‹ Christophe Colomb et la découverte du Nouveau monde [microformChapitre 16 sur 18 · CII.MMTUE SEI'TIKMK · texte numérisé non relu

CII.MMTUE SEI'TIKMK

des honneurs, n'y Taisait pas moins bonne figure que les plus riches et les plus vaillants gentilshommes, lesquels, du reste, partageaient l'ivresse commune.

Quant aux femmes de toute classe, depuis la vive manola dressée sur la pointe du pied pour voir l'Homme, jusqu'aux belles dames penchées en dehors des balcons ruisselants de brocart de drap, d'or, de velours semé d'aï jofar et de pierreries, il n'en était pas une qui des yeux, qui des lèvres, qui du bout des doigts ne jetât son âme à l'élu de Dieu, à l'associé d'Isabelle, à celui qui avait eu l'inspiration et l'adresse suprême de faire au sexe une si large part dans sa gloire.

C'est au milieu de telles et bien autres manifestations que Colomb arriva au palais et bientôt dans la salle splendidc où l'attendait le couple royal, entouré des |)lus grands dignitaires des deux couronnes et de l'Église. A sa vue, emportés par un même mouvement, Isabelle et Ferdinand s'étaient soulevés de leurs trônes, mais déjà Colomb fléchissait un genou devant eux et s'apj)rètail à leur baiser les mains suivant l'étiquette ; la reine ne le permit pas : avant même qu'il eût pu mettre un genou en terre, elle lui désigna un siège auprès d'elle, lui enjoignant de se couvrir comme il convenait à sa qualité. Elle ne s'assit elle-même qu'après s'être vue obéie.

Aussitôt qu'il se fut remis de l'émotion due à un tel accueil, il connueura un récit détaillé de son expédition. Les deux princes ne pouvaient se lasser de l'entendre, soit qu'il répondît à leurs demandes en leur donnant des renseignements sur les ressources du nouveau monde et sur les échantillons qu'il leur en faisait passer sous les yeux, soit que, cédant à l'inspiration, il exposai les grands résultats à venir de sa découverte pour la gloire de Dieu, le bonheur et la sanctification de l'humanité.

Ce fut {tar un de ces tableaux, expression de la j)lus sublime candeur, ([u'il termina cette longue exposition, et telle en fut l'impression sur le roi, la reine, la cour et le peuple, que tous ils tondirent en même temps à genoux.

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et, vcrsaiil des larmes de joie, entonnèrent un Te DeuJii, que la ville entière répéta bientôt après eux.

Cette noble scène qui, suivant le bon et saint évèque de Chiapa ( il en était), fit éprouver aux assistants un avant-goût des délices du paradis : ce Te Deum, chanté par tout un peuple à genoux, c'était le chant du cygne de la chevalerie chrétienne, l'ère du Dante close par Christophe Colomb. Encore un peu de temps, et ni l'un ni l'autre de ces deux fraternels génies ne sera plus compris, même des siens. Déjà Béatrix, la muse chrétienne, entr'ouvre à l'auguste Isabelle la porte du lieu de rafraichissement, de lumière et de i)aix. Mais Colomb n'y rejoindra le révélateur du monde invisible (pi'après avoir parcouru ici-bas, comme lui, tous les cercles du purgatoire et de l'enfer.

Et en cela on verra une fois de plus à quel point les règles de l'art sont en quelque sorte calquées sur les voies de la Providence. S'il se rencontre jamais un poète, une langue, des circonstances, un auditoire dignes de [iroduire et d'entendre un poème sur Christophe Colomb, on en trouvera le plan tout tracé dans la vie que Dieu lui a faite avec ce même art (jui a l'ait le monde.

Quelle grandeur et quelle suite dans l'idée! quel ordre dans la marche des faits! quelle unité dans le caractère du héros! quelle harmonie dans tout l'ensemble, et que de variété dans les détails ! Enfin, quel art, si j'ose m'expriuier ainsi, dans la dis|)osition des contrastes !

Cet art divin, nous l'avons déjà admiré entre mille occasions dans le retour à Palos 0[)i)osé au départ de cette même ville; il doit nous frapper bien davantage eu ce moment, dans le triomphe de Colomb, mis en regard de sa condamnalion antérieure par la junte de Salamanque; mais, instruits parce ipii iirécède, nous nous demandons de quelle disgrâce imméritée, de quels incroyables revers sera bientôt payée une faveur si juste et si inouïe. Et en effet, conformément aux lois de la poétique humaine et divine, et aux conditions

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de notre nature décime, la lurtiinc de Colond) ne |)Oiivant plus monter, elle va descendre rapidement.

Pendant quelques mois encore tout succédera à l'homme du jour : admiré, adoré de toute l'Espagne, de toute l'Europe; chanté même ])ar les Maures, en Afrique; salué, dans tout l'éclat de son triomphe, par les ambassadeurs de ce même sénat de Gênes qui l'avait traité de si haut; consulté, conseillé, héiii paila cour de Home ([ui, elle du moins, ne l'abandonnera jamais ; il se montrera aussi alCable dans le succès qu'on l'a vu lier et résolu dans la disgrâce, el charmera la terre el le ciel par sa modestie.

Sans cesse appelé auprès de la reine, il la verra écouler avidement ses récits, entrer dans ses projets, souscrire à ses plans, en presser l'cxéculion, y veiller elle-même.

Au lieu des trois caravelles et des quelques hommes de mauvaise volonté arrachés avec tant de peine pour sa première expédition, il aura sous ses ordres une escadre de dix-se})t navires, montée par sept cents hommes, tant soldats que matelots, colons, gentilshommes, artisans de tout métier, et s'il n'en a pas davantage, c'est qu'il en aura lui-même iixé le nombre, car on aura pu compter par milliers les personnes de toute condition qui ont demandé à suivre sa fortune.

Enlin, muni de pouvoirs illimités, emportant avec lui tous les éléments, tous les instruments de colonisation qu'aura pu imaginer son expérience, jointe à la maternelle sollicitude de sa reine; pourvu lui-même par celle-ci d'un domestique élevé à trente personnes, dont dix écuyers portant l'épée, il appareillera de Cadix.

Qu'ajouterai-je, pour clore ce chapitre? Sa traversée sera aussi heureuse que rapide; il abordera, comme il l'aura voulu et ménagé, non pas au port de Saint-Domingue d'où il était parti, mais sur les côtes habilécs par ces Caraïbes anthropophages, obj(;t de ses plus ardentes recherches, pendant les derni(!rs mois de sa première expédition; et alors... alors commencera pour

li'J

CIlItlSTOl'Ill': COLOMD.

lui iiiic séi'it! (le coiilrc-lciiiiis, de drceiitions, de liilles, puis de revers, |)uis de désasLres, que je ne saurais passer sous silence, mais siu' lesquels on nie pardonnera de ne point m'appesantir. C'est un privilège des iiéros cléments, des iiéros chrétiens, qu'avec le temps, leur gloire absorbe peu à peu, dans la douceur de son éclat, ce que les persécutions qu'ils ont souffertes auraient de honteux pour l'humanité.

Ctirislopho Colniiih, lors do son premier voyage de déeouverles, avail fait déployer les voiles an nom de Jésiis-Clirisl; sa seeonde expédition liil mise par Ini sons rinvocalion de la sainte Vierge. De pins, nne des trois caratines

de son escadre ayant pour nom la GracieîiKe-Marie, il en fit choix pour vaisseau amiral, bien qu'elle fût la moins bonne marcheuse des trois.

Le 24 octobre, il était encore malade des fatigues et préoccupations que lui avait causées un armement où tout ne répondait pas à ses vues, lorsque, les vents s'étant tout à coup déclarés favorables, il se leva en pleine nuit, guéri, fit passer à toute la flotte l'ordre de lever l'ancre, et commanda lui-même à son bord les premières manœuvres d'appareillage. Déjà, pour ne point risquer de perdre du temps, l'escadre était sortie du port et se tenait mouillée en rade.

Celte belle et spacieuse rade de Cadix fui alors le théâtre de la plus imposante scène navale qui se fût encore déployée dans ses eaux. En un instant une foule immense couronna la ligne des fortifications, et le cordon de maisons blanches qui s'étend au-dessus de celte ligne d'un vert sombre, et aussi la pointe de Saint-Sébastien, et la longue plate-bande de la Isla, jusqu'aux crêtes de ces îlots rocheux qui s'appellent le Diamant et les Pourceaux.

Au loin, les trois caraques et les dix-sept caravelles se dessinaient crûment sur un ciel à peine blanchi par les premières lueurs de l'aube, et entre la ville et la Hotte, une immense nappe d'un bleu sombre, marquetée de reflets d'argent, disparaissait par places sous des milliers d'embarcations aux formes variées, felouques, bateaux de pèche, bombottes, canots de plaisance, vieilles galères, balancelles, tartanes, en un mot tout ce qu'avaient pu fournir de véhicules à voiles ou à rames, non-seulement le port de Cadix, mais encore ceux de Sainte-Marie, de Rota, et toute la côte andalouse de l'embouchure du Guadalquivir à la baie de Trafalgar.

Autour de chacun des dix-sept navires bondissait comme un troupeau de canots chargés, les uns d'amis, de parents, de curieux, de femmes de toute condition; les autres, de citrons, oranges, grenades, pastèques et autres comestibles frais, (pi'achctaient au dernier moment les marins et les passagers de l'escadre.

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