C.IIAI'ITIiK CI.NnUlKMi
Nél'asleaux yeux de ceux qui, s'altachanl trop au présent, ii'oul vu dans la découverte de l'Amérique (}u'une ère talale aux deux mondes, heureux pour (|ui, les regards lixés sur l'avenir, y voit un grand l'ait ramenant l'hunianilé à son unité primitive, ce jour, qu'on nous pardonne ce vulgaire détail, a donné des armes égales à la superstition cl à la raison.
Pour l'une, il a coniirnié, pour l'autre, il a aidé à combattre le mauvais renom du vendredi. C'était en clfet un vendredi que Colomb avait appareillé de l'alos, et ce fut de même un vendredi qu'aux premières pâleurs de l'aube il vil se dérouler pli à pli celle lie couleur d'espérance, qu'il salua du nom du Sauveur.
Qui le croirait? cette avant-garde du nouveau monde, celle première terre américaine où la civilisation déposa la première semence de ses fruits encore aujourd'hui si amers, à peine l'eut-on découverte, qu'elle fut négligée, oubliée, perdue. Déjà elle était inexactement désignée sur la ju'emière carte qui ait élé faite du nouveau monde, une carte dressée par un des compagnons de Colomb.
A un fait si étrange il n'y a qu'une seule explication, et elle n'est pas consolante: l'ile du Saint-Sauveur ne produisait pas d'or.
Longtemps après sa découverte, lorsqu'il s'agil (h; la découvrir à nouveau, dans un but purement scienlili(|ue, les uns la virent dans une des îles Iniques, d'autres dans la grande Inarjua, d'autres dans la pelile Inutjua, le jjIus grand nombre dans l'ile du Chat: Cat-hland, tel est le noide nom dont la bii)lique Angleterre a reiiaplisé l'ile du Saint-Sauveur.
il en alla de la sorte pendant des siècles, si bien (pi'en iHôti, l'auteur du Cosmos s'écriait : « On a conservé niinutieuseiiicnt les imms et prénoms des marins ([ui ont prétendu avoir reconiui les premiers luic portion d'un monde nouveau, et nous serions réduits à ne pas pouvoir lier ces souvenirs a une localité déterminée, à regarder connue vague et incertain le lieu de la
on ClllilSTOl'IlE COLOMI!.
ce llcureuseinonl, ajouLait-il, je me trouve en élal de détruire ces incerliliules. » Et là-dessus, il présentait une version qui, grâce à l'autorité si justement accordée à son nom, devait Lien, en elfet, déti'uire les incertitudes, mais non reconstruire la vérité.
Plus heureux que Humbold, et sans en être plus lier, nous sommes aujourd'hui en état de donner ici le dernier mot de ce problème, dont la solution, toute récente, appartient à M. Ad. île \arnhagen <'*.
L'Ile dont Christophe Colomb changea le nom primitif de Guanaliari en celui de San Salvador est celle qui, sur nos cartes, répond au nom lucayen de M(vjaguani.
Ainsi se trouve eiitin fixée cette ih' plus errante (jue ne le l'ut sur d'autres mers la flottante Délos. Connue S;ni Salvador, Délos, (pii vit naître Apollon el Diane, a porté plus d'un nom, et qui sait si le gracieux myllie de Latone n'est pas un voile, j)ieusenient jelé par un |)()ëte sur les méprises de quelques savants anté-historiques!
D'après ce poète indidgent, ce n'esl pas la science (pii aurait erré, ce serait l'ile de Délos. La fourmi, (jui « n'est |)as prêteuse, » a, bien des fois, saus s"cn vanter, reçu de pareilles aumônes de la cigale.
N'est-ce pas à celle-ci (ju'est dû encore un apologue, — voyez connue une fable en amène une autre, — que je ne résiste pas, mon cher neveu, à l'envie de te raconter :
Nous trouverons bien nioyen, plus lard, de le rattacher à notre sujet.
L'été dernier, en })lein mois de juillet, j'étais couché sous un olivier de ma chère Provence, sans autre coinpagnie (jue quelques milliards de cigales. Que faisaient- elles là ces chanteuses".' Elles chantaient, « ne vous déplaise. » Ivres de lumière et de llamme, elles chantaient à tout venani l'hymne Iriomphal de l'été, cl, chose étrange, cet air de circonstance, s'il en fut, n'éveillait en moi que des idées fraîches, cpie de vaporeuses images : je voyais, non pas précisément la lune en plein midi, mais l'.Viirore et ses roses, et ses jdeurs, et syn
CIIAl'ITltK CINQUIÈME 'Jl
vieux mari iiRHaiiiorpliosé on cigale, et je me deniaudais si la science, qui nous a pris tant de belles el douces choses, vaut la poésie qui nous les donna.
La (lueslion ainsi posée, j'allais la trancher au désavantage de la fourmi, quand, retenu sans doute par un dernier scrupule : — Qu'en j)enses-tu, ni'écriai-je, douce cigale?
La cigale me répondit dans la langue et à la manière d'Esope, el, sauf la langue, le rh\ thme, l'harmonie et h' charme, voici ce qu'elle me chanta :
« Jason, méditant la conquête de la toison d'or, faisait construire à ses futurs compagnons d'armes le navire qui devait les conduire à Colchos. Voyant (|u"ils ne mettaient que peu de zèle à ce travail, il leur promit que le navire une fois terminé et tout prêt à prendre la mer. Minerve lui accorderait le don de la jiarole. Oracle 'flottant de cette déesse, il leur donnerait en route de sages conseils, et, par des chants dignes des dieux, charmerait les longues heures de la traversée.
« Cejjcndant toutes les conditions étant ou paraissant remplies, le navire gréé, armé et monté par son équipage, semblant prêt à prendre la mer, il ne bougea et ne parla non plus qu'un terme ou poisson, et les Argonautes s'emportèrent contre leur chef. Minerve alors leur ajjparut :
« — Jason ne vous a ])as trompés, dit-elle; mais vous, n'avez-vous pas oublié quel([ue chose dans rarmement de voire navire?
« — Minerve a raison, s'écria l'équipage tout d'une voix, étranges marins (|ue nous sommes, nous avons oublié les voiles.
« Et les voiles, (pii étaient demeurées à terre chez le tisserand, furent apportées, attachées au mût et tendues.
« Et comme le navire Ar(jo ne parlait pas pour cela davantage. Minerve répéta sa question : — N'auriez-vous pas oublié quelque chose?
« — La déesse iiraison, s'écria de même l'équipage, marins d'eau douce que nous sommes! nous avons oublié le lest.
« Et le lest ayant été apporté et mis en sou lieu, le iiaviie commença de
'.)'2 ciiuisioi'iii; cuLO.Mi;.
baltrc des ailes; sa proue s'arrondit eoiiinie le puilrail aryeiité d'un cygne, et glissant lentement sur les vagues, trois l'ois il cria : « En avant! »
Cette fable nous enseigne, mon cher neveu, ([ue le lest, ce lest dont il ne faut j)as non j)lus abuser, n'est pas moins nécessaire à un navire — et à un conteur — que les voiles.
Les unes nous permettent de quitter terre, l'autre nous empêche d'incliner de droite et de gauche en de ])erpétuelles digressions.
Sans les voiles ou les ailes, car c'est tout un, l'histoire que je le fais ici d'un héros à la fois cigale et fourmi, savant et poëte, cette pauvre petite histoire ne s'élèverait jamais au-dessus des détails techniques; mais sans ces détails qui lui servent de lest, peut-être bien parlerait-elle tout de même, mais elle parlerait, comme tant d'autres, sans rien dire; et c'est alors (juc la fourmi aurait beau jeu à se moquer de la cigale.
L'histoire de Christophe Colomb ou de la découverte du nouveau monde est l'histoire d'une idée confirmée par un fait, idée et fait également scientifiques : de là impossibilité d'en faire jamais un ouvrage d'imagination, un poëme. Mais, le sujet le permit-il, la Muse, en ])areillc matière, reculerait devant l'abondance, la précision et la notoriété des documents, dus pour la plujtart au héros lui-même. Si Achille, Ulysse et fleurs compagnons avaient laissé des Mémoires aussi complets que ceux de Colomb, de Las Casas, de Fernand Gortez, sans parler de lettres et autres pièces dont regorgent les archives de Simancas, nous n'aurions ni VIliade ni YOdijsiéc : ce serait làcheu.v, mais (ju'y faire?
Ici même, dans le laisser aller d'une causerie d'oncle à neveu, Colomb me reproche d'y mettre beaucoup trop du mien; et il a raison : qu'inqmrtent au lecteur les inq)res3ions que je pourrais prêtera mon héros, quand ce héros a laissé lui-mèuie le récit naïf et circonstancié de ses impressions; (luand, de la même main qui grava dans le bronze, comme nous le verrons plus tard, des lamentations dignes de Job, il a tracé jour par jour, sur un papier non