CHAPITRE 0I'\T1'.IÈM
pnriin ;^a1)ior ospril fiii'l, — il iif croyait qu'an vaisscaii-fanlûiiir, — Cliristopho Coldiiili lie losméprisail pas autant qaoïi In lait aujourd'liui ; surtout il admirait ces matelots si superstiti(Mix, qui, tout eu croyant à de pareils contes, se laissaient néanmoins conduire aux lieux mêmes qu'ils leur dépeignaient sous de si affreuses couleurs.
Poui' lui, à |)eu près sûr que l'événement dissiperait bientôt ces illusions, il savoiu-ait déjà, en avançant vers cet enfer imaginaire, des réalités plus célestes qu'aucun de ses plus beaux rêves d'enfance.
A la fois observateur et contemplateur, par uu privilège des plus rares, avant rpraiicun de ses compagiions eût nolé quebpie différence entre l'bémispbére natal oi celui où ils pénétraient, il se voyait, se sentait déjà dans uu nouveau momie.
Une tempéralure moins variable, et incessamment rafraîcliie par des brises aussi égales (pie constantes; un air iin|ir(''gn('> de plus viviliantes senteurs marines, d'eftluves magnétiques, dont la puissance allait liientôt se révi''ler pai' le plus bizarre de ses caprices apparents ; des eaux plus cristallines, plus salées, plus plios|)liorescentes ; des cieux plus resplendissants pendant le jour, et révélant, chaque nuit, désastres nouveaux; tels (''taieiit, en partie, les pln''nomènes qui ravissaient son âme de poète, tandis (pie jour et nuit, — car il ne dormait pres(iue pas. — assis ou debout sui' la dunette du château do poupe, les yeux sur l'astrolabe ou sur la barre du timon, la sonde ou la plume à la main, tout aux moindres détails, tout à l'ensemble, admirant, calculant, priant, agissant, écrivant, il tenait son livre d'estime avec la |)onctualité d'un simple pilote.
Il tint même deux deccs livres, à partir du !) septembre : l'un, exactement et poétiquement détaillé, était réservéà son propre usage: l'autre, fait pour rasa surer l'équipage, dissimnlaif une |)artie de la distance parcourue.
Cette précaution (''tait devenue indispensable.
.\ux terri'urs superstitieuses promptemenl évanouies devant la sonriaiilc
apparence des faits, avaient succédé d'autres inquiétudes, que ne désavouaient pas ces faits mêmes, interprétés [lar la science imparfaite du
temps.
Si des membres éclairés de l'expédition, tels que Garcia Hernandez, les frères Pinzon, ou Juan de la Cosa, ne croyaient guère aux difficultés d'un retour, soi-disant entravé par la convexité du globe ; s'ils ne pensaient pas, avec quelques matelots et beaucoup de tbéologiens, qu'arrivés à un certain point de ce globe, ils se verraient emportés dans la lune, par le déplacement de leur centre de gravité, du moins n'étaient-ils [)as sans appréhension devant « cette i»rotubérance s'élevant eu l'orme de poire au nord-ouest de la mer Océane, et au sommet de laquelle était le Paradis terrestre. »
En outre de cette crainte, basée sur une opinion que professait Colomb luimême, n'y avait-il pas ces vents d'est, dont la constance, évidemment propreà ces longitudes, empêcherait de les traverser au retour?
Tout, d'ailleurs, n'était pas à rejeter, dans les mauvais bruits qui couraient sur l'hémisphère opposé au nôtre ; à commencer par cette sorte de mer herbeuse, vaguement décrite par les anciens, et dont les baucs d'herbes marines qu'on avait déjà côtoyés pouvaient n'être que de légers avant-coureurs.
Enfin, la boussole même, ce guide merveilleux récemment découvert, à la vérité, mais jusqu'à ce jour réputé infaillible, la boussole n'avait-elle pas varié? Comment s'y lier désormais, en ces contrées rebelles aux lois de la nature?
Heureusement Colomb avait réponse à tout.
Le dernier de ces phénomènes n'avait pas été sans le surprendre un peu, d'abord ; il l'avait même tenu secret; mais quaiul il le vit découvert, sa pénétration lui en avait déjà suggéré une explication, (ju'il résuma en des termes dont la hardiesse fit le succès :
« Ce n'était pas l'aiguille aimaiit<''e qui avait perdu de sa vertu, c'était l'étoile polaire qui avait changé de place. »
CIlAriTIlK oi!\tp,ii;me. 75
Si Colomb s'était contenté liii-inéiiie de cctlo explication, il lions serait permis d'en sourire; mais il fant l'adinirer d'avoir su, du moins, dans ses notes, poser scientifiquement cette question, qu'avec son équipage il dut résoudre à la façon expéditive d'un Alexandre.
Mais, on l'a di'jà dit, c'est moins au fils de Philippe (ju'à celui de Laértc qu'il coiivienl de le comparer, sans oublier aucune des réserves qu'implique une si profane assimilation. Â l'exemple du sage protégé de Minerve, il pratiquai! admirablement la maxime : Aide-toi, le ciel t'aidera. Son explication des apparentes défaillances de la boussole vaut tout ce que Per&oime fit accroire au niais Polyphème, et l'arlifice du livre d'estime tenu en partie double laisse bien loin en arrière les plus habiles stratagèmes d'Ulysse.
Au reste, comme ce dernier, il commandait à des hommes trop inférieurs à lui par le cœur et l'intelligence pour qu'avec eux tout ne fût pas de bonne guerre; Colomb en jugeait ainsi, et avec raison; mais tout son génie eût été insuffisant à les réduire, sans quelques-uns de ces coups du ciel dont il méritait le secours en agissant comme s'il n'eût compté que sur lui-même
Tout s'était bien passé pendant les premiers jours de navigation, depuis le départ des Canaries. Les terreurs avaient môme fait place à une confiance excessive, en ce sens qu'on s'exagérait maintenant la proximité et le facile accès de ces terres réputées d'abord si lointaines et inabordables.
Dès le 14 septembre, au lendemain de l'épisode des variations de la boussole, l'atmosphère était si tiède, si embaumée, les matinées surtout si riantes, si radieuses, que Coloml) les compare à celles de l'Andalousie; il n'y manque, dit-il, que le chant des rossignols. Les nuits ne sont pas moins délicieuses : aux clartés des étoiles s'ajoutent de brillants météores, un entre autres dont le volume, avec l'éclat et l'étendue inusitée de son sillage, effraye d'abord quelques matelots; mais l'amiral y voit un merveilleux rameau de feu, une palme céleste, présage d'un prochain triomiihe.
Ue nombreux indices semblent confirmer cette explication poétique;
CHRISTOPHE COLOML!.
lanlùtcc soiillcs marins de la Nina
qui oui vu passer une hirondelle de
nier el un paille-eu-queue ; or on
croyait savoir que de tels oiseaii\
ne s'éloignent jamais de terre, a ^
plus de vingt-cinq lieues au large
Tantôt des oiseaux de même es- --
pèce sont aperçus se dirigeant a
l'ouest, et Martin Alonzo Pinzon
lance sui leurs 1 races sa bonne
CIlAl'ITRI': QU.XTIULME. 77
voiliùrc la l'inta, croyant voir bienlùt cette terre dont il est encore si ('loigné.
Plus on avance, et plus les signes révélateurs se nuiltiplicnt: des passereaux chanteurs viennent se percher sur les vergues et dans les agrès de ces mâts qu'ils prennent pour des arbres flottants. Leur gazouillement n'attendrit pas le seul Colomb : autour de lui les cœurs s'ouvrent aux plus riantes espérances.
Des herbes marines portent des crustacés vivants. Un matin, plusieurs fous, se dirigeant vers le sud-esl, passent au-dessus de la Sainte-Marie, cl l'Amiral, liartageant l'illusion conunune, fait remarquer que tous les oiseaux de (-(^Itc espèce dorment à terre, et vont, an point du jour, chercher en mer leur nourriture; il est donc certain qu'il y a des îles au nord-ouest; mais malgré ces aj)parences, et les prières de ceux qui l'engagent à s'y lier, il poursuivra sa route vers l'Inde. Vainement ou insiste, on le presse : « Le temps est bon, ditil, et, s'il plaità Dieu, tout se verra an retour. »
Comme il prononçait ce mol de retour avec la confiance qui ne l'abandonna jamais, plusieurs marins secouèrent la tète, en signe de doute, et, parmi eux, le lieutenant Matheos, que déjà Colomb tenait, à bon droit, pour le plus mauvais esprit de tout l'équipage. Cet homme osa même répondre au l'cgard sévère de l'amiral, en objectant la persistance de ces vents alizés, phénomène encore si peu connu qu'il n'avait pas même de nom, et qui, poussant toujours les navires vers l'occident, devaient leur lendre le retour inqiossible.
Colomb, habitue à se communiquer tort jieu, se contenta de rappeler qu'il avait dit: « avec l'aide de Dieu, » ce qui lit sourire le liculenaul. Mais, peu aj»rès, comme pour confondre rinq)iété de ce sourire : un vent contraire s'éleva.
Bientôt, cependant, Matheos crut avoir trouvé la revanche de cette défaille : les navires, entrés dans ces énormes bancs de fucus, dont la superficie égale sept fois celle de l'Espagne, s'y trouvaient arrêtés, à la fois, }>ar la densité de cette mer morte, et jiar un calme i)lat, (pii les livrait, en perspective, à toutes les horreurs de la famine.
78 CHRISTOPHI': COLOMl].
Cetlo ('prouve ('-lail surloiit redoutable, on ce qu'elle ligurnit vaguement parmi les traditions légendaires de la nior Ténébreuse; mais, cotle fois encore, l'aidi^ de Diou n'pondit pour Colomb aux victorieuses lamentations de Mathcos, presque menaçant: la mer (oui à coup devint grosse, tumultueuse, sans qu'il sourflàt aucun vent et, comme si ses lourdes vagues eussent été soulevées par un orage intérieur.
La première impression fut terrible, môme pour le lieutenant Matheos. Cet homme qui no croyait pas en Dieu crut au diable; il crut voir LA MAIN NOIllE se dessiner sur le ciel rouge du couchant; il crut au krakcn, au dragon de mer; il ne crut pas encore au génie de Colomb.
Mais déjà la brise soufflait du nord ouest; les proues des caravelles avaient brisé leurs chaînes végétales; la petite escadre courait sur une mer libre; l'équipage acclamait avec joie de nouveaux indices de la terre promise; le lieutenant Mathcos riait de ses terreurs en conspirant contre son amiral, et celui-ci écrivait sur son livre ces sini|iles mots que Las Casas nous a heureusement conservés : « ... Ainsi la grosse mer mo lut fort utile, ce qui ne s'était encore vu que du temps des Juifs, lorsque les Egyptiens partirent à la poursuite de Moïse délivrant les fh'breux de la servitude. »
Mais les Espagnols de Colomb n'étaient ni moins ingrats que le peuple de Dieu, ni moins malaisés à conduire, ni moins prompts à regretter les oignons d'Egypte. Déliviés désormais dos craintes superstitieuses qui les assiégeaient depuis le départ, leur pensée inquiète, soupçonneuse et déjà hostile, se concentra sur féiiormilé de la distance parcourue.
Et cepoiidanl, à la date du P'octolire, ils ne se croyaient (pi'à 584 lieues des iles Canaries, laiidis (ju'ils on étaient réellomont à 707 lieues. Colomb, à ce moment avait l'ait bien plus de chemin qu'il ne s'y fût attendu au départ: il pensait (prune journée à peine de navigation le séparait de l'Inde.
Cette orreur(pii provenait chez lui d'une lausse évaluation du diamètre terrestre, une grande |)artie de son onlourage en suspectait maintenant la sin-
CHAPITRK QUATRIÈME. 79
céritc. La liante idée qu'on avait \n-\sc de ses lumières accréditait cette opinion, qui n'est peut-être pas sans fondement. Ou n'admettait |)oinl (pi'il se fût si fort abuse lui-même, mais ou craignait qu'il n'eût exagéré sciemment la facilité de son entreprise.
11 faut avouer que, sur ce point, les apparences étaient contre lui, et qu'il v ajoutait par son sang-froid devant les continuelles déceptions qui exaspéraient ou abattaient les plus vaillants honunesde son équi[iage.
Peut-être, avec moins d'iiéroïsme, eût-il inspiré plus de confiance; mais la grandeur d'une ànie est moins aisée à caclier que celle d'un monde.
Ces deux grandeurs, au moment où nous sommes, toucliaient an plus fort d'un combat, image agrandie mais fidèle de celui qui se livre en chacun de nous.
D"un côté, un héros, un génie, champion de la foi, de la science, de la lumière; un de ces calmes dompteurs de monstres dont la Fable faisait ses dieux, et dont la vérité a fait ses archanges ; de l'autre, l'éternel Typhon, la matière, rassemblant ses forces les plus terribles, les plus aveugles, et trouvant des recrues jusque dans le camp de son adversiire.
Ici, son recruteur le plus actif, son âme damnée, c'était Matheos, à en croire du moins une autorité dont je m'écarte le moins possible. Je ne me dissimule pas, cependant, que Xolo avait pour ce lieutenant de Colomb une haine corse, doublée d'une obstination bretonne; mais des historiens moins prévenus ayant prêté à Matheos un caractère des plus perfides, je n'hésite pas à le désigner comme l'àine de la conjuration ourdie contre l'amiral.
Cette conjuration, il est trop prouvé que les trois é(iuipages y prirent part, et sans que les frères Pinzon aient rien fait pour l'étouffer. Elle .se manifesta d'abord par le relâchement de la discipline. L'Amiral, encore obéi, mais avec une visil)le répugnance, était désigné jiar les jilus grossiers équivalents du terme d'imposteur; on nnn-unirait ouvertement contre lui. Ou alla même jusqu'à le prier, d'un ton cpii sentait la sommation, de cesser de courir à une mort inévitable.
CHUISÏOniE COLOMB.
11 résista avec sa fermeté ordinaire, et, quand (ont espoir fut perdu de fléchir sa résolution, on (rama secrèlemenl s;i perle : on convini rpi à un jour et
à nue heure tlélcrniiiiés, il serait prudemment {accoiiaincnlr) jeté à la mer. — Cecontemjilateiir, dirail-on au retour, était tomhé à l'eau, comme l'astrologue de la faille, en conlcmplunl le cours des astres.
CIlAriTliR OUATP.lftME. 81
Tout ce qui précède est malheureusement authentique ; il no paraît cependant pas que ce crime ait jamais reçu le moindre commencement d'exécution. La conjuration est certaine, mais le lait de rébellion ouverte est décidément conlrouvé, et avec lui londje la légende d'un compromis accepté, (pie dis-je, demandé par Christophe Colomb :
Trois jours, leur dit Colonil), et je vous donne un monde.
Colomb n'a jamais dit cela ; j'en appelle à quiconque a eu l'honneur de commander un navire.
Contre ce vers plus heureux que sage, nous avons d'ailleurs la dénégation de Noln, qui, cependant, ne faisait pas fi des effets mélodramatiques, et, ce qui parle plus haut encore, le silence de l'Amiral, dont les Mémoires mentionnent à peine l'insubordination et ne disent mol d'une révolte.
Les choses néanmoins auraient bien pu en venir là, si d'irrécusables témoignages d'une terre prochaine n'avaient épargné à l'huinanilé le remords d'un crime, qui eût pour longtemps entravé sa itiarchc.
Le jeudi 11 octobre, on recueillit en mer une branche chargée de fleurs avec quelques fruits rouges, et, pour plus de certitude encore, un bâton taillé et bizarrement sculpté de main d'homme.
Tandis que tout le monde se livrait à la joie, la nuit était venue, et Colomb, qui avait annoncé que la terre serait en vue au point du jour, Christophe Colomb, et non pas un autre, aperçut à l'ouest, dans une obscurité profonde, nue lumière qu'il lit remarquer seulement à quelques hommes de confiance.
Il rassembla ensuite l'équipage et, avec l'émotion qu'on peut croire, il (il chanter le Salce Rcgina, suivant l'usage quotidien.
Les caravelles allaient lentement, i)ar précaution, sauf/» Piiila, (\u\ avait gardé un peu plus de toile que les autres, lorsque, à Ijord de ce navire, an milieu du silence le plus profond, — personne ne dormait cependant, — un
coup de canon retentit.
8ti
Clir.ISTOPHE COLOJID.
CclLc Icirc, (jne je ne veux pas encore appeler du nom qu'elle doit àl'ingralitude, cette terre, (pTune (lanune, une ànie, peut-être, avait déjà révélée à Colomb, elle venait d'être signalée par un matelot de laPinla nommé Juan Uodriguez Bennejo.
L'Amiral, tond)é à genoux, les mains levées au eicl, les joues inondées de larmes, entonnait le Te Deum, répété d'une seule voix par les trois caravelles.
La ])rière dite, il se releva seul, tout l'équipage élail aux pieds de l'homme de gi'uie, du père, et Matheos baisait les mains de lAmiral, du grand Amiral, don Christophe Colomb, vice-roi et gouverneur perpétuel de toutes les îles, terres fermes, etc., etc.
SO
Le reste de la nuit se passa à bord dos trois caravelles dans des sentiments faciles à s'imaginer. Personne ne dormait, on peut le croire : beaucoup la connaissent, cette douce fièvre de l'arrivée en pays nouveau, après une longue et périlleuse traversée. Ici, seulement, pttur les trois (puuts des compagnons
86 Clir.ISTOPIlE COLOMB.
de l'Amiral, c'était, ni plus ni moins, ce que serait pour nous un mouillage nocturne on plein archipel de la voie lactée.
Par prudence, les navires avaient mis en panne. Chacun préparait sa grande tenue. Les uniformes, bien autrement éclatants que les nôtres, étaient tirés des coffres ; les armes fourbies, moins par précaution que pour tuer le temps. On mettait les navires en état de défense, vivement, allègrement, et en défiant ces périls que la discipline ordonnai! de prévoir. Vainqueurs des éléments et de l'enfer, pouvait-on redouter des hommes? Ces mêmes marins, que des terreurs imaginaires avaient failli pousser au crime, au parricide, ils auraient maintenant assailli le Grand Kan et toutes ses armées, sur un signe de leur amiral. Malheos ne tarissait pas d'éloges sur ce dernier, et tous les matelots faisaient chorus. Commandés par un pareil chef, la réalité n'avait rien pour faire pâlir ces hommes, naguère si tremblants devant des fantômes.
Cela soit dit à la décharge de ces braves marins, — Matheos excepté, — qu'il ne faut juger ni à la mesure de leur chef, ni d'après nos idées. Ils étaient de leur temps, et les défaillances de leur courage ont pour excuse des superstitions, et surtout des chimères cosmographiques ayant créance chez de savants hommes du quinzième siècle. A moins de l'égaler, comment auraient-ils cru au génie de Colomb, tant qu'il lui manquait cette auréole du succès qui, seule, légitime aux yeux de la foule les royautés de droit ou défait?
Ne refusons donc pas à leurs fautes une amnistie que, sans attendre leur repentir, la magnanimité de leur chef a couvertes de son silence.
Seul d'entre eux, et c'est ce qui les frappa davantage en cette mémorable veillée, Ciirislophe Colomb n'avait point changé. Sa joie sans doute était immense, mais aucune surprise ne s'y mêlait, non plusque l'étroit sentiment de la conservation personnelle. Semblable, ou plutôt égal à lui-même, dans le triomphe et dans l'épreuve, ses compagnons mutinés l'avaient trouvé
CIIAriTliE CI.NnUlKMi:. 87
caliiiL' cl sévère; rcpciitaiils et soumis, ils le Irouvaient calme, radieux, paternel.
Au point (lu jour l'escadre se mil en mouvement. Poussée par une faillie brise, elle glissait sur des eaux si transparentes, qu'elles laissaient voir un fond de rochers, dont on évita aisément les saillies. Une rade, ou pkitùt une plage faiblement arquée, offrant bien lot un atterrage moins suspect, l'amiral en fit prendre la direction, et il ne tarda pas à reconnaître une Ile de peu d'étendue, et tellement plate et étroite, qu'une vue perçante comme la sienne en pouvait embrasser presque toute la superficie en largeur.
Les détails, à cette heure peu avancée du jour, furent moins prompts ta se livrer. Une vapeur légère fondait les couleurs des objets et en émoussnil les contours ; d'immenses prairies humides et scintillantes de rosée encadraient un lac nuancé de bleu cl de rose, des flaques d'eau nacrées miroitaient à travers ce voile, déchiré çà et là par des flèches d'or. L'ombre et le jour confondaient ici leurs mystères, leur poésie, donnant à cet ensemble d'harmonieux contrastes une suavité ineffable, un aspect tendre, béat, paradisiaque. A le voir, les cœurs les plus durs s'épanouissaient comme des fleurs.
Et le soleil n'avait pas encore paru! qu'allait être ce jour précédé d'une telle aurore !
11 se leva enlni, ce Titan sublime et stupide; il iuonda de sa lumière inconsciente celle moitié du monde où il était encore adoré comme un dieu, et où, bientôt, le signe du salut, le soleil du Verbe, cette lumière qui illumine tout homme venant en ce monde, allait renverser ses autels fumants et pourpres de sang humain.
D'abord, il parut n'éclairer qu'une solitude. Des prairies, des lagunes semées d'Ilots de sable, de grands Jjosquels d'arbres d'une belle vernie, mais point d'animaux privés ou sauvages, point dhabitalions humaines, et aucune trace, soit de culture, soil d'industrie.
88 (.Iir.lSTUPIlE COLOMl!.
Bientôt cependant, en s'approchant davantage, on distingua quelques habitants entièrement nus, qui, à la vue des navires, se retirèrent sans Irop de précipitation dans les (ourrés.
On jeta l'ancre; les chaloupes furent mises à la incr Colomb y descendit, suivi de son état-major, comme lui en grande tenue, et, peu d'instants après, il pressait enfin de ses genoux, il baisait amoureusement cette terre, de toute éternité promise à sa foi et à son génie.
La navigation avait duré du 5 août 149'2 au 12 octobre de la même année : soixante- dix jours, dont trente-cinq environ de jierdus, par suite de la relâche forcée aux Canaries.
Clirislopho Colomb, quand il prit possession du nouveau monde, ne se souvint que de ce qu'il devait à Dieu d'abord, et ensuite à l'Espagne. 11 harangua ses compagnons avec cette éloquence passionnée dont ses ennemis mêmes ont vanté le prestige, et termina en adressant à Dieu une prière, qui, devenue ofiiciellc, a été depuis répétée à l'occasion de toutes les découvertes faites par des Espagnols dans l'ancien et le nouveau monde. 11 planta ensuite en terre l'étendard de la croix, donna à l'île le nom de San Salvador, et, tirant son épée, il déclara prendre possession de celle île « au nom de N. S. Jésus- Christ, pour la couronne de Castille. »
Aussitôt, tous les assistants, l'élat-major en tète, l'acclamèrent Grand Amiral, vice-roi et gouverneur général, cl lui prêtèrent serment d'obéissance, en le priant d'oublier leurs torts envers lui.
A ce moment, revenus de la frayeur qu'avait dû leur causer un spectacle si étrange })Our eux, quelques naturels s'approchèrent ; Taccucil qu'ils reçurent en attira d'autres ; bientôt la confiance et la joie furent mutuelles , les échanges, les repas en commun, les essais de conversations, les jeux, les danses, les visites à bord connnencèrent pour ne se terminer qu'à la imit. Ainsi finit dans une joie commune ce jour que devaient suivre dr si près, pour les habitants du nouveau monde, tant d'années de misère et d'oppression.
CIIAI'ITIIK CLNnlJlK.MK. S'.t
Néfasleaux yciixde ceux qui, s'allachanl trop au présent, n'ont vu dans la découverte de l'Amérique qu'une ère fatale aux deux mondes, heureux pour qui, les regards fixés sur ravcnir, y voit un grand fait ramenant l'humanité à son unité primitive, ce jour, qu'on nous pardonne ce vulgaire détail, a donné des armes égales à la superstition et à la raison.
Pour l'une, il a confirmé, pour l'autre, il a aidé à combattre le mauvais renom du vendredi. C'était en effet un vendredi que Colomb avait appareille de Palos, et ce fui de même un vendredi qu'aux premières pâleurs de l'aube il vit se dérouler pli à pli cette lie couleur d'espérance, qu'il salua du nom du Sauveur.
Oui le croirait? cette avant-garde du nouveau monde, cette première terre américaine où la civilisation dé|iosa la première semence de ses fruits encore aujourd'hui si amers, à peine l'eut-on découverte, qu'elle fut négligée, oubliée, perdue. Déjà elle était inexactement désignée sur la première carte qui ait été faite du nouveau monde, une carte dressée par un des compagnons de Colomb.
A un fait si étrange il n'y a qu'une seule explication, et elle n'est pas consolante : l'Ile du Saint-Sauveur ne produisait pas d'or.
Longtemps après sa découverte, lorsqu'il s'agit de la découvrir à nouveau, dans un but purement scientifique, les uns la virent dans une des îles Turques, d'autres dans la grande Inagua, d'autres dans la petite Iiiagua, le ])lus grand nombre dans file du Chat: Cal-bliind, tel est le noble nom dont la biblique Angleterre a rebai»tisé file du Saiiit-.S:mveur.
11 en alla de la sorte pendanl des siècles, si bien ({u'eii 18,30, l'auteur du Cosmos s'écriait : « Ou a conservé minutieusement les noms et prénoms des marins qui ont prétendu avoir reconnu les premiers une portion d'un monde nouveau, et nous serions i(''(liiits à ne [las [louvoir lier ces souvenirs a une localité déterminée, à rt'garder comme vague et incertain le lieu de la
'J(l CIIIUSTOPIIE COLOMl!.
« Hcureiiseiiiciil, ;ij()iit;iit-il, je me trouve en élal de liétriiiie ces incertitudes. » El là-dessus, il présentait une version (|ui, grâce à l'autorité si justement accordée à son nom, devait bien, en effet, déti'uire les incertitudes, mais non reconstruire la vérité.
Plus heureux (jue llumbold, et sans en être plus lier, nous sonnnes aujourd'hui en état de donner ici le dernier mot de ce problème, dont la solution, toute récente, appartient à M. Ad. de Varnhagen '''.
L'Ile dont Christophe Colomb changea le nom primitif de Guanahnri en celui de San Salvador est celle qui, sur nos cartes, répond au nom lucayen de Mcujaguam.
Ainsi se trouve enfin fixée cette Wa plus errante que ne le fut sur d'autres mers la flottante Délos. Comme San Salvador, Délos, ([ui vit naître Apollon et Diane, a porté plus d'un nom, et qui sait si le gracieux mythe de Latone n'est pas un voile, pieusement jeli'' par un poëte sur les méprises de quelques savants anté-historiques!
D'après ce poêle indulgent, ce n'est pas la science qui aurait erré, ce serait l'Ile de Délos. La fourmi, qui « n'est pas prêteuse, » a, bien des fois, sans s'en vanter, reçu de pareilles aumônes de la cigale.
N'est-ce pas à celle-ci qu'est dû encore un ai)ologue, — voyez comme une fable en amène une autre, — que je ne résiste pas, mon cher neveu, à l'envie de le raconter :
Nous trouverons bien moyen, plus lard, de le rattacher à notre sujet.
L'été dernier, en plein mois de juillet, j'étais couché sous un olivier de ma chère Provence, sans autre compagnie que quelques milliards de cigales. Que faisaient- elles là ces chanteuses? Elles chantaienl, « ne vous déplaise. » Ivres de lumière et de tlamme, elles chantaient à tout venant l'hymne triomphal de l'été, ci, chose étrange, cet air de circonstance, s'il en fut, n'éveillait en moi que des idées fraîches, que de vaporeuses images : je voyais, non pas préci- Bénicnl la lune en plein midi, mais l'Aurore et ses roses, et ses |)leurs, et son
CIIAlMTFtK riNOriKME. 01
vieux iiijiii iiirlaiiiorphosé en cigale, et je me demandais si la science, qui nous a jdis tant de belles el douces choses, vaut la poésie qui nous les donna.
La question ainsi posée, j'allais la trancher au désavantage de la fourmi, quand, retenu sans doute par un dernier scrupule : — Qu'en i)enses-tu, m'écriai-je, douce cigale?
La cigale me répondit dans la langue et à la manière d'Esope, et, sauf la langue, le rh\ thme, l'harmonie et le charme, voici ce qu'elle me chanta :
« Jason, méditant la conquête de la toison d'or, faisait construire à ses futurs compagnons d'armes le navire qui devait les conduire à Colchos. Voyant (juils ne mettaient que peu de zèle à ce travail, il leur promit que le navire une fois terminé et tout prêt à j)rendre la mer, Minerve lui accorderait le don de la parole. Oracle [flottant de cette déesse, il leur donnerait en route de sages conseils, et, par des chants dignes des dieux, charmerait les longues heures de la traversée.
« Cependant toutes les conditions étant ou paraissant remplies, le navire gréé, armé et monté par son équipage, semblant prêt à jirendre la mer, il ne bougea et ne parla non plus qu'un terme ou poisson, et les Argonautes s'emportèrent contre leur chef. Minerve alors leur apparut :
« — Jason ne vous a pas trompés, dit-elle; mais vous, n'avez-vous pas oublié quelque chose dans l'armement de votre navire?
« — Minerve a raison, s'écria l'équipage tout d'une voix, étranges marins que nous sommes, nous avons oublié les voiles.
« Et les voiles, qui étaient demeurées à terre chez le tisserand, furent apportées, attachées au mât et tendues.
« Et comme le navire Arfjo ne parlait pas pour cela davantage. Minerve répéta sa question : — N'auriez-vous pas oublié queh|ue chose?
« — La dées.se a raison, s'écria de même l'équipage, marins d'eau douce que nous sommes! nous avons oublié le lest.
« Et le lest ayant été apporté et nus en sou lien, le navire conuneuea de
92 CIIIIISTOPIIK CULOMLi.
battre des ailes; sa proue s'arrondit comme le poitrail argenté d'un cygne, et glissant Iciileincnt sur les vagues, trois fois il cria : « En avani ! »
Celle fable nous enseigne, mon cher neveu, que le lest, ce lest dont il ne faut jKis non |)lus abuser, n'est pas moins nécessaire à un navire — et à un couleur — ipie les v(Mles.
Les unes nous permettent de quitter terre, l'autre nous empècbe d'incliner de droite et de gauclie en de perpétuelles digressions.
Sans les voiles ou les ailes, car c'est tout un, l'histoire que je te fais ici d'un héros à la fois cigale et fourmi, savant et poète, cette pauvre petite histoire ne s'élèverait jamais au-dessus des détails tecbni(pies; mais sans ces détails qui lui servent de lest, peut-être bien parlerait-elle tout de même, mais elle [tarlerait, comme tant d'autres, sans rien dire; el c'est alors que la fourmi aurait beau jeu à se mo(|uer de la cigale.
L'histoire de Christophe Colomb ou de la découverte du nouveau monde est rhistoirc d'une idée confirmée par un fait, idée et fait également scientifiques : de là impossibilité d'en faire jamais un ouvrage d'imagination, un poëme. Mais, le sujet le permit-il, la Muse, en pareille matière, reculerait devant l'abondance, la précision et la notoriété des documents, dus pour la plupart au héros lui-même. Si Achille, Ulysse et [leurs compagnons avaient laissé des Mémoires aussi complets que ceux de Colomb, de Las Casas, de Fernand Cortez, sans parler de lettres et autres pièces dont regorgent les archives de Simancas, nous n'aurions ni VIliade ni VOdijssce : ce serait fâcheux, mais qu'y faire?
Ici même, dans le laisser aller d'une causerie il'oucle à neveu, Colomb inc reproche d'y mettre beaucou[i Iroj) du mien; et il a raison : (lu'iiiqtorteul au lecteur les impressions que je pourrais prèti'r à mon héros, quand ce héros a laissé lui-même le récit n;iïf el circonstancié de ses impressions; quand, de la même maiii (pii grava dans le l)ronze, comme nous le verrous plus tard, des hiiiicntalious dignes de Job, il a tracé jour par jour, sur un papier non