‹ Christophe ColombChapitre 12 sur 31 · CH UIS T OP II F. COLOMB · texte numérisé non relu

CH UIS T OP II F. COLOMB

prétexte de les convertir? Importer la foi de vive force! c’est une contradiction dans les termes. Loin de pouvoir imposer la foi à autrui, riiomme ne peut l’imposer à lui-même. Elle ne dépend pas de la volonté, encore moins de la violence. Et sauver les gens

malgré eux, c’est les tuer, dit un poète païen. Mais les chrétiens ont changé tout cela : c’est la croyance

du moyen âge que la violence est permise pour procurer aux gens le salut éternel; que, dans l’intérêt de la foi et de la conversion universelle, il est légitime de se rendre maître des infidèles et de leurs territoires. Aujourd’hui encore, lorsqu’on a affaire à des peuples lointains qui semblent en dehors de notre civilisation, on ne se gène guère pour laisser de côté les maximes de la liberté de conscience, dont nous

faisons entre nous tant de bruit; on est carrément injuste et brutal, on leur envoie la foi chrétienne à coups de canon, et on abuse à la journée du nom de la Divine Providence. Pauvre Divine Providence!

par les plus grands fourbes!

Cependant, dès le siècle môme de Colomb, quelques âmes plus humaines et plus réellement chrétiennes sentirent l’injustice de cette conduite. Toutefois ce fut seulement après que l’expérienceeutfaitvoir qu’elle était impolitique autanl qu’odieuse. L’évêque Barlolomeo de Las Casas, qui prit part aux autres expéditions de Colomb, protesta avec une noble et éloquente indignation contre ces violences tyranniques. En réponse à Sépulvéda, organe des fanatiques, qui avait fait un livre pour soutenir que, d’après les

conque refusait d’embrasser la religion chrétienne,

ardent amour de la justice et de l’humanité. Le principal est intitulé : Brevissima Relation de la des-

truction de las Indias ; il parut à Séville en 1552,

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Uni

et lut traduit à Anvers en 1G79, par Jacques de Miggrode, sous ce titre: Tyrannies et Cruautés des

Espagnols.

Christophe Colomb, il faut le reconnaître, n’avait pas l’âme évangélique de Las Casas. Tout à l’heure il va dire un mot bien dur, qui dévoilera complètement ses sentiments. Mais suivons les faits.

Pendant la nuit, un des insulaires que l’on avait pris faute hors du navire et se sauve à la nage. Le lendemain, un autre en fait autant : il lance à l’eau

une pirogue que l’on avait hissée sur 1a Nina, et s’en sert pour prendre la fuite. On le poursuit, mais il échappe, arrive à terre et disparaît derrière les arbres. A celte scène en succède une autre que Colomb ra-

conte ainsi :

« Une autre petite pirogue vint d’une autre pointe

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de nie. Elle était conduite par un seul homme, qui offrit comme échange une pelote de coton. Mais il ne voulait pas entrer dans la caravelle. Plusieurs matelots se jetèrent à l’eau et le prirent. De la poupe de ma caravelle, j’avais tout vu. Je fis venir cet Indien , et, quand il fut près de moi, je lui mis sur la tête un honnet rouge, aux bras des verroteries vertes, aux oreilles deux grelots; j’ordonnai ensuite qu’on lui

rendît sa pirogue, que l’on avait déjà montée dans la barque, et qu’on le laissât se retirer. De même je voulus qu’on lâchât une autre pirogue qu’on avait retenue captive à la poupe de la Nina. J’observai avec intérêt ce qui se passait sur la rive au moment où y aborda l’Indien auquel je venais de faire des présents et dont j’avais refusé le coton. Il était entouré d’un grand nombre d’habitants et il paraissait se louer beaucoup de nous; j’imagine qu’il ajoutait que, si nous avions emmené l’Indien qui venait de se sauver dans les bois, c’était sans doute qu’il avait

commis quelque faute envers nous. Mon espérance avait été, en effet, qu’il ferait ainsi des rapports favorables sur notre compte; c’est pourquoi je l’avais traité avec bonté, dans l’intenticyi de nous concilier ces pauvres gens, afin qu’on ne les trouve pas hostiles lorsque Vos Altesses enverront de nouveau vers cette île. »

Ainsi l’intérêt seul lui dicte ce qu’il nomme bonté et qui n’est que justice. Lorsqu’il se montre humain, c’est par politique. Il le dit sans détour, comme sans nécessité; à moins que ce ne soit pour s’en faire un mérite, selon les idées de ce temps où la ruse passait pour vertu et où Connûmes disait de Louis XI : « C’était un sage homme et malicieux. »

Au reste, Colomb n’a point de principe fixe, et sa politique est flottante. C’est par moments qu’il lui prend fantaisie d’interdire à ses compagnons les vio-

lences, dont il ne s’abstient lui-même que suivant son bon plaisir ou la réflexion de la minute. Martin- Alonzo Pinzon s’était emparé de quatre hommes et

de deux jeunes filles; l’amiral leur fit donner des vêtements et les renvoya libres, « parce que, dit-il, les

habitants de toutes ces îles sont les sujets du roi et de la reine, dont les peuples doivent être traités avec humanité et bienveillance, surtout puisqu’on trouve dans ce pays beaucoup d’or et d’épiceries. »

On sourit involontairement à cette dernière considération, qui fait reparaître le caractère. Dans les premières paroles on sent le vice-roi, jaloux de son pouvoir; dans les dernières, le Génois commerçant. Où est le chrétien ? où est l’homme? Je ne vois guère ni l’un ni l’autre.

A chaque instant, il oublie ces maximes de l’intérêt bien entendu, qui eussent du moins produit des effets analogues à ceux de l’humanité véritable.

« Hier, dit-il, une pirogue s’approcha de nui caravelle. Cinq des six jeunes hommes qui sy trouvaient montèrent à mon bord. Je les ai fait retenir et je les emmène. J’envoyai ensuite à une hutte du côté ouest du fleuve, et on m’en ramena sept femmes, petites et grandes, et trois petits enfants. »

Deux de ces cinq jeunes hommes prennent la fuite quatre jours après. Par compensation, il arrive qu un malheureux, mari de l’une des femmes enlevées et père des trois enfants, vient demander qu’on l’emmène avec sa famille, si on ne veut pas ta rendre à la liberté. On l’emmène en effet.

Mais écoutez ceci :

« Avec les seuls marins qui sont sur mes navires, dit l’amiral, je puis explorer en maître toutes ces îles. Les habitants sont sans armes et nus ; ils sont craintifs : mille de ces pauvres gens prennent la fuite

devant trois de nos hommes. Ils sont faits pour °beir. Ils ensemenceront; ils exécuteront tous les travaux qu’on leur demandera. »

« Ils sont faits pour obéir! » Parole odieuse, étonnante surtout de la part d’un homme né dans le peuple, et à qui n’avait pas manqué Péducation du malheur ! « Ils sont faits pour obéir ! » Où donc est la fraternité chrétienne que vous apportez aux peuples nouveaux ? Et, à défaut des sentiments chrétiens, comment l’humanité toute seule et la raison ne vous disent-elles pas ce qu’une telle parole a d’abominable et de révoltant? Comment cette pensée hideuse at— elle pu naître dans votre esprit? comment vos lèvres ont-elles pu la prononcer? comment votre plume a-t-elle pu l’écrire ? et comment ne l’a-t-elle pas elïacée? Mais non: telle est l’injustice naïve, et,

si l’on peut parler ainsi, l’innocente brutalité des mœurs du xve siècle, que cette pensée a coulé de

source et sans que le grand homme y ait songé! Puissance des idées d’un temps, meme sur les intelligences les plus hautes! Faiblesse du sens moral individuel! Lenteur de la justice à éclore dans les âmes, du sein des préjugés, des superstitions et des intérêts égoïstes!... Aujourd’hui môme, et dans cette Amérique, où Colomb ne se montrait pas aussi humain qu’il aurait dû et inaugurait le règne de la force, ne voit-on pas de*s nations — civilisées en tout le reste garder obstinément pour maxime cette pensée anti-sociale, anti-humaine : « Ils sont laits pour obéir ! » et combattre pour elle, comme si c’était pour l’honneur ! et lui sacrifier avec joie l’unité de la patrie 1 Et ne voit-on pas leurs adversaires, tout en combattant pour l’abolition de 1 esclavage, mépriser sottement les hommes de couleur?

Ainsi les Espagnols allaient semant les haines sur ces terres nouvelles, au lieu de l’amitié évangélique, dont les sauvages, avec le seul instinct de la nature,

leur avaient donné l’exemple! Ainsi, avec la bannière du Christ Rédempteur, c’était l’esclavage qu’on plantait !

C’est que, pour dire les choses comme elles sont, tous ces aventuriers, tous ces coureurs de mer, et le plus grand d’entre eux aussi bien que les autres, avaient eu surtout pour mobile, dans une entreprise aussi hasardeuse, soit la cupidité, soit la curiosité, soit l’une et l’autre ensemble, à des doses diverses ; et voilà tout.

La curiosité ne fut pas déçue ; la cupidité le fut au premier abord et même pendant assez longtemps.

Colomb, croyant être en Asie, au Cathay ou au Zipan-gou (Chine et Japon), pays de For, des pierreries et des épiceries, — selon la formule qui revient toujours, — se mit à en chercher partout et n’en trouva guère. Cependant, comme il importait extrêmement au succès de son entreprise, à sa fortune et à sa gloire, qu’il n’eût pas fait en vain tant de- pro-

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messes aux compagnons qu’il avait entraînés si loin, et aux deux souverains d’Espagne dont il avait exigé tant de privilèges énormes, il fut un peu embarrassé.

On suit, jour par jour, dans sa relation, le déchet de ses espérances, à travers les assertions vagues ou les petites exagérations, pour ne rien dire de plus, par lesquelles il s’efforce de donner le change à ses compagnons et aux deux souverains, et à lui-même. Quand ses incertitudes redoublent, le Génois allègue Marco Polo, ou les Pères de l’Église, ou l’Écriture même, à tort et h travers, pour couvrir de cet appareil de textes et de cette couleur pieuse l’embarras où il est de parler avec précision. Car, excepté la découverte des terres, les merveilles promises semblent fuir devant lui pendant tout ce premier voyage, et de même pendant le second. Trouvant très-peu d’or, point de pierreries, et connaissant mal les épiceries, on sent qu’il se consume d’impatience; mais à mauvais jeu il fait bon visage, et il continue de promettre,

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même après qu’il n’espère plus. Sans anticiper, voyons-le au début.

A c samedi 43 octobre 1492, lendemain de son ar-

rivée à terre, il dit : « Je regardai les naturels avec beaucoup d’attention pour m’assurer s’ils avaient de l’or, et je remarquai que plusieurs en portaient un petit morceau à un trou qu’ils se font au nez. Je réussis à apprendre, au moyen de signes, qu’en tournant leur île et naviguant vers le sud, nous trouverions une contrée dont le roi avait de grands vases d’or et une grande quantité de ce métal. J’essayai de leur persuader de venir avec moi dans ce pays, mais ils refusèrent. Je résolus d’attendre jusqu’à l’aprèsmidi du lendemain et de me diriger vers le sud-ouest, où, d’après les informations de beaucoup d’entre eux, il y avait une terre, de même qu’au sud et au nordouest. Je compris aussi que les habitants de cette dernière contrée venaient souvent les attaquer et allaient

aussi chercher de l’or et des pierres précieuses au sud-ouest. »

Le mardi 16 octobre , l’amiral fit voile vers une autre île très-grande, qu’il voyait à l’ouest, et dont les habitants, selon ce que faisaient comprendre les naturels de Guanahani, ou San-Salvador, portaient

des chaînes d’or aux jambes, aux bras, au cou, au nez et aux oreilles.

Colomb, y étant arrivé, en prit possession comme de la première, et la nomma Fernandina , du nom du roi, comme il avait nommé la première San- Salvador, du nom du Sauveur.

« Il en fit le tour, cherchant Samaot ou Samael , lieu où tous les Indiens prétendaient que l'on trouvait l’or; mais il ignorait si c’était une ville ou une île. »

Vendredi 19 octobre. « Mes yeux, dit Colomb, ne peuvent se lasser de contempler cette verdure si belle

et ces feuillages si différents de ceux de nos arbres. Je suis persuadé que, parmi ces plantes et ces arbustes, il y en a beaucoup qui seraient très-précieux en Espagne pour la médecine, l’épicerie et la teinture; malheureusement je n'y connais rien, ce qui me cause une grande contrariété. En arrivant au Cap, les fleurs et les arbres répandaient un si doux parfum, que nous respirions l’air avec délices. Je m’avancerai demain dans l’intérieur; c’est dans l’intérieur, au dire des Indiens qui sont avec nous, que demeure le roi. Je verrai ce roi, je parlerai à ce souverain qui, disent-ils, commande à toutes les îles d’alentour, a des vêtements magnifiques et est tout couvert d’ornements en or. Ce ri est pas cependant que j'aie une très-grande confiance en eux. D'abord il se peut que je ne les comprenne pas bien ; puis, comme ils n’ont pas chez eux beaucoup d’or, ils s’exagèrent peut-être la valeur de ce que le roi possède de ce métal.... Du reste, je n’ai pas l’intention de visiter ces

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îles de manière a

les étudier en détail; je n’y par-

viendrais pas en cinquante ans. Je veux voir et découvrir le plus grand nombre possible de pays et être de retour au mois d’avril près de Vos Altesses, s’il plaît à Dieu. Seulement, si je découvre un endroit où il se trouve véritablement beaucoup d or et d épices, je m’y arrêterai pour en réunir la plus grande

quantité possible.

Deux mois plus tard, il dira : v Je crois qu’ils n’ont que très-peu d’or, quoiqu’ils demeurent si près du pays où on le trouve en grande abondance. »

Lundi 22 et mardi 23 octobre ■ On resta ces deux

jours sur la côte de 1 île, toujours dans lespciance que l’on verrait le roi ; mais il ne parut pas, et 1 on vit seulement les habitants, peints en blanc, en rouge, en noir et autres couleurs comme ceux des autres

îles. D’ailleurs un calme plat retenait les navires

Colomb était déterminé à se rendre à une guindé île

peu éloignée que les naturels appelaient Cuba, et où,

suivant eux, il y avait beaucoup de très-grandes pirogues et beaucoup de marins. Il était persuadé que ce devait être le Zipon-gou (le Japon). « je veux ensuite aller à la terre ferme, à la ville de Guinsay', et remettre au grand-khan les lettres de Vos Altesses. » Les naturels deGuanahani tirent entendre qu’il fallait un voyage de vingt jours en canot pour faire le loni de I île de Cuba, qu’elle était traversée par dix

grands fleuves, et qu’on y trouvait des perles et des mines d’or.

Dimanche 4 novembre. « Deux hommes de l’équipage et Martin-Alonzo Pinzon croyaient avoir trouvé de la cannelle etdes cannelliers; Colomb leurprouva que c’était, une erreur. Il montra des échantillons de cannelle véritable et de poivre aux Indiens, qui lui

1 Quinsay, Hang-tcheou-fou, qui fut la capitale de la Cliine

sous la dynastie des Hong. - Éd. Charton, Voyageurs anciens et . modernes.

assurèrent par signes qu’on trouverait beaucoup de ces productions au sud-est. »

Cependant, après une navigation de trois mois déjà, les caravelles, dont deux sur trois étaient assez mauvaises, et qui avaient été mal calfatées a Paies, faisaient eau par la quille. Le 5 novembre, on dut s’occuper de les réparer. On eut soin de ne pas travailler à toutes les trois à la fois, afin que l’équipage, à tout événement, fût toujours en état de pourvoir à sa sûreté. « Malgré la douceur des naturels, Colomb les surveillait avec prudence. »

Mardi 6 novembre. « Aujourd’hui, dit l’amiral, j’ai fait mettre le navire à Ilot. Je hâte les travaux dans le désir de partir jeudi, âvec l’aide de Dieu, dans la direction du sud-est pour y chercher de l’or et des épiceries et pour découvrir des terres. »

Les naturels luidisaientquedece côté il trouverait « Vtle Babeque où l’on se servait de marteaux pou

mm

faire des lingots avec l’or que l’on ramassait la nuil sur la plage, en s’éclairant avec des chandelles. »

Les vents contraires retardèrent le départ jusqu’au I 2 novembre. Ce jour-là, l’amiral, sur les indications données, se dirigea à l’est quart sud-est. « Ce changement de direction, dit Washington Irving, eut une influence considérable sur les découvertes de Chris-

tophe Colomb. Il avait navigué fort avant dans ce qu’on appelle l’ancien détroit, entre Cuba et les Bahamas. Encore deux ou trois jours et il aurait découvert l’erreur dans laquelle il tombait en supposant (malgré les dires des naturels) que Cuba faisait partie de la terre ferme, erreur où il resta jusqu’à sa mort. Il aurait pu recueillir aussi des renseignements sur la proximité du continent et se diriger vers la côte de la Floride, ou bien encore, continuant à longer l’île de Cuba dans la direction du sud-ouest, rencontrer la côte opposée d’Yucatan, et réaliser ses plus brillantes espérances en faisant la découverte du Mexique. Mais

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veau-Monde; les régions plus opulentes qu’il conte-

nait étaient réservées à illustrer d’autres entre-

prises. »

Le 21 novembre , le capitaine de la Pinta, Martin-

Alonzo Pinzon, jaloux de trouver l’or et les pierre

ries plus vite que Colomb , se sépare de lui et s’éloigne, contre la volonté de l’amiral, qui écrit : « Pinzon m’a dit et fait bien d’autres choses! »

Les Pinzon étaient assez riches ; deux des caravelles leur appartenaient; ils avaient peine à se soumettre au Génois pauvre, si subitement élevé au rang d’amiral.

Martin-Alonzo navigua donc seul à l’est. L’amiral ordonna que l’on tînt le fanal allumé pendant toute la nuit, afin que Pinzon revînt s’il en avait le désir. Au lever du jour, la Pinta avait complètement disparu.

Colomb restait avec deux caravelles seulement, la

Santa-Maria et la Nina. L’une des deux, la Santa- Maria , s’échoua peu de temps après sur des brisants, par un temps calme, qui permit de sauver l’équipage.

Colomb, considérant qu’il serait difficile et téméraire de continuer ses explorations avec une seule caravelle, résolut de retourner en Espagne pour y faire connaître ses découvertes. Peut-être d’ailleurs craignait-il qu’Alonzo Pinzon ne l’y précédât et ne s’emparât de sa gloire. Au reste, celui-ci revint après quelques jours ; il n’avait découvert ni l’or ni les pierreries, mais Pile d’Haïti, qu’on appela l’île Espagnole, ou la Petite Espagne, Hispaniola. 11 se rendit

à bord auprès de l’amiral et essaya d’excuser son insubordination. Les raisons qu’il donna étaient mauvaises; mais Colomb feignit de s’en contenter, voulant, par prudence, s’abstenir de toute discussion pendant le voyage.

Lundi 7 janvier 1493, on s’occupa déboucher

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une voie d’eau qui s’était déclarée dans la coque de la Nina. La Pinta , de son côté, pendant son excursion, avait été gravement endommagée parles tarières (insectes de mer, à tète garnie d’écailles); elle faisait eau comme la Nina. Tout conseillait de hâter le retour.

Le 16 janvier, un vent favorable s’étant levé, on fit voile vers l’Europe. Pendant près d’un mois, on navigua bien. Mais ensuite une tempête affreuse, qui dura trois jours et trois nuits, 12, 13, 14 février, acheva presque de disloquer les deux caravelles.

« Colomb avait bien des sujets d’être tourmenté : il songeait à ses deux fils, Diégo et Fernando, qu’il avait laissés à Cordoue, et qui seraient orphelins ; il pensait avec amertume que, si les deux caravelles périssaient, la nouvelle des grandes découvertes qu’il avait faites ne parviendrait jamais en Espagne. Mais il retrouvait de la confiance et de l’espoir en se rappelant combien Dieu lui avait donné de preuves de

sa protection et de sa miséricorde depuis son départ. Cependant, qui peut sonder les secrets de la volonté divine? il écrivit sur un parchemin un récit rapide de ses découvertes, et la prière adressée à celui qui trouverait ce parchemin de le porter au roi et à la reine; puis, sans communiquer son projet à aucun de ceux qui étaient là, il enferma ce parchemin, bien entouré de toile cirée, dans une grosse barrique de bois, qu’il fit jeter à la mer. »

Si cette terrible tempête eut englouti Christophe Colomb et ses découvertes, qui sait combien d’années encore, et de siècles peut-être, se fussent écoulés avant qu’on osât tenter de nouveau une entreprise

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semblable à la sienne, dont le succès fût resté inconnu, enseveli au fond de la mer, et dont on n’eût su ou conjecturé que la catastrophe. « Juste punition de sa témérité 1 » eussent dit les bonnes âmes, que tout succès attriste, que tout insuccès réjouit.

Les bonnes âmes n’eurent pas cette joie. Après trois jours et trois nuits effroyables, le ciel s’éclaircit, la mer s’apaisa, et les deux caravelles arrivèrent entin à Sainte-Marie, l’une des Açores. C’était le 18 février

On était donc de retour en Europe, et l’expérience était faite, cette expérience si redoutée : on avait pu remonter la courbe des mers et la convexité du globe ; la zone torride n’avait dévoré personne , la main de Satan avait laissé passer et repasser les navigateurs.

On aborda, et la nouvelle des découvertes que l’on venait de faire excita à la fois l’étonnement et la jalousie de ces îles portugaises.

Aussitôt que les avaries des caravelles furent répa-

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rées, on se remit, le 24 février, à naviguer vers les côtes d’Espagne, Le 3 mars, nouvelle tempête : les voiles se déchirent, un des mâts se brise. Peu s’en faut qu’on ne fasse naufrage au moment d’arriver en vue de Lisbonne. Colomb eût moins regretté de périr alors : on savait ses découvertes, sa gloire était sauve !

Faute de pouvoir gagner les côtes de l’Andalousie, on entra, le 4 mars, dans le fleuve de Lisbonne. Colomb avait lieu de se méfier du Portugal et de son roi. Il lui écrivit en arrivant, pour lui demander l’autorisation de se rendre à Lisbonne, de peur que, dans un autre port, de mauvaises gens, le soupçonnant d’avoir avec lui de grandes richesses, ne tentassent quelque violence. Il lui annonçait qu’il venait des Indes par l’occident, et que le roi et la reine de Castille lui avaient recommandé d’entrer en toute confiance, s’il était nécessaire, dans les ports du roi de Portugal.

« Mardi 5 mars. Bartolomeo Diaz, patron d’un grand vaisseau du roi de Portug d mouillé à Rastelo et bien pourvu d’armes et d’artillerie, vint sommer l’amiral de le suivre pour répondre aux questions du capitaine de ce vaisseau et aux facteurs du roi. Colomb déclara qu’il était amiral du roi et de la reine de Castille, et qu’il n’avait point à se soumettre à de pareils interrogatoires. Le patron l’invita alors à envoyer le maître de la caravelle. Colomb répondit par un nouveau refus; mais, sur la demande du patron, il consentit à lui montrer les lettres du roi de Castille. Le patron se retira et alla rapporter au capitaine ce qui s’était passé. Le capitaine, qui se nommait Alvaro Dama, vint aussitôt à bord de la Nina au son des trompettes, des fifres et des timbales, pour faire honneur à Colomb ; il lui témoigna une grande considération et le pria de lui demander tout ce qu’il désirerait.

» Mercredi et jeudi 6 et 7 mars. La nouvelle d’un

navire espagnol arrivant des Indes excita une curiosité universelle à Lisbonne ; un nombre très-considérable d’habitants vinrent voir Colomb et les Indiens et témoignèrent une surprise extrême.

Vendredi 8 mars. Le roi de Portugal invite Colomb à venir le trouver. Colomb, quoique n’ayant pas oublié la conduite peu loyale de Jean II, se rend à son invitation. Le roi l’accueille très-honorablement, exige même qu’il s'asseye, l’écoute avec attention, l’entretient avec affabilité, mais lui fait observer qu’il lui semble que, d’après un traité conclu entre lui et les souverains de Castille, les terres découvertes par Colomb appartiennent à lui, Jean II.

Les prétentions du roi de Portugal se fondaient sur la bulle du pape Martin Y, qui avait donné à la couronne de Portugal toutes les terres qu’elle découvrirait depuis le cap Bojador jusqu’aux Indes, et sur le traité de 1 479, par lequel le roi et la reine de Castille s’engagaien t à respecter ces droits . J ean II essaya de les

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