CHAPITRE TROISIÈME
et, bienf(M, du consentoment de la reine, il avait retrouvé celte omlire du cloître, aussi conforme à sa vocation religieuse que [jropice à son goût i)oiu- la nuklitation et l'étude. Isabelle n'avait pas, pour cela, renoncé aux conseils du père gardien de Sainte-Marie de la Rablda, et, dans ce monastère où il avait étal»li un observatoire, Juan Ferez devait parfois interrompre ses recherches et ses prières pour répondre à des lettres de celte reine, dont il avait gardé la confiance tout entière.
Aucun autre lieu n'eût pu être aussi favorable à des observations astronomiques que ce couvent, dont les ruines,... je me trompe, dont les constructions, restaurées depuis peu par un prince français, dominent, au sud, une vaste étendue de mer, et, au nord, ces plaines immenses qu'embrassent, d'un côté, le Guadalquivir, et, de l'autre, la Guadiana.
Ce monastère était, du reste, aussi humble que la famille religieuse qui l'habitait : toute sa richesse consistait en un jardin, quelques vignes, d'immenses cyprès, des pins-parasols, des palmiers, — de ces derniers, il n'en reste plus qu'un, et c'est presque le seul des trésors végétaux delà Rabida, qu'ait épargné la rage du temps et celle des hommes.
A peu de distance est Palos-de-Moguer, petit port de mer, aujourd'hui non moins désolé que le monastère qui le domine et tout le pays quil'entoiu'e; mais il n'était pas sans activité ni même sans quelque importance en 148"), el le père Juan de Marchena y trouvait à consulter l'expérience de maint pilote, et même de quelques hommes instruits, tels que Garcia Ilernandez médecin de la communauté.
Un jour que ce dernier venait de faire au couvent sa visite ordinaire, le père gardien, en le reconduisant, s'arrêta devant un spectacle que la situation écartée de la Rabida, rendait peu ordinaire.
Un jeune garçon, d'une physionomie intéressante et distinguée, mais pâle, chétif, et paraissant accablé de fatigue, dévorait quelques aliments que le père portier s'était empressé de loi olIVir. En face, ]ui homme à peine vêtu
m CHRISTOPHE COLOMB.
de haillons, souillé de poussière, couvait cet enfant d'un regard attendri, d'un regard qui ne pouvait être que celui d'un père.
Juan de Marchena lui aussi était père, père d'une famille pauvre, et chérissant et honorant la pauvreté. Il commença donc par engager son nouvel hôte à réparer ses forces, et quand celui-ci eut pris sa part de la collation, le bon père, sûr de n'être pas indiscret, n'hésita plus à l'interroger. A ce maintien, à ce noble visage que nous avons déjà dépeint, à ces yeux qu'humectaient la reconnaissance, mais dont nulle épreuve, nulle avanie n'avaient pu fléchir l'assurance, ni troubler la limpidité, il avait reconnu un homme.
L'étranger répondit qu'il était Génois, comme l'indiquait son accent; qu'il se nommait Christophe Colomb, et qu'ayant conçu la pensée et arrêté le projet d'aller dans l'Inde par « la mer Océane, » il venait offrir aux deux rois de partager avec eux la gloire de cette entreprise, dont tous les frais seraient naturellement à leur charge.
A cette déclaration d'une naïveté que tout autre Espagnol eût peut-être taxée de folie, le père de Marchena ne manifesta aucune surprise : il partageait, ditil, les convictions de Colomb; il ne doutait pas davantage que les deux rois, — l'un d'eux au moins, — n'accueillissent avec joie sa proposition ; mais les circonstances étaient loin d'être favorables, et, en attendant qu'elles lé devinssent, Colomb ne pouvait refuser de la communauté l'asile qu'elle était trop heureuse de lui offrir.
Cette offre si simplement faite ne fut pas moins noblement accueillie, à la grande joie du jeune Diego, qui, ainsi que son père, prit le même jour le costume franciscain, ce même costume que Colomb avait si longtemps porté autrefois par dévotion, et aussi un peu par économie.
Ici, quelque impatience que j'éprouve de montrer le héros de ce véridique roman atteignant enfin à son but, je ne puis m'empècher d'arrêter mon jeune lecteur, et même d'autres, si j'en ai, à celte époque d'une vie qui n'eut guère jamais d'autre repos. Il ne paraît pas que, pendant ce séjour de près d'un an à
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la Rabida, cet inlatigable lutteur ait inipatiemincnt soul'fert les délais apportés à sou entreprise. Il avait son fils prés de lui; on croyait à son génie ; ou admirait son éloquence, sa persévérance, son courage de lion, sa piété d'ange; on partageait, on enflammait ses espérances, que le digne Juan Ferez travaillait de toutes ses forces, de tout son cœur, à réaliser par son crédit sur Isabelle.
L'occasion enfin lui sembla propice à une démarche dans ce sens : les opérations de la guerre contre les Maures avaient conduit les deux lois à Cordouc, où ils paraissaient devoir séjourner quelque temps et se donner un peu de loisir. Colomb partit pour cette ville avec une lettre de recommandation pour le confesseur de la reine ; mais ses propositions ne furent pas même écoutées: il fut traité de visionnaire, et vit la cour s'éloigner de Cordouc sans qu'il cùl obtenu un regard de cette Isabelle en qui cependant il croyait loujuurs.
Le modeste Juan Ferez avait trop douté de lui-même : il n'avait pas directement adressé son ami à la reine.
Demeuré à Cordouc, Colomb reprit, pour vivre, ses travaux de cosmographie, recrutant, du reste, cluicpie jour, des partisans à sou sy.stéme, et se créant de nombreux et puissants amis. Malgré l'humilité de sa siUialion présente, son mérite se faisait jour à tel point, qu'il lui dut la main d'une demoiselle noble, Beatriz Ilenriquez, dont il eut bientôt un iils (piil udinma Fernand.
Ce mariage, rapporté par l'historiographe royal d'Espagne, Antonio de Ilerrera, rencontra, d'abord dans la famille Ilenriquez, une opposition (|u'(in a sans doute exagérée, car, dès son premier voyage, et quand sa future grandeur n'était encore qu'un problème fort disputé, Colomb emmenait avec lui un neveu de dona Beatriz, et, plus tard, un jeune frère de cette dame commandait un des navires de la troisième expédition.
Les deux époux, au reste, ne devaient goûter que bien peu des douceurs qu'ils s'étaient jjromises : Colomb ne s'appartenait pas, et s'il l'avait oublié et fait oublier un instant,- doua tealriz s'en souvint h l'heure des séparations, cf
52 CIiniSTUlMlE CULOMB.
se résigna noblement à la seule grandeur qui pût l'élever jusqu'à son époux : l'abnégation. Elle se donna tout entière à l'éducation de son fils et du premierné de Colomb, (|ui lui fui bientôt confié, et, ne voyant son mari qu'à de longs et rares intervalles, elle vécut obscurément, mais dignement et utilement, près de sa famille à Cordoue.
Colomb ne lui était pas uni depuis un an, (|ue la cour militante des deux monarques, ayant prisses quartiers d'hiver, ou plutôt d'été, àSalamanque, il dut se rendre en toute hâte en cette ville, où l'appelait Gonzalez de Mendoza, archevêque de Tolède, grand cardinal d'Espagne, auquel l'avaient recommandé SCS amis de Cordoue. 11 eut bientôt gagné à sa cause ce prélat un moment arrêté par des scrupules tliéologiques, dont l'inanité lui fut démontrée moins par les arguments que par la foi de Christophe Colomb, et cet obscur pilote génois, cet aventurier étranger, — étranger, c'était là le pire, — ce visionnaire, cet hérétique, fut, en audience solennelle, présenté aux deux rois par un cardinal, par un personnage qui jouissait d'un tel crédit, qu'on l'appelait le troisième roi.
A ce moment, de tant de rois, Colomb n'en vit qu'un seul : Isabelle.
11 la contemplait enfin, cette merveille, l'honneur, l'amour, le salut de la chrétienté. Il la voyait aussi belle qu'elle était bonne, avec ce maintien (pii la grandissait, avec ses traits nobles et fins, ses cheveux abondants et de ce même blond si cher aux peintres de madones; ses yeux couleur de mer comme ceux de Colomb qu'ils semblaient refléter; et quand ces deux regards se furent enfin rencontrés, (juand ces deux âmes se furent pénétrées pour une même créaliuii, le miracle était accompli, lunité du nmnde était faite.
Mais si l'avenir appartenait désormais à Colomb, le pr(''sent était encore, pour un temps, dans la main des honnnes, dans la griffe du (liablt\ comme disait le bon Nolo,(|ui appelait toujours les cliuses jtar leur nom. Les raisons de noire héros, si elles avaient séduit la reineet donm'' à jienser au roi, n'avaient
ciiAPiTiiE TriOisiKMi". sr.
produit que pou d'effet sur une assemblée composée moins de géograplies (|uc d'hommes d"El;U et de théologiens. Seuls, parmi ces derniers, les dominicains, à réternelle gloire de leur ordre, avaient reconnu la [ilausihilifé et l'orthodoxii^ du système.
Ils avaient offert à son auteur la plus large hospitalité dans leur couvent de Saint-Étienne, où se tenaient les conférences, avec une solennité qui eut du moins pour effet d'élever Colomb dans l'opinion publique. Le roi et la reine lui marquaient en outre une réelle bienveillance, et ses juges eux-mêmes, tout en combattant ses idées, avouaient ne résister qu'avec peine aux séductions de son éloquence.
Ils ne lui opposaient, du reste, que des opinions incohérentes, des préjugés déjà dépassés de leur temps. Les uns traitaient de rêverie l'existence d"un hémisphère où les hommes et les animaux auraient dû marcher la tête en bas et les pieds en l'air. D'autres, en admettant la sphéricité du globe terrestre, y voyaient un obstacle insurmontable, sinon à l'aller, du moins au retour de l'expédition projetée.
Il était plus aisé à Colomb de répondre à de telles objections que de persuader des juges dominés en secret par la question d'opportunité. La guerre, en effet, venait de reprendre une activité nouvelle, et cette fameuse assemldée, réunie avec tant de peines, se sépara sans avoir rien conclu.
Les deux rois, néanmoins, se tenaient pour sufiisamnient édifiés. Colomb avait acquis près d'eux une importance morale, qui s'accrut, pendant les années suivantes, de la part qu'il prit, en ingénieur et en soldat, à la guerre sainte.
Ce fut au .siège de Malaga que, servant pour la première fois sous les ordres de Leurs Altesses, il vit l'héroïque lsal)elle, revêtue de son éblouissante armure, et, telle qu'un archange, brandissant cette épée moins arme que symbole, qu'on admire aujourd'hui encore à la Armeria Rcnl de Madrid . Sur la lame est incrusté le nom du célèbre armurier Antonius, et sur la caide ou lit.
34 CillWSTOPIlF, rOLOMB.
(l'un côté : Je désire toujours. Vhonne^ir^ et, de l'autre : Maintenant je veille, paix avec moi.
Malaga s'étant rendue en 1487, Colomb, logé, indemnisé de ses frais de campagne, bercé en outre des plus flatteuses promesses, suivit la cour à Saragosse, puis à Valladolid, où il reçut du roi de Portugal une lettre presque suppliante, dans laquelle ce monarque s'efforçait de renouer les relations interrompues, acceptant d'avance toutes les conditions que « son ami particulier » avait mises précédemment à l'exécution de son entreprise.
On était alors à la tin de l'année 1488 ; la guerre traînait en longueur ; les deux rois étaient toujours bien disposés sans doute, mais Colomb, et il le sentait, avait moins gagné que perdu, en raison de cette faveur même, dans l'esprit de ses adversaires.
En de pareilles circonstances, l'offre de Jean II était bien faite pour le séduire; il n'y répondit, cependant, que par lui refus respectueusement mais formellement exprimé.
Ce n'est pas qu'il conservât contre le roi de Portugal le ressentiment d'une injure que celui-ci semblait réparer avec tant d'abnégation et de grâce; mais Colomb, désormais, ne comptait plus que sur Isabelle.
Le pieux enthousiasme de cette reine lui paraissait pouvoir seul assurer, non pas tant les moyens d'exécution que la réalisation du but suprême qu'il doimait mentalement à son entreprise. Plus que jamais, en effet, la découverte d'une Inde occidentale n'était dans sa pensée qu'un acheminement à la délivrance de la terre sainte, menacée en ce moment même par Tislaniisme des plus sacrilèges représailles. S'il n'entrevoyait pas encore toute la portée matérielle de son œuvre, il lui en donnait moralement une bien plus haute et plus vaste que nul conquérant n'en rêva jamais : prendre l'islamisme entre deux feux, tel est le vœu cpTil opposa, de concert avec Isabelle, aux sommations du Soudan d'Egypte. La reine, en outre, chargea les deux moines franciscains, porteurs des susdites menaces, d'annoncer an Soudan la reddition deBaza,
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dont ils venaient d'être témoins, et, par avance, la prise de Grenade, qui ne devait pas tarder, en effet, à couronner la guerre sainte.
La junte, cependant, s'étant de nouveau réunie à Salamanque, sur les instances de Colomb, avait fini par se déclarer solennellement contre le projet ; le déclarant aussi inipraticalde matériellement que dépourvu de toute base scientifique.
Cet arrêt, un des plus burlesques qui jamais ait été rendu par un corps savant, n'avait exercé aucune influence sur la reine ; elle ne cessait de soutenir Colomb par des promesses dont la sincérité ne pouvait être mise en doute mais dont l'exécution était toujours rejetée à la fin de la guerre, de cette guerre qui ne finissait pas.
Et les jours, les mois, les années se succédaient avec une lenteur mortelle, années d'attente, de démarches, de luttes stériles, de fluctuations, dont les détails, par la fatigue qu'ils causent au lecteur peuvent seuls donner la mesure de l'héroïque persévérance de Colomb.
Aux sièges, du moins, en campagne, il avait la diversion du danger et l'exaltation de la cause. Là il trouvait d'amères délices à exposer, comme la tête la plus vulgaire, une vie dont la préservation merveilleuse lui renouvelait sans cesse le gage de sa prédestination.
Mais les fêtes, ces fêtes où la joie publique semble une insulte aux chagrins privés, les triomphales entrées de ville, les bals, les carrousels, voilà où la patience de Colomb était soumise à des épreuves auxquelles sa dignité devait lui imposer finalement de se dérober.
Cette résolution prise, on devine aisément où il alla d'abord chercher des consolations.
Le père gardien l'attendait. Quatre années s'étaient écoulées depuis leur séparation, lorsqu'il donna de nouveau le baiser de paix, lors(]u'il rouvrit I asile de la prière à cette grande âme toujours en peine. La douleur du bon père égalait celle de son hôte, avec un surcroît de ciMil'iision et |ires(|iie de re-
riip.isTopiiE roroMn.
mords : nV'lait-ce pas lui qui avait afformi dans l'cspril de Coloml) cette confiance que la reine avait si peu justifiée?
Colomb, à cet égard, s'empressa de le disculper : il ne se plaignait point d'Isabelle, en rpii il avait toujours cru, et dont il comprenait les embarras et les pr('Occupations de tout genre. Moins (pic jamais il doutait des intentions, des promesses d'une si noble l'enime, d"une si sainte reine; mais, ne voyant pas que les cii'coiistances pussent de longtemps le seconder, il inclinait a se rendre, soit en Angleterre où il avait noué quelques relations, par rentieiuise
cil \i'i I i;i: iiKiisiKM!:. :,7
de son rrci'c Barthcleiiiy, soil pivs du roi de France Charles Vllf, deijoi ses propositions avaient depuis peu reyu un accueil iavorable.
Le père de Marchena n'hésita pas à combattre des projets cpie, dans sa loi au génie de Colomb, il jugeait aussi l'unestes pour ses souverains que pour son pays. 11 insinua que Charles VJII était sans doulo un prince très-aventureux, très-brave, très-brillant, mais qu'il était aussi bien jeune, et accusant dans sa conduite toute la légèreté de son âge... et de sa ualion: ennemi de l'Ilalie, en outre, il niena(;ait déjà la patrie de Colomb. Et puis, en France tout serait à recommencer. Colomb ne manquerait certes pas de protecteurs, ni même d'anges tutélaires, chez une nation qui avait produit Jeanne d'Arc; mais Jeanne d'Arc n'avait-elle pas été brûlée, sans ([ue celte nation lit un pas pour la secourir? lîien de semblable s'était-il jamais vu dans le pays où régnait Isabelle?
Le père de Marchena n'était pas seul du reste à plaider cette cause patriotique : Colomb se trouvait maintenant sur un sol moins aride que celui de l'Université. La léconde parole de Juan Ferez lui avait suscité, en son absence, des amis et des adeptes à miracle. Le médecin Juan Hernandez, non-seulement croyait au système, mais encore il voulait èire du premier voyage, comme il en fut effectivement. Non moins fervent et plus utile, un Martin Âlonzo Pinzon, des meilleurs marins et des plus riches armateurs de Palos, olfrail de concourir pour une large part au.\ frais d'expédition.
De si flatteuses adhésions, de si vives instances ne pouvaient manquer de fléchir le ressentiment de Colomb, si justes qu'en fussent les motifs.
Un soir, le voyant ébranlé, Juan Ferez, qui avait enfin |)ris sur lui d'écrire directement à la reine, montra la réponse engageante qu'il venait d"en recevoir à l'instant même, et j)ar laquelle il était mandé à la cour. Christophe Colomb se rendit, et au premier signe qu'il eut donné, le père gardien lit seller une mule d'emprunt, et partit à minuit, sans escorte, sans guide, seul. Il traversa ainsi environ cent lieues d'un pays réceuuiieut conipiis
ciiiMSTni'iii'; roLOMiî.
sur les Maures, cl arriva enliii, non sans peine mais sain et saui', devant Grenade, dont les deux rois pressaient le siège. Le bon moine avait lui aussi
son siège à faire et à presser. Admis sans délai près d'Isabelle, il écrivait le jour même à Colondj : « Je suis vemi, j"ai vu, Dieu a vaincu. »
Isabelle, en effet, n'avait |kis seulement renouvelé à Juan Ferez les mêmes assurances (pi'à (llirislopbe Colond); elle mandait celui-ci ])rês d'elle, avec les plus honorables instances, et lui faisait passer une indemnité de voyage et de séjour.
Un fait encore de meilleur angure, c'est que Colomb sembla n'être arrivé devant Grenade que pour voir le croissant s'y éclipser à tout jamais devant la croix, et les clefs de la ville rendues aux souverains de l'Espagne par Boabdil, le dernier des rois maures.
Ce triomphe de sa foi, dont il comptait pousser les suites si fort au delà (bi monde connu, condda de joie l'àme deColondj; mais ce qu'elle ouvrait d'horizon à ses espérances n'était, encore cette fois, qu'un mirage.
chai'Hiu-: niuisitMi:. 59
La Junte, rassemblce de iiouvean et en tonte hàtc, ne traita pas aussi dédaigneusement que par le passé un homme si ouvertement protégé par la reine; mais, forte du peu de créanee qu'il avait jusque-là trouvé chez le roi, elle rejeta avec hauteur les conditions que Colomb avait cru devoir stipuler pour lui-même en cas de réussite.
Malgré les apparences favorables qui l'avaient accueilli à son retour, semblable à ce ministre qui, même au plus fort de sa faveur, avait toujours conservé eu secret son premier costume et sa houlette de Iierger, Colomlj avait gardé sa mule. 11 rcnfourclia tristement, et, sans avoir j)roféré une plainte, ni prévenu personne de son départ, il se rendit d'abord à Cordoue, où l'appelaient ses affections les plus chères et de suprêmes arrangemenls de famill<>, revint, encore une fois, mais secrètement à Grenade, où rien n'avait changé pour lui, et prit enfin la route de France, disant, en son cceur, un éternel adieu à l'Espagne. H ne comptait plus sur Isabelle.
11 avait torl.
Il n'était pas, en effet, à deux lieues de Grenade, prêt à engager sa monture sur le puni de Pmos, (pi'iiu brillant officier des gardes accourut à toute bride, s'arrêta devant lui comme pour lui disputer le passage, puis, aussitôt, mettant pied à terre et se découvrant avec respect, ce messager royal lui remit un pli scellé aux armes d'Aragon et Castille.
Colondj, suivant une version plus probable qu'autorisée, se défendit d'abord de prendre même connaissance d'une missive qui ne pouvait plus désormais changer en rien sa résolution. Mais, au nom d'Isabelle, il ouvrit le jdi, et au lieu des promesses qu'il croyait y trouver, et (pii sans doute ne l'eusscid pas tléclii, il put lire la minute des lellres patentes accordant tout ce qu'il avait demandé.
Bieutùt nous le verrons énumérer lui-même les honneurs et les pi'ivilégcs ([ui lui élaieul conférés par la reine, car c'était bien à Isabelle, à elle seule.
IIO ClllilSTOI'lll-: COUlMIl.
(|ii"ll (levait celle acceptation pure et simple des conditions posées et maintenues, avec tant de dignité, par lui-même, devant la junte.
Mais à qui devait-il cette soudaine et si décisive intervention d'Isabelle? Ai-je besoin de dire que c'était à Juan Ferez.
Le bon père n'avait pas plutôt appris la triste décision de la junte, que, sans tenter d'inutiles efforts près de celui qu'elle accablait, il avait couru droit à Isabelle. Là, soutenu par le fidèle Quiutanilla et cette belle duchesse de Moya, dont, faute d'une mention plus étendue, le nom devrait être ici inscrit en lettres d'or, le courageux franciscain plaida la cause du génie, non pas contre Isabelle, qu'il trouva toute persuadée, mais contre Ferdinand, qui, au fond, ne l'était guère moins, aussi sa résistance n'avait-elle rien de dogmatique, elle s'ajipuyait uniquement mais obstinément sur l'épuisement du trésor. Cette éternelle objection était à vrai dire la seule qui, depuis tant d'années, tint la question suspendue. La reine, pour en finir, eut une ins|)iration sublime : elle jeta dans la balance tous les diamants, toutes les pierreries de sa couronne, les offrant en gage pour les frais de l'expédition.
Le roi Ferdinand s'inclina avec sa grâce ordinaire, mais en laissant à la couronne de Castillc les risques et périls de l'entreprise. Luiz de Sant-Angcl fit mieux : receveur des droits ecclésiastiques dans l'Aragon, il laissa à la couronne de Castillc tous ses diamants. 11 refusa le gage de la reine, et se chargea de faire toutes les avances.
Cependant Juan Ferez avait repris la route de Palos, bénissant, dans son cœur, le nom de celui qui tient en sa main moins le cœur des rois que celui des reines. 11 était à peine depuis nu mois de retour dans son monastère, que Colomb l'y avait rejoint, nanti des lettres patentes autorisant sa mission,
A ces pièces était annexée une lettre de privilège, élevant Christophe Colomb à la dignité de Grand-Amiral de la mer Océane, et lui conférant le litre de don.
Enfin le port de Palos, qui, par une disposition antérieure, devait à la
CIFAIMTISK Tr.nislKMF. 6J
couronne ilciix caravelles armées et équipées, étaiL clioisi (oniiiic point (l'on emljarquemenl an(|uel la commune ilevail |(Ourv()ir dans le délai de dix jours.
Cette dernière clause excita dans la population moins d'cnthonsiasine que les premières : les mêmes marins qui, la veille encore, se seraient tons portés garants de la justesse des idées de Colomb, dès qu'il s'agit de concourir à leur réalisation, manifestèrent une répugnance qui alla presque à la révolte.
Ce dernier elTort du Malin, suivant une interprétation dont on peut deviner la source, causa encore de grandes contrariétés à celui que nous appellerons désormais l'xVmiral. Le serviteur de Dieu lriom]ilia cependant, soutemi par l'autorité et surtout grâce à l'éloquence persuasive de Juan Ferez et de ses moines, qui ne cessaient de rappeler leur devoir aux récalcitrants, et de combattre leurs terreurs et celles de leurs familles.
La conversion la plus importante qu'ils opérèrent fut celle de Martin Alonzo Pinzon, dont nous avons noté les dispositions précédemment si bienveillantes. Ce personnage et ses deux frères se décidèrent enlin à concourir de leur bien (>t de leur personne à l'équipement des trois caravelles, comme à l'aventureuse expédition qu'elles allaient tenter.
Dès lors, tout marche avec plus d'ensemble et de rapidité. Les difllcultés s'aplanissent, les murmures s'apaisent, les parents se résignent, les amis entendent raison; officiers, matelots, se sont mis en règle : leurs affaires, leur conscience, « tout est paré. » Nous sommes aux premières heures du vendredi, ." août li9'2; Colomb, ajjrès avoir fait la veilh-e des armes au monastère, est descendu au port, traversant une foule éplorée, agitée, mais respectueuse. 11 a accosté la Piitta, et, debout sur le château de poupe, au milieu d'un profond silence, sa voix sonore a commandé de déployer les voiles « au nom de Jésus-Christ. »
La cloche du couvent sonne dans le lointain la messe de l'aurore. Juan Perez, du haiil de la falaise, envoie une dernière bén(''dielion à smi ami. La
Iirise lui n'-pond, clic accourl du cùtc d'où vient la luinicre, d'où csl venu le salut. Déjà les Irois navires ont franchi cette liarrc de l'Odicl où je les ai vus, des yeux de la foi, où la foi les verra toujours. I,c ciel, la mer, tout est propice. Et maintenanl, comme disait Nolo dans sou langage de marin et sa foi bretonne :
— Enfoncé le diable! n Dirii rai!
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