‹ Christophe ColombChapitre 6 sur 31 · MARCO POLO · texte numérisé non relu

MARCO POLO

Marco Polo fut l’Hérodote du moyen âge. Il ressemble au voyageur grec par la sincérité de ses récits aussi bien que par l’étendue de ses voyages ; il lui ressemble par la simplicité et la naïveté, par le soin avec lequel il marque comme d’une ligne finale chaque sujet avant de passer à un autre, précaution contre les distractions des auditeurs et contre les négligences des copistes, en des temps où les livres n’étaient que manuscrits et où l’imprimerie n’était

pas inventée. Comme Hérodote aussi, il rapporte quelques contes, mais sans les garantir. Comme lui enfin, il mêle à son récit quelques harangues. Hérodote cependant, Grec et lettré, est bien supérieur à Marco Polo sous le rapport de l’art, ayant d’ailleurs écrit lui-même son livre, tandis que Marco Polo a seulement dicté le sien.

Avant Marco Polo, à peine avait-on entretenu les contrées centrales et septentrionales de l’Asie : sur toutes les cartes géographiques, les trois quarts de ce continent étaient restés en blanc. Il ht connaître, mieux que personne ne l’avait fait, l’Inde et l’océan Indien. Aujourd’hui encore, certaines régions asiatiques ne sont connues en Europe que par la relation de son voyage, et nous ne savons de l’histoire de plusieurs nations que ce qu’il en a raconté il y a tout à l’heure six cents ans.

La famille Paolo ou Polo était originaire deDalmatie. Établie à Venise en 1033, elle s’était enrichie pai

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lecommerce, et était arrivée à prendre rang parmi les familles patriciennes. Au xme siècle, elle avait des comptoirs à Constantinople et à Soldachia (Sudac), à l’extrémité méridionale de la Crimée.

En 1260, deux frères, Nicolo et Matteo Polo, partirent de Constantinople avec une riche provision de bijoux, se rendirent par la mer Noire à leur établissement de Crimée, puis de là sur les bords du Volga, à l’une des résidences de Barka, petit-fils de Gengiskhan et souverain des Tartares occidentaux. Une guerre éclata entre ce chef et celui des Tartares orientaux. Toutes les routes étant infestées d’ennemis, les deux marchands de bijoux n’osèrent retourner vers Constantinople : ils se rendirent, par de longs détours, à Boukhara, dans l’Asie centrale, y restèrent trois ans, et de là poussèrent leur excursion aventureuse jusque dans le nord de la Chine. Ils furent bien accueillis du grand khan ou empereur de ce pays, qui les chargea d’un message pour le Pape.

De retour en Europe quand les circonstances le permirent, Nicolo et Matteo Polo accomplirent leur mission. Puis ils s’en retournèrent vers le grand-khan, emmenant cette fois de Venise Marco Polo, fils de Nicolo.

Marco, né en 1254, avait alors environ dixsept ans.

Le jeune homme apprit aisément les langues de ces peuples nouveaux, et se fit très-vite à leurs habitudes. Son esprit vif, ouvert, entreprenant, plut à l’empereur, qui ne craignit pas de lui confier une partie de l’administration de ses finances, et eut lieu de s’en applaudir.

« Marco Polo rendit d’autres services au grand khan. En 1273, il prit, ainsi que son père et son oncle, une part notable au siège de 'Siang-yang-fu, qui résistait depuis cinq ans aux armées impériales. Les trois Vénitiens enseignèrent à l’empereur la construction et l’usage des catapultes, pierriers et man-

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goneaux, perfectionnés en Europe sous Philippe-Auguste, et encore ignorés des Mongols. Les énormes pierres lancées à l’aide de ces machines épouvantèrent les habitants de Siang-yang-fu, qui ne tardèrent pas à capituler1.

Par ce succès, le grand-khan Cublaï, qui ne possédait auparavant que le Cathay, ou Chine septentrionale, devint maître aussi du Mangi, ou Chine méridionale, qu’il divisa en neuf provinces. Marco Polo fut chargé d’en gouverner une pendant trois ans.

D’autres missions lui donnèrent toutes les facilités désirables pour explorer une grande partie de la Chine et des pays voisins.

Cependant il y avait environ vingt années que les trois Vénitiens n’avaient vu leur patrie. A grandpeine ils obtinrent de l’empereur qu’il leur permît de partir pour Venise. Cublaï profila de l’occasion

1 Voyageurs anciens et modernes, par Édouard Charton,

pour les prier d’escorter une de ses filles, fiancée à un prince tartare mongol, souverain de la Perse. Ils traversèrent la mer de Chine, le détroit de la Sonde, l’océan Indien, et abordèrent, près de l’entrée du golfe Persique, à Ormuz, où ils remirent la princesse chinoise aux mains du prince persan. Ensuite ils se rendirent par la voie de terre à Trébisonde et à Constantinople, et enfin arrivèrent à Venise en 1295, après vingt-quatre ans d’absence.

A leur retour dans leur ville natale, ils eurent quelque peine à se faire reconnaître de leurs concitoyens, qui les croyaient morts depuis longtemps. Leur visage, altéré par les fatigues, avait pris une physionomie étrange. A force de parler les langues orientales, ils avaient presque perdu l’accent vénitien* En outre, on raconte qu’ils s’étaient revêtus à dessein d’habits grossiers et pauvres. Lorsqu’ils se présentèrent à leur palais, dans le quartier de Saint- Jean-Chrysostome, la famille, les voyant en si piteux

état, les accueillit avec méfiance. Mais les trois voyageurs convièrent leurs parents et amis à un somptueux festin : on commença à les reconnaître. Lorsqu’on fut à table, ils ouvrirent avec des couteaux les vieux vêlements sous lesquels ils avaient paru, et l’on en vit tomber des rubis, des saphirs, des émeraudes, des escarboucles, et quantité d’autres pierres précieuses. Alors on les reconnut tout à fait. A chaque service ils changeaient de costume et se montraient vêtus avec une splendeur toujours croissante : l’attendrissement des parents, et leur nombre, croissait de même. On baisait ces mains pleines de richesses. Enfin ce fut avec toutes les larmes du cœur qu’on reçut, au dessert, les présents magnifiques distribués par les trois bien-aimés.

Matteo fut nommé, peu de temps après, magistrat de Venise, et toute la noblesse rechercha la société de Marco.

Les récits de nos trois voyageurs paraissaient ce-

CHRISTOPHE COLOMIi

pendant un peu invraisemblables. Et, comme Marco Polo se plaisait à raconter que le grand-khan avait des millions de pièces d'or, commandait à des millions de sujets, et ainsi de suite, on lui donna le surnom de messer Milione , et la petite place elle-même où s’élevait son palais fut appelée la cour du Million 4 .

Venise eut une guerre avec Gênes, et fut vaincue. Marco Polo, qui commandait une galère, se vit blessé et prisonnier. Dans sa prison, à Gênes, il se lia d’amitié avec un Pisan nommé Rusticiano, lui raconta ses voyages, et celui-ci en écrivit la relation sous sa dictée. Marco Polo fut rendu à la liberté en 1299.

On suppose qu’il mourut vers 1323. Du moins son testament porte la date du 9 janvier de cette annéelà, et il était très-malade lorsqu’il l’écrivit. Il y nomme pour héritières ses trois filles : Fantina, Bel-

1 Voyageurs anciens et modernes, par Édouard Charton.

lela et Moretta. En 1323, il avait environ soixantedix ans.

Les voyages de Marco Polo se firent de 1269 à 1 295. Ils parcourent un grand nombre de pays : entre autres, les deux Arménies, la Géorgie, Mossoul, Bagdad, la Perse, le désert de Lop, le Tangut, les Tartanes, le Thibet, le Mangi et le Cathay, c’est-à-dire la Chine méridionale et septentrionale, le Zipan-gu ou Zipun-gou, c’est-à-dire le pays du Zipun ou Zapon, que nous appelons le Japon.

La relation de ces voyages abonde en détails de toute sorte : la géographie, l’histoire naturelle, l’histoire proprement dite, les légendes, les contes, les harangues, s’y répandent dans un pêle-mêle amusant. La sincérité du narrateur est évidente, et la vraisemblance parfois lui manque plus que la vérité. La plupart des usages chinois dont il parle existent encore aujourd’hui. Les magnificences du palais de l’empereur de la Chine à Cambalu [Khan-bahgh,

maison du souverain), dont le nom moderne est Pékin, ces magnificences que pendant longtemps on avait regardées comme fabuleuses, se trouvaient déjà confirmées par la relation de Rascliid-Eddin, aussi bien que par celle de Du Halde; elles le sont encore par les récits des Français et des Anglais qui viennent de prendre part à la dernière expédition.

Marco Polo, encore comme Hérodote, a soin de marquer ce qu’il a seulement ouï-dire et ce qu’il a vu de ses propres yeux. Et, quand il affirme qu’il a vu, on peut se fier à lui.

Voici quelques-uns des détails qu’il donne sur Cublaï-khan et ses femmes : « Le grand seigneur des seigneurs, qui est appelé Cublaï-khan, est ainsi fait : Il est de belle grandeur, ni petit ni grand, mais de moyenne taille; il est assez gras et bien taillé de tous ses membres; son visage est blanc et vermeil comme une rose, ses yeux sont noirs et beaux, son nez bien fait et bien proportionné. Il a quatre femmes qu’il

regarde comme ses femmes légitimes, et le lils aîné qu’il a de ces quatre femmes doit être seigneur de l’empire quand mourra le grand-khan. On les appelle impératrices, et chacune a un nom particulier. Elles tiennent chacune une cour; elles ont au moins trois cents demoiselles moult belles et avenantes, maints valets et écuyers et maints autres hommes et femmes, si bien que la cour de chacune de ces dames est d environ dix mille personnes. »

Soit quarante mille personnes pour les quatre impératrices. — Le missionnaire Maghalanes, dans sa Nouvelle Relation de la Chine , ajoute, sur ce même sujet, les particularités suivantes : « Quand le roi ou le prince héritier veulent épouser une femme, le tribunal des cérémonies choisit à Pékin des fdles de quatorze ou quinze ans, les plus belles et les plus accomplies qu’on peut trouver, quelles soient filles de grands seigneurs ou de gens de basse naissance, peu importe. Ce tribunal se sert pour cela de femmes âgées

et de bonnes mœurs, qui font choix des vingt qu’elles estiment les plus parfaites... Durant quelques jours , elles sont en présence de la reine-mère, qui les fait courir pour reconnaître si elles n’ont point de défaut ou de mauvaise odeur. »

Dans une certaine province que Marco Polo appelle Balasian, « les grandes dames et les puissantes portent des braies comme je vais vous dire : il y a tePe dame qui dans une braie, c’est le vêtement des jambes, met bien cent aunes de toile de coton, ou quatrevingts ou soixante, et elles font cela parce que les grosses femmes sont réputées les plus belles. »

Il n’y a pas besoin d’aller en Chine pour retrouver un usage pareil, il suffit de se promener à Paris. Dieu a fait les femmes plus longues que larges, et a jugé que cela était bien, et vidit quod esset bonmn; les femmes en jugent autrement, elles ont changé tout cela, et se font plus larges que longues. Rien

n’est plus grotesque ni plus risible que de voir

« Le roi Caidu avait une tille que les Tarlares appelaient Aigiarm ou Argïal-hucor, ce qui veut dire en français Lune brillante . Cette demoiselle était si forte qu’en tout le royaume il n’y avait damoiseau ou écuyer qui la pût vaincre. Son père voulait la marier et la donner à quelque baron; mais elle 11e voulait point et disait qu’elle ne se marierait point qu’elle n’eût trouvé un gentilhomme qui la vainquit ; et enfin son père lui avait écrit une promesse qu’elle

rouler et bouler ces paquets d’étoffes et de crinolines.

Dans une autre province, nommée Péïn, les naturels, dit Marco Polo, ont une singulière coutume, que voici : « Quand une femme a un mari, et qu’il la quitte pour aller en voyage et qu’il doit y demeurer vingt jours ou plus, la femme, aussitôt que son mari est parti, se remarie, et à bon .droit, d’après leurs usages; et les hommes, là où ils vont, prennent femme aussi. »

Un chapitre est intitulé : De la fille au roi Caidu; comment elle est forte et vaillante .

ne se marierait qu’à sa volonté. Quand elle eut obtenu celte promesse, elle en eut grande joie et lit savoir par plusieurs parties du monde (pie, si aucun seigneur voulait venir se mesurer avec elle et la vaincre en combat singulier, elle se reconnaîtrait pour sa femme. Quand celle nouvelle lut répandue, maints gentilshommes vinrent de divers pays pour tenter l’épreuve; et voici comment elle se faisait. Le roi avec maintes personnes, hommes et femmes, venaient dans la salle principale du palais; puis la fille du roi arrivait avec une cotte de sandal moult richement travaillée, et aussi son adversaire avec une pareille cotte de sandal. Il était convenu que, si le damoiseau pouvait la jeter par terre, il l’épouserait; si, au contraire, la princesse était victorieuse, ie vaincu devait lui donner mille chevaux. Et elle en avait déjà gagné ainsi plus de dix mille, car il n’y avait chevalier qu’elle ne vainquit; et ce n’était pas étonnant, car elle était si bien taillée, si grande et si membrue, (pie c’était presque une géante.

» Or, il advint que, vers l’an 1280, arriva à la cour le fds d’un riche roi, qui moult était jeune et beau. Il venait avec belle escorte, menant avec lui mille chevaux pour prix de son épreuve avec la demoiselle, et aussitôt il annonça qu’il voulait se mesurer avec elle. Le roi Caidu en fut moult

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joyeux, car il désirait que ce seigneur épousât sa fille, parce qu’il savait qu’il était fils du roi de Poumar, et il envoya secrètement dire à sa fille de se laisser vaincre exprès ; mais elle répondit qu’elle ne le ferait pour rien au monde. Quand donc le roi et la reine et leurs compagnons furent en la grande salle, la fille du roi et le prince étranger parurent, et ils étaient si beaux que c’était merveille de les voir. Ce damoiseau d’ailleurs était si fort et si puissant qu’il ne trouvait personne qui pût lutter avec lui. On convint donc que, si le prince était vaincu, il perdrait les mille chevaux qu’il avait amenés avec lui; puis la lutte commença. Tous les assistants désiraient que le jeune homme fût vainqueur, afin qu’il épousât la princesse, et le roi et la reine le souhaitaient aussi. Que vous dirai-je? Les deux adversaires luttèrent longtemps ensemble ; mais enfin la fille du roi fut victorieuse et jeta son adversaire par terre. Ainsi le prince fut vaincu et perdit ses mille chevaux, et il n’y eut personne dans la salle qui n’en fût moult dolent.

» Souvent le roi Caidu mena sa fille au combat, et parmi tous les chevaliers il n’y en avait pas un qui l’égalât. Souvent elle allait au milieu des ennemis, prenait un chevalier par force et l’amenait à ses gens. »

Tout le monde connaît l’histoire « du Vieux, de la Montagne et de ses assassins», ou haschiscliins ; c’est du livre de Marco Polo quvelle a couru dans tous les autres.

Il donne des détails sur la grande Rosie (Russie), et sur ce qu’il appelle « la province d’Obscurité », c’est-à-dire les pays voisins du pôle :

De la province d’ Obscurité.

« Au nord est une province appelée Obscurité, parce que de tout temps il y fait sombre, et il n’y a ni soleil, ni lune,

ni étoile; mais il y fait aussi obscur que chez nous au crépuscule. Les habitants n’ont point de seigneur; ils vivent

comme des bêtes et ne sont soumis à personne. Les Tartares font souvent des incursions en ce pays, el voici comment ils s'y prennent pour retrouver leur route. Us choisissent des juments qui aient des poulains, et laissent ceux-ci hors du pays, parce que les juments sentent leurs petits et savent mieux retrouver leur chemin que les hommes. Ils montent donc sur ces juments, entrent dans le pays el dérobent ce qu’ils peuvent; puis, lorsqu’ils ont assez de

butin, ils laissent les juments s’en aller, et elles savent bien toujours reprendre leur chemin. Ces gens ont beaucoup de peaux très-précieuses, car il y a en leur pays des zibelines, des hermines, des ercolins, des vairs, des renards noirs, et maintes autres fourrures précieuses. Ils sont tous chasseurs, et ils amassent tant de ces peaux que c’est merveille. Les habitants des pays voisins les leur achètent toutes, et en tirent grand gain et grand profit. Ces gens sont moult grands et bien faits de leurs membres, mais ils sont moult pâles et n’ont point de couleur.

» La grande Rosie confine d’un côté à cette province, et nous allons vous en entretenir.

De la province de Rosie et de ses habitants.

» Rosie est une grandissime province vers le nord. Les habitants sont chrétiens et tiennent la loi grecque. Il y a plusieurs rois, et chaque peuplade a son langage particulier. Ils sont moult simples et sont tous beaux, hommes et femmes; ils sont blancs et blonds... »

Il faut, ce me semble, reconnaître dans toutes ces descriptions une exactitude assez remarquable pour

le temps, et que voile à peine çà et là un peu de couleur romanesque. Mais l’imagination, étant de bonne foi, ajoute au charme du récit, au lieu de le gâter.

J’ai dit que Marco Polo, comme Hérodote, rapportait, sans les garantir, certaines histoires peu croyables.

Ainsi il y aurait dans l’océan Indien une île habitée seulement par des hommes, et une autre habitée seulement par des femmes. « Chaque année, le*, hommes vont dans Pile des Femmes, et y demeurent trois mois, mars, avril et mai. Pendant ces trois mois, ils s’amusent avec leurs familles; puis, les neuf au-

très mois, ils les consacrent à leur commerce... Les femmes ne font autre chose que nourrir leurs enfants et cueillir les fruits que produit leur île... »

La gravure du Livre des Merveilles, qui représente File des Hommes et l’Ile des Femmes, en face l’une de l’autre, et les habitants et les habitantes se livrant à leurs occupations respectives, est d’une naïveté

bien plaisante. Pendant que tous les hommes, dans leur île, s’occupent avec activité de leur négoce, toutes les femmes, dans la leur, sont chargées de

poupons, et les arbres de fruits.

Dans une autre île, appelée Angaman, dit notre voyageur, « tous les hommes ont une tête comme celle d’un chien, et les dents et les yeux aussi comme ceux d’un chien ; en un mot, leur tête est en tout semblable à celle d’un grand chien mâtin... »

Selon toute apparence, Marco Polo a voulu dire seulement que les habitants de l’île d’Angaman (ou Andaman, dans la partie orientale du golfe de Bengale), offraient, dans l’ensemble de leur physionomie, une sorte de ressemblance avec la face des chiens. Les voyageurs modernes s’accordent, en effet, à reconnaître que ces insulaires nègres sont d’une extrême laideur et ressemblent aux Papous, ou natifs de la Nouvelle-Guinée. La partie inférieure de leur visage est très-saillante.

Mais que fait le miniaturiste du Livre des Mer-

veilles, sorte d’illustration de ces voyages? Comme il lui faut, pour justifier son titre, le plus de merveilleux possible, il prend au pied de la lettre ces -métaphores, et représente des hommes à véritables têtes de chiens, debout, allant et venant, occupés à faire des échanges et du commerce, et tenant ou char-

geant des marchandises dans des sacs.

Il y a une autre lie, nommée Dagraïan, dont les habitants sont très-sauvages. « Or écoutez un détestable usage qu’ils ont : quand un d’eux, homme ou femme, est malade, les parents font venir les mages et leui demandent si le malade doit guérir. Ceux-ci par leurs enchantements, répondent s’il doit vivre ou mourir; et alors, si le malade est condamné, les parents lui mettent quelque chose sur la bouche et l’étouffent. Puis, quand il est mort, ils le font cuire, et tous les parents du mort viennent le manger, et ils mangent même la moelle qui esl dans les os. afin

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qu’il n’en reste rien : car ils disent que s’il restait quelque chose il viendrait des vers, qui, ne trouvant pas à se nourrir, mourraient; ce qui serait un grand péché pour l’âme du défunt. Quand ils ont mangé toute la chair, ils prennent les os, les mettent dans un beau coffre, et vont les suspendre, soit dans les cavernes des montagnes, soit en d’autres lieux où rien ne puisse les atteindre. Quand ils peuvent prendre des étrangers, ils le font; et, si le prisonnier ne peut se racheter, ils le mangent. Or, laissons ce peuple et ses détestables coutumes... »

J’ai dit aussi que parfois la vraisemblance manquait à Marco Polo plus que la vérité. Ainsi on s’étonnait, au moyen âge, de ses mines de diamant; mais depuis on a reconnu qu’elles n’avaient rien de fabuleux, et Victor Jacquemont les décrit à son tour. Ce ne sont, après tout, que des mines de carbone. Et voilà que M. Berthelot fait du diamant sous nos yeux, et qu’on n’a plus besoin d’aller aux mines.

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On s’étonnait aussi , quoique beaucoup moins , d’un chapitre qui a pour titre : D'une sorte de pierres qui brident comme du bois. « Par toute la province de Catliay, il y a une sorte de pierres noires qu’on tire des veines des montagnes e£ qui brûlent comme du bois; elles restent allumées mieux que du charbon; car, si vous les allumez le soir et que vous les fassiez bien prendre, toute la nuit elles resteront allumées, et vous trouverez encore du feu le matin. Dans toute la province de Cathay on brûle de ces pierres; ils ont du bois en assez grande abondance, mais ils brûlent de ces pierres parce qu’elles coûtent moins et que c’est une économie. »

Tout le monde connaît aujourd’hui la bouille ou le ■charbon de terre, dit improprement charbon minéral, et qui n’est pas moins végétal que l’autre charbon, étant formé par les dépôts des grandes forêts antédiluviennes.

Ainsi il arrive à Marco Polo, comme à Hérodote,

que plus nos connaissances s’étendent, plus elles nous démontrent sa véracité. Aujourd’hui, pierres qui brûlent et mines de diamant , non-seulement n’ont plus rien d’étrange, mais les unes et les autres se trouvent cousines germaines aux yeux de la science moderne, et ne sont que carbone sous deux espèces, c’est-à-dire à deux degrés différents de cristallisation.

Le bon sens de Marco Polo savait, au besoin, protester contre les fables des charlatans. « Je veux vous prévenir,' dit-il, que ces petits hommes de l’Inde, qu’on vous fait voir, n’en sont nullement. Mais on les fait dans ce pays (à Java et à Sumatra), et voici comment. Il y a en cette île une espèce de singes moult petits et ayant le visage de l’homme. On les prend et on les pèle tout entiers, en ne leur laissant de poils que pour la barbe et sur la poitrine, puis on les fait sécher et on les prépare avec du camphre ou autre chose, de sorte qu’on les fait passer pour de petits hommes; mais c’est un mensonge, car nulle

part, dans l’Inde ni ailleurs, nous n’avons vu d’hommes d’aussi petite taille. »

Par des artifices semblables, on fabriquait, au moyen âge, des sirènes, des mandragores, et autres êtres fabuleux.

Quant à la fameuse licorne, ou unicorne , il semble que c’était tout bonnement le rhinocéros; du moins peut-on le reconnaître assez bien dans celte même page de Marco Polo, quelques lignes plus haut : « Ils ont des éléphants sauvages, et des licornes, qui ne sont guère moins grandes qu’un éléphant: elles ont le poil du buffle, le pied de l’éléphant, étau milieu du front, une corne moult grosse et noire. Le mal qu’elles font, c’est avec leur langue, parce qu’elles l’ont couverte d’épines moult longues. Leur tête est faite comme celle des sangliers sauvages; elles la portent généralement inclinée vers la terre. Elles se plaisent beaucoup dans la boue et la fange. Ce sont moult laides bêtes à voir. Il n’est pas vrai qu’elles

se laissent prendre par des jeunes filles, mais c est tout le contraire. »

Marco Polo a donc autant de bon sens que de bonne foi, et montre bien moins de crédulité que la plupart de ses contemporains.

En résumé, il a rendu des services considérables à la géographie et à la navigation; il a révélé à l’Europe l’Asie plus complètement que n’avait fait Jean du Plan de Carpin. Enfin, comme nous le disions et comme nous allons le montrer, outre 1 honneur de ses découvertes personnelles, il a la gloire d’avoir provoqué par son récit celles des autres voyageurs, et des plus grands, Sébastien Cabot et Christophe Colomb. L’illustre Génois, croyant aller sur les traces du Vénitien Marco Polo, au continent asiatique, à ce fameux pays de l’or, des pierreries et des épiceries, le Mangi, le Cathay et le Zipan-gou, trouva en route une terre nouvelle, dont il ne s’était pas douté et dont il ne se douta jamais : il la prit toujours

pour l’Asie, et mourut avant d’ôtre détrompé; mais les hommes du vieil hémisphère, grâce à lui et à Sébastien Cabot, n’en étaient pas moins dotés d’un nouveau monde et de la connaissance du globe terrestre. Or, qui donc avait excité Cabot? c’était l’exemple de Colomb. Et qui donc avait excité Colomb? C’était Marco Polo et son récit.

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Il y a deux Christophe Colomb : celui de la légende et de la poésie, celui de la réalité et de l’histoire. L’un peut faire tort h l’autre aux yeux des fantaisistes, qui préfèrent le merveilleux au raisonnable. Mais aux yeux des esprits sensés, si le second est moins théâtral que le premier, il est plus naturel : il est donc intéressant à plus juste titre. L’un éblouit, et l’autre attache. Enfin c’est le second qui est le vrai : il n’y a

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. donc pas à choisir; il faut s’accommoder de celui-là toutes les fois que l’on parle en prose.

Le premier, le Christophe Colomb de la légende et de la poésie, est une sorte de voyant, de génie ou de fou sublime, qui devine l’exislence d’un nouvel hémisphère, et qui marche droit à ce but, sur la foi de son imagination hallucinée. Voilà le fond, — thème favorable aux variations brillantes, aux phrases sonores, à la rhétorique, au lyrisme, aux effets de style, aux figures : — Je trouverai ce nouveau monde, que j’ai rêvé, que j’ai conçu! et, s’il n’existe pas, je le veux, je l’ordonne, il sortira des eaux à mon appel « Courage! s’écrie Schiller, courage, brave navigateur! Ce rivage que tu as deviné, il t’apparaîtra brillant et splendide!.... Si ce monde n’existe pas, il jaillira des flots exprès pour toi : il est un lien éternel entre la nature et le génie, et l’une tient toujours ce que l’autre a promis! »

Voilà les raisons de la poésie : c’est résonner comme

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