‹ Christophe Colomb devant les taureauxChapitre 6 sur 16 · UN ORPHELINAT DE PARRICIDES · texte numérisé non relu

UN ORPHELINAT DE PARRICIDES

Nor rain, wind, thunder, fire, are my daughters : I tax not you, you éléments^ with unkindness, I never gave j'ou kingdom, call'd you childreu; You owe me no subscription !...

Shakspeare. King Lear,.act. III, se. ii.

:oNNAissEz-vous unc réalité plus douloureuse, plus suggestive du néant de ce monde que l'avilissement d'une grande Race ? On peut faire le dénombrement des hontes humaines, on ne trouvera rien qui fasse exhaler à Tâme d'aussi prodigieux soupirs. «

Les amoureux du Beau souffrent et saignent lorsque disparait quelque monument sublime. La dégradation ou l'altération d'un chef-d'œuvre est un deuil profond pour tous

CIIKISTOFMIE COLOMB

ceux qui savent Timportancc infinie des miracles du grand Art et TefTort presque divin que suppose leur création.

On sent si bien que ces vénérables objets revendiquent, à leur manière, l'intégrité perdue de rhumanité, qu'ils protestent en leur langage contre les ténèbres, contre les souillures, contre lcs'dt)u leurs, contre la mort et qu'ils restituent quelque chose de substantiel qui vaut un peu plus que l'espérance et qui est à peu près autant que l'amour 1

Il est si fort et si invincible, le Chérubin qui garde l'entrée du Paradis de délices avec son glaive « flamboyant et versatile ! »

Cette sentinelle fameuse dont le symbolisme résume expressivement l'effroyable histoire de l'orgueil déchu, n'est-elle pas, au sens universel des préfigurations de la Bible, une antiphrase glorieuse de cette impénétrable bêtise au front de taureau qui défend l'accès de la Joie suprême avec tant de fidélité :-

Car, enfin, c'est l'histoire de tous les siècles, cela ! C'est la rédivive et sempiternelle bataille des morts essayant de reconquérir la vie. L'innombrable armée du sépulcre a

DEVANT LES TAUREAUX 2j

défilé six mille ans, les forts tombant sur les faibles, les brûlants tombant sur les forts, les tièdes sur les brûlants, les lâches sur les héroïques, les repus sur les affamés, les téméraires sur les prudents, les prudents sur les téméraires, et l'épouvantable Main du Seigneur tombant sur tous !

Devant les yeux de l'impassible Veilleur vainement criblé de leurs nomades injures, ces lamentables troupeaux de générations ont passé, les pieds en sang, les yeux en sang, la bouche en feu. la poitrine ouverte, en tordant leurs milliards de bras et le regard inexorable de l'Ange se déployait audessus d'eux, comme un pavillon de ténèbres, jusqu'aux extrémités de la terre.

De loin en loin, un audacieux, un Prométhée, un conquérant d'impossible, un dompteur de chimères, se présumant invisible ou supposant que la maternelle Douleur, — comme une vieille Thétis des larmes, — l'aurait fait invulnérable, se hasardait en frémissant, jusqu'au seuil terrible.

Il apercevait alors, dans l'éclair du glaive, les célestes futaies du Jardin et s'enfuyait, ivre pour jamais, emportant une ing^uéris-

sable blessure qu'aggravait encore la funèbre sagesse de ses compagnons d'exil.

N'est-ce pas Tidcniique et simple drame de tous les aventuriers de la poésie qui ont prétendu ravir un blême reflet du crépuscule de la \'ie, pour le réconfort de leurs misérables frères ? Ceux-là, d'ailleurs, ont presque toujours blâmé ces expéditions jugées onéreuses pour les fantômes et dommageables à la solidarité du néant.

Ce qu'ils ont laissé pourtant, ces escala deurs du tonnerre, est précisément ce que la pauvre planète a de moins destructible et de plus radieux. Le roseau brisé transmet cet héritage précieux à la mèche qui n'a pas cessé de fumer et, d'âge en âge, il fait la consolation des mélancoliques mortels qui n ont pas oublié leur patrie. Si, d'aventure, ■quelque parcelle, quelque atome en est égaré, c'est une avanie du destin, c'est un deuil «norme, je le répète, c'est un renouveau plus cruel de la mémorable Expulsion.

Mais le pressentiment de l'Infmi par l'esthétique spéculative est une exception merveilleuse, un privilège dévolu à la plus haute aristocratie de rintelligcnce, tandis que la

masse humaine est ordinairement perméable au respect de la tradition des Races glorieuses.

Les plus misérables troupeaux conçoivent instinctivement la nécessité vitale du silence devant les tombeaux des anciens pasteurs et Ja canaille elle-même ne se permet pas aisément de mépriser la mémoire des êtres élus, charpentiers ou potentats, par qui l'Honneur des autres hommes fut créé, tiré du néant, façonné comme avec la main d'un dieu !

Nul n'échappe à l'intuition, précise ou vague, de cette loi formelle des générations qui met l'Absolu divin dans la personne des ancêtres couverts de gloire.

Si les grands Artistes sont semblables à des prophètes chargés d'insuffler le désir des réalités supérieures, les grands Chefs de race furent envoyés comme les patriarches de la multitude pour la sauver de son animalité, pour la tirer des lieux d'angoisse et pour la nourrir de patience dans les langueurs de l'interminable exil. Les premiers sont indispensables à l'élite humaine, les seconds assument la Providence et sont nécessaires à la subsistance du monde entier.

Le xixe siècle a profané beaucoup de tom-

beaux, à commencer par celui du Christ, et les peuples enragés du vin d'orgueil dont les saturaient leurs mercenaires, mais affoles de mystérieuse terreur, se sont raidis comme des limoniers sous la tempête, parce qu'ils avaient entendu quelque chose qui ressemblait au craquement des piliers du ciel.

(,)uelques-uns supposent que le temps est prf»chc où le Seigneur Dieu va sortir de son silence et renouveler la face de la terre par l'émission d'un Esprit nouveau. Que sa volonté s'accomplisse, alors, sans délai, caile vieux monde, en vérité, ne peut plus tenir.

La société contemporaine est devenue un Orphelinat de parricides.

Le reniement de saint Pierre avait cette excuse qu'il fallait à l'Eglise, pour Pasteur suprême, un pénitent extraordinaire dont les yeux eussent versé des fleuves de pleurs. Il fallait ce crime énorme à la source même de l'Épiscopat pour que les portes du désespoir ne prévalussent jamais contre le Vicaire de l'Espérance. Puis, cet apôtre, après tout, ne renia Jésus que jusqu'à trois fois, jusqu'au nombre divin de trois fois, exactement cw

qu'il fallait pour accomplir la prédiction de son Maitre.

Que dire des lâches qui ne sont apôtres ni pasteurs, qui n'ont certes pas reçu les clefs du ciel, dont les yeux ont la sécheresse du puits de Tabime, que le clairon des coqs de tout l'univers n'éveillerait pas et dont l'existence entière est un reniement perpétuel ?

Je parle de ceux dont la stricte consigne est de respecter leur propre sang, lorsqu'ils ont l'honneur inexprimable d'être les réservoirs de la sève d'un héros ancien ou d'un martyr.

On leur demande si peu de chose et leur tâche est si facile ! La conscience publique se contenterait de trouver en eux des dépositaires médiocres à peu près fidèles, sans prostitution d'humilité ni prostitution d'orgueil, reliquaires décents des grandeurs ancestrales dans les invalides Panthéons d'une société privée de grands hommes. Il paraît que c'est encore trop et qu'ils sont désormais incapables même de cela.

On a tout dit depuis longtemps sur les incréments actuels des hautes lignées. L'imagination littéraire s'y est épuisée. L'envieux

Page 1