disait fort bien que le Saint-Siège est demeuré le débiteur de Colomb, de cet Uomo délia Chiesa qui ne crut jamais faire assez pour le \'icaire de Jésus- Christ et qui eût été, jusque dans sa descendance la plus reculée, la main ouverte de Dieu pour la Papauté, — si la fangeuse cupidité de l'Espagne et l'indignité de ses derniers rejetons avaient permis que ses dis-
positions testamentaires eussent leur accomplissement.
« Comme s'il pressentait déjà ce Martin Luther, alors à peine âgé de six ans, qui devait un jour détacher de l'Unité romaine la plus grande partie de l'Europe en la couvrant de calomnies, de sang et de haines, il songeait à sauvegarder la triple Couronne du Souverain Pontife et à repousser toute atteinte au pouvoir temporel, seule garantie de l'indépendance du Mcaire de Jésus-Christ.
« Lorsqu'en sa qualité de Mce-Roi des Indes, Christophe Colomb institua un magnifique Majorât dont les revenus capitalisés pourraient lui permettre un jour de racheter le Tombeau du Sauveur et, en cas de refus, de lever une armée, pour l'arracher aux mains des .Musulmans, il ordonnait à son héritier et à ses successeurs, dans le cas où une puissance quelconque viendrait à troubler le Saint-Père dans ses droits ou son domaine, de se porter aussitôt aux pieds du Pontife, avec sa famille, les gens de sa Maison, de le défendre par les armes, de le soutenir de ses revenus, et au besoin, de lui abandonner le fond même du Majorât I