‹ Christophe Colomb et la découverte du Nouveau mondeChapitre 4 sur 10 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

«1 In iinmine Doiiiiiii nosiri Jcsn-Cliristi. ïrrs-liauts, livs-chrôtiens, (rùs- « excellents et très-juiissants princes, roi el reine crEsiingne et des lies de la « mer, notre scignenr et notre sonveraine, cette présente année liOt^, a]irrs « (jne Vos Altesses curent mis lin à la guerre contre les Maures (pii régnaient

ce, CHIUSTOIMIE COLOMB.

« Cil Europe, et. curent lerniiiH' cette guerre, dans la très-grande cité de Gre- << iiadc... où je vis arborer, i»ar la force des armes, les bannières royales c< de Vos Altesses sur les tours de l'Alliambra, et où je vis le roi maure se « rendre aux portes de la ville et y baiser les mains royales de Vos Altesses,... « aussitôt, dans ce présent mois, et après les informations que j'avais données « à Vos Altesses, des terres de l'Inde... Elles pensèrent, en leur qualité de « catholiques chrétiens el de princes amis et propagateurs de la sainte foi « chrétienne, à envoyer moi, Christophe Colomb, auxdites contrées de l'Inde, « pour voir les princes et les peuples et les pays à leur disposition, et l'état de « toutes choses, et la manière dont on pourrait s'y prendre pour leur couver- (( sioii à notre sainte foi. Elles m'ordonnèrent de ne point aller par terre à «rOrieal,... mais de prendre au contraire la route de l'Occident, par « laquelle nous ne savons pas, jusqu'à ce jour, d'une manière positive, que « personne ait jamais passé. En conséquence. Vos Altesses me commandèrent « de partir avec une ilotle suffisante pour lesdites contrées, et à cette occa- « sion elles m'accordèrent de grandes grâces et m'anoblirent, ahu que doré- « uavaiit je m'appelasse Don, et fusse grand amiral de la mer Océane, et vicece roi et gouverneur perpétuel de toutes les îles et terres dont je ferais la « découverte et la coinpiète, dans ladite mer Océane, et elles décrétèrent que « mon lils aine me succéderait, et qu'il en serait ainsi de génération en généc< ration, à tout jamais... Je vins donc à la ville de Palos, qui est un port de « mer, où j'i'quipai trois vaisseaux liès-convenablcs pour une pareille entreprise, " et je partis diulit port, Irès-bien pourra de beaucoup de ricres el de beaucoup « de (jcns de mer, » etc.

Ainsi commençaient les précieux Mémoires de Colomb, ([ue son ami, le (ligne mais peu éclairé Las Casas, a malheureusement abrégés, et dont il ne nous a transmis textuellement que (piehiues parties, le début entre autres. Ce dernier morceau est d'autant plus précieux, qu'il donne plus naïvement la mesure de la prudence de son auteur, dans le diHail rappelé avec insistance

rii\iMTnK orATr.iÈMr:. r.:

dos avanlages et privilèges qui vioniionl do lui ôlro accordés. Il justilic on outre celte nièuie prudence, sur un point où des écrivains, bieu intentionnés d'ailleurs, oui cru la voir cédor aux inspirations de la })lus aveugle témérité.

La pliijiart dos liistori(Mis, en oi'tot, ont cru ajouter à la gloire de Christophe Colonil) on exagérant le faiido tonnage et le délabrement des navires sur lesquels il entreprit son premier voyage de découverte. La vérité, aujourd'hui mieux connue, sur ce point comme sui' bien d'autres, est que, en cette occasion si importante, il ne fit l'ion que désavouât la prudence, le but et les circonstances étant donnés. Autant, de nos jours, un amiral serait insensé et même coupable d'entreprendre une expédition si chanceuse dans les conditions où Colomb entreprit la sienne, autant, s'il en eût exigé de plus sûres, un marin du quinzième siècle aurait été pusillanime.

Lu Siinla Maria que montait Colomb, et qu'il eût préférée moins forte, était onlièrement pontée, avec double pont à l'avant et à l'arrière. Elle portait quatre mâts : deux à voiles carrées, deux à voiles latines, et mesurait quatrevingt-dix pieds de longueur en quille. Son équipage se composait de soixantesix honnnes, dont les plus importants étaient : Diego de Araiia, neveu germain de la femme de l'amiral, ayant qualité de grand alguazil de la Hotte, et quatre autres fonctionnaires royaux, dont un. Bernardin de Tapia, n'est pas le ]iremier historiographe qui n'ait jamais pu faire un historien.

Venaient ensuite deux lieutenants : Nino, excellent marin et des plus déterminés, Juan Ferez Matheos, mauvaise tète et mauvais conir, Roldan qui no valait pas mieux ol devait trahir l'Amiral; plusieurs officiers de divers grades, parmi lesquels Juan de la Cosa, plus tard célèbre par ses travaux d'hydrographie; un interprète parlant toutes les langues, hormis, bion entendu, celles qu'il dni interpréter, ol onWn doux enthousiastes amis do Colomb, sorvani on (piaillé i\e volontaires, ou, comme on dirait à prosonl. d'amateurs.

6S CJlRlSTOrUE COLOMB.

Plusieurs do ces hommes étaient Génois, deux Portugais, un Irlandais, un Anglais; aucun n'était de Palos, soit que Colomb se fût prudemment souvenu (le la résistance qu'il avait rencontrée, au dernier moment, chez les marins de cette ville, soit que ceux-ci eussent préféré servir sous les ordres des Pinzon leurs compatriotes,

La Pinta et la Nina n'étaient pontées qu'à l'avant et à l'arrière, comme la plupart des caravelles. L'aîné des frères Pinzon commandait la première, ayant pour lieutenant son frère François-Martin, et ]iour médecin, ce même (larcia Hernandez, ami de Perez de Marchena, et un des premiers, comme des plus fervents adeptes de Colomb. L'équipage de la Pinta était de trente hommes.

Celui de la Nina n'en comptait que vingt-quatre, mais, d'après le témoignage de Colomb lui-même, elle aurait jui en porter quatre fois autant, et l'événement le prouva. la M/(a était commandée par Vincent Yafiez Pinzon. Comme la Pinta, elle n'avait que des voiles latines, qu'on changea plus tard en voiles carrées.

Tous ces navires étaient armés en guerre, suivant leurs forces respectives, et pourvus des meilleures provisions pour un an. Leur équipement était tel, que l'Amiral, comme on l'a vu, les jugeait «très-convenables pour une telle entreprise. » Un seul, au dernier moment, lui avait inspiré des inquiétudes, qui se justifièrent dès le troisième jour de la navigation.

Le 0 août, en effet, et lorsqu'on était déjà à |)lus de soixante lieues de Palos, le gouvernail de la Pinta se trouva démis, par une forte houle, et plutôt encore par la faute des armateurs de ce navire : ils espéraient, pai' cet accident ménagé à l'avance, se voir dispens(''S de poursuivre une expédition qui, ajirès les avoir séduits, ne leur inspirait plus que des craintes.

Cette avarie, dont l'amiral suspecta justement la cause, ne fit que le contraindre de relâcher aux Canaries, où il al)orda prompleuient, en suivant nue cslinii' (liauiélralcuieut opposé' à celle des meilleurs marins de la Ibille,

CIlAl'ITIiK nl.VTlUKMK. G'J

Ce pirniicr gage de siii)i'riiiiilr, si utile pour établir son ascendant, ne balançait jms, néanmoins, rinconvénient dune relàcbe, qui devait durer près (["un mois, et l'exposait aux plus graves périls. Elle donna au roi de l'ortugal le temps d'expcnlier trois earavelles, chargées de mettre obstacle, à tout prix, etaubesoiu par la violence, à une entreprise dont Coloml» lui avait tour à tour otlert et refusé i'iionneur, eomnje nous l'avons rapj)orté plus haut.

Cette nouvelle trahison d'un prince (pi'il avait trop liien su juger, l'ut révéh'c à Colomb par une di' ces rencontres, si l'réqueutes dans sa carrière, et on il ne cessa de reconnaître un signe manifeste de la protection (hi eiel.

La Phila était réparée, et l'escadre, pourvue abondamment do vivres frais, avait appareillé, malgré la faiblesse et l'incertitude du vent, lors(iue, à la hauteur de l'Ile de Fer, le commandant d'un vaisseau venant de cette île apprit à l'amiral de quels dangers il était menacé, dangers d'autant plus grands {|u'un calmt" plat le retenait dans le voisinage de l'ennemi. Christophe Colomb, nos jeunes lecteurs et lectrices ont pu le voir, n'était pas homme à craindre une bataille, mais, comme tous les vrais grands hommes, il n'aimait pas le danger pour le danger même; or il se disait qu'en cette occurrence la victoire, même la plus glorieuse, lui aurait causé des avaries de nature à ajourner indéfiniment la poursuite de son entreprise. Il fallait donc éviter un combat au prix duquel son propre équipage aurait peut-être acheté avec joie l'abandon d'une aventure à laquelle les éléments semblaient aussi opposés que les honnnes.

A cette mer stagnante et comme déjà lasse de les porter, à ce vent qui refusait d'enfler leurs voiles s'ajoutait la menace ou tout au moins le présage peu favorable du pic de Ténériffe vomissant des gerbes de flamme et de noirs tourbillons de fumée.

Pour calmer la frayeur que causait un spectacle si nouveau, Colomb citait l'Etna et le Vésuve, dont quelques-uns de ses hommes avaient [lu voir d'inolfcnsives éruptions. Au Calme qui scnddait menacer de les livrer à rennenii.

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il répondait avec sa conliance ordinaire en Celui qui lait sonftler le vcnl d'où il veuf, et, en effet, de niènic (ju'an départ de l'alos, le vent s'éleva du nordest avec l'aurore du second jour, et il eut bientôt emporté les trois caravelles hors des atteintes du volcan et de la vue des îles.

Quant aux pirates du roi de Portugal, Colomb savait par expérience cpi'ils n'oseraient pas le poursuivre dans la direction où il s'élançait. Entre eux et lui blanchissaient déjà les premières vagues de ces mers inconnues, immenses, objet des terreurs de l'humanité tout entière, un homme excepté; ces vagues, extrêmes limites où s'étaient arrêtés les plus fiers courages, et où le sien n'avait jamais vu, ne voyait encore, en les franchissant, qu"un point de départ.

Là, en effet, commençait réellement le voyage de découvertes ; là s'ouvrait ce livre sans lin où l'imagination de l'honniie avait ligure sa soif et son horreur de l'inconnu, en un confus amas d'images terribles ou riantes, sublimes ou grotescpies, suivant l'esprit de chaque race et de chaque génération.

La Grèce s'y reconnaissait à quelques lignes pures, empreintes à demi effacées de son doux et mâle génie ; l'Orient des kalifes y dérovdait la savante confusion de ses arabesques, de ses dogmes et de ses contes ; l'imh' et l'antique Egypte, leurs processions de dieux fauves, de poissons-dieux, de lleurs-déesses, llottant sur des mers de lait ou de pourpre, et d'où sortent des sphinx au sourire perfide, à l'œil doux; enlin le moyen âge, de son doigt trempé dans l'encre et le sang, y avait griffonné des légions de spectres et de diables, et fait du tout ce barbouillage si bien désigné sur les cartes du temps par le nom de MEU TÉNÉBUEUSE.

Sur cette mer, à peine éclairée d'un jour crépusculaire, s'affaiblissant de plus en plus vers l'occident, voguaient, nageaient, volaient, serpentaient, grouillaient tous les monstres enfants de la ]ieur. L'immense nautile aux voiles membraneuses, et ([ui, d'un seul coup de ses avirons animés, eût fait chavirer la Sahitc-Maric; le serpent de nier à crête de coq, mesurant jusqu'à cinquante lieues de longueiu' ; les silènes d'Homère, sans cesse pour-

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suivies par le cruel nioiiic-iiiariu, auquel Nolo croyait eucore en Tau de grâce 1820; euiiu le terriijle évèque de mer, coiffé de sa uiilre phospliorescenle. Ues harpies, des chimères ailées rasaieut celte mer immohile. choisissant une proie parmi des troupeaux de lions, de tigres, d'éléphants marins, d'hippocampes, paissaut de vastes prairies d'herhes aquati-

les, dont nul vaisseau '^ n'eût jamais pu se dégager.

Et tout cela n'était rien encore : avec de l'adresse, du courage et beaucoup de chance, on pouvait à la rigueur y échai)per; mais, eût -ou même évité la fameuse licorne de mer, qui, de sa lance contour-

née en spirale, pouvait embrocher à la fois les trois caravelles, l'estaiciil à ailionter des ennemis et des obstacles hors de toute proportion avec les forces humaines. Du milieu de cet océan chaolifpic, sortait vxwi". main colossale, velue, armée de griffes, la main de Satan, W MAl.N NOllII^, et, de cela, il n'y avait pas à en douter : elle était ligurée, celle main, sni' tontes les caries dn temps.

72 CHRISTOPHE COLUMIi.

Du load de l'abiiue s'élevait aussi, mais par iulervailes réguliers, le dos montueux du kraken, semblable à une ilc naissante, à une île, les uns disaient deux fois, les autres trois fois grande comme la Sicile. Cet immense polype, dont cbaciuc suçoir, et il en avait autant que la sèche, eût arrêté court la Pinta courant vent arrière, avait coutume d'émerger ainsi tous les jours. De ses évents jaillissaient deux trombes d'eau six fois plus hautes que la Giralda de Sévillc. Cette eau vomie, il aspirait une égale quantité d'air, ce qui créail des tourbillons dans lesquels la Nina eût pirouetté comme une toupie. Enfin, cette provision faite, le pauvre kraken aiu'ait bien voulu s'ébattre un jteu à la surface de la mer, mais une main de fer, LA MAIN NOIUE, le refoulait dans l'abîme, et du double mouvement de ce vivant poumon du globe provenait le phénomène des marées.

Le kraken n'était pas méchant; mais on ne pouvait nier que ses énormes dimensions ne le rendissent au moins fort incommode pour trois petits navires comme ceux que montaient Colomb et son équipage. A son défaut, d'ailleurs, et LA MAIN NOIRE, la main de Satan n'osàt-elle point s'abattre sur une escadre ayant pour drapeau le Sauveur en croix, pour patronne la très-sainte Vierge, et pour couleurs celles d'Isabelle la Catholique, comment échapper à ces aigles à deux télcs, auxquels, cent ans plus tard, la science donnait encore des ailes d'une si énorme envergure? Comment fuir surtout ce formidable oiseau rock, qu'un voyageur arabe avait vu emportant dans ses serres un vaisseau monté par cent cinquante hommes !

Ce voyageur n'était pas le premier venu : célèbre dans tout l'Orient, sous le )iomdcSin(lbad, deux des matelots de /a Pinta, longtemps prisonniers chez les infidèles, l'avaient connu à Samarcande; là, bien des fois, ils lui avaient entendu jurer (pie, pour rien au monde, il ne s'aventurerait dans la mer Ténébreuse, où le terrible oiseau faisait Sdit séjour ordinaire, et dont il ne s'écarlail jamais que pour renouveler sa provision de chair humaine.

Ces fables, et bien d'autres, (pie j'ai entendu railler, à bord delà Truite^

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