‹ Christophe ColombChapitre 9 sur 31 · CH 1U ST 01» HE CO COM H · texte numérisé non relu

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de Portugal, et qui avait fondé une colonie à l’îlede Porto-Santo,dontil avaitété gouverneur. DonaFelipa, cependant, était sans fortune : Colomb, pour subsister, fit et vendit des livres à images, construisit des globes géographiques, dessina des cartes, et prit part à plusieurs expéditions envoyées à la côte de Guinée. « Il est probable dit Humboldt, que c’est pendant son long séjour en Portugal, de 1470 à 1484, âgé de trente-quatre à quarante-huit ans, qu’il refit, pour ainsi dire, ses études. »

C’est dans ce milieu qu’il conçut enfin le projet de sa grande expédition, qui consistait, comme il le dit lui-même, « à chercher l’Orient par l’Occident, et à passer, par la voie de l’ouest, à la terre où naissenl les épiceries. »

Cette idée, du reste, n’était pas absolument nouvelle, Dès l’antiquité, on croyait que l’extrémité orientale de l’Asie n’était pas à une distance trop considérable de l’extrémité orientale de l’Europe, et qu’on

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pouvait aller directement par mer, et même peut-être par terre, de l’une à l’autre. Colomb n’ignorait pas qu’Aristote avait écrit dans son traité du Ciel : « Ainsi donc tous ces faits (les observations astronomiques) démontrent avec évidence non- seulement que la

forme de la terre est ronde, mais encore que la cir-

conférence n’en est pas grande; car un si petit déplacement (de l’Égypte et de Cypre à des contrées plus septentrionales) ne produirait pas si vite une différence aussi sensible. Voilà comment ceux qui croient que les pays situés vers les colonnes d} Hercule touchent aux pays de élude , et que de cette façon il n’y

a qu’une seule mer, ne semblent pas faire une sup-

position trop insoutenable. Ils citent, entre autres preuves, les éléphants, qui se retrouvent également dans ces deux régions extrêmes, ce qui paraît indiquer que, si les mêmes animaux s’y retrouvent, c’est que ces pays se rejoignent entre eux. »

On attribuait également à Aristote un livre apo-

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cryphe intitulé : Récits surprenants , où on lisait ceci : « Dans la mer qui est en dehors des colonnes d’Hercule, les Carthaginois ont découvert, à ce qu’on dit, une île déserte qui est couverte de forêts et qui a des fleuves navigables. Elle produit aussi les fruits les plus extraordinaires. Elle est éloignée de plusieurs jours de navigation. »

Il y a apparence que Colomb connaissait aussi le passage suivant de Sénèque dans ses Questions naturelles ou Recherches sur la Nature : « Quand l’homme, spectateur curieux de l’univers, a contemplé la course majestueuse des astres, et cette région du ciel qui offre à Saturne une route de trente ans, il regarde de haut, en reportant ses regards vers la Terre, la petitesse de son étroite demeure. Combien y a-t-il depuis les derniers rivages de l'Espagne jusqu'à l'Inde? L'espace de très-peu de jours, si le vent est favorable au vaisseau. »

Colomb savait encore que Strabon avait rappelé

CHRISTOPHE COLOMB cette opinion d’Ératosthènes : « Si l’étendue de la nier Atlantique n’était pas un obstacle, nous pourrions nous rendre par merde l’Ibérie (Espagne) dans Plnde. »

Il avait dû lire aussi, par conséquent, ces autres paroles qui se trouvent un peu plus loin dans la même page de Strabon : « Nous n’appelons terre habitée que cette portion de la zone tempérée où nous sommes et qui nous est connue. Mais on conçoit que, dans cette même zone, il puisse exister deux terres habitées , et peut-être plus de deux. »

Il avait noté aussi cette sorte de prophétie qui se trouve dans la Médée de Sénèque :

Venient annis secula seris,

Quibus Oceanus vincula rerum Laxet, et ingens pateat tellus,

Tetliysque novos detegat orbes,

Neque sit terris ultima Thule.

« Un temps viendra, dans les siècles lointains, où

les barrières de l’Océan seront franchies, où l’on découvrira une vaste terre, où la mer révélera de nou-

veaux mondes, et où Thulé ne sera plus la borne de l’univers terrestre. »

Le fils de Colomb, Fernando, écrit en marge de ce texte, dans son exemplaire de Sénèque, qui est à la bibliothèque de Séville : « Cette prophétie a été accomplie par mon père, l’amiral Christophe Colomb, en 1 492. » Hœc prophetia expleta est per patrem me-um , Cliristophorum Columbum, annu 1492.

Cependant, ne n’oublions pas, le dessein de Christophe Colomb ne fut jamais d’accomplir rien de tel, et jamais sa pensée ne se fixa sur l’idée d’un monde nouveau à découvrir. Tout ce qu’il voulait découvrir, c’était un chemin plus direct vers un monde déjà connu.

Quant à l’Atlantide dont parle Platon, « île plus grande que l’Asie et l’Afrique, et située au couchant dans l’Océan,» elle avait sombré, disait la légende, et

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disparu sous les Ilots. Il n’y avait donc pas lieu peutêtre de se préoccuper de cette tradition L Mais il en existait une autre au sujet d’une terre nommée Antilia , qu’on plaçait aussi dans l’océan Atlantique. « La plus ancienne indication de cette île imaginaire, qui en définitive a donné son nom aux Antilles , d’après l’exemple de Pierre Martyr, d’Angliiera, en 1493, paraît être celle de l’atlas vénitien, d’Andrea Bianco , en 1436. Antilia s’y trouve représentée à 240 lieues marines à l’ouest des côtes du Portugal, par les 27 0 55' de longitude occidentale de Paris, et par les 38° 20 et 38° 30' de latitude. Sa longueur atteint celle du Portugal et de l’Angleterre. Au nord de l’ Antilia, est l’île de la Main de Satan 2.

Des marins que la tempête avait emportés loin des côtes faisaient toutes sortes de récits. Un matelot

4 Voir Y Appendice à la fin du volume.

2 Édouard Cliarton, Voyageurs anciens et modernes.

soutenait avoir vu terre à l’ouest de l’Irlande. Quelques navigateurs qui s’étaient aventurés au delà des îles Açores et des îles Canaries, disaient avoir entrevu, bien loin, d’autres îles.

Des faits semblaient confirmer ces mirages. Un pilote du roi de Portugal, Martin Vincente, avait trouvé, à 450 lieues à l’ouest du Cap Saint-Vincent, une pièce de bois sculptée que poussait un vent d’ouest; elle était travaillée avec un art singulier,

sans l’aide d’aucun instrument de fer. « Pedro Cor-

rea, beau-frère de Colomb, avait vu, près de l’ile de

Madère, une autre pièce de bois sculptée, d’un style

aussi inconnu et venant aussi de l’ouest. Des roseaux

d’une dimension extraordinaire, qui rappelaient les

bambous 'de l’Inde cités par Ptolémée, avaient été

vus flottants dans ces parages; le roi de Portugal en

avait fait montrer quelques-uns à Colomb : d’un

nœud à l’autre ils pouvaient contenir neuf garrafas

(carafes, bouteilles) de vin. Les habitants des Açores

rapportaient que, lorsque le vent soufflait de l’ouest, la mer rejetait, surtout dans les îles Graciosa et Fayal, des troncs de pins énormes, d’une espèce inconnue. Sur les bords de l’îie de Flores, on avait trouvé un jour les cadavres de deux hommes dont la physionomie et les traits différaient entièrement de ceux des habitants de l’Europe et de l’Afrique. Enfin des gens du cap de la Verga (sans doute dans les Açores) avaient dit à Colomb qu’ils avaient vu des almadias , ou barques couvertes, remplies d’une espèce d’hommes dont iis n’avaient jamais entendu parler1. »

De l’ensemble de ces faits et de ces traditions et de ces conjectures, et des observations que lui-même avait dû recueillir dans ses nombreux voyages sur mer, se forma dans l’esprit de Colomb la pensée que les Ilots de « la mer océane », comme on disait alors,

devaient aller battre les rivages des Indes. Une fois

1 Edouard Charton, Voyageurs anciens et modernes

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que cette idée fut arrêtée en lui, il s’y attacha avec une ténacité génoise, s’y dévoua avec une ardeur héroïque, en fit l’intérêt unique de sa vie, et entreprit contre les obstacles une lutte admirable. C’est par là que Christophe Colomb mérite les louanges de l’histoire : la grandeur de ses vues, même mêlées d’erreur, sa persévérance infatigable, sa constance invincible, la foi qu’il avait dans son idée et dans son courage, et aussi les péripéties, les extrémités de sa destinée, suffiraient à sa gloire, sans qu’il fût nécessaire de recourir aux fictions ou aux hyperboles delà poésie, quand même l’immensité du résultat, prévu ou non, et delà découverte rencontrée, n’ajom terait pas un grand poids dans la balance de la renommée; car, après tout, les actions des hommes se jugent toujours par trois choses : l’intention, les moyens et le résultat.

Sébastien Cabot, lui aussi, et même avant Colomb, avait découvert l’Amérique; d’où vient que son nom

est éclipsé par le rayonnement de la gloire de Colomb? C’est que la lutte du Génois, souple et indomptable, avec les obstacles sans nombre et les difficultés de toute sorte qui traversaient son entreprise, lutte héroïque, herculéenne, à laquelle nous assisterons, a attiré sur lui avec justice l’attention de ses contemporains et de la postérité; c’est que le retentissement de sa renommée a été en raison des combats infinis qu’il avait livrés à la pauvreté, à la malveillance, à l’envie, aux préjugés et aux périls, aux discordes et aux tempêtes; c’est que ce très-juste retentissement d’une si grande et si difficile entreprise eut des résultats encore plus considérables que cette entreprise elle-même, puisqu’en moins de cinquante années après que Colomb eut abordé à l’une des Antilles, tous les explorateurs qui s’étaient élancés h sa suite sur cet océan révélé eurent achevé de relever le pour'

tour des deux vastes continents auxquels on donna le nom d’Amérique.

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Nous suivrons le Génois dans scs démarches et

dans ses voyages, et nous étudierons ce caractère

pratique et positif, parfois un peu intéressé, et parfois un peu inhumain, le plus naïvement du monde, — quoique bon homme au fond, et grand homme, — mais homme enfin, et plus intéressant par là qu’un personnage de fantaisie, pétri de toutes les vertus et arrangé selon l’idéal poétique. La nature, qui dans ses œuvres est bien plus amusante que les poêles, ne fait pas de héros tout purs : c’est le mélange d’un peu de mal avec beaucoup de bien qui forme les grands hommes, et sans ce peu de mal, qui fait le caractère, ils manqueraient de consistance, comme la monnaie d’or, sans un peu d’alliage, manquerait de solidité.

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Que de peines se donna Colomb pour obtenir d’aller courir tant de périls et d’aventures! par combien de déceptions il acheta tant de souffrances! nous le dirons brièvement, et l’on verra ce que coûte la gloire.

Son projet une fois arrêté, il obtint une audience du roi de Portugal, Jean IL Le roi parut l’écouter

favorablement, et fil assembler un conseil où l’on débattit s’il y avait apparence de retrouver les Indes par l’Occident, ou s’il ne valait pas mieux essayer de tourner l’Afrique. Le plus grand nombre des conseillers se prononça contre l’idée d’un trajet direct : Caradilla, évêque de Ceuta, plus ardemment qu’aucun autre, la déclara chimérique, absurde et impie.

Cependant le roi, qui avait été frappé des perspcc-

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tives que Colomb lui avait ouvertes, lit partir, à l’insu de ses conseillers et de Colomb lui-même, une caravelle, en apparence pour les îles du Cap Vert, avec des instructions secrètes pour suivre la direction indiquée dans le mémoire du Génois. C’est-à-dire que l’honnête monarque volait au pauvre marin son idée. Heureusement, après quelques jours de navigation, une tempête effraya les pilotes; ils ramenèrent la caravelle à Lisbonne. Colomb, ayant appris la conduite peu loyale du roi à son égard, quitta cette ville, avec son fils Diego, vers la fin de l’année 1484. D’ailleurs sa femme, dona Felipa , étant morte, aucun lien ni aucun intérêt ne le retenait plus en Portugal.

Selon quelques auteurs, il se rendit à Gênes, où son projet ne fut pas accueilli ; puis à Venise,' où il aurait essuyé de nouveaux refus. Il était pauvre, on l’écoutait à peine et on le traitait de visionnaire.

En 1485, il arrive en Espagne, ayant l’idée de

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