CHAPITRE PREMIflR
littérature du Portugal, de l'Espagne et du nouveau monde, M. Ferdinand Denis, incline à penser que l'artiste géographe a donné au saint les traits de l'illustre navigateur. Cette présomption, qui paraît au moins vraisemblable, ajoute à l'image en question un intérêt d'autant plus vif, qu'aucun autre des portraits de Colomb n'est absolument authentique. De plus, ces portraits se ressemblent si mal entre eux, que notre illustrateur, en cherchant à les concilier dans le sien, a dû principalement s'en tenir aux indications fournies par Oviedo, Gomara, Las Casas, et surtout Ferdinand Colomb.
Le premier dit formellement que « Colomb était un homme de belle taille, fort de membres, à visage allongé, frais et même rougcâtre de teint, rempli de taches de rousseur. »
De divers passages des deux autres, il ressort que, conformément à ce qui précède, l'amiral était grand, bien fait, robuste et d'un maintien uojjle et élevé; il avait le visage long, ni plein, ni maigre; le teint vif, même un peu rouge, et quelques taches de rousseur. Son nez était aquilin; il avait les pommelles un peu saillantes; ses yeux bleu pers s'enflammaient aisément.
« Dans sa jeunesse, dit encore Ferdinand Colomb, mon père avait les cheveux blonds, mais, déjà à l'âge de trente ans, il les avait blancs. »
Aces détails, nous pouvons ajouter, sur des témoignages dignes de foi, qu'il avait le front haut, la lèvre inférieure légèrement proéminente et le menton orné d'une fossette.
La vue, l'ouïe étaient chez lui d'une rare puissance, et l'odorat d'une finesse exquise, aussi aimait-il les parfums. Même dans ses campagnes, au dire d'Oviedo ''"', digne d'être traduit par un valet de chambre, son linge, qu'il avait autant que possible fort beau, était parfumé ainsi que ses gants au moyen de sachets d'essences, ou surtout de fleurs desséchées. Mais là s'arrêtait sa sensualité; sobre par goût et par système Colomb doit être ajouté à la liste des grands hommes qui se réduisirent le plus possible à un régime végétal, et préférèrent l'eau nu vin.
■21) nililSTOPIlF r.OLOMl!.
Ajoutons que son goût pour uno mise simple, goût que les circonstances favorisèrent trop souvent, n'excluait pas chez lui le soin le plus minutieux de ses habits et de sa personne, même lorsqu'il porta le costume d'affilié du tiers ordre de Saint-François, comme il le fit toutes les fois que les circonstances le lui permirent.
Un renseignement si détaillé et si bien d'accord en toutes ses parties n'a pourtant pas jusqu'à ces derniers temps diminué le crédit de certaines images qui n'en reproduisent pas un seul trait. Aucune d'elles aujourd'hui n'est plus regardée comme authentique, que par ceux qui ont intérêt à les juger telles. C'est donc uniquement en remontant aux sources des renseignements précédents, qu'on pourra désormais se faire une idée et essayer de créer une image de la persoinie de Colomb.
Quant à la partie de sa vie que nous venons de rapporter sommairement, nous en avons donné à peu près tout ce qu'on en sait de plus certain, nous attachant surtout à ce qu'il en a dit lui-même dans ses écrits.
Malheureusement ces témoignages si importants n'ont pas été portés avec le détail et la suite qui permettraient d'en composer une histoire complète et définitive. Aussi étaient-ils loin d'être fournis dans un tel but. Les lacunes y sont nombreuses et les dates trop rares. Rien, par exemple, n'y rappelle et ne permet de rapporter à une époque fixe un fait de guerre trop avéré d'ailleurs, et trop intéressant pour que nous l'omettions ici.
Christophe Colomb, suivant l'historien Bossi, commandait un des vaisseaux de Colomb ri Mozo, en croisière sur les côtes de Portugal, lorsqu'au point du jour, entre Lisbonne et le cap Saint-Vincent, parurent quatre galères vénitiennes revenant de Flandres, avec une riche cargaison. Colomb n'hésita pas à les attaquer, malgré la disproportion des forces, et le combat durait encore, lorsque, la nuit venue, le feu prit au navire que celui de Colomb tenait fixé par des grappins et des chaînes de fer. En un instant l'incendie devint général et aussi le sauve-qui-peut.
CHAITIHK PFIEMlKll.
Abandonné de tout son équipage et même de ses ennemis, Colomb s'élance dans la mer où, trouvant sous sa main un aviron flottant, il pût, grâce à celte
aide providenlicUe, allcindn! (iii nageant le rivage, éloigné di; diuix liiMics du théâtre de l'incendie. Uecueilli par de bonnes âmes, dès cpi'il eut ré|)aré ses jiorces, il prit le parti de se rendre à Lisbonne, où il arriva dans le dénÇjT
CHRISTOPHE COI-OMB.
jiieiit, le plus absolu, mais où il rencontra Barthélémy, son frère. Ou a donné pour date à cette aventure l'année 1485; mais il est démontré qu'à cette époque, Christophe Colomb avait quitté le Portugal depuis plus d'un an. Sou arrivée dans la capitale de ce royaume est hxée, sur d'authentiques documents, à l'an 1470.
A partir de cette année, la trente-quatrième de son âge, les détails qu'on a de sa vie prennent une certitude presque égale à leur importance. Tout y devient en quelque sorte solennel, car tout se rattache à la grande idée qui déjà le possédait depuis longtemps.
Nous allons donc pouvoir enfin ne jdus séparer Colomb de son œuvre; il nous tardait d'en venir là, mais il n'était pas sans utilité de faire connaître avant tout sa ])ersonnc, et principalement les tendances morales qui constituent sa vraie grandeur. TertuUien a dit : « Ce n'est pas le supplice, c'est la cause qui l'ait le martyr. » Dans la découverte du nouveau monde jiar Christophe ColomI) nous allons trouver à la fois la cause, le martyr et la palme.
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TCUDUt.
Kii 1470, ;iniiée à laquelle on peut rnpporler avec certitude l'arrivée do Colomb à Lisbonne, cette ville étail fréquentée 'par un grand nombre d'Italiens, négociants, marins, aventuriers et artisans de toute sorte, dont plu-
20 CHRISTOPHE (.OLOMIÎ.
sieurs mémo s'y étaient établis. Ils n'étaient pas les seuls. Toutes les nations maritimes de l'ancien monde avaient là des représentants, acteurs, ou spectateurs émerveillés des premières expéditions vraiment scientifiques dont l'exemple eût été donné jusqu'à ce jour. Aussi régnait-il sur toute cette côte, la plus avancée de l'Europe, une activité, une fermentation matérielle et intellectuelle, dont rien, de nos jours, ne saurait donner une idée. On eût dit cette foule cosmopolite accourue dans quelque vague attente à une sorte de rendez-vous, et, comme les Hébreux au bord de la mer Rouge, attendant qu'un nouveau Moïse lui donnât le signal d'un mystérieux et suprême exode.
La place de Christopbe Colomb était là.
Accueilli ])ar ses compatriotes avec une extrême faveur, on a vu qu'il trouva parmi eux son frère Bartliélemy. Cette rencontre, au reste, ne semble pas avoir été due au liasard. Si le grand mouvement maritime, dont le Portugal était alors le centre sous l'inspiration persistante de feu don Ilenrique, avait dû attirer Clirislophe, il est à croire que la présence de Bartbélcniy à Lisl)onne influa sur le projet qu'il avait formé de s'y rendre, et, en tous cas, sur le parti (ju'il [)rit de s'y arrêter quelque temps.
D'autres liens plus cbers encore allaient bientôt l'y retenir.
Comme son frère, pilote babile et non moins babile dessinateur de caries géograplii(pies, Colomb, sur les avis de celui-ci, et probablement sous sa direction, s'appliqua de nouveau à ce même art qui lui était déjà familier, et y trouva de faibles moyens d'existence. Il y joignait celui de transcrire et d'enluminer des manuscrits, et assez d'industrie et de connaissances spéciales pour trafiquer avec quelque avantage et des originaux et des copies qu'il en tirait.
Ce temps d'arrêt entre les deux parties les plus actives de sa vie, lui permit de refaire et d'avancer beaucoup son éducation littéraire et scientifique; éducation dont un de ses derniers écrits nous peut donner en quelque sorte le progranin:e : « Le Seigneur, dit-il (dans ses Prophéties), me gratifia abondnm-
niM'iri;!' ni'ixiKMi:.
ment do connaissances dans la marine; de la science des astres il me donna ce qui pouvait suffire; de même de la géométrie (?) et de l'arithniéliquc. De
plus, il m'accorda l'esprit et la dextérité pour dessiner les s]ilières et pour y placer en ])ropres lieux les villes, les rivières et les montagnes. >:
Enlin il ajoule, et ce passage est particulièrement à noter : «J'ai étudié
toutes sortes d'ouvrages, Ihistoire, les chroniques, la philosopliie et d'autres arts pour lesquels le Seigneur m'ouvrit l'inlelligence. »
Colomb en cela n'exagère rien : il avait, en effet, pour le temps, une lecture immense, mais à laquelle avait présidé peu d'ordre et de suite. On le voit, sans le regretter, dans tous ses écrits, à la diffusion d'un style où la naïveté du tour, comme le nombre et la richesse des images, font de cet uiii(iue défaut une grâce toujours nouvelle.
Ces mêmes écrits, au reste, nous donnent encore, dans les citations qui y surabondent, la liste de ses lectures. On aime surtout à y trouver celles qui préparèrent son es])rit ou l'encouragèrent plus tard à la recherche de ces terres occidentales, dont la tradition ou le pressentiment remontent aux premiers âges historiques et vraisemblablement plus haut encore.
Dans le livre de Job, il découvrait « une terre cachée aux yeux de tous les vivants, même aux oiseaux du ciel, et dont le chemin n'était connu que de Dieu seul. »
Esdras, affirmant que l'Océan n'occupe qu'une faible partie de la terre, ajonlait prophétiquement, et sons l'influence d'une inspiration plus vraie : « Un jour apparaîtra une terre aujourd'hui cachée. »
Enfin, Isaïe, lu et médité sans cesse, apparaissait ù Colomb dans ses rêves, et, désignant d'une main l'Occident, complétait par le geste une prophétie plus autorisée que celle d'Esdras, moins vague que celle de Job.
A ces autorités sacrées, fondement d'une foi, qui, chez lui, précéda la conviction, se joignaient celles de nombreux écrivains profanes, et en premier lieu des poètes.
Platon qui a rendu à ceux-ci un si bel hommage en les exilant de son absurde république, et ce n'est pas à ce seul titre que nous le rangeons parmi eux, Platon entretenait Colomb de cette Atlantide où le héros génois voyait déjà, par d'autres raisons que les nôtres, mieux qu'un roman philosoidiique ou une rêverie de vieillard. Pour lui, l'.Vtlantidc de Platon, ou plutôt de Solon
criAiMiliK DEUXIÈME. ;)«.)
inlcrprète des sages d'Egypte, était une terre jadis séparée de la nôiro par une révolution physique, et que le génie de l'hornme devait y relier un jour.
Sénèque, en effet, u'avait-il pas dit, en des vers plus beaux et mieux inspirés qu'il n'en lit jamais : « Lorsque Océan aura brisé les liens par le.s(piels il enchaîne l'orbe terrestre, et que cet orbe sera ouvert à toute comnuinication, alors, siècles futurs, Thétis vous dévoilera une nouvelle grande terre, et Tliulé ne sera plus l'extrémité du monde. »
Cette grande terre que Plutanpie ne tardera pas à voir reflétée dans la lune comme dans un miroir ^'\ elle existait déjà dans des traditions poéti(|ues bien antérieures à Sénèque, sous la forme d'une île immense située au delà dos colonnes de Briarée (plus tard colonnes d'Hercule). Là, suivant le mythe de Théopompe et de ceux qui l'ont embelli, régnait un printemps éternel. Là une race d'hommes à taille gigantesque (les Patagons de l'avenir) habitaient des villes nommées h Combat ou la Piélé. L'or (toujours l'or) y abondait ainsi (pic les pierres les plus précieuses. Là eniin, Saturne dormait dans une profonde caverne, entouré de génies qui l'avaient servi lorsqu'il commandait encore aux dieux et aux mortels. Ces génies tenaient une sorte d'état des rêves prophéticjues du Temj)s endormi, lequel ne rêvait autre chose que ce que méditait Jupiter. Pas un de ces détails ne pouvait être contesté : un homme de notre monde, un sage, ayant habité cette grande terre des Méropiens, avait révélé à Sylla tout ce qu'il avait appris des génies (pii protégeaient le sommeil de Saturne.
A CCS chants de la musc, tendre et forte nourrice de la jeunesse de Colomb, la science et la philosophie ajoutaient chaque jour des enseignements plus formels, tantôt par la voix d'Aristote, tantôt jiar celle de Strabon, de Diodore de Sicile et de plusieurs autres génies, veillant, eux aussi, sur le sommeil du Temps, et enregistrant ses oracles.
Le premier, le plus grand de tons, avait dit, ou plutôt on lui avait lait dire'*' : « .. Tous ces faits prouvent jusqu'à l'évidence, non-seulement que la
50 CIIRISTOIMIE COLOMB.
IciTo est ronde, mais encore (juc la cireonlérencc n'en est pas grande... Le niênie rapport ([ue les iles connnes de nous ont avec les mers qui les entourent, se retrouve entre notre continent et l'Allantique... Dans la nier qui s'étend au delà des Colonnes dliercule, les Carthaginois ont découvert, à c(! (ju'oii dit, une ile déserte couverte de l'orèts et qui a des fleuves navigables. »
De son côté Strabon avait écrit, eu comnicntanl l'opinion d'Eraiosthènes : M La zone tempérée revenant sur elle-même forme entièrement le cercle, de sorte ([ue, si l'étendue de la mer Atlantique n'était pas un obstacle, nous pourrions nous rendre par mer de 1 Ibérie (Espagne) dans l'Inde, en suivant toujours le même parallèle... »
Se rendre par mer de l'Espagne dans l'Inde! ces termes de l'unique problème que Christophe Colomb se soit proposé de résoudre, n'exprimaient pas chez les anciens une opinion isolée : on les trouve plus ou moins explicitement reproduits chez plusieurs auteurs. Quant à l'étendue de mer dont Strabon se l'ait un épouvantait, Aristote, ou du moins sou école l'avait nolablenicnt réduite, et la croyance à cet égard avait tellenu;nl prévalu sur les iiypotlièses contraires, (pi'à une époque relativement récente, Sénèque, le même sans doute que nous avons déjà cité, écrivait dans ses Qucsiioiis nalurcllcs : « Quand rhomine, spectateur curieux de l'univers, a contemplé la course majestueuse des astres, et cette région du ciel qui ofl're à Saturne une route de trente ans, il méprise, en jetant de nouveau ses regards sur la terre, la petitesse de son étroit domicile. Combien y a-t-il depuis les derniers rivages de l'Espagne jusqu'à l'Inde? l'espace de très-peu de jours, si le vent est favorable au vaisseau.
Nous ne citons qu'une faible partie des témoignages antiques auxquels, conformément à l'esprit de son siècle, Goloml) dut accorder une importance capitale. Si grande, au reste, qu'ait été son érudition, pour le temps, il n'avait pas rei;u de première nu\in tous les éléments dont se forma ou du moins
CFIAPlTliK IIFUXIKMK. 7,\
s'étaya sa conviction, il on dût la i)hipart, sinon à Hacon, à Avcrrors et à Martyr d'Anghierra, du moins à Nicolo di Lira et surtout à Pierre d'Ailiy, ingénieux compilateur, auquel il s'en réfère le plus souvent avec une naïveté digne de sa grande âme.
Deux autres personnages qu'il n'a point cités, que je sache, ne purent manquer d'exercer indirectement une grande influence sur son esprit. L'un est le négociant voyageur de Conti, l'autre ce fameux Marco Polo, surnommé Measer Milione, pour les monceaux d'or et de pierreries qui nous éblouissent encore dans ses relations de voyages au grand Gathay (la Chine), à Cipangu (Ceylan), et autres contrées de l'extrême Asie.
Ces relations pleines de faits réels et d'hyperboles inouïes, suivant que l'auteur raconte ou ce qu'il a vu ou ce qu'il a entendu dire, Colomb avait pu se dispenser de les lire : elles étaient dans toutes les mémoires, elles défrayaient toutes les conversations; et, s'il ne croyait pas à des villes d'or, à des villes pourvues de douze mille ponts (Conti les réduisait à dix), il devait du moins, d'après les richesses qu'avait rapportées le conteur, croire ce Cathay assez opulent pour payer les frais d'une neuvième et suprême croisade. Tel était en effet le dernier terme de l'ambition du pauvre pilote génois : découvrir le chemin le plus court pour aller de l'Europe dans l'Inde, et, les trésors que procurerait cette découverte, les consacrer à la délivrance du Saint- Sépulcre.
Pendant qu'il ébauchait encore ce grand dessein avec ce mélange d'ardeur et de prudence que nous aurons tant de fois l'occasion d'admirer en lui, ayant, comme il l'a dit plus tard, « des rapports constants avec des hommes lettrés, ecclésiastiques et séculiers. Latins et Grecs, Juifs et Maures, » une circonstance, telle que la médiocrité de sa situation ne pouvait la lui faire attendre, apporta un grave et heureux changement dans sa vie privée, tout en lui fournissant de nouveaux moyens d'étude et d'observation prati(pie.
Vers l'époque où il était arrivé en Portugal, une perte sensible venait d'al-
^2 CIIIUSTUPIIK COLOMIÎ.
trister la petite colonie italienne qu'avait fixée en ce i)ays la protection de (Ion Ilcni'ique : Barthélémy Mognis de Percstrello, un des principaux marins, jadis employés par l'Infant dans ses ex})éditions maritimes, venait de mourir ruiné par le fait même de la récom})ense accordée à ses longs services.
Nommé gouverneur de Porto-Santo, une des Madères, et autorisé à coloniser cette île, où de grandes possessions lui étaient assignées, les capitaux lui avaient manqué à cet effet, et une circonstance aussi bizarre que funeste avait achevé sa ruine et celle d'une colonie ébauchée : des lapins, apportés dans i'ile par les premiers colons, y avaient multiplié dans une telle abondance, qu'ils en dévoraient les productions naturelles et y rendaient toute culture impraticable.
On j)eut estimer, d'après ces tristes détails, (pielle était la situation delà veuve du gouverneur de Porto-Santo, lorsqu'une de ses trois filles lui fut demandée en mariage par un j)rétendant aussi pauvre, mais aussi noble, et non moins désintéressé qu'elle-même.
Christophe Colomb aimait dofia Felippa de Perestrello; il avait su se faire distinguer par elle; il obtint sa main sans difficulté.
D'un côté, une part à des droits presque entachés de ridicule, à des possessions d'une immensité dérisoire, dans une île inhabitée, inhabitable; de l'autre, nu monde... à découvrir, un rèvc, et déjà, sans doute, une réputation de rêveur, tel fut l'apport des deux époux.
Ils habitèrent d'abord sous le même toit que la dame de Perestrello, et Colomb dut pourvoir aux besoins communs à l'aide de ses travaux de cartographie et de son commerce de livres; mais les hautes relations de sa nouvelle famille lixèrenl [)r()m|»tenient sur lui l'attention de personnages importants, et même les regards du roi, <|u'il entretint de ses voyages et vraisemblablement de ses projets. A lapiiui de ceux-ci, ce prince lui fit voir un jour des roseaux égalant ceux de l'Inde par leur dimension, et qu'on avait recueillis floltaiit sur les eùlcs des îles Adores.
CIIAI'lilii; DKIXIKMK. ".
Sur ces mêmes rivages, el sur ceux des ilos Madères, Coloud) a|»|iril, eu outre qu'où avait vu, poussés par des virils d'ouesl, tantôt de grands pius d'une espèce éti'angère à ceux de raucieu monde, tantôt des |)ièces de iiois sculptées avec un art curieux, délicat, mais sans analogie avec le nôtre. Enlin, à l'Ile des Fleurs, on avait trouvé sur la grève deux cadavres, dont la conformation et les traits n'avaient rien de commun avec le type d'aucune race connue.
Ces renseignements, qui ne faisaient (\uo conlirnier chez lui une conviction déjà assise, ColomI) les recul en partie ^ïum lialtil(> et hardi marin don Pedio Correa, qui, ayant épousé la |)lus jeune sd'ur de dona Feiippa, avait hérité de son beau-père le gouvernement de Porlo-Sauto.
Colomb et sa femme avaient accompagné le nouveau gouverneur ihins liboù les ap|ielaient des intérêts communs, et c'est là (pie leur était né un lils, qui reçut le prénom es|mgiiol de Diego.
bientôt cependant, les es|)érances qui avaient attiré Colomb à Porto-Santo ne s'étant [)as réalisées, il dut reprendre h; métier de marin. Il vit la côte de Guinée, remboiichiire du lleuve d'Or, el s'enflamma au spectacle des découvertes des Portugais dans ces parages. Sur ces découvertes, aux(iuelles avait pris un(! large ]»art don Barthélémy de Perestrello son beau-père, Colomb avait déjà trouvé dans les notes et cartes de ce dernier des documents (pii n'avaient pu (pi'accroUre ses connaissances nauticjues et géographiques.
En 1475, il était à Savone, aidant son vieux itère à lutter contre les mêmes embarras pécuniaires qui l'avaient contraint de quitter la ville de Gênes.
En 1474, date mémorable dans l'histoire de cet esprit, ses idées étant mûres, un dernier scrupule de modestie les lui faisait soumettre au fameux Toscanelli; un des oracles de la renaissance cosmograplii(pie, et il se trouvait en pleine connnunion de lui et d espérance avec cet illustre savant.
Knlin, en 1 470, maiire absolu de .son idée, pénétré d'un but, créateur d'un plan (prit ne devait pins modifier, Christophe Colomb passa à Gênes, sa patrie,
\.l rVrXZ'
CliniSJOl'UE CULUMl!.
puis de là à Venise, cl offrit à chacun de ces deux États l'idée, le but, le plan et l'homme.
Cette patriotique tentative ayant échoué devant les préventions, l'orgueil et la proverbiale économie républicaine, il alla encore une lois embrasser son père à Savoue, après (juoi, sans plus de souci des aventuriers plagiaires (jui
riiAiMTUi: i»kuxh;me. 35
pourraient i)rofiler de ses révélations, il mit son projet sous le sceau de Dieu et l'cjirit la mer.
Cette {grande consolatrice aimait Colomb comme si elle l'eùL lait : il lui ressemblait tant; ses yeux brillaient d'un même azur, et, par instant, d'un même feu; profond, impétueux comme elle, il avait des calmes non moins subits, non moins suaves. Colomb, d'ailleurs, était un si bon fils! Que demandent les mères? que leurs enfants reviennent à elles quand le monde les a blessés. Alors, si grands, si vieux qu'ils soient, elles les recueillent, elles les grondent tendrement, elles les bercent sur ce sein qui les a nourris, dans ces bras qui les ont portés, qui les porteraient encore au besoin.
Ce suprême asile des éprouvés, Colomb en savait la douceur; il ne manquait jamais d'y recourir dans ses épreuves et il n'y avait pas dormi une heure qu'il se réveillait pacifié.
Voyez-le plutôt, en Islande, — il s'était enfui jusque-là, — peu de mois après ces échecs navrants que nous n'avons fait qu'indiquer. Voyez, dans celte noie de voyage, à quel calme limpide l'agitation a fait place, et comme l'amertume, s'il en reste, s'est vite déposée au fond de celte âme :
« L'an 1477, au mois de février, je naviguai ])lus de cent lieues au delà de Tille {Tliulé), dont la partie méridionale est éloignée de l'équaleur de 75 degrés, et non do 05, comme le prétendent quelques géographes, et Tille n'est pas placé en dedans de la ligne qui lenuiiie l'occident de Ploléuiée. Les Anglais, principalement ceux de Bristol, vont avec leurs marchandises à cette ile qui est aussi grande que l'Angleterre. Lorsque je m'y trouvai, la mer n'était pas gelée, quoique les marées y soient si fortes, qu'elles y montaient ù vingt-six brasses, et descendaient autant. 11 est vrai (pic le Tille dont iiarlo Ptoléniée se trouve là où il le i)lace, et se nomme aujourd'hui Frislande. v
Malgré des erreurs de distance et surtout de latitude, que l'état actuel de In science géogra[)hique permet à un enfant de relever, ce passage témoigne de la rare sagacité de son auteur. 11 dislingue, le premier parmi les nioderncsj
.'0 r.iiiusTdi'iii': r.oi.oMi!.
deux îles de Tliulé dont la moins étendue et la plus méridionale appelée Finlande est VultimaThule de Ptolémée et de Sénèquo. On dirait, suivant l'expression de Humboldt, que Colomb ait deviné ce que les recherches sur la géographie ancienne ont rendu de plus en plus probable dans les temps modernes.
Notons à ce propos que le même savant, dans l'examen qu'il fait du passage cité, n'admet pas la supposition que Christophe Colomb ait pu recevoir en Islande des informations de nature à éveiller en lui l'idée de la grande entreprise qu'il devait plus tard mettre à fin. « il aurait pu savoir, dit-il, tpie les colons Scandinaves du Groenland avaient découvert la terre de Vinland, que des pêcheurs de Frislande avaient abordé à une terre a])pelée Drogeo; toutes ces nouvelles ne lui auraient aucunement paru se lier à ses projets. » Le célèbre géographe, Adam de Brème, a bien sans doute reconnu le Vinland des ledixicme siècle, plus tard Orlelim a fait justement remonter à des Normands du neuvième siècle la première découverte de l'Amérique continentale; mais les ouvrages de ces auteurs n'ont paru, les premiers que longtemps après la mort de Colomb, et les seconds que dix aus avant.
Ajoutons en passant que toute% ces nouvelles, comme dit IIumboldt,s'il les eût apprises sur les lieux mêmes, auraient nécessairement influé sur ses plans; or, nous le voyons, après son retour d'Islande, soumettre ceux-ci au roi Jean et à son conseil exactement dans la même forme où il les avait exposés à Toscanelli, en 1474.
L'intelligent successeur d'Alphonse V lit d'abord à ces ouvertures un meilleur accueil que les sénats de Gênes et de Venise; il les prit même en telle considération, que leur auteur dut immédiatement fixer le prix qu'il entendait mettre à l'heureuse exécution de sou j)lan. Mais les prétentions de Ccilonib ayant été mesurées par lui à la hauteur de l'entreprise, on les trouva exorbitantes, eu égard, surlout, à l'obscurité, à la pauvreté de celui qui les soutenait. Colond> Won voulut rieu rabattre (luelques instances, quelques coMccssions qu'on lui lit, et il reprit encore une fois ses humbles travaux
CHAPITRK DKUXIKMK. 7,1
avec un calme ot une suite (|ui ajoutèrent à l'estime et à la confiance du roi.
Bientôt, en effet, malgré l'opposition dédaif^neuse de plusieurs de ses familiers, ce prince porta la question devant un conseil supérieur. Elle y fut débattue avec passion, et, ce qui marquait un proférés notable, traitée presque uniquement au point de vue des frais d'expédition. A la fin ce[»endant, le roi ne paraissant reculer devant aucun sacrifice d'hommes ou d'argent, Colomb fut invité à déposer ce que nous appellerions aujourd'hui un mémoire détaillé de ses propositions générales et particulières, avec raisons et calculs à l'appui. Il obéit sans défiance, et attendit patiemment le résultat d'un examen auquel il n'était pas admis. Cet examen dura longtemps. Il durait encore, et le peu qu'il en transpirait semblait à Colomb du meilleur augure, (piand un bruit répandu dans Lisbonne lui fit suspendre à cet égard son jugement.
Des matelots, récemment revenus en mauvais étal d'une mystérieuse expédition, se raillaient du Génois et de ses idées; à mots couverts, d'abord, puis liaulemeut et avec la jactance que donnent ces vins du Midi, ils se vantaient d'avoir expérimenté le fameux projet de Colomb et d'avoir payé cher la confiance de leur chef en cet aventurier.
Ces fanfarons ne mentaient ([u'à demi : leur commandant, un marin de quelque valeur, avait reçu copie des plans, cartes et notes de Colomb, et, parti avec une mission apparente pour le cap Vert, il devait en effet voler au confiant (iénois ce (pi'un roi voulait bien lui devoir mais non lui payer.
Mais s'il était aisé de prendre à Colomb une idée, il l'était moins de se donner le cœur et le génie d'un tel homme. Quelques jours de navigation vers l'ouest épuisèrent la résolution de ces forbans. Fia peur de l'inconnu les affola. Chaque souffie d'un vent ironiquement favorable leur semblait avancer leur perte. Il changea, ce veut, tout à coup, et ils bénirent la tempête qui les écartait de leur but. La mer, enfin, soulevée de dégoût, les rejeta sur ce même l'ivage où le futur grand amiral de l'Océan |)ut les voir aborder pâles, Iremblants, mais déjà nio(|U(Mirs comme tous les lâches.
58 CIIIUSTOniK COLOMB.
Colomb méprisa leurs sarcasmes; mais, dans son âme, il rompit toute attache avec l'instigateur de cette tentative, qui, osée contre lui, n'avait tourné en somme qu'à son profit et à sa gloire.
A entendre, en effet, ces hommes et leur triste chef,l;i où ils avaient échoué nul autre ne pouvait réussir. On ne demandait qu'à les croire, et l'Océan, plus que jamais, fut réputé infranchissable. Personne autre qu'un fou ne pouvait plus affirmer le contraire.
Et cependant, le roi l'admettait ce contraire, et Colomb l'affirmait toujours, mais il ne s'offrait plus à le démontrer. Et voilà comment le Portugal, par la trahison d'un de ses monarques les plus sages, les plus éclairés, les moins gentilshommes, perdit l'occasion de gagner un monde.
En vain ce prince reconnaissait sa faute, dont il rejetait justement la plus grande part sur ses conseillers ; en vain s'efforça-t-il de la réparer ; en vain accorda-t-il à Christophe Colomb tout ce qu'il lui avait si longtemps marchandé ; Colomb resta inébranlable. Il retourna comme toujours à ses travaux, à ses chères études, puis, tout à coup, vers la fin de 1484, craignant sur de graves indices, de se voir imposer la mission à laquelle il s'était généreusement offert en de meilleurs temps, il partit secrètement de Lisbonne, emmenant avec lui son jeune fils Diego.
Colomb, à cette époque, avait eu la douleur de perdre la compagne qui l'avait si vaillamment aidé à soutenir le poids du jour. Il sentait le besoin de se retremper dans l'air natal, dans les affections de famille; aussi se rendit-il d'abord à Gênes.
Là, s'il ne trouva pas pour ses projets plus d'encouragement qu'à son début, si même il les vit plus officiellement dédaignés et pour des raisons tout aussi mesquines, du moins put-il embrasser encore une fois son vieux père en le réinstallant dans sa petite maison de la rue de l'Arc.
Ce devoir rempli, fort de la bénédiction deux fois paternelle imposée à son front et à celui de son enfant, (piitle envers sa pairie, qui l'avait méconnu,
niAprrnK i»i;r\if:MK
SOS méfiilalions ou quelque impulsion secivlo lo (U'Ierniiuèroiit subitomenr à so rendre en f^spagnc.
(iOmme ces oiseaux voyageurs qu'on voit plan(>r longtoiu])s indécis dans un même espace, cl ([ui, tout, à coup, i)arlent comme une flèche dans nne diroclion (pii ne clian^era pins, de même ColomI) venait enfin d'orienter son vol.
Pour peu, mon cIkm' noveii, (jiie lu aies j)r(''senlc à res|)ril 1 histoire de l'Eurojje à la lin du quinzième siècle, tu te diras avec moi que de tous les États de la chrétienté l'I^spagne, en li^>0, était celui où Christophe Colomb devait le moins se (latter d'être favorablement accueilli .
Là, cependant, ré^naienl de concert Ferdinand d'Aragon et Isabelle tille, et le côté relij^ieiix de rentreprise joini aux avantaj^es matériel
(le (!ass qu'eu
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promenait la réussite, semblait lait pour tenter deux princes, en ce moment aux prises avec les plus pressants besoins d'argent. Mais, cette gloire, en perspective, s'effaçait devant celle, à demi conquise déjà, de l'Espagne pied à pied arrachée aux Maures et aux Arabes. Là aussi, et bien plus sûrement, en apparence, il y avait profil, honneur, devoir. Avant la conquête et la conversion de peuples inconnus, pour ne pas dire imaginaires, passait la patrie à purger de ces Maures, de ces Arabes, non moins mécréants et plus redoutables que les habitants de Cipangu et du Cathay. Nulle des forces vives de la nation et de la couronne, également réduites aux derniers sacrifices, ne pouvait être détournée d'un si grand objet, même dans un but plus immédiat et plus certain que n'était celui de Colomb, même pour une expédition exigeant moins de frais et de bras que la sienne.
Tu penses bien que ces considérations et beaucoup d'autres n'avaient pu manquer de frapper l'esprit de Colomb lorsqu'il s'arrêta précisément au parti qu'elles condamnaient, lorsque, demandant à l'Espagne militante, appauvrie, absorbée dans le douloureux enfantement de son unité, ce que lui avaient refusé Gênes sa patrie, la riche Venise, et le Portugal aventureux, opulent et en y)leine paix, il sembla donner une excuse à ceux qui le traitaient d'insensé.
L'événement lui donna raison, mais l'événement ne prouve pas grand'chose, et pour justifier la prudence de Colomb, je veux croire que, s'il agit encore cette fois contrairement aux inspirations de la sagesse humaine, c'est qu'il en reçut de })lus hautes. Et cela je ne l'avance jias sur de faibles autorités. Personne moins que moi n'a la prétention d'être dans les secrets du génie, mais, de bonne heul'e, j'ai été mis dans la conlidence de sa sœur la simplicité, et quand l'histoire reste muette, je me recueille, je fais appel à ma mémoire, et ... tiens, à présent même, je me revois en mer sur le gaillard d'avant de la gabare la Truite, et j'entends ma voix de quinze ftns interrompant le récit deNolo :
CIIAPITUE THOISIKME. 45
— Avec tout cela, maître, vous ne nous dites pas pourquoi Colomb est allé en Espagne où il n'y avait rien à faire pour lui.
— Pourquoi, répond Nolo, pourquoi (Colomb est allé en Espagne? tu ne devines pas?
— Ma foi, non.
— Ça n'est pourtant jms bien nuiliu : c'est que là, il pensait trouver ce qui lui avait manqué jusqu'alors; c'est qu'il avait senti la femme.
Nous passerons à Nolo une expression qu'il entendait dans le meilleur sens, le sens du cœur, — pour rien au monde je n'y aurais changé un iota, — et nous verrons bientôt que Christophe Colomb trouva en effet dans l'incomparable Isabelle la Catholique cette fennne prédestinée, providentielle, cette force unie à la grâce, ce mystérieux point d'appui sans lequel nul levier humain n'a jamais pu soulever le monde.
Au-dessus d'Isabelle, il n'y a que la sainteté. Toute autre grandeur s'incline devant elle. Pas une des qualités de l'homme ne lui a manqué, pas une des vertus, pas un des charmes, pas une des grâces de la femme. Dieu ne l'avait pas seulement choisie, il l'avait désignée, il l'avait parée à l'avance i)our ces deux choses qu'elle a faites : la prééminence des races latines affirmée par l'expulsion de ce croissant que l'Orient subit encore, et la découverte du nouveau monde.
Le seul mérite du roi Ferdinand, son époux, et il lui on faut tenir com])le, c'est qu'il la comprit quelquefois et ne l'entrava pas toujours. Ses peuples lui en ont su gré en l'associant à la gloire de sa compagne, comme il le fut â son pouvoir; par condescendance pour Isabelle, qui, tout en le chérissant, sut |)arfois, à regret, mais à [)ropos, lui résister, ils désignaient le couple royal par cette appellation (pie la postérité n'a pas désavouéi; : les Deux Rois.
L'invasion portugaise repoussée, l'ordre rétabli dans les linances du royaume, la richesse nationale accrue, le clergé épuré, la réforme introduite
CllUlSTUI'IIE CULUMll.
dans les couvents, les arts, les sciences, les belles-lettres encouragés, telles sont les œuvres moyennes de ce règne, et quant à la part qui en revient à
Ferdinand, ou la mesurera bientôt à celle qu'il prit aux encouragements donnés à Colondj.
Guerrière, savante, lettrée, Isabelle n'en l'ut (|ue plus jalouse de mériter
CIIAPITRF TROISIÈME. 47
l'ôpitaphe des grandes matrones romaines : Lanam ferit. Jamais son époux ne porta de linge qu'elle n'eiit entièrement façonné de ses mains.
Sa modestie égalait ses lumières : dans les conseils, elle se montrait avant tout soucieuse de s'éclairer, et, sa résolution une fois prise, elle trouvait pour l'imposer les formes les plus gracieuses, les plus poétiques. Un jour, respectueusement blâmée de procéder avec trop de lenteur à la mise en état de siège de Grenade, elle cueillit une grenade qui se trouvait à sa portée, et, la mangeant lentement, grain à grain : « C'est grain à grain, dit-elle, que doit se manger la grenade. »
Isabelle est au-dessus du panégyrique; le superlatif l'atténue; on ne devrait parler d'elh; que simplement, froidement ; on ne le peut pas.
M. de Montalembert la proclame « la plus noble créature qui ait jamais régné sur les hommes. »
Parmi ses contemporains, Oviedo se perd dans la contemplation de « cette âme immense, de cet océan de vertus. » D'autres la comparent à sainte Hélène, mère de Constantin, à sainte Thérèse, à sainte Elisabeth de Hongrie. Pierre Martyr écrit à un des plus illustres Romains de la Renaissance : « Prends pour un feuillet sibyllin, Pomponius, ce que je vais te dire : cette femme est plus forte qu'un homme fort, supérieure à toute âme humaine, un modèle de décence et d'honnêteté. »
Le chapelain de Ferdinand renonce à peindre tant de charmes et de vertus; tout ce que le roi, dit-il, possède de grâce, de distinction, de dignité, se trouve réuni, mais à un degré bien plus éminent chez cette reine, la félicité, riionneur des Espagnes, le plus bel exemplaire de toutes les vertus.
Enfin, le cardinal franciscain Cisneros, aussi grand savant qu'habile ministre, déclare que le soleil n'éclaira jamais son égale.
Ce dernier |)ersonnage n'avait pas seulement été appelé aux conseils d'Isabelle, il avait pénétré à la fois dans son génie et sa conscience. Mais, avant lui, la reine avait trouvé, dans la famille franciscaine, un directeur qui
devait, plus lard, exercer une intlucncc capitale sur Facle le plus glorieux de
son règne.
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Juan Ferez de Marchena n'avait encore d'autre titre qu'une naissante réputation de science et de sainteté, lorsque Isabelle avait choisi pour confesseur ce simple religieux franciscain. Le sujet avait obéi, mais le moine avait soupiré.