CHAPITRE SIXIÈME
une escorte d'honneur qui le conduirait par terre on Cnslille. Colomb savait que le conseil de l'assassiner avait été donné au roi, mais il savait aussi avec quelle indignation avait été repoussé ce conseil. Néanmoins, toute réflexion faite, il préféra la voie de mer, et, le vendredi, 15 mars, — toujours un vendredi, — il passait la barre de Saltes, remontait l'Odiel, débarquait à Paies et tombait dans les bras du père Juan Ferez de Marchena.
Ce ii'rt;iil |K)iiit le li.isard (|iii aviiil aiiiciK'' le digne pi'icur de la liahida à la roiicniiire de son ami.
Sc[)t mois cL deiiii s'étaieiil écoulés depuis le dépari de la petite escadre,
I'2.s CIIlilSTOI'Ill'; COLOMR.
ot déjà, dopuis Ijifn des jours, devançant le terme où elle pouvait être raisonnablement attendue, il consumait à son observatoire tout le temps que lui laissaient de libre les devoirs de sa charge. Là, les yeux fixés sur la mer, il passait tour à tour de la prière au calcul et au rêve, tandis que les grains de son rosaire roulaient entre ses doigts plus souvent distraits qu'il ne l'aurait voulu.
On ne le voyait presque plus descendre à Palos où chaque regard lui semblait un reproche à l'ami, au protecteur de cet aventurier génois, pour qui la ville était en deuil de tant de marins chers et utiles à leurs familles.
Aussi lorsque dans la matinée du 15 mars 1493, il parut inopinément en haut de la petite ruelle qui mène au port, avant qu'il eût atteint le quai, haletant, suffoqué par l'émotion et la rapidité de sa marche, au point de ne pouvoir parler, un cri d'appel avait déjà couru de maison en maison, et à l'instant, comme par magie, toute la population delà ville était groupée autour de lui.
C'est qu'en effet, et comme on l'avait deviné, celui qui le premier avait compris le génie de Colomb, de même, il avait le premier reconnu la Nina à sa coupe, et le premier encore, il avait voulu apporter l'heureuse nouvelle à ceux qu'elle intéressait le plus après lui.
Quelle fut, au premier moment, la joie, le délire de ces pauvres gens, la réalité n'a ni exemples ni images pour l'exprimer; la fable seule, déjà si fort à la mode dans ce temps-là, pourrait en donner quelque idée : « Pour toute la ville de Palos, eût dit un PomponiusLsetus, les marins de la Nvia revenaient de plus loin qu'Hercule ramenant Thésée et Pirithoùs des enfers.» Sans compter qu'on espérait bien leur en voir ramener quelque chose de plus précieux.
Tel qu'il s'annonçait, cependant, l'événement laissait place encore à des inquiétudes. Des trois caravelles sorties du port, une seule y rentrait, la plus petite; et, comme elle revenait portant pavillon amiral, n'y avait-il pas lieu de tout craindre pour les deux autres, les plus grandes? Si donc le père Mar-
CIIAIMTRK SKl'TlKMi:. l'iO
cliena pouvait à bon droit se croire sûr de revoir bientôt son ami, combien de familles ne semblaient-elles pas menacées de la plus amère déception?
Enfin, comme il est dans notre nature que plus le sort nous favorise, et plus nous exigeons de lui, c'était déjà trop peu pour quelques-uns du retour de l'expédition, si elle avait manqué son but, et comment en douter, d'après le peu de temps qu'elle avait duré, et le seul navire qui en rapportait des nouvelles.
Évidemment sept mois et douze jours n'avaient pu suffire à gagner le pays de l'or et des épices et à revenir après l'avoir conquis, converti et mis à contribution.
Ainsi tel habitant de i*alos, qui, la veille encore, se désespérait en comptant les heures, aujourd'hui à demi-rassuré sur la vie des siens, reportait son inquiétude sur les résultats matériels de cette expédition qui avait dû enrichir tout le pays; il reprochait presque à Colomb un retour, dont la promptitude faisait présager une déception.
Ce dernier point ne devait pas tarder à être éclairci.
Du plus loin que la Nina avait été aperçue, bien que chargée à couler bas, un certain air de crânerie dans ses allures avait donné le pressentiment d'un triomphe. Nolo du moins le prétendait ainsi, tout en avouant qu'il n'y était pas; mais ne reconnaît-on pas de loin, disait-il, un navire qui a fait bonne course aussi aisément qu'un chasseur qui a fait bonne chasse?
La :V(/7a d'ailleurs n'avait pas tardé à parler plus haut et plus clairement par la bouche de ses canons, par ses signaux, par les hourras de sou é(juipagc répétés sur les deux rives de l'Odiel, et auxquels déjà répondait dans toute la ville une acclamation à peine dominée par les joyeuses volées du tocsin.
Où Irouve-t-on, en pareil cas, les fleurs, les vases, les draps blancs semés de bouquets, les tapis, les images saintes, qui, en un clin d'œil, font d'une pauvre bourgade un lieu enchanté, je n'en sais rien, mais on les trouve.
Colomb, au débarqué, marcha jusqu'à l'église sur des tai)is de fleurs, de
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geiicis et de lauriers-roses, sous des guirlandes de feuillages, sautant de terrasse en terrasse; il y avait même des inscrij)tions, dont une en vers, andessus de la porte du burhier.
Mais ce qui toucha le plus Golond), ce fui l'ivresse de reconnaissance qu'il voyait éclater dans tous les yeux. On savait déjà i)ar quelle disposition expresse il s'était efforcé de rendre à la petite cité tous les enfants qu'il lui avait enlevés. Lien malgré elle, on s'en souvient. Tout ce que la A'uia en avait \m porter, il les lui avait laissé })rendre. Le reste, en trcs-|)etit nombre, avait j)ris passage sur la Pinla. Or, pendant le temps même qu'on chantait le Te Deum à l'église et sur les j)arvis extérieurs, car ce jour-là l'église se trouva troj) petite, la IHnta, elle aussi, mouillait dans le port, et, de tout son équipage, un seul homme manquait à l'appel et y manquait volontairement. Cet homme, qui était pourtant de Palos, c'était le connuandant de la Pinla, l'inlidèle, et déjà nous pouvons dire l'infortuné Alonzo Pinzon, qui, du plus loin qu'il eût aperçu la Niùa rendue avant lui et portant pavillon amiral, s'était fait débarquer, et avait })ris la fuite à travers champs. Ce parti honteux était le seul qui pût momentanément le soustraire au juste châtiment que méritait sa trahison.
A peine, en effet, avait-il eu i)ris terre au golfe de Biscaye, après cette tempête où il ne doutait pas que n'eût ])éri la petite A//7«, (|u'il avait adressé aux deux rois une lettre de notilication, où il s'attribuait tout l'honneur des découv(!rtcs de Colomb. La réi)onse foudroyante (ju'il reçut de la cour, peu de jours après avoir vu le triomphal retour de l'Amiral, acheva tellement de le désespérer, (pi'il mourut subitement et sans que sa mort fût remarquée, sans qu'elle fil du moins aucun bruit.
Telle fut la fin déplorable d'un homme doué de grands talents, d'un marin justement estimé, auquel la part qu'il avait prise à la (k''couverte du nouveau monde assurait un brillant avenir. 11 peutélre compté parmi les célèbres victimes de la plus aveugle, et il faut le croire, de la plus indomptable
ciiAi'iriii; sKi'iiKMi:. ir.i
(les |Kissioii5. l'iiissciil les l'aules (lu'ellc lui lit conniictln', au déclin d'une carrière jusque-là irréprochable, avoir élé expiées par les louruieiits (prelle lui causa et la tache ([u"elle a laissée imprimée à son nom.
Quant à Christophe Colomb, on peut penser (luel immense soulagement ce fut pour lui de n'avoir point à sévir contre un homme (pril n'aurait pu épargner cette fois. La joie qu'il eut de revoir la Piuta fui donc sans mélange connue celle des habitants de l'alos, dont aucun n'eut une absence à dé|ilorer.
La petite cité reconnut tout ce qu'elle devait à Colomb |)0ur avoir si bien disposé les choses, mais elle vit aussi dans la façon dont elles avaient tourné une disposion expresse de celui (pii dispose de tout; le jour de l'arrivée, elle avait acconn)agné l'Amiral et tous ses marins à l'église, où d'un seul et même cœur ils avaient rendu grâces à Dieu; le lendemain, elle les suivit de même à la chaiH'Ue de Sainte-Marie-dc-la-Rabida, où, nu-])ieds et en chemise, connue pauvres gens sauvés de naufrage, ils allaient acconq)lir un vœu solennellement fait en mer.
Le père gardien dit la messe, (>l (piellc messe! Jamais peut-être, depuis le sacrifice du Calvaire, Dieu ne fut offert à lui-même avec jilus de foi ni reçu avec plus d'anmnr, à l'occasion d'un événement plus considérable et plus évidemment providentiel.
La connnunion donnée et la messe dite, Juan lierez et Christo|)he Colomb s'(''tant dérobés à la foule, montèrent ensemble les marches de cet luunble observatoire où ils avaient tant de fois ensemble agité les destins du monde; et là enfin commencèrent entre eux, — avec (pielle douceur 1 — d(!s épanchemenls, nu (entretien auquel il ne lient (pi'à vous d'assister, chers lecleurs.
Vous connaissez les personnages : notre illustrateur vous les a fait voir et loucher, el vous savez si bien de ([uoi ils parb^it en ce moment, que vous pourriez les souffler, je le parierais, si après tant de temps ils oubliaient (pielque détail de leur rôle.
La scène n'est pas moins aisée à faire revivre que les acteurs : une chambre
ClIlilSTUlMll': CUhOMD.
assez vaste, nue, blanchie à la chaux; de larges arceaux ouvraiil sur la mer immense; quelques sièges autour d'une table chargée de sphères, de livres et de plans, auxquels Colomb vient d'ajouter ses propres cartes et son journal de voyage, qu'on n'a pas encore abrégé; enfin, dans la muraille, au-dessus des deux amis, une petite niche, et dans cette niche une statuette de la sainte Vierge, couronnée de fleurs toutes fraîches, et au-dessous de laquelle on lit : Ave, maris stellal
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Vous voyez maintenant et vous entendez, n'est-ce pas? Elle revit dans vos cœurs, cette scène à la fois plus simple, plus grande, plus touchante qu'aucune de celles qu'on a essayé plus haut de décrire; car, s'il est vrai que comprendre c'est égaler, Colomb eut là pour confident de son cœur et de son génie un génie ou du moins un cœur égal au sien, rare concert, et qu'il ne lui fut donné de retrouver ni à la cour, m sur les mers, ni dans ses relations avec aucun savant laïque, nulle part, en un mol, sinon dans ce couvent.
ciiapitrf: skptikmi:. ir.r.
où la plus grande des muvros maritimos mûrit sons les rayons de l'Kloilo dos mers.
Après deux jours à peine donnés à de si doux épanchements et aux récits qu'il devait à ses hôtes, k ses frères en saint François, Christophe Colomb commença de vaquer aux nombreuses occupations que lui imposait le succès de son entreprise.
Déjà, de Lisbonne, il avait fait secrètement passer aux deux rois un bref aperçu de ses découvertes; il en rédigea une exposition moins succincte, et l'expédia à la cour, qui se trouvait alors à Barcelone.
En même temps, il s'empressait d'informer de son retour sa femme et ses deux fils, qui n'avaient pas quitté Cordoue, et il adressait à son père, à ce père chéri, qui, par bonheur vivait encore, un messager de confiance, porteur d'une lettre, où, en donnant au vieillard la bonne nouvelle, il le suppliait de lui confier désormais son frère Jacques, dont il croyait pouvoir assurer l'avenir.
Ce Jacques — en espagnol Diego — dut faire alors bien des jaloux, dans cette ville de Gênes, qui avait méconnu son frère. 11 était âgé de vingt-six ans, et exerçait l'humble profession paternelle, sans porter ses vues au delà; qui aurait pu s'attendre à le voir jamais appelé à la cour d'Espagne, et devenir en un jour, de Jacques le cardeur, comme on l'appelait, le seigneur don Diego Colon, aide de camp du Grand Amiral de la mer Océane?
On verra bientôt que, par une grâce spéciale à cette famille bénie des Colomb, il ne fut au-dessous, ni de cette position de confiance, ni de celle d'Administrateur et Gouverneur de l'Inde Espagnole, qui lui fut accordée peu de jours après, et qu'il devait occuper à son honneur dans le cours de l'année suivante.
Au reste, tout ce qui s'appelait Colomb, cm Italie et même dans un rayon plus étendu, n'attendit |)as si longtemps pour se dire parent de l'illustre navigateur; si donc le vieux Dominique eut le ciingriu d'èlre séparé de son
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dornior fils, il lui resta la consolation de voir sa famille accrue chaque jour, de ftiçou à en perpétuer à jamais l'exislcuce, sinon l'éclat.
Pendant que ces divers messages couraient à destination, Colomb adressait au Sainl-Siége, avec l'hommage de sa soumission filiale, un fidèle exposé de ses découvertes, et, dans cette pièce rédigée de concert avec Juan Ferez, il soumettait à l'autorité religieuse les premiers jalons de ce partage du nouveau monde, que devaient consacrer les fameuses bulles des T) et 4 mai 140,".
En même temps, ou du moins |)ar intervalles, et comme délassement d'iui travail si grave et si délicat, on le voyait accomplissant dans toute leur rigueur les divers pèlerinages jiour lesquels le sort, à quatre reprises, l'avail spécialement désigné pendant la lem|)ète.
Tous ces devoirs rein])lis, il se rendit d'abord à Sévillc, où l'allendaitla réponse oflicielle des deux rois, et de là à Barcelone, où il devait les trouver en ])ersonncs.
Ce voyage, dont retentissaient encore un siècle plus tard les provinces de Valence, de Murcie, de Castille et d'Aragon, fut une suite de triomphes qu"on n'a pas craint d'égaler à ceux de ranciennc lionie; comparaison un ])eu ambitieuse, sans doute, an point de vue inalériel, mais non pas eu égard à l'enthousiasme qui accueillit en tous lieux le iriomphaieur.
Comme il approchait de la ville, traversant déjà non sans peine une foule avid(! de contciiq)ler ses traits et de lui témoigner son admiration (!t sa joie, il vit venir à lui, caracolant aux sons des analiles, des trompettes et des cymbales, une troupe de cavaliers du |)lus haut rang le saluant de vives acclamations, et s'extasiant, avec autant de naïveté que les petites gens, devant l'étrange pompe de son cortège.
La vérité est que, s'il traversait aujourd'hui une de nos villes propres, sérieuses, régulières, monotones, incolores, et déshabituées du pittoresque, au point d'en rougir comme d'un scandale, ce cortège risquerait fort d'être confondu avec la troupe de quelque hippodrome nomade.
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Kt copcndant il y avait là, on partie, les éléments et, à proprement parler, les germes d'une des plus grandes révolutions économiques qui se soient produites dans le monde.
En tète, marchaient les pilotes et les bas-officiers de la Nina, dont un des princi|)anx était chargé du grand étendard de rex])édition. Les matelots, mousses et novices venaient à la suite, portant, liés à des perches, à des avirons, à des piques, les plus curieux échantillons des productions végétales, minérales et animales du nouveau monde: branches de divers arbres, chargés de leurs fruits, tels qu'entre autres le cacao, dont les amandes allaient bienlùt fournira l'Europe, et surtout à l'Espagne, un aliment d'un usage si général ; des noix de cocos, des régimes de bananes, d'énormes calebasses, une grande variété d'épices et de plantes médicinales, les unes déjà connues, les autres nouvelles; des roseaux gros comme le corps d'un enfant; des fougères arborescentes; des rameaux de cotonnier, avec leurs gousses entr'ouvertes, d'où s'envolait, pareille à de légers flocons de neige, une matière destinée à vèlir un jour presque tous les habitants du globe, à les armer les nns contre les autres, à soulever périodiquement parmi eux des questions de vie ou de mort, des guerres fratricides, sans quartier et sans fin.
Parmi ceux des végétaux dont la substance et la forme avaient le mieux résisté aux effets d'une longue traversée en mer, se dressaient de hautes tiges, couronnées d'énormes épis, aux grains, les uns pourpres comme des grenats, les autres transparents et dorés comme de l'ambre, et à la cime desquels ondulait un soyeux panache blond. Cette plante était le mais, destiné à changer, en moins d'un siècle, la base d'alimentation des classes pauvres, dans tout le midi de l'Europe.
Sans doute aussi on voyait là, tristement suspendue à ses tiges noii'cies et flétries, l'humble pomme de terre, dont la culture, introduite eu France vers l'année 1580, y embrasse aujourd'hui un million (riieclares; la pomme de terre, ce pain des pauvres, celte manne grossière, qui nour-
I"0 CIIRISTOrHE COLOMB.
rit l'Irlandais pendant son douloureux cmde, — quand elle ne l'empoisonne pas.
Ne doutons pas non plus qu'à titre de curiosité, ne figurât parmi ces productions le tabac; mais il fallut encore près d'un siècle de civilisation, pour généraliser le triple usage de cette herbe, qui rapporte aujourd'hui à notre régie la bagatelle de cent et quelques millions par an. N'accusons donc pas Christophe Colomb de nous avoir fait ce présent, dont il ignorait la valeur, regrettons seulement qu'au lieu des avantages qui devaient si imparfaitement rémunérer sa découverte, il n'ait pas plus tôt demandé le monopole des tabacs. De la sorte, et en supposant, par impossible, qu'on eût respecté cette concession dans sa descendance, celle-ci pourrait aujourd'hui accom])lir le vœu de son pieux auteur, en achetant la terre sainte aux Musulmans.
Mais la chrétienté le souffrirait-elle?
Le cortège de Colomb ne va pas vite, comme vous le voyez, chers lecteurs; profitons-en pour achever de le décrire.
Et d'abord observons que de toutes les productions du nouveau monde qui viennent d'être énumérées, les plus dignes d'attention, les épices, entre autres, produisirent le moins d'effet : elles ne payaient pas de mine autant que, par exemple, la fameuse iguane tuée de la propre main de l'Amiral. Ce monstre si doux, si timide de son vivant, eut un grand succès d'horreur posthume. On admira combien ses dimensions l'emportaient sur celles d'un de ses semblables, lequel avait péri, un jour après, sous les coups d'Alonzo Pinzon, toujours inférieur à son chef et qui ne devait parvenir à le devancer que dans la tombe.
D'autres animaux, les uns empaillés, les autres vivants, frappaient moins encore les yeux par la variété de leurs couleurs et de leur forme que par leur physionomie essentiellement propre à la faune du nouveau continent. De ce nombre étaient l'agouti, l'almigui, le coati, le pécari ou dycotile ; différentes sortes de
cn.\rnnr; si:ptii;me. ir,7
rcptilos ; des sauriens, dont quelques-uns, moins gros, mais l)ien plus féroces que l'iguane, rappelaient, comme celle-ci, le crocodile d'Egypte, et, par cette ressemblance, accréditaient de plus en jtlus l'opinion que l'Amiral avait réellement découvert l'extrémité orientale de l'Inde.
Ces animaux, généralement de petite taille, rendaient plus étonnante l'énorme dimension de certaines tortues marines, dont les carapaces n'avaient pas moins de six pieds de longueur. Mais ce qui égayait la scène en parlant tout à la fois aux yeux et aux oreilles, c'étaient les flammants roses p(!rchés sur leurs longues et frêles échasscs et toujours en peine de savoir où ils poseraient leurs gros becs; les kakatoès au plumage couleur de cliair, à la huppe soufrée, toujours prête à se hérisser de colère, les splendides aras et cent autres sortes de perroquets battant d(>s ailes sur leurs perchoirs aériens et répondant aux acclamations de la foule par des cris et des rires assourdissants, (piehjuefois même par des mots espagnols appris ])endant la traversée.
JjCS produits de l'industrie indienne suivaient de près cette ménagerie ambulante ; armes offensives pour la plupart : massues, arcs, flèches, zagaies, casse-têtes admirablement travaillés dans un bois lourd et dur comme du fer; meubles divers aussi solides que légers; instruments de musique, les uns à percussion, les autres à vent, et, parmi ceux-ci, la donble flûte des anciens, cette même flûte incompréhensible ])oiir nous, et dans laquelle, cependant soufflaient des deux narines les contemporaines de Périclès, comme les sujettes d'Ânacoana.
Tandis que les armes attiraient principalement l'attention d(\s hommes, les femmes admiraient de volumineux et légers trophées, composés d'écharpes aux couleurs douces et fondues comme celles de l'arc-en-ciel ; des sortes de mantilles faites de plumes d'oiseaux, de blanches et fines nagynx, robes à mille plis et Iraînanles, mais sans manches ni corsages ; — Comment des.'srn/varjcsses, des idolâtres, avaient-elles pu concevoir et exécuter de si gracieuses parures !
i:,S CniilSTOPIlE COLOMB.
Et cps colliers, ces diadèmes en plumaf^e do colibri ! Et ces corbeilles, ces jolis paniers à ouvrage aux couleurs si habilement assorties, d'un tissu si fin, si serré, qu'ils pouvaient contenir de l'eau sans en laisser filtrer une goutte.
On aurait pu r(''|)on(lre aux dames de Barcelone que ces derniers objets n'étaient pas d'un usage très-commun dans le pays même d'où ils venaient. C'était la fleur de l'industrie du nouveau monde offerte à la lieine de Castille par la reine de Ciliao, à la fleur de Grenade par la Fleur d'or. Travaillés par des mains de femmes, ils contrastaient avec nombre de ces zémès qui font do plus en plus irruption dans nos musées d'où ils finiront par chasser les Muses, de ces hideuses et grossières idoles devant lesquelles on n'osera bientôt plus dire qu'Apollon et Minerve sont de faux dieux.
Plusieurs de ces idoles, cependant, trouvaient grâce devant la foule ; mais il faut dire (pi'elles étaient d'or, ou du moins revétuesde plaques de ce métal,
entre autres ces grands masques dont nous avons déjà parlé et auxquels un nez, des oreilles, une langue d'or, donnaient à de certains yeux un je ne sais (pioi de divin.
Après les dieux venaient immédiatement leurs adorateurs, six beaux Indiens, dont la midité disparaissait sous le tatouage et les riches ornements dont ils étaient parés. Ces pauvres gens faisaient pitié à tout le monde avec leurs grands yeux tristes. On observa que souvent, pressés par cette foule dont ils ne s'expliquaient pas le délire, ils se retournaient instinctivement vers un cavalier qui venait immédiatement après eux.
Au regard que leur renvoyait ce personnage, mieux qu'aux respects dont on le voyait entouré, ou à tout autre signe extérieur, on reconnaissait l'amiral Ghristoi)he Colomb, le héros de la fête, celui qui, sans faire répandre une seule goutte de sang, venait de donner un monde à l'Espagne.
Le peuple, avec plus encore d'attendrissement que d'admiration, saluait en ce conquérant pacifique un homme sorti de ses rangs et qui, au faîte