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parvint à triompher des obstacles que lui avaient suscités le découragement public et l’inimitié des
Espagnols trompés dans leurs désirs avides pendant
la deuxième expédition *. »
Afin de regagner des influences, il déclara qu’il désirait que le produit de ses découvertes fût consacré à racheter la Casa-Santa , c’est-à-dire le Saint- Sépulcre, ou à armer les chrétiens contre les infidèles pour le délivrer. Il faisait arriver la religion, comme un Beus ex machina , pour réchauffer l’intérêt languissant.
Lors du départ de la deuxième expédition, on briguait la faveur d’en faire partie; nombre de gens de
1 Voija(jenrs anciens et modernes .
tout âge, de tout rang, enfiévrés de la soif de l’or, de l’amour sacré des épiceries, avaient sollicité la grâce d’accompagner, même à leurs frais, le Génois trouveur de trésors. Outre les douze cents hommes
qui furent admis, deux ou trois cents parvinrent à se glisser dans les navires, se cachèrent dans les entreponts ou à fond de cale : le chemin du paradis est étroit, et il s’agissait de gagner le paradis terrestre. Mais, lorsque après les déceptions de ce deuxième voyage il fut question enfin du troisième, obtenu à grand’peine par l’intervention de la reine Isabelle qui continuait de plaider auprès du roi Ferdinand la cause de l’Amiral, les ennemis de celui-ci avaient tellement retourné l’esprit public et répandu de telles préventions en sens inverse contre lui et les terres nouvelles, qu’on fut réduit à chercher des recrues dans les prisons et dans les bagnes. Les souverains publièrent un induit par lequel les condamnés à mort, s’ils voulaient aller passer seulement deux ans à l’île Espa-
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gnole (Haïti), auraient leur grâce; les peines au-dessous du dernier supplice seraient rachetées par une seule année de séjour : on reviendrait en Espagne pleinement réhabilité. Eh bien ! malgré des offres si engageantes, il fut très difficile de réunir le nombre d’hommes nécessaire pour la troisième expédition.
Colomb, que le triomphe n’avait pas enivré, ne se laissa pas abattre par ces vicissitudes.
« Le mercredi 30 mai \ 498,— dit-il d’un cœur triste et ferme,— je partis, au nom de la Très-Sainte Trinité, de la ville de San-Lucar. Je souffrais encore des fatigues de mes précédents voyages, et j’avais eu l’espoir de me reposer en Espagne à mon retour des Indesf mais au contraire je n’y rencontrai que tourments et afflictions. »
C’est dans ce troisième voyage que Christophe Colomb allait enfin trouver le continent du Nouveau Monde, et, pour récompense, recevoir des fers.
Après deux mois de navigation, qui lui parurent deux siècles, — car la colonie qu’il avait laissée à l’île Espagnole avait grand besoin de sa présence, — il arriva, le 31 juillet, à une île nouvelle, qu’il nomma la Trinité, et le 1er août, entre cette île et l’immense delta formé par l’embouchure d’un grand fleuve (l’Orénoque), il toucha enfin la Terre-Ferme. Je ne dis pas qu’il s’en rendit bien compte, mais il le conjectura, avec plus de raison qu’il n’avait fait au sujet de Cuba, et voici comme. Observant que les eaux du fleuve adoucissaient à une grande distance celles de la mer, il crut pouvoir en conclure qu’un courant si fort et d’une si vaste embouchure devait venir de très loin dans les terres et parcourir un immense pays, et que, par conséquent, selon toute apparence, ce pays devait être un continent. En quoi il ne se trompait pas; mais le temps lui manqua pour vérifier sa conjecture. Il se promit d’entreprendre plus tard un voyage spécial de circumnavigation.
En même temps qu’il faisait une juste conjecture au sujet de ce fleuve et de ce continent, il crut ou peut-être il feignit de croire que ce vaste courant d’eàux si douces était un des quatre grands fleuves qui découlaient du paradis terrestre, et disserta pour établir ce point : soit que, dans cet esprit tour à tour positif et rêveur, la foi naïve du quinzième siècle se mêlât aux inductions scientifiques, soit que le Génois jugeât utile, au moment où l’enthousiasme se refroidissait autour de lui, d’intéresser par cette perspective la foi populaire et la politique de l’Église.
En ce temps-là, avant que toute la surface de la terre eût été parcourue, on pouvait espérer de rencontrer ce paradis terrestre dont parle la Genèse. Les uns le plaçaient aux Iles Fortunées, les autres dans la Haute-Égypte. L’aimable et naïf chroniqueur Joinville, l’ami et l’historien de saint Louis, dit que le Nil « flum qui se jette dans la mer par sept chanels, vient d’Égypte et de Paradis terrestre. »
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Il croit qu’on pêche dans ses eaux la rhubarbe, le gingembre, l’aloès et la cannelle. « On m’a rapporté, dit-il, que ces choses viennent de Paradis terrestre, lesquelles le vent abat des arbres qui sont en Paradis, comme le vent abat en nos forêts le bois sec. » Et c’est parce qu’ils viennent des arbres du Paradis que ces bois ont tant de parfum et de saveur.
A travers de rudes tempêtes dans le golfe de Paria, l’Amiral se hâta de retourner à Pile Espagnole, qu’il avait quittée depuis quatre ans et demi, et où il avait laissé son frère Barthélemy en qualité d 'adelantado ou lieutenant-gouverneur. Il avait décidé, de plus, .que si Barthélemy venait à mourir, leur frère Diego lui succéderait. Le roi Ferdinand, jaloux de son pouvoir, avait appris avec déplaisir cette délégation d’autorité absolue, par laquelle le gouverneur vice-roi intronisait sa famille.
En l’absence de l’Amiral, la situation d’Hispaniola
était devenue déplorable. Les colons castillans supportaient avec peine d’être gouvernés par ces Génois, de frère en frère. Barthélemy avait la main rude; c’était un énergique marin, qui ne savait pas, comme Christophe, couvrir sa fermeté de sa souplesse. Il fit cabrer plusieurs de ces aventuriers, qui n’étaient que trop disposés à la révolte par les désappointements
de leur cupidité et par tous les déboires d’une vie
besoigneuse au lieu de la vie de délices qu’ils avaient rêvée. Ils excitèrent les autres qui, découragés par la longue absence de l’Amiral, se croyaient délaissés au milieu de l’Océan, loin de la patrie. La sédition fermenta. Les rebelles se répandirent dans le pays, volant et violant. Les naturels répondirent à ces vexations et à ces outrages par des embuscades et des meurtres. Bref, la guerre et les maladies et la famine ravageaient la colonie quand l’Amiral y reparut accablé de fatigues et tourmenté par l’ophthalmie et par la goutte.
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Il essaya de rétablir Tordre et n’y réussit point. Il se vit débordé, humilié, outragé. Les gens qu’il amenait, les galériens qu’on avait été obligé de prendre pour recrues, passèrent aux rebelles; venus pour gagner leur grâce, ils commirent de nouveaux crimes. La situation ne fit qu’empirer. Colomb offrit de renvoyer en Espagne tous ceux qui le désireraient, et, par cette occasion, il écrivit au roi et à la reine, leur exposant la situation et les priant d’envoyer le plus tôt possible un Espagnol pour arbitre et pour juge, afin de pouvoir user d’énergie sans se rendre odieux, lui étranger. Le roi envoya un homme d’épée, d’un caractère faible et irascible, le commandeur Bobadilla, créature des bureaux de Séville, où Colomb ne comptait que des ennemis. Bobadilla, en arrivant à l’île Espagnole, fit porter à l’Amiral un billet du roi qui était ainsi conçu : « Don Christophe Colomb, notre Amiral de la merOcéane, nous avons ordonné au commandeur Bobadilla, porteur
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du présent, de vous dire de notre part certaines choses dont il est chargé. Nous vous prions d’y ajouter foi et créance et d’agir conséquemment. » Cela équivalait à un blanc-seing pour dépouiller le vice-roi de son pouvoir, dans la mesure et dans les formes que les circonstances permettraient. Voici quelles furent la mesure et les formes du commandeur Bobadilla : il fit garrotter et charger de chaînes les frères de Colomb et Colomb lui-même, s’établit gouverneur aux lieu et place du vice-roi, et s’installa dans sa maison.
« Il se logea dans ma maison, dit l’Amiral, et, telle quelle, il se l’appropria avec tout ce qui était dedans. A la bonne heure ! Peut-être en avait-il besoin. Un corsaire n’en use jamais de la sorte avec les marchands.»
Bobadilla confia à un officier le soin de conduire les trois frères en Espagne. Le vice-roi fut mené de la prison à la caravelle avec les fers aux mains et aux pieds, au milieu des buées de la populace. Lorsqu’il fut embarqué, le maître de la caravelle voulut lui
ôter ses fers; Colomb s’y opposa et les garda pendant
toute la traversée, Plus tard, il les suspendit dans
son cabinet de travail, et il ordonna qu’ils fussent enfermés dans son cercueil. On devine les flots d’amertume qui durent submerger ce grand coeur.
Condamné sans être entendu, de quoi Colomb était-il l’accusé? Par les uns, de trop de douceur; par les autres, de trop de rigueur : accusations contradictoires qui se détruisaient l’une l’autre. Quelques hidalgos paresseux, que l’appât des richesses promises avaient attirés à l’île Espagnole, s’en étaient retournés déçus et mécontents, et avaient clabaudé
dans les bureaux. Ils se plaignaient de n’avoir pas touché leur solde. Ils osèrent aller à Grenade se poster dans la cour même de l’Alhambra, et y attendre la sortie du roi pour le harceler de leurs cris : « Payez! payez!» qu’ils faisaient retentir derrière sa voiture. Un jour même, ils osèrent acheter deux grands paniers de raisins formant la charge d’un
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mulet et se mettre à les manger sous les fenêtres de Ferdinand en criant que, par l’ingratilude du Roi et de l’Amiral, c’était là l’unique nourriture permise à leur misère. Et, quand par hasard les enfants de Colomb, que leur office de pages de la reine obligeait à traverser les cours du palais, venaient à paraître, ces impudents paresseux poussaient des cris qui montaient jusqu’aux nues, et poursuivaient les deux pages en disant : « Voilà les fils de l’amiral des moucherons, qui a trouvé les terres de vanité et de mensonge, pour le malheur et l’ensevelissement des gentilshommes de Castille *. »
Colomb avait rendu quelques édits sévères, pour protéger la vie des indigènes, dont les aventuriers espagnols se faisaient un jeu. On accusa le Génois et ses frères de faire bon marché du sang castillan.
1 Fernando Colomb, cité par Roselly de Lorgucs, Christophe Colomb , deux volumes in-12. Paris, Didier.
Au fond, cette qualité de Génois était le plus grand tort du « Vice-Roi des Indes » aux yeux de l’orgueil espagnol. Le jour où le marin de Gênes avait triomphé à Barcelone comme un roi d’Espagne, ce triomphe avait fait ombre à plus d’un front et déposé dans plus d’un cœur malade le secret désir de voir un jour cet étranger, ce mendiant génois, tomber du faîte de sa gloire inouïe. Le roi lui-même, qui n’avait lâché qu’avec peine les privilèges extraordinaires exigés par Colomb au début de son entreprise, les regrettait toujours au fond du cœur. Ce titre de vice-roi, porlé par un étranger, lui paraissait diminuer la majesté de sa propre couronne. Dans ses lettres, il ne lui donnait jamais que le titre d’ Amiral, passant sous silence ceux de Vice-Roi et de Gouverneur perpétuel.
La reine, plus noble de cœur, protégeait Christophe Colomb et avait de la sympathie pour son caractère et son génie. Les ennemis de l’Amiral, afin de lui enlever cette protection, intéressèrent l’humanité
d’Isabelle en lui persuadant qu’il avait abusé de son pouvoir pour réduire les Indiens en esclavage. Nous avons vu que malheureusement Colomb avait donné quelque apparence à cette accusation, d’ailleurs calomnieuse dans sa forme générale et absolue. La vérité est qu’il avait permis seulement d’emmener esclaves (et c’était pour sauver leur vie) les Cannibales anthropophages qu’on avait pris les armes à la main. Pour tous les autres indigènes, bienveillants et pacifiques, il avait au contraire voulu les défendre contre les vexations et les violences des Espagnols rebelles qui au hasard enlevaient les hommes et les femmes pour les réduire en esclavage et aller les vendre en Espagne. On persuada à Isabelle que ces iniquités cruelles se commettaient avec l’assentiment, par ordre et au profit de l’Amiral, qui au contraire avait tout fait pour les empêcher et qui par sa sévérité nécessaire avait soulevé contre lui tant de colères et tant de calomnies.
La reine, trompée par ces mensonges, cessa de défendre Colomb, et le roi envoya Bobadilla, qui procéda, comme nous venons de voir, de manière à déshonorer le roi, si le roi ne s’était déjà déshonoré lui-même : car enfin ce prince violait sa parole et sa signature, dépouillait par le fait Colomb et ses descendants des privilèges octroyés par le traité de Grenade, et cela au moment où l’Amiral venait, par de nouvelles découvertes, plus considérables que toutes les autres, d’acquérir de nouveaux titres à la gratitude des souverains de Castille. Mais cette gratitude elle-même pesait à l’envieux monarque.
Colomb se vit donc, par ordre du roi de Castille, traité comme un criminel, au moment où il donnait
à l’Espagne un monde. Il put même croire un instant, avant d’être jeté avec ses deux frères sur la caravelle qui devait les porter en Espagne, que l’on envoûtait à sa vie. Seul, au secret, malade d’oph- Ihalmie et de goutte, glacé et presque nu, car on lui
avait enlevé môme ses vêtements, il était assiégé d’appréhensions sinistres. Il entend on bruit d’armes et des pas militaires : il croit qu’on vient l’assassiner ou le conduire à l’échafaud. Il connaissait l’officier qui commandait les soldats. « Vallejo, où me conduis-tu?— Je conduis Votre Seigneurie à bord de la Gorda , qui va partir. — Vallejo, ce que tu me dis là est-il vrai? — Par la vie de Votre Seigneurie, je jure que je la mène à la caravelle pour s’embarquer.» L’Amiral respira. En Espagne, il aurait enfin peut-être le mot de cette horrible énigme ; en tous cas, il ne mourrait pas sans jugement et ne léguerait pas à ses fils, au lieu de richesses et de gloire, un nom déshonoré peut-être par la rage de ses ennemis.
Cependant, lorsque l’on apprit à Cadix, à Grenade et dans toute l’Espagne, que Christophe Colomb revenait prisonnier et chargé de fers, le sentiment pu-
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blic, juste dans son instinct, se souleva d’indignation; les quelques jalousies mesquines de nationalité furent oubliées; on ne se souvint plus que des grands services de l’Amiral et de ses étonnantes découvertes : la conscience humaine protesta en sa faveur. Ces rigueurs inouïes, cette humiliation cruelle, qui faisait un contraste si frappant avec son triomphe de Barcelone, révélaient assez l’injustice de ses ennemis, les fureurs des factions et les haines de - l’envie. Les bruits qu’on avait essayé de répandre contre l’Amiral pouvaient-ils, vagues et contradic-
toires comme ils étaient, excuser un traitement si barbare?
L’excès des indignités réveilla Injustice et la sympathie. Isabelle comprit qu’on l’avait trompée. Le roi lui-même, entraîné par le sentiment général, ne put se dispenser de désavouer la conduite de Bobadilla. Il ordonna sur-le-champ de mettre en liberté les trois frères et de les traiter honorablement, et il adressa à
l’Amiral une lettre en termes courtois pour l’inviter à venir à la cour.
Le 17 décembre, Colomb y parut, avec une suite nombreuse. La reine, en le voyant, ne put contenir ses regrets ni même ses larmes ; le vieil Amiral, touché de ce repentir, éclata en sanglots et se jeta à genoux devant elle ; elle s’empressa de le relever. Il n’eut pas à se défendre; c’était à lui de pardonner, et son émotion venait de le faire.
Le roi envoya aussitôt à la colonie l’ordre de rappel
du commandeur Bobadilla, qui, justement au sortir
d’Hispaniola, périt dans une tempête. Un drame fait
exprès n’arrangerait pas autrement les choses.
Mais, quand l’Amiral demanda d’être rétabli dans le rang dont on l’avait injustement précipité, le roi éluda de répondre, et finit par nommer, à titre provisoire, un autre gouverneur, Nicolas de Ovando. Colomb, pendant neuf mois qu’il passa à Grenade, réclama en vain la restitution de ses titres et dignités.
Cependant il voyait plusieurs navigateurs, soit espagnols, soit* portugais, s’élancer dans la voie des découvertes, tandis que lui, qui la leur avait frayée,
se consumait en ces démarches inutiles et découra-
géantes. La gloire de Yasco de Gama, qui venait de passer aux Indes en doublant l’Afrique par le cap des Tempêtes, fut un aiguillon salutaire pour le vieil Amiral et le ranima. Ce fut alors que, secouant la tristesse qui l’accablait, il reprit son projet d’un nouveau voyage vers l’ouest, dans le dessein de découvrir, entre les îles et les terres déjà trouvées, un passage direct qu’il croyait toujours exister, pour rejoindre les côtes de l’Inde, visitées par Gama, et cela beaucoup plus rapidement que par la route du Portugais.
« La reine écouta favorablement ce projet; le roi l’approuva, soit qu’il eût la pensée qu’un si grand résultat valût bien la peine d’une tentative, soit qu’il trouvât quelque avantage à occuper Colomb et à