‹ Christophe ColombChapitre 11 sur 31 · G H R I S T 0 P H E COL O M B · texte numérisé non relu

G H R I S T 0 P H E COL O M B

La première et la seconde expédition, à mesure qu’elles furent connues en Europe, y causèrent un

étonnement inexprimable.

Pierre Martyr, d’Anghiera, le premier écrivain qui

fasse mention de Christophe Colomb, dit dans une lettre du mois de décembre 1493 : « Chaque jour il nous arrive de nouveaux prodiges de cet autre monde, de ces antipodes de l’ouest, qu’un certain Génois, nommé Christophe Colomb, vient de découvrir. Notre ami Pomponius Lœta n’a pu retenir des larmes de joie lorsque je lui ai donné les premières nouvelles de cet événement inattendu. Qui peut s’étonner aujourd’hui des découvertes attribuées à Saturne, à Cérès, à Triptolème? Qu’ont fait de plus les Phéniciens lorsque, dans les régions lointaines, ils ont réuni des peuples errants et fondé de nouvelles cités? Il était réservé à notre temps de voir s’accroître ainsi l’étendue de nos conceptions et paraître inopiné^ ment sur l’horizon tant de choses nouvelles! »

Le légat Galéas Butrigarius,

dans le récit des pre-

mières aventures de Sébastien Cabot, dit de son

côté : « A Londres, à la cour du roi Henri VII, lorsque arrivèrent les premières nouvelles de la découverte des cotes de V Inde, faite par le Génois Christophe Colomb, toutle monde convint que c’était une chose presque divine de naviguer par l’ouest vers l’est, où croissent les épiceries. »

On partageait donc l’erreur de Colomb, qui croyait avoir abordé aux rivages de l’Asie. La vue des indigènes du Nouveau-Monde, si différents des Asiatiques, ne fit point cesser l’illusion des premiers navigateurs, parce que, d’après les récits de Marco Polo, de Balducci Pelogetti et de Nicolas deConti, on croyait que les mers du Japon, de la Chine et du grand archipel des Indes étaient presque couvertes d’îles innombrables, riches en or et en épiceries. Dans la mappemonde de Martin Behaim, terminée en 1492, se trouve une citation de Marco Polo mentionnant

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douze mille sept cents îles, « avec des montagnes d’or, des perles, et douze mille espèces d’épiceries. » Behaim transportait au nord-ouest les Maldives. Dans les premiers temps de la conquête de l’Amérique, on avait coutume de considérer chaque partie nouvellement découverte comme une île plus ou moins grande. Ce ne fut que peu à peu qu’on vint à reconnaître la contiguïté de ces parties.

L’émulation excitée par le succès de Colomb avait provoqué aussitôt un grand nombe d’expéditions. « Telles étaient alors, dit Humboldt, l’ardeur et la rivalité des peuples commerçants, des Espagnols, des

Anglais et des Portugais, que cinquante ans suffirent pour ébaucher la configuration des masses continentales de l’autre hémisphère au sud et au nord de

l’équateur.... Lorsque Diego Kibero revint, en 1525, du Congrès de la Puente de Caya, près d’Yelves, les grands contours du Nouveau-Monde étaient trouvés, depuis la Terre de Feu jusqu’au Labrador. Sur les

côtes occidentales, les progrès étaient naturellement plus lents; cependant, en 1543, Rodriguez Cabrillo avança jusqu’au nord de Monterey; tant il est vrai, comme l’observe M. Villemain, que lorsqu’un siècle commence à travailler sur quelque grande espérance, il ne se repose pas qu’elle ne soit accomplie. »

Christophe Colomb, qui a la gloire d’avoir provoqué tant de découvertes, eét-il véritablement le premier qui ait abordé à ce nouveau continent? Il ne faut pas craindre de répondre : Non.

, Car, même en laissant de côté la possibilité que, dans des temps antiques, les Phéniciens fussent parvenus, volontairement ou non, jusqu’à ces terres lointaines, on ne saurait contester que, du côté du nord, les Scandinaves et les Normands, et les Vénitiens-Anglais Jean et Sébastien Cabot, y eussent abordé avant Colomb. Pour ne parler que de Sébastien Cabot, ce fut le 24 juin \ 497, par conséquent un

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au avant la découverte du nouveau continent par Colomb au golfe de Paria, que cet Anglo-Venitien aborda au Labrador, et côtoya le continent depuis la baie d’Hudson jusqu’au sud de la Virginie, dans, un navire de Bristol. Il est vrai que depuis cinq ans déjà Colomb avait découvert les, Antilles. Mais bien, longtemps auparavant les baleiniers avaient traversé l’Atlantique. « La traversée de l’Océan, que l’on célébra tant au xve siècle, dit M. Michelet, s’était faite souvent par le passage étroit d’Islande en Groenland, et même par le large, car les, Basques allaient à Terre-Neuve. Le moindre danger était la traversée pour des gens qui cherchaient qu bout du monde ce suprême danger , le duel avec la baleine. »

Mais ces. coureurs de mer avaient-ils su ce qu’ils faisaient et où ils allaient? En aucune sorte. Ils ne savaient qu’une chose : ils suivaient la baleine, rôdaient longtemps à sa poursuite, de proche en pi oclie

allaient si loin, qu’ils se trouvaient avoir passé, à leur insu, d’un monde à l’autre.

Ces entreprises partielles, obscures, — etqui, si l’on peut s’exprimer ainsi, n’avaient pas conscience d’ellesmêmes, loin de pouvoir se raconter et devenir utiles au monde ancien en lui révélant le monde nouveau, — n’avaient amené aucune conséquence importante. Le nouveau monde était toujours à découvrir, quoiqu’on y eût maintes fois abordé. Colomb lui-même n’y songea point et ne s’en avisa jamais, même après coup. Et, comme on l’a très-bien fait observer, il eût pu savoir que les Scandinaves du Groenland avaient découvert la terre de Vinland, que les pêcheurs de Friesland avaient abordé à une terre appelée Drogeo ; toutes ces nouvelles ne lui auraient nullement paru se lier à son projet. Le Groenland, où l’on avait abordé dès le xe siècle, avait toujours été considéré parles géographes du moyen âge comme appartenant aux mers européennes Colomb lui-même, jeune en-

corc, n’avait-il pas navigué dans ces parages? Il avait visité la Terre de Glace (. Ice-Land ), l’Islande, pays qui, certes, à regarder la carte ou le globe, se rapporte plus naturellement au Groenland et à l’autre hémisphère qu’à l’hémisphère européen. Mais Colomb ne crut pas, à cette époque, avoir rien tenté de nouveau, ni approché de rien qui eût rapport à l’idée

qu’il couvait déjà.

Quelle était cette idée? C’était d’aller aux Indes directement par l’ouest; c’était, selon sa formule expressive, de retrouver l’Orient par l’Occident. Telle est l’originalité bien définie de son idée, erronée quant aux Indes, mais grande et vraie en ce qu’il voulait rejoindre directement l’autre bord du monde terrestre, et féconde soit en résultats pour la géographie, pour le eommerce et pour la civilisation, soit en problèmes inépuisables pour l’histoire de la nature et pour

celle de l’humanité.

D’autres avaient eu la même pensée, mais vague

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et fugitive; Colomb sut bien ce qu’il voulait, et s’y tint pendant vingt années avec une constance que ne purent ébranler ni les contradictions, ni les refus, ni les dédains, ni la misère, ni les périls; il y voua sa vie entière, à travers les déceptions, et les fatigues, et les dangers de toute sorte, soit de l’inquisition, soit des tempêtes, soit des maladies, soit des rébellions, sans compter les rivalités jalouses et l’ingratitude pour prix du succès! Voilà sa vraie grandeur et sa vraie gloire. Celle d’avoir provoqué toutes les découvertes qui suivirent ne vient que par surcroît. Voilà ce qui le met sans contredit au-dessus de tous les autres explorateurs, venus après ou avant lui!

Il n’est pas isolé : tant mieux ! « Les plus belles gloires, dit M. Jean Reynaud dans l'Encyclopédie nouvelle , ne sont pas celles qui n’empruntent rien à autrui et vivent solitaires sur leur fonds, mais celles qui proviennent de la plus étroite alliance avec les gloires antérieures et qui font corps avec le genre

CH KISTOPHË CO LO INI K

humain. Colomb, s’embarquant sur la seule autorité cle ses rêveries, pour la conquête d’un continent inconnu, n’eût été qu’un fou couronné par la main du hasard, tandis que Colomb obéissant fidèlement aux lois de la géographie antique, et mourant sans se douter de l’existence des terres nouvelles dont il avait trouvé la route, mérite à bon droit d’être considéré comme un des plus audacieux et des plus sages navi-

gateurs. »

Parmi de grandes qualités il a quelques défauts. Encore tant mieux! Dans le grand homme on aimeà trouver l’homme. Nous verrons d’ailleurs que, s’il fut injuste envers les innocentes peuplades du nouveau monde, ce fut peut-être la faute des idées de son siècle plus que celle de ses sentiments, a lui. En tout cas, nous nous garderons de dissimuler aucun de ses torts; car il faut juger les grands hommes avec respect et avec mesure, mais en toute franchise et sans superstition. Et Bacon dit qu’on doit bien se

garder d’ôter les défauts des pierres précieuses, dans la crainte de nuire à la valeur de l’ensemble.

« Colomb était, dit Gomara, un homme de belle taille, fort de membres, au visage allongé, frais et rougeaud, rempli de taches de rousseur.

Washington Irving, d’après Las Casas, dit de son côté : « Il était grand, bien fait, robuste, et d’un maintien noble et élevé. Il avait le visage long, ni plein, ni maigre; le teint vif, même un peu rouge, et quelques taches de rousseur. Son nez était aquilin. Il avait les os des joues un peu saillants. Ses yeux étaient gris-clair; ils s’enflammaient aisément. Il était simple dans sa mise... »

Enfin le fils de Colomb, Fernando, nous dit : « Mon père, dans sa jeunesse, avait les chevaux blonds;

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mais déjà, à l’âge de trente ans, il les avait blancs. » Voilà le portrait physique de Christophe Colomb. Quant à son portrait moral, nous avons commencé de l’esquisser, et nous allons continuer, en nous aidant des linéaments qu’on peut recueillir dans les

récits ou les noies laissés par lui-même.

« L’amiral, dit son fils Fernando, eut soin, lors de son premier voyage, de décrire, jour par jour, tout ce qui arrivait dans la route, les vents qui souillaient, les courants qu’il rencontrait, les oiseaux et les poissons qu’il avait occasion d’observer. »

Il fit de meme dans ses trois autres expéditions. Malheureusement le journal du premier voyage est le seul qui nous reste ; encore n’a-t-il pas été conservé intégralement : l’évêque Bartolomeo de Las Casas crut devoir l’abréger, citant seulement par intervalles quelques passages du texte sans modifications. « Le récit original devait être d’une grande étendue :

tenant cent cinquante-deux pages de l’écriture de Las Casas, qui est très-fine et très-serrée. Nous sommes obligés nous-même, dit l’éditeur des Voyages anciens et modernes , de ne donner qu’un extrait de cette rédaction de Las Casas; mais, comme lui, nous y entremêlons quelques fragments empruntés littéralement au texte de Colomb. »

Outre cette relation proprement dite, on a de l’illustre navigateur des lettres aux souverains d’Espagne et à d’autres personnages, documents précieux qui suppléent en partie aux trois relations perdues.

Ce sont ces divers fragments de textes authentiques qui nous aideront à connaître et à apprécier plus complètement encore le caractère du Génois.

Son premier voyage est compris, aller et retour, entre les dates du 3 août 1492 et du 4 mars 1493. Voici le très-simple début de la relation d’une si grande expédition : s

« Je partis de la ville de Grenade le samedi 12 du mois de mai de l’année 1492; je vins à la ville de Palos, port de mer, où j’équipai trois' vaisseaux qui convenaient très-bien à l’entreprise, et je sortis de ce port, approvisionné de beaucoup de vivres et accompagné de beaucoup de gens de mer... Le vendredi 3 août 9 nous partîmes de la barre de Salles ', à huit heures ; et, une forte brise nous poussant vers le sud,

nous fîmes, jusqu’au coucher du soleil, 60 milles, qui sont 1 5 lieues (Colomb compte en milles italiens); ensuite nous filâmes au sud-ouest, puis au quartsud-ouest, ce qui était notre route pour aller aux îles Canaries. »

Comme ce début tout simple nous attache ! et comme cette relation naïve d’une expédition si hardie surpasse la pompe des épopées ou les lictions et les

i Ile située vis-à-vis de la ville d’IIuelva, et formée par deux bras du fleuve Odiel.

longs détours de la quatrième Pythique de Pindare sur l’expédition des Argonautes !

Lundi 6 août. Le gouvernail de l’une des trois caravelles se disloque. Colomb soupçonne que cet accident est le résultat d’un acte de malveillance : on avait vu avant le départ un des marins, nommé Gomez Rascon , se concerter secrètement avec Christobal Quintero, propriétaire de la caravelle, qui ne faisait ce voyage que contre son gré. Un décret du roi et de la reine avait ordonné que deux caravelles fussent fournies par la ville de Palos et mises à la disposition de Colomb; un autre décret obligeait les maîtres et les équipages à partir avec l’amiral, dans quelque direction qu’il jugeât à propos de faire voile.

Au reste, quoique Colomb vienne de dire, sans doute pour ne mécontenter personne, que les trois

bâtiments avec lesquels il partait pour un voyage si

long, si hasardeux, « convenaient très-bien à l’entreprise », nous aurons occasion de voir que c’étaient en

réalité trois caravelles assez mauvaises. En outre, rappelons-nous qu’une seule était pontée. Les (leux autres n’étaient donc, à vrai dire, que de grandes barques. Quels moyens pour une si glande œuvie! Mais Colomb avait dans son cœur la foi, cette foi ardente et tranquille, qui peut transporter les montagnes et qui sait marcher sur les flots.

Mercredi 8 août. L’amiral veut aller a la Grande- Canarie pour réparer ou pour échanger cette caravelle, que l’on nommait la Pinta, et qui était

commandée par Martin-Alonzo Pinzon, associé à

l’entreprise. Les pilotes des trois caravelles ne s entendent pas sur le chemin à suivre pour aller aux Canaries; l’amiral, plus instruit, résout la question avec justesse. On arrive à ces îles, ncul jouis apies le départ. Les trois équipages réparent la Pinta; on en change la forme, qui était latine ou triangulaire, et on la fait ronde.

On repart des Canaries le jeudi 6 septembre, — il

y avait déjà* un mois, moins trois, jours, qu’on était pai ti do Palos, on dit adieu à ces îles, à l’Europe, -à l’univers connu, et désormais il n’y a plus de sta- ’ tions en perspective ! On franchit les bornes du monde, on s’engage dans l’inconnu, dans lasolitude de l’abîme et dans le mystère redouté !... Plusieurs cartes de géo-

graphie représentaient, autour de la Mer Ténébreuse, Mare Tenebrosum, des figures de monstres horribles.

L’inquiétude involontaire des marins les plus résolus cède cependant peu à peu au spectacle du ciel qui

rayonne et de la mer qui sourit. Les épouvantes sont

ajournées et reculent de plus en plus. Chaque jour qui s’écoule les dissipe. Autant de pris sur l’ennemi ! Mais jusqu’où ira-t-on ainsi? Jusqu’où l’Océan nous portera-t-il ? Et la convexité du globe, que nous descendons, la remonterons-nous ? Et si le voyage se prolonge, les vivres et l’eau douce ne manqueront-ils pas? Que de pensées !... Il faut les secouer. En avant! en avant !

Dimanche 9 septembre 1492. On fit ce, jou r— lu dixneuf lieues ; mais l’amiral, prudent comme Ulysse, en déclara un moins grand nombre, afin que, si le voyage était plus long qu’il ne l’avait prévu, les ma-

rins ne fussent pas aussi prompts il s’ell rayer et a se décourager. Il persévéra dans cette mesure de pru- •dence pendant toute la navigation. Il avait un journal de route à la disposition des marins, et un autre,

qu’il tenait secret, où étaient notées les véritables distances. — Cette ruse est un trait de caractère qui

achève de peindre l’homme.

Jeudi 13 septembre, courants contraires. — Vendredi, 14, ils cessent. On continue a naviguer dans la direction de l’ouest. Les marins de la caravelle Nina voient une hirondelle de iner et un paille-enqueue, ce qui leur donne trop d’espérance. «Cependant, disait Colomb, ces oiseaux ne s’aventurent pas d’ordinaire à plus de vingt-cinq lieues en mer. »

Samedi 15 septembre. Au commencement de la

nuit, on vit, en avant des caravelles, à quatre ou cinq lieues, un merveilleux rameau de feu tomber du ciel. (Sans doute ce qu’on appelle étoile filante ou bolide.)

Dimanche 16, et jours suivants. Température trèsdouce. « C’était une véritable jouissance, dit Colomb, que de contempler les belles matinées qui se succédaient; il n’y manquait que le chant des rossignols. Le temps était aussi agréable qu’il peut l’être en Andalousie au mois d’avril. »

On voit flotter de petits amas d’herbes qui paraissent encore fraîches : les marins supposent qu’on approche de la terre ; ils luttent de vitesse, chacun d’eux brûlant du désir d’apercevoir la terre le premier, h cause des récompenses promises.

Lundi* 17. Courant favorable à la navigation vers l’ouest; beaucoup d’herbes de rochers, venant du couchant.

Toutes ces herbes, qui donnaient aux marins de fausses joies suivies de découragements, n’étaient que

des amas de varech. Il existe dans l’océan Atlantique deux énormes accumulations de varech flottant, que l’on confond sousla dénomination de mardesargaço,

et que l’on distingue par les noms de grand et petit

banc de varech. Ces masses sporadiques et la bande qui les unit occupent une superficie six à sept fois grande comme celle de la France '.

Dans l’un de ces amas d’herbes, on trouva une écrevisse vivante. « L’amiral voulut la garder. Il lui parut que c’était un excellent signe, parce que, disaitil, on ne rencontre jamais d'écrevisses à quatre-vingts lieues de terre. »

On vit aussi un second paille-en-queue, tout cela venant du couchant, — «où j’espère, dit Colomb, que le Dieu puissant, dontles mains seules donnent toute victoire, nous fera bientôt trouver terre. »

Mardi 18 septembre . Une certaine obscurité du

1 Éd. Charton, Voyageurs anciens et modernes.

coté du nord fait croire que la terre est proche. Le lendemain, sans aucun vent, des brumes s’élèvent du midi, signe certain, disait-on, de la proximité de la terre. L’amiral pense qu’à droite ou à gauche, au nord ou au sud, il y a des îles; mais il ne veut pas s’arrêter à les chercher, et déclare « qu’il continuera sa rouie vers les Indes. Le temps est bon, dit-il , et, s’il plaît à Dieu, nous verrons les îles au retour. »

« Le jeudi 20 septembre , de petits oiseaux, qui

habitent les terres, vinrent le matin chanter au haut

des mâts et quittèrent le navire vers le soir. » Gracieux messagers de l’espérance !

Cependant la mer, «toujours aussi calme que dans le fleuve de Séville,» commença à faire murmurer les marins ; ils disaient : « Puisqu’il n’y a jamais de houle ni de vent dans ces parages, comment auronsnous les brises nécessaires pour retourner en Espagne?» Ces pensées de retour avant l’arrivée même évélaient qu’à 1a. longue les espérances allaient

CHRISTOPHE GOLOMH

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s’éteindre dans le découragement. « Heureusement, dit Colomb, bientôt la mer s’éleva. De sorte que le vent contraire me fut fort utile. » En montrant la possibilité du retour.

Le mardi 25 septembre , on eut encore une fausse joie. Martin-Alonzo Pinzon, au coucher du soleil, étant monté sur la poupe de son navire, appela l’amiral en criant : « Bonne nouvelle ! je vois la terre ! » L’amiral, entendant avec quelle assurance s’exprimait Martin-Alonzo, se jeta à genoux pour remercier Dieu. Les équipages de la P in ta et du vaisseau-amiral (qui s’appelait primitivement la Gallega, mais que Colomb avait nommé la Santa-Mariaj entonnèrent le (iloria in excetsis Deo ! Les marins de la Nina, montés sur le mât de hune et dans les cordages, affirmaient qu’ils voyaient la terre vers le sud-ouest. L’amiral donna ordre, de gouverner de ce côté... Mais cette prétendue terre parut fuir toujours.

Le dimanche 30 septembre , on se remit â navi-

guervers l’ouest. Quatre paille-en-queues se posèrent sur la caravelle de l’amiral : cela parut un heureux signe. « Quand plusieurs oiseaux de même espèce volent ensemble, dit l’amiral, on peut.croire qu’ils ne sont pas égarés et que la terre est proche. »

Le lundi 1er octobre , le pilote de l’amiral se mit à dire, avec un sentiment d’inquiétude, que depuis l’Ile de Fer on avait fait 578 lieues vers l’ouest. L’amiral savait qu’on en avait fait 700; il en accusait 584.

Samedi 6 octobre Martin-Alonzo Pinzon demanda encore à naviguer vers le sud-ouest. « Ce ne fut pas l’opinion de l’amiral ; il ne voulait pas dévier de la direction de l’ouest : avant tout, il fallait, disait-il,

arriver à la terre ferme d’Âsie ; on verrait les îles

plus tard. »

Mardi 9 octobre . Pendant la nuit, on entend passer des oiseaux.

Le mercredi 10 octobre , les gens de l’équipage commencèrent à se plaindre de la longueur du che-

min : il y avait deux mois et neuf jours qu'ils naviguaient (depuis le 3 août); « ils ne voulaient pas aller plus loin. L’amiral fit de son mieux pour relever leur courage, en les entretenant des prolits qui les attendaient. Il ajouta, du reste, avec fermeté, qu’aucune plainte ne le ferait changer de résolution, qu’il s’était mis en route pour se rendre aux Indes, et qu il continuerait sa route jusqu’à ce qu’il y arrivât, avec l’assistance de Notre-Seigneur. »

J’ai dit qu’il y avait deux Christophe Colomb, celui de la légende et celui de la réalité. On vient de voir agir et d’entendre parler le Christophe Colomb de la réalité, dans la situation vraie où il se trouva le 1 0 octobre 1492 : situation grave assurément, mais sans violence, et où l’amiral se montra adroit, modéré et ferme ; rien de plus, rien de moins. Mais cela ne pouvait suffire aux légendaires, amis du merveilleux et de l’effet, plus théâtral que dramatique. Ceux-là ont

inventé une insurrection, des menaces, des cris, un danger de mort pour Christophe Colomb, et les prières de l’amiral demandant instamment trois jours encore de navigation vers l’ouest , affirmant qu’avant ces trois jours on verrait la terre, et promettant le retoui si dans ce terme on ne la découvrait pas. Les auteurs

de ces belles imaginations ne se sont pas aperçus qu’en voulant grandir Colomb par le contraste des caractères et par l’exagération des dangers auxquels l’exposaient la malice, la timidité ou l’ignorance de ses équipages, ils le rapetissaient plutôt. L’amiral pactisant avec des insurgés, et descendant à des supplications, est certainement moins grand et moins noble que cet homme simple , à l’air débonnaire, mais inflexible sous sa modération. Combien est plus vrai et plus attachant ce récit naïf : « L’amiral fit de son mieux pour relever leur courage, en les entretenant des profits qui les attendaient.» Ce sont, comme on voit, des conversations, à l’amiable, au moins en

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apparence; et, dans ces conversations, il touche habilement, lui qui connaît ses hommes, la corde sensible, l’intérêt, le lucre; car la plupart de ces gens-la,

nous le verrons, n’étaient que des aventuriers cupides, comme presque tous ceux qui, a n impôt le quelle époque, vont à la recherche de l’or en pays lointains. Avec de telles gens, Colomb le savait bien, il ne s’agit pas de plier; pas plus qu'il ne faut les faire cabrer, inutilement et dangereusement, en usant trop tôt de roideur. Colomb, avec son grand bon sens et son sang-froid, sait garder la juste mesure : « 11 ajouta, du reste, avec fermeté, qu aucune plainte ne le ferait changer de résolution; qu’il s’était mis en route pour se rendre aux Indes, et qu il continuerait sa route jusqu’à ce qu’il y arrivât, avec 1 assistance de Notre-Seigneur. » Cela peut, si l’on veut, être moins théâtral, mais cela, certes, est bien plus dramatique, plus émouvant, plus vrai, plus simple et plus beau. Laissons donc de côté ces enjolivements

imaginés par Pierre Martyr, par Oviédo, par Herrera, et brodés par tous les poêles et tous les biographes à la suite. Munoz les réfute très-bien en faisant remarquer qu’au 8 octobre, qui aurait, selon Oviédo, été le jour de la révolte et des trois journées de délai obtenues par grâce, les dernières avant l’arrivée à terre, les lignes écrites par Colomb dans son journal de bord, sous l’impression du moment, n’annoncent certainement pas des terreurs ou des tristesses, puisqu’elles disent tranquillement, comme un refrain : « La mer était belle comme la rivière de Séville, et la température aussi douce qu’au mois d’avril en Andalousie; c’était un plaisir de respirer cet air, qui est comme embaumé. On vit de l’herbe fraîche, des oiseaux des champs fuyant au sud, des corneilles, des canards, un fou (autre espèce d’oiseau). De nuit, on lit jusqu’à 1 5 milles à l’heure dans la direction ouestsud-ouest. »

Voilà la vérité, bien plus intéressante que tous les contes dont on l’a recouverte en croyant l’embellir. On a cherché à établir une gradation factice d’intérét et d’émotion, on a voulu que ces trois jours concédés aux prières du pauvre grand homme s’écoulassent sans rien montrer à l’horizon, que le délai s’épuisât goutte à goutte, et que seulement à la dernière minute de la dernière heure du dernier jour la terre apparût enfin. Ce sont là de petits effets, bons pour les vers latins que l’on fait au collège ou pour les mélodrames du boulevard. La gradation existe bien assez

dans la simple relation de l’amiral : il est inutile de la faire, elle est toute faite.

Jeudi \ \ octobre. « Grosse mer. Des damiers (oiseaux) et un roseau vert près de la caravelle de Colomb. De la caravelle la Pinta on aperçut aussi un roseau, un bâton, un autre petit bâton que l’on prit et qui parut avoir été taillé avec du fer, un débris de roseau, une herbe de terre, une planchette. L’équi-

à fleurs; tous les esprits en furent réjouis. »

On vit ensuite voguer une branche avec ses fruits i

les cœurs s ouvrirent de plus en plus à l’espérance, à

l’allégresse.

Enfin, dans la nuit du jeudi 11 au vendredi f 12 octobre 1492, a deux heures du matin, on aperçut une lumière qui s’élevait et s’abaissait tour à tour; et au point du jour on vit la terre : on n’en était éloigné que de deux lieues. « Sitôt que l’amiral vit la

San-Salvador. Bientôt parurent quelques habitants. Ils étaient tout nus.

L’amiral descendit dans la barque armée, avec Martin-Alonzo Pinzon, capitaine de la Pinta, et Vincent-Yanez Pinzon, son frère, capitaine de la Nina , sur laquelle avait navigué aussi le troisième frère, François-Martin Pinzon. L’amiral tenait à la main la bannière royale ; les deux capitaines portaient chacun une bannière de la croix verte, qui servait de signe de reconnaissance dans chaque bâtiment. Au milieu

de ces bannières était une croix; à droite de la croix

un F (Ferdinand) ; à gauche un I (Isabelle). En abordant, ils virent de beaux arbres verts, diverses es pèces de fruits, et beaucoup d’eau. Avec l’amiral et les deux capitaines étaient le contrôleur Rodrigo Sanchez, de Ségovie, le secrétaire Rodrigo Descovedo, et plusieurs autres. L’amiral, les appelant en témoignage, déclara qu’il prenait possession de l’ile au nom du roi cl de la reine, et l’on dressa sur-le-

CH RI STOP IIE COLOMIî

champ un acte pour constater cette déclaration1

Ici commence l’étonnement des esprits droits et sans prévention, qui considèrent les choses en toute simplicité, à la lumière de la raison et de la justice.

Voilà un homme, et un grand homme, d’une na-> ture élevée et religieuse, en même temps que d’un génie exact et positif. Il s’empare, sans songer à mal, d’un pays qui ne lui appartient pas ; cela ne fait pas même question pour lui. Il va également s'emparer des hommes et des femmes de ce pays, les enlever sans scrupule, les emporter avec lui en Europe, comme des choses, et des choses sur lesquelles il aurait droit. Tout cela en vertu de quoi ? En vertu de ce qu’il est chrétien et de ce que ces peuples ne le sont pas, en vertu d’une religion de douceur et de charité qui prêche pour principal précepte : « Aime

4 Éd. Charton, Voyageurs anciens et modernes.

ton prochain comme toi-même ! » Oui, c’est en vertu de cette loi-là que ce grand homme s’en va, tout bonnement, sans que cela fasse un pli dans sa pensée, prendre les pays, les biens, les personnes 1 Ces peuples le croient venu du ciel: c’est lui-même qui nous le dit; il va cruellement les détromper! Ils lui offrent, d’un cœur bienveillant, de l’eau et des fruits et des fleurs; on les remerciera par le pillage, par la violence, et par le meurtre s’ils essayent de résister!

Mais quoi ! ils ne sont pas chrétiens et nous le sommes ! Ce mot suffit, explique tout! Nous leur apportons la fraternité, — qui débute par l’esclavage !

Ouest confondu d’étonnement.... Et ensuite on est

saisi d’indignation quand on songe que, sous ce beau prétexte religieux, il y a tout simplement et tout brutalement la raison du plus fort. Cette raison-là suffisait au xve siècle. Elle suffit bien encore au nôtre Irop souvent, et toujburs en la décorant du nom de civilisation chrétienne.

Ah ! que les civilisés sont barbares ! et qu’ils sont lents à acquérir les notions les plus élémentaires de la justice ! et que l’intérêt bruial se paie aisément de mois sonores! et que la violence est insolente à usurper tout, et d’abord le nom de droit, ce qui est de toutes les usurpations la plus haissable et la plus révoltante!

Ainsi, comme disait très-bien l’autre jour ici 1 M. Baudrillart, «on trouve juste et charitable d’aller planter son drapeau chez un peuple inoffensif, pour l’amener a ses idées et à ses moeurs, de s’emparer de son territoire pour lui enseigner la propriété et la famille, et de tuer les gens, sans scrupule, pour leur apprendre à vivre !

Si aujourd’hui on en est encore là, si on épèle encore, et sans savoir le lire, l’A B C D de la justice, qu’était-ce donc, au xve siècle? On en était alors à la croix de Jésus ! Ce signe était réponse atout.

Telles étaient les idées du temps. C’est la seule circonstance atténuante que Ton puisse essayer de faire valoir en faveur de Christophe Colomb. Tout imprégné des idées de son siècle, sa conscience ne s’éveilla pas en face de ces peuplades innocentes et douces, et il

traita comme des troupeaux ces frères auxquels il apportait les vérités évangéliques.

Nous étudierons en détail cette conduite étrange, et, malgré tout, bien difficile à comprendre de la part d’un esprit si éminent et d’un cœur qui parait assez noble en tout le reste.

Examinons l’accueil fait à Colomb et à ses gens par les peuples du Nouveau-Monde, puis la conduite de Colomb et de ses Espagnols à. leur égard, et dites de

quel côté est la barbarie : du côté des sauvages ou du côté des civilisés.

Les naturels venaient à la plage, étonnés et joyeux, offrant aux inconnus de l’eau, des fruits, des fleurs, et tout ce qu’ils possédaient. « Comme nous hésitions à descendre, dit Colomb, parce que la côte n’était pas favorable, ils se jetaient à la nage et venaient nous trouver. Nous comprenons à leurs signes qu’ils nous demandaient si nous étions venus du ciel. Il y en eut un vieux qui monta dans ma barque. D autres appelaient à grands cris tous les habitants, hommes et femmes. « Venez voir, disaient-ils avec de grands gestes, venez voir des gens qui viennent du ciel. Apportez-leur à manger et à boire 1 » 11 vint un grand nombre d’hommes et de femmes, apportant tous quelque chose. Ils semblaient remercier Dieu, se prosternaient, levaient les mains au ciel; ensuite ils nous invitaient à venir a terre, tout cela avec de bruyantes

Voilà le premier accueil des sauvages; voici le premier sentiment des chrétiens.

« Je cherchais des yeux , dit Colomb, oh je pour-

rais construire un fort. Mes regards s’arrêtèrent sur une petite presqu’île renfermant six huttes : en deux jours on pouvait en faire une île. Il est cependant douteux que cette précaution soit nécessaire :

les habitants sont très-doux et paraissent inexpéri-

mentés en ce qui se rapporte aux combats. Vos Altesses s’en rendront facilement compte en voyant les sept individus que j'ai fait prendre , afin de les conduire en Espagne, où ils apprendront notre langue, et ensuite je les transporterai de nouveau ic (pour servir d’interprètes). Je réponds même que, si Vos Altesses me commandaient d’emmener lous les

habitants en Castille ou de les faire prisonniers chez eux, rien ne s’y opposerait; c’est une tâche à laquelle suffiraient cinquante hommes. »

Ainsi, à l’accueil joyeux, confiant, hospitalier, de ces douces peuplades , Christophe Colomb répond tout d’abord par une pensée de défiance et de guerre : « Je cherchais des yeux où je pourrais construire un fort »; puis par un acte de violence, un rapt; et tout cela naïvement, sans ombre de scrupule ou d’hésitation, ou de question morale quelconque; il ne paraît pas se douter de l’injustice qu’il commet en ôtant à ces hommes la liberté; il ne dit rien pour essayer de justifier ces violences; à moins que ce ne soit en guise de justification indirecte, implicite, qu’il répète à plusieurs reprises : « On ne remarque chez ces peuples aucune apparence de religion » ; ce qui, pour le dire en passant, est déjà contredit d’une manière générale par quelques-uns des détails qui précèdent, et le sera encore, plus tard, formellement et expressément, toujours dans la relation de Colomb. Mais quand cela serait! Est-ce donc une raison pour opprimer ces peuples inoffensifs et bienveillants, sous

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